‹ Voyage d'un économiste en ItalieChapitre 8 sur 48 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pendant ma promenade, on m’avait apporté le le livre de M. Millenet. Je l’ouvris aussitôt; ma curiosité était extrême. 11 est intitulé : Coup d’œil sur ï industrie agricole et manufacturière du royaume de Naples 1 . Que de précieux renseignements il me devait offrir! Jetais d’autant plus désireux de les connaître, que la lecture du Rapport présenté au roi par le président de l'Exposition industrielle des Deux- Siciles de 1853 2 , m’avait peu servi. Bien que ce rapport établisse à peu près la supériorité des États napolitains sur tous les autres dans les sphères du travail, je le trouvais incomplet. Pourquoi nous avoir rendus si difficiles pour les publications officielles?

Toutefois M. Millenet s’est presque exclusivement proposé, dans cet ouvrage, de montrer les bienfaits des dernières réformes prohibitives du gouvernement de Naples. Ce n’est pas qu’il ne soit partisan de la liberté commerciale considérée en soi : mais il

i C’esl le dernier ouvrage sur l’industrie napolitaine.

* Je traduis bien entendu le titre de ce rapport.

sait ce qui distingue la théorie de la pratique. Des gens d’expérience comme lui ne prennent pas l’une pour l’application de l’autre. Chaque État ne doit-il pas faire ses propres destinées , en effet , loin de se rendre dépendant de l’étranger ? Prétendre le contraire, lorsqu’on sait suffisamment apprécier les faits, serait assurément le comble de la folie ou du crime. Les écrivains qui réclament l'application du libreéchange, au lieu de s’en tenir à quelques vagues remarques qui lui soient favorables, méritent Charenton, à moins de mériter Cayenne. Pourquoi la vigne, pi^r exemple, ne fleurirait-elle pas en Norwége, et n’y aurait-ü pas des bois de construction dans les environs de Caser te ? 11 faut partout vouloir se suffire à soiméme ; le besoin de l’étranger révolte tout cœur honnête.

Il n’appartient même qu’aux ignorants, incapables toujours de découvrir les suites de leurs opinions, de parler, à propos du commerce, de l’unité du monde et de la fraternité des peuples. Sully et Turgot, Smith et Robert Peel, ne pensaient pas évidemment à ce qu’ils disaient en déclarant que Dieu a distribué des aptitudes diverses aux peuples et aux États des climats diflérents, pour resserrer leur union par d’incessants échanges. Combien de désordres, de maux extrêmes sortiraient du triomphe d’un tel sentiment ! Ale bien entendre, il ne laisserait rien subsister de la politique. Et comme un bon principe produit des conséquences d’autant plus heureuses qu’il est plus strictement appliqué, chaque province,

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chaque commune , chaque homme devrait rester à l’écart ou des autres localités , ou des autres individus. Les anciennes douanes provinciales, les privilèges des anciennes corporations n’étaient vraiment pas suffisants. Pourrait-on douter que M. Millenet ne s’applaudit d’être seul à lire ses livres ?

Mais après cette dernière réflexion, je repris le Coup d'œil sur l’industrie agricole et manufacturière du royaume de Naples , que j’avais laissé tomber sur ma table, et m’aperçus que je me laissais trop entraîner. Car si M. Millenet interdit d’acheter aux étrangers, il recommande instamment de leur vendre. Ne rien leur acheter et beaucoup leur vendre, c’est ce qu’il nomme disposer à son avantage la balance du commerce, par le profit qu’on en retire. Ainsi, ce serait abdiquer et s’appauvrir à la fois que de recevoir d’une autre nation quelques mètres de calicot ; mais c’est tout avantage, comme tout honneur, d’en obtenir des écus. C’est aussi bien là une opinion trop accréditée pour que j’aie besoin de m’y arrêter ; chacun s'applique à la répandre, et, Dieu merci, toutes les lois de douane de la France l’ont prise pour point de départ. Si les étrangers n’avaient effectivement que des blés, des fers, des houilles, des métiers, des tissus, des bestiaux, que pourraient-ils devenir, et que désirerait-on après du numéraire?

Je crois néanmoins qu’innocent III aurait assimilé les pierres précieuses aux monnaies. « Parmi les richesses terrestres que l’œil mortel souhaite ardemment, l’or pur et les pierres précieuses tiennent le

premier rang, » écrivait-il à Jean-sans-Terre, en lui envoyant quatre anneaux de l’admirable métal , relevés de pierreries magnifiques, que ce dernier non plus ne songea pas à refuser. Seulement il importe que les autres peuples ne découvrent pas le but qu’on se propose dans le règlement de ses tarifs douaniers, puisqu’ils pourraient le vouloir atteindre également. Il n’est que trop facile de s’en convaincre au spectacle des faits. Est-il un seul État qui ait encore eu assez de discrétion pour qu’on ne crût pas qu’il se voulait servir en ruinant ses voisins ? Il faut vendre ses produits aux étrangers sans qu’ils s’<en doutent, et prendre leur or sans qu’ils s’en aperçoivent. Les Napolitains ne sauraient trop les engager à voyager sur lest jusqu’à leurs ports.

En outre de l'indépendance nationale et de la balance du commerce, continue M. Millenet, qui ne néglige rien, il faut aussi veiller aux intérêts du travail. Ils ne viennent qu’en troisième ligne ; mais ils n’en sont pas moins considérables. Or personne n’ignore que toute industrie se développe et fleurit uniquement à l’ombre des protections. L’histoire entière l’enseigne, il faut bien le reconnaître, si ce n’est au moins celle des républiques italiennes et des villes hanséatiques, de la Hollande et de l’Espagne, de la France et de l’Angleterre, du Piémont et de la Suisse, de l’Allemagne et des États-Unis ; mais ce sont des exceptions. Dans ces divers pays, les entraves commerciales ont toujours été aussi funestes que les libertés ont été bienfaisantes-, seulement que prouvent des

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faits particuliers? Qui consentirait à remarquer, par exemple, si précieuses que soient les monnaies, que c’est à l’époque de l’exploitation des mines d’Amérique, quand l’abbé Juan Florès retirait en deux ans trois millions et demi de piastres de ses mines de Catorce, que l’Espagne, grâce à ses lois prohibitives, a vu ses richesses et son importance disparaître? Qui admirerait également que, depuis sa confiance dans la liberté commerciale, l’Angleterre assiste au plus magnifique essor du travail et de l’aisance, et que ses populations, paisibles et heureuses, ne se mêlent depuis lors non plus à aucune des commotions, à aucune des révoltes qui agitent sans cesse les États qui ont différemment agi ? Ces faits ne méritent vraiment nul examen.

Mais autant il convient de s’y peu arrêter, autant il est nécessaire de ne se point méprendre sur les termes qu’on emploie dans la question des douanes. Ainsi dire qu’on protège l’industrie par les douanes ne signifie pas qu'on assiste les ouvriers. Elles renchérissent, au contraire, les denrées dont ils se nourrissent, les instruments dont ils se servent, les matières qu’ils travaillent, et laissent partout les étrangers disputer au rabaisses salaires des indigènes. Que les ouvriers anglais ou suisses soient plus constamment et plus lucrativement employés que ceux d’Autriche et de Naples, ce n’est pas douteux. Ces mots ne s’entendent pas davantage en ce sens qu’on favorise les producteurs des richesses naturelles à leur pays, puisqu’en s'opposant aux échanges, en repoussant les

étrangers qui ont autre chose que de l’argent à livrer, les douanes empêchent ces producteurs de vendre avantageusement leurs produits, qui ne peuvent craindre aucune concurrence. C’est de la sorte encore que tous les agriculteurs de France sont sacrifiés par nos tarifs, puisqu’ils n’auraient nul préjudice à redouter de leurs voisins, et pourraient avec profit les approvisionner. On indique seulement par les mots que je viens de rappeler, qu’on établit un privilège au profit des manufacturiers qui s’adonnent à des fabrications contraires aux éléments dont ils disposent, ou qui ne se soutiendraient qu’à force d’intelligence et d’activité. On les dispense tout ensemble et de sagesse et de labeurs. Par malheur — qu’il est difficile de faire le bien ! — l’énormité et la facilité de leurs gains tentant tous leurs concitoyens, ils ne jouissent que trèspeu de temps des avantages du privilège qui leur est octroyé. Mais assure M. Millenet, sans se préoccuper de ces distinctions ni de ces conséquences, qui ont de l’intérêt cependant, rien ne se compare aux développements des fabriques de Naples depuis les derniers tarifs. Elles se composent maintenant de trois ateliers de soieries, d’autant de tanneries, de deux imprimeries; enfin — car cette liste est longue — de trois fonderies de caractères. Comment se trouve-t-il encore un libre-échangiste?

Toutefois, d’après M. Millenet lui -même, les consommateurs des Deux-Siciles payent plus cher aujourd’hui les denrées dont ils ont besoin qu’ils ne le faisaient naguère, et parfois ils en manquent tout

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à fait. Seulement il faudrait peu réfléchir pour ne pas s’apercevoir de la déraison qu’il y aurait à s’en plaindre. Comme l’observe bien encore cet auteur, l’élévation des impôts, de douane ou autres, est le plus efficace stimulant du travail, les difficultés de la vie sont les meilleures exhortations à l’épargne. N’est-ce pas à mesure que les labeurs sont moins profitables , qu'on est plus forcé de s’y adonner effectivement; quand on a peine à vivre qu’on cherche surtout à gagner des salaires et qu’on veut s’enrichir? C’est ce que le cardinal de Richelieu remarquait souvent déjà, et de nombreux souverains sur cette opinion ont réglé leurs décrets. Il n’y a qu’un regret à avoir, c’est qu’elle ne soit pas suffisamment répandue et acceptée.

Félix qui potuit rerum cognoscere causas !

En vérité, on ne lit plus assez le premier écrit de Sterne. Il sortait du collège et vivait chez un oncle, qui retirait de sa plume une partie de ses revenus. Voulant lui témoigner sa reconnaissance, Sterne composa en sa faveur un éloge des ministres, dont il connaissait déjà le nom. Son manuscrit fut imprimé, porté à sir Robert Walpole, chef alors du cabinet anglais, et le digne modèle de l’oncle Toby 1 , étant ordonné, reçut de l’avancement dans l’Eglise. C’est, je crois, le dernier succès obtenu grâce au mérite d’un autre, et la dernière faveur accordée à qui ne la méritait pas. Or, dans cet écrit , de la même main qui

1 Dans Tristam Shandy.

sur la fin du Voyage sentimental... mais qu'allais-je dire? Sterne prouve que le prix élevé des denrées, dont on se plaignait à ce moment en Angleterre, provenait seulement de la richesse et de l’abondance générales ; que l’augmentation des taxes et la cherté des loyers étaient toujours les gages les plus sûrs de la prospérité des nations ; que chaque souffrance enfin est l’indice du bonheur. Voilà des vérités dont il faudrait se mieux pénétrer ; et s’il en était ainsi, Sterne aurait encore remarqué plus justement combien les gouvernants et leurs amis lui doivent pour ce Codex ou Ars politica 1 , ainsi qu’il nommait sa brochure.

Mais ne pensant alors qu’à M. Millenet, et parvenu à l’endroit de son livre dont je parlais à l’instant, la démonstration est complète! m’écriai-je. Comme cet écrivain renverse l’erreur, et sait bien mettre en lumière la vérité! Quel triomphe sur les libres échangistes ! C’est un grand homme que ce M. Millenet ! Ma satisfaction était d’autant plus vive qu’autrefois, s’il faut le dire, les douanes ne m’avaient, comme à ces derniers, semblé protéger que la misère publique et messieurs leurs directeurs. Malheureusement, au comble de mon admiration — tant il est vrai que chaque œuvre humaine laisse à reprendre, — je commençais la page où cet auteur énumère les pertes successives des cultivateurs napolitains depuis l’aggravation des tarifs, en prenant, à l’inverse d’autres parti-

1 V. Sterne, the h'oron, part, f, cli. v.

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sans des prohibitions, l’agriculture pour une industrie. Quoi ! me dis-je, M. Millenet, lui aussi, donnerait-il à penser que les douanes ne favorisent un producteur qu’en en ruinant vingt? Tendait-il donc un piège dans ses premiers chapitres ? Et je ne lui saurais encore pardonner cette inadvertance; le seul reproche qu’il mérite en réalité ; car il se pouvait assurément taire de la récente infertilité des champs de la Pouille et des vignes des Calabres. Le silence est même l’une des meilleures règles de la logique prohibitionniste, que M. Millenet se targuerait à tort d’ignorer, tant il s’y conforme habilement à l’égard de la liberté du travail et du droit de propriété. Combien sont-ils en effet engagés dans la question des douanes, et il n’en dit mot. Ainsi qui s’apercevrait, en le lisant, qu’empêcher d’aliéner les valeurs qu’on possède aux conditions les plus avantageuses, c’est absolument comme si l’on en enlevait une partie? ou que le négoce est un travail, partant qu’il devrait rester sans entraves; et que s’opposer au libre échange suffirait d’ailleurs pour détruire la libre fabrication, puisqu’on ne produit que pour vendre?

Ce sont ces diverses circonstances qui faisaient dire à Buchanan que » les mesures prohibitives portent le cachet de cet esprit d’aveuglement et de folie dans lequel elles sont conçues. » Mais il ne convient jamais d’être trop pénétrant. Sans doute, il est bien d’invoquer par moment les droits du travail et de la propriété ; on les dit alors sacrés, inviolables, imprescriptibles; mais il n’y a que les sots qui le croient.

M. Milletiet est un bien autre homme que Buchanan. Pourtant il est encore un reproche à lui adresser : pourquoi s’en prend-il, comme il le fait, aux propriétaires napolitains seuls de la pauvreté de leurs dernières récoltes? Le mal, puisqu’il est avéré, ne devrait-il pas, au contraire, être surtout attribué -au gouvernement, qui, doublant les droits de douane, .a négligé de tripler les taxes territoriales? Comment M. Millenet ne s’est-il plus souvenu, en cet endroit, des salutaires effets de l’impôt, qu’il avait auparavant si bien reconnus? Les vignerons et les laboureurs des Deux-Siciles n’auraient qu’à ne plus être en état d’acquitter leurs contributions , tant elles seraient élevées, l’étant déjà de ne plus se défaire de leurs produits, tant les étrangers sont repoussés de leurs frontières, pour redevenir industrieux et recommencer à épargner j c’est de toute certitude.

Cet oubli du gouvernement est d’autant plus re*grettable qu’au sein des progrès agricoles de notre époque , les campagnes napolitaines semblent plus arriérées. Leurs visiteurs ne pourraient même se contenter maintenant de répéter ces vers du Tasse :

La terra molle e licta e dilettosa

Simili a se gli abitator produce ;

car d’autres contrées non moins favorisées sont infini» ment plus prospères. Je ne sais pourquoi elles me rappelèrent tant de fois ces paroles de Montesquieu :

« Les pays ne sont pas cultivés en raison de leur fer-

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tilité, mais en raison de leur liberté. » Et si M. Millenet remarque avec raison que « les deux siècles de satrapie espagnole qui ont pesé sur cette admirable contrée y ont partout naturalisé la mollesse, » ce n’est qu’un nouveau motif pour la combattre efficacement. Des taxes donc, et de toutes sortes ! Il n’y a point d’autre remède.

Il m’est inutile d’ajouter qu’en reportant le livre de M. Millenet au libraire qui me l’avait loué, je lui demandai de l’acheter. Mais il n’en avait aucun autre exemplaire, et quelques recherches que j’aie faites, il m’a fallu renoncer à satisfaire mon désir. Cela m’étonna beaucoup d’abord-, je concevais difficilement qu’un auteur laissât désirer inutilement ses ouvrages. Me souvenant des usages français , j’étais comme Fontenelle pour certaine science : je n’y comprenais rien. Enfin , me dis-je , après de nombreuses suppositions, serait-ce la censure qui me prive du Covp d’œil sur l’industrie agricole et manufacturière du royaume de Naples? Nul livre pourtant n’est aussi commode pour les financiers , ni plus élogieux pour les gouvernants. Néanmoins cette pensée me revint tant de fois que je m’y suis arrêté, et ce me fut une nouvelle occasion d’admirer la sagesse napolitaine. Pourquoi permettre, en effet, l’éloge quand on interdit le blâme ? Louer d’avoir bien fait, n’est-ce pas supposer même qu’on pouvait mal faire? Et c’est surtout apprécier, discuter. Réellement, les gouvernements absolus qui font chaque jour publier leur mérite, semblent trop ignorer que,

malgré leur attention ordinaire à choisir de mauvais écrivains , il se trouve toujours des lecteurs héroïques. Il n’y a que les gouvernements libres qui puissent et doivent autoriser la réflexion, la controverse, la persuasion. Ils sont tenus de croire aux hommes une intelligence, et ne prétendent pas à l’infaillibilité. Mais fi , pour les despotiques , de la parole ou de la plume, fût-ce celle de M. Millenet! Parlez-moi du bâton.

Je ne songeais pas, du reste, à cet auteur lorsque j’ai rappelé, dans le précédent chapitre, mon désir de rencontrer à Naples quelques-uns des nombreux écrivains qui dissertent d’économie politique, en attendant qu’ils s’en instruisent. Comme je le remarquais, leur sujet favori, c’est la misère, qu’ils disent résulter partout de l’industrie et en suivre les progrès. Aussi le pays le plus à plaindre est-il, à leurs yeux, l’Angleterre ; puis vient la Belgique, ensuite la France, enfin l’Allemagne. Pour l’Italie, il leur suffit d’indiquer qu’elle renferme à peine quelques fabriques.

Dès leur lecture, je concevais difficilement, je l'avoue, qu’on fût d’autant plus dépourvu qu’on produit de tout en plus grande abondance. Mais après avoir visité les divers pays que je viens de nommer, mon doute a fait place à une conviction assurée : loin que l’industrie engendre les privations, c’est à son niveau, au contraire, que se mesure en tout lieu, à toute époque, l’aisance publique. Et quelle serait, en effet, la source de la richesse, si ce n’est le travail? Com-

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ment la condition des classes les plus nombreuses ne se règlerait-elle pas sur les progrès ou la diminution des salaires, sur le bas prix ou la cherté des denrées nécessaires à la vie, c’est-à-dire encore sur l’extension ou l’abaissement de la production? C’est en débarquant en Angleterre que l’empereur Alexandre s’écriait : « Où donc sont les pauvres? N’y a-t-il pas de pauvres dans ce pays ? » comme c'est en se voyant entourée des femmes des Flandres — le pays alors le plus industriel — que Jeanne de Navarre disait : « Je ne vois que des reines. » Ni l’un ni l’autre , je l’assure, n’auraient eu pareille surprise dans les Deux-Siciles, et, malgré les heureux résultats que M. Millenet attribue aux protections douanières, personne n’y en aurait une semblable encore. Il y a toujours plus de lazzaroni que d’ouvriers bien payés à Naples.

Si je voulais avoir également affaire aux adversaires de Malthus, j’en trouverais en ce moment une favorable occasion. La mendicité conserve à Naples toute son extension, nul n’y montre la retenue, la contrainte, qu’après saint Paul recommandait cet économiste, et la mortalité la plus forte s’y joint à l’extrême dénûment. 11 y serait impossible d’accepter l’opinion de Buffon et de ses disciples que l’aisance n’influe pas sur la durée de la vie 1 : les plus célèbres naturalistes n’ont pas assez voyagé. Et à Paris même, s’il ne meurt

1 Cette opinion a été soutenue par Buffon ; elle l’est de nos jours par M. Flourens.

qu’un individu sur cinquante-deux dans le quartier de l’opulence, n’en meurt-il pas un sur vingt-six dans le quartier de la misère * ? La vie probable des enfants des manufacturiers n’est-elle pas, dans certaines villes 1 2 , quatorze fois plus étendue que celle des enfants des ouvriers? Dans quelques pays 3 enfin, les populations nécessiteuses vivent-elles plus de moitié des populations riches? Je parle cependant de villes et de pays plus heureux que Naples et les Deux-Siciles. Ce sont des faits à connaître, et ils suffiraient eux-mêmes à montrer que les produits ne, sont pas encore en surabondance, que l’industrie, par conséquent, est loin d’être trop développée.

Quant aux Napolitains, « ces gens, les plus malheureux de la terre, tombent dans un abattement affreux à la moindre fumée du Vésuve. Ils ont la sottise de craindre de devenir malheureux, » disait Montesquieu. Mais cette sottise ne leur reste plus 5 quoique sans courage, ils ne s’effraient maintenant de rien. Toutefois, ce qui me frappait autant que leur misère et plus que leurs aumônes, c’est qu’ils ne ressentent jamais de la part de leurs concitoyens, cette sorte d’amitié que les païens nommaient caritas generis humant. La pensée d’Homère, qui fait parfois prendre aux Dieux l’aspect delà pauvreté, est autant ignorée autour d'eux que les vers où Virgile nomme les pauvres des frères. On se contente, à Naples, de

1 Premier et douzième arrondissements.

* Comme à Mulhouse.

3 Très-souvent en Angleterre, par exemple.

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ne pas lire l’Évangile. Aussi combien y ai-je souvent admiré les sentiments de dédain pour les autres et d’orgueil pour soi qu’on y montre I II est vrai qu’ils sont communs à bien d’autres villes, qui se prétendent également chrétiennes.

Les injures adressées aux économistes — j’entends ceux qui savent ce dont ils parlent — à propos de la charité, sont vraiment remarquables. Ils font appel à l’assistance privée, en recommandant de ne la point employer à favoriser l’oisiveté et la débauche-, car ce n’est pas secourir que d’avilir. Ils s'appliquent tout ensemble, par l’exposition des lois du travail et de là prévoyance, à décharger, autant qu’il se peut, l’avenir des souffrances qu’ils déplorent dans le présent, en respectant en ce sujet, comme en tous autres, les principes sacrés de notre liberté et de notre responsabilité, essences mêmes de notre nature.JIls veulent la charité bienfaisante et non funeste, le travail et la prévoyance méritoires, non dégradés, et on les outrage, on les accuse, on les condamne ! Ils sont impitoyables, cruels, inhumains, impies, répètet-on sans cesse. Pourquoi cependant si peu connaître le passé ? Vous vantez votre charité, vous acclamez votre religion ; et je ne dis pas que vos injures ou vos poursuites les démentent, non plus que les sentences des Pères, tels que saint Paul encore, saint Chrysostôme et saint Ambroise. Mais où donc, quand donc vos œuvres secourables ont-elles mis fin à la misère ? Quand donc ne l’ont-elles pas même beaucoup développée, au lieu de la restreindre ? Et dans

quels lieux aussi ont-elles jamais égalé celles des empereurs romains, dont le but favori fut la formation de cette populace qu’a décrite Tacite et qu’a flagellée Juvénal? Caracalla était peu sensible, médiocrement dévoué et ne se piquait guère de religion ; mais il jetait son or au peuple du haut de la basilique Julia. Coupables économistes, qui se refusent à flatter et à corrompre, qu’ils sont au-dessous de Caracalla! Seulement d'autres le sont aussi; car il faut reconnaître un véritable mérite aux philanthropes : ils ne se ruinent point.

Durant les crises industrielles, pour continuer mon sujet, les plaintes accoutumées des ouvriers anglais, c’est de ne pouvoir prendre leur café le matin et leur thé dans l’après-midi. À Naples, la plainte est différente et ne cesse en aucun temps; muoio d’alla famé , y crient dans toutes les rues et à chaque heure huit personnes environ sur douze. Mais, afin de me conformer à l’usage, je parlerai aussi de la pauvreté anglaise, de façon succincte pourtant et après l’avoir étudiée. J’espère qu’on me pardonnera ces deux originalités.

A mon sens donc, chaque centre de misère, en Angleterre, a une cause particulière de souffrance. A Spitalfieds, c’est le métier à bras : comment soutiendrait-il la concurrence de la grande mécanique , et n’est-il pas inévitable, autant que juste, que les instruments les moins favorables à la production soient les moins propices aux salaires ? Cependant, quelle noblesse de pensée et d'usages se rencontre encore

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dans les mansardes de Spitalfieds, parmi ces descen-* dants des ouvriers de Lyon chassés à la révocation de l'édit de Nantes! Fontenelle et Bossuet se sont vraiment trop empressés à féliciter Louis XIV de ce crime. A Wolwerhampton , la cause du dénûment, c’est l'ivrognerie ; et quel vice pareillement n'a et ne doit avoir son châtiment? Les autres causes locales de souffrance, à Willenhall, à White-Chapel, dans quelques lieux du Lancastershire ou du West-riding, diffèrent ou peuvent différer de celles-ci ; mais partout il dépend de même des ouvriers de les voir disparair tre, en se livrant à des labeurs profitables et en se conduisant bien. Personne n’a encore prétendu ni ne prétendrait le contraire.

Pour les causes générales de-souffrance, de dénùment dans la Grande-Bretagne : générales , non en ce sens pourtant puisqu’il faut tout expliquer, qu’elles imposent le malheur aux ouvriers, mais en ce sens qu’elles les obligent tous à lutter contre lui, il n’y en a que deux : les lois des pauvres et l'Irlande. L’Irlande est comme un foyer de misère, d’où s’échappent incessamment des bandes d’affamés, heureux de disputer au rabais les moindres salaires. Les lois des pauvres semblent des assurances toujours offertes contre les suites de la fainéantise et de la dissipation. Sous prétexte de philanthropie, elles détournent les classes les plus nombreuses du travail, et portent en elles les germes immoraux et avilissants de la mendicité. Mais déjà l’Irlande a vu ses maux diminuer par de lointaines émigrations, de plus justes lois, des labeurs plus cons-

tants et une plus sage conduite. Déjà les lois des pauvres ont reçu d’importantes restrictions à leurs effets, par d’importantes contradictions à leurs principes, quelque funestes qu’elles doivent demeurer jusqu’à leur entière abrogation.

Ces deux causes de souffrance influent d’une manière très-fâcheuse, sans doute, sur le sort de la population anglaise. Sans elles , cette population aurait atteint à une condition bien autrement heureuse. Mais supposez-les chez tout autre peuple, où l’industrie, moins développée, répandit moins de richesses, où les mœurs, moins façonnées aux usages de la vie publique, toujours si exigeante et si noble, ne se montrassent pas aussi dignes, et songez aux destinées qu’il lui faudrait subir. Pour citer un fait de statistique, c’est en Angleterre que la mortalité est le plus abaissée de toute l’Europe, après laNorwége. Ce n’est cependant pas un économiste qui, malgré l’opinion que je citais précédemment, a considéré la mortalité comme la mesure exacte du bonheur ou du malheur des populations; c’est Laplace. Et en effet il n’est aucun peuple en Europe qui ait une existence aussi relevée, jouisse d’autant de bien-être que le peuple anglais.

Je regrette beaucoup encore que M. Millenet n’ait pas consacré un chapitre de son livre à l’examen de la condition des classes populaires des Deux-Siciles,

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