‹ Voyage d'un économiste en ItalieChapitre 6 sur 48 · NICK · texte numérisé non relu

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dommageables, et Rousseau ne s’y trompait pas, la volonté générale ne peut errer.

— Je le souhaiterais beaucoup, dit notre compagnon que je savais déjà se nommer lord JLowd -, cela trancherait bien des difficultés. Il n’y aurait plus qu’à savoir compter.

— C’est aussi ce qu’il faut apprendre, repartit son interlocuteur.

— Je crois cependant à ma religion, quels qu’aient été les applaudissements des foules romaines au massacre des chrétiens, poursuivit lord Lowd.

— Ce n’est pas ce qu’entendait Rousseau, dit mon voisin; vous n’êtes pas bon politique. Ces foules n’ont jamais été régulièrement. consultées.

— Mais Rousseau lui-même pourrait-il faire résulter la vérité d’une certaine pratique, si bonne qu’on la suppose , reprit lord Lowd, qui paraissait avoir prévu cette discussion? 11 ne l’essaye point d’ailleurs; car il déclare que la souveraineté, telle qu’il la çonçoit, ne se saurait ni déléguer ni représenter. Principe sans conséquences, il l’envisage seulement ainsi que ce Dieu oriental qu’on dit endormi depuis la création. Je le répète, une chose ne saurait être vraie ou fausse en raison de la méthode dont on se sert, et qu’est-ce qu’un système de gouvernement qu’on reconnaît impraticable? C’est pourquoi Hobbes me parait, en ce point, supérieur à Rousseau. Il parle rarement de justice, moins encore de raison, et ne conclut de la souveraineté de tous, s’il s’en occupe, qu’à la tyrannie d’un seul. Mais,

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ajouta lord Lowd après un court silence , comment les despotes, rois parfois, d’autres fois assemblées, s’appliquent-ils si souvent, comme les premiers Césars et en renouvelant quelques-unes de leurs propres mesures à proclamer les droits de ceux qu’ils subjuguent, à invoquer les volontés qu’ils empêchent d’exprimer? Ils y ont d’autant moins de mérite, que les nations, dont ils cherchent de la sorte à paraître les délégués , sont toujours portées à contrôler les paroles qu’on leur prête, et à user des droits qu’on leur attribue.

Mon voisin se tourna de nouveau vers moi. Vous tenez, j’en suis certain, me dit-il, en me rappelant quelques passages de Y Avenir de Nice , pour la souveraineté générale, entendue à ma façon? Que de pauvres esprits! Les communistes au moins l’ont bien comprise.

— Je pensais , répondis-je, aux droits naturels. Si d’ailleurs quatre personnes sur sept, voire les sept, m’assuraient que je dois être serf, me laisser dépouiller, être condamné sans défense, prier selon qu’il leur convient, devrais-je plus les croire que si elles m’affirmaient qu’il fait soleil à minuit ? Je suis économiste, c’est-à-dire partisan de la liberté absolue du travail, à quelque objet qu’il s’applique, et du respect absolu de la propriété, quelque forme qu elle revête. Je ne pourrais donc vouloir tout remettre aux scrutins-, dont l’infaillibilité aussi bien ferait

1 On connaît les lois électorales de César et d'Auguste.

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sagement de se nommer un miracle A mon avis, les franchises communes sont destinées surtout à garantir les libertés individuelles et locales; c’est, je crois même, de l’évidence. Du reste, quel législateur a rejeté ce conseil de Montesquieu : « Il vaudrait mieux recueillir les voix à la mipeure qu’à la majeure, et cela est assez naturel, car il y a très-peu d’esprits justes, et tout le monde convient qu’il y en a une infinité de faux. »

Nous discourûmes longtemps encore sur le même sujet, sans que mes deux compagnons m’intéressassent moins vivement. L’un me plaisait principalement par ses convictions assurées ; l’autre plutôt par sa mémoire. Il rappelait, par exemple, qu’une élection de tribuns, fort disputée entre les partis de César et de Pompée, avait fait monter à Rome l'intérêt de l’argent de A à 8 pour 100 en un jour, tant il y était devenu rare 1 2 . Pareillement, après l’avis de Timothée à son disciple Harmonide sur les diversités de goût du petit nombre et du grand, il citait des paroles de Franklin sur « l’ignorance, les passions, les vices, les travers d’esprit de toute espèce, » des réunions trop étendues, et la lettre où Napoléon condamnait

1 « Un peuple ne croit plus à rien, quand il affecte de ne plus croire qu’aux majorités. Il ne se met sous cette tutelle que par l’impossiliilité d’avoir un principe. C’est la plus lâche des abdications; car c’est l’abdication de la raison aux mains

de la force si la majorité décide de commettre un voi, il

serait plaisant de soutenir que les associés sont tenus de se soumettre à celte décision. » Jules Simon, le Devoir, p. 323.

1 Cicéron, Ad Quint., 2, 15,

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un décret de Paoli *, fort approuvé de sou interlocuteur. L’exercice de la souveraineté pur tous ne lui paraissait désirable qu’au sein d’une civilisation où tous en pouvaient utilement disposer, et il n’étendait jamais cette souveraineté hors de la sphère des intérêts communs. Il raisonnait en somme de façon assez juste, s’il est bon de ne se pas contenter du mot de liberté sous les lois arbitraires. Il avait de l’originalité.

— A combien se monte la population de la Sardaigne ? dit-il enfin à mon voisin, qui venait de for* rauler encore son système.

— A cinq millions, répondit celui-ci.

— Ces cinq millions de personnes devraient donc, selon vous, décider de toute chose en Sardaigne? poursuivit lord Lowd.

— Ce n’est pas cela, répliqua mon voisin ; vos conclusions sont toujours outrées. Vous devriez vous corriger. Parler du peuple comme je le fais et comme le font à vrai dire tous les communistes, dont j’aime sur bien des points les convictions, c’est parler seulement des hommes devenus majeurs, qui n'ont point subi de condamnation et qu’aucune loi ne déclare incapables. La moitié plus un de ceux qui, remplissant ces conditions, manifestent leur volonté suffit même d'ordinaire pour autoriser cette locution. 11 faut en chaque sujet connaître les définitions.

Cela me rappela de nouveau le conseil de Montes-

1 Établissant le vote universel.

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quieu, et me persuade mieux encore que les franchises du travail et de la propriété, comme celles de la pensée et de la conscience, ne peuvent être à la disposition d’un vote.

Nulle conversation n’a malheureusement autant attiré mon attention sur le paquebot qui me conduisit de Gênes à Naples, après que j’eus visité la première de ces villes. Il s’y trouvait cependant des Américains dont lès rapports sur les faibles budgets de leur État, la rapide extinction de leurs dettes, leur peu de fonctionnaires, leur habitude d’agir sans être jamais entravé ni contrôlé, excitaient de toutes parts l’intérêt. Car on se plaît constamment aux récits extraordinaires. De leur côté, ils s’étonnaient que les gouvernements d’Europe leur voulussent interdire de s’immiscer en aucune affaire extérieure, tandis qu’ils se mêlent eux-mêmes de toute chose et partout. « L’Océan, est réciproque, disaient-ils. Hérodote « n’écrit point que « la main divine » qui y poussa « le premier Colœus, se soit à toujours réservée pour « les autorités de son continent. » Mais l’Océan est en réalité une barrière bien diminuée. On met moins de temps aujourd’hui pour aller de New-York à Paris qu’il n’en fallait naguère à madame de Grignan pour se rendre de Versailles à Aix. La dernière traversée de Franklin ne nous parait-elle pas déjà démesurément longue? Et l’on s’aperçoit sans peine de ces nouvelles facilités au nombre d’Américains qu’on rencontre à visiter l’Europe, comme à celui des Européens qui vont vivre en Amérique. Seulement je ne

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sais pourquoi l’on s’applique si rarement les avis ou les ordres qu’on donne. Les changements de longitude décideraient-ils donc de la sagesse ou de la folie des mêmes actions pour les peuples de notre continent ou du Nouveau-Monde?

Heureusement nous aimons la nouveauté. Un jour aussi sans doute, nous voudrons que nos gouvernants ne s’emploient qu’à veiller à la sécurité de nos personnes et de nos biens, en nous laissant travailler ou posséder comme il nous convient. Et si préoccupés pour la plupart des pensées, de la conscience, des écrits, des labeurs, de la condition de chacun de leurs sujets, comment se peuvent-ils encore inquiéter de ce qui se passe aux deux pèles? Qu’ils savent bien employer leur temps! Leur dévouement va quelquefois jusqu’à se charger de nos revenus.

Mais le troisième jour de ma traversée, je songeais à des choses bien différentes. J’avais pu, durant la station que fit à Livourne le paquebot sur lequel j’étais passager, aller visiter les monuments de Pise, qu’il m’aurait été difficile d’oublier promptement. La tour penchée de cette ville, plus intéressante que celle de Bologne \ son baptistère, plus remarquable que celui qu’admiraient tant à Florence Dante et Michel- Ange ; sa cathédrale et son campo santo , que son architecte a rendu plus beau encore qu’Orgagna ne l’a fait curieux, sont en effet des œuvres fort rares. Ordinairement, on s’éloigne moins de la loi des contrastes.

Il est même des auteurs qui semblent chercher à

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établir le contraire de ce qu ils affirment. Contradiction dont je ne me suis peut-être jamais autant aperçu que près de Civita-Veechia, en lisant, grâce à l’obligeance de l’un de mes compagnons de bord, un ouvrage qui traite de la question que j'avais entendu discuter sur la Corniche. Son auteur pense aussi lui que les gouvernants doivent représenter les nations ; il ne voit justement nulle autre base à leur pouvoir. Mais il ne cesse d’opposer la supériorité et l’excellence de ceux-là à l’imbécillité et à l'ignominie de celles-ci. Les hommes, affirme-t-il, ne sont propres qu’au mal et tellement ignorants qu’ils ne sauraient d’eux-mêmes rien découvrir de ce qui leur convient. Sa pitié pour eux le dispute à son dédain. Combien s’éloigne-t-il ainsi des opinions que soutenait mon voisin de coupé , entre Nice et Gênes, qui considérait ses semblables comme infaillibles pourvu qu'ils fussent réunis en un certain ordre ! Après leur point de départ, ils se rapprochaient au plus dans leurs conclusions d’autorité absolue, l’un en faveur des masses, l’autre en faveur des princes, quels qu’ils fussent d’ailleurs. Et ce sont en réalité les deux systèmes de l’arbitraire, en opposition de la justice, ou de la violence, en opposition du droit.

Peut-être aurais -je consenti, près de Civita- Yecchia, à ne pas croire les gouvernants des hommes, quoique l’écrivain dont je parle eût oublié de faire çette distinction. Mais je ne pouvais concevoir que leurs suprêmes perfections représentassent les défauts extrêmes de leurs sujets. Comment la vérité se-

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rait-elle en effet l'image de l’erreur, la vertu du crime, la sagesse de la sottise? Mill remarque en outre, dans ses Principes d'économie politique , que les gouvernants agissent par des fonctionnaires, qui n'ont que les connaissances des autres citoyens, et dont les intérêts sont souvent contraires à ceux de ces derniers, II faut aussi prendre garde à cela 5 nul brevet comme nul uniforme ne change la réalité. Combien donc Platon — dois-je m’excuser de mes citations? Mais tant d’autres visent à montrer de la profondeur quand ils n’ont que de la mémoire, qu’on me pardonnera, j’espère, d’être plus sincère. — Combien donc Platon raisonnait mieux, lorsqu'admirant Dieu, en parlant de ses créatures, il écrivait : « Disons la cause qui a porté le suprême ordonnateur à produire et à composer cet univers : il est bon, et celui qui est bon n’a aucune sorte d’envie. Exempt d’envie, il a voulu que toutes choses fussent, autant que possible, semblables à lui-même 1 . » Platon ne croyait pas ainsi que la bonté de Dieu se fût employée à nous faire criminels. Le livre que je lisais manque également de la preuve que la conscience n’existe pas, ou trompe le plus souvent. Car s’il en est autrement, se peut-il que nous soyons destinés au mal? Enfin il y était beaucoup parlé d’orthodoxie, sans qu’il y lût question de la rédemption, et de philosophie sans qu’il y fût dit un mot de notre liberté ou de notre responsabilité ; mais qui pense à tout?

1 Platon, Le limée.

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Ce n’est pas, au surplus, que ce livre n’ait pas d’intérêt et ne soit point goûté. Beaucoup ne le lisent probablement pas; mais l’admirent. Qui n’en répète les prémisses, pour en préparer les conclusions? Seulement, si Platon dit vrai et que la conscience existe, aucune base ne reste aux pouvoirs qui prétendent nous servir à force de nous mépriser.

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