‹ Voyage dans l'Afrique AustraleChapitre 10 sur 65 · chapitre: XXVI · texte numérisé non relu

chapitre: XXVI

Une fausse position durant les hostilités. — Un tête-à-tête avec une lionne. — Kolje^Dafel, le tireur de lions sans pareil. *— Mœurs du lion.

— Sa chasse ; les avantages et les désavantages qu'elle présente. — Acharnement du lion sur sa victime mis à profit par les Kaal-Kaffers.

— Utilité du cheval dans cette chasse. — Bage et désespoir du lion; son courage. — Pusillanimité du lion surpris. — Singulière manière de le faire fuir. -* Gomment il se comporte la nuit ^ L'affût du lloo.

— Caprice généreux de cet animal. — Son caractère pacifique envers l'homme. — Son Incontestable utilité. — Services qu'il rend aux Cafre» raakaschlas. -— Sa taille et sa força ^ Manière dont il chasse. — Ses combats. — Mon retour chez les Âmazoulous. Les dispositions de Panda sont changées à mon égard. Je suis prié de cesser mes chasses, et Je termine par des tentatives infructueuses. — Départ définitif pour Port-Natal. — Cafres déserteurs. — Fuite nocturne, — Unungongo.

— Embarras qu'il me suscite. — Justice du major Smith.

Pendant la durée des hostilités, ma position avait été des phis embarrassantes, parce qu'il m'était impossible d'un côté de faire des vœux pour l'Anglais, lorsque de l'autre je ne pouvais me résoudre à grossir les rangs des boers ignorants et grossiers, dont la jactance allait jusqu'à dire qu'ils feraient trembler FÂngleterre. Je n'aimais guère ni les uns ni les autres, et au lieu d'opter entre eux je demeurai les bras croisés. Sans doute j'aurais penché pour les boers si leur commandant général eût mieux compris le cœur d'un homme. Son frère, Baart-Prétorius, et les 18 hommes de garde que j'avais chassés de chez

moi, avaient porté plainte et sollicité une punition exem* plaire.

Le commandant Prétorius m'avait mandé près de lui pour me faire sentir ce qu'il appelait la gravité de mes torts^ bien que j'eusse éprouvé une perte d'une vingtaine de livres sterling par suite de l'enlèvement d'une quantité d'objets. Jusque-là, il pouvait, eu égard aux circonstances, avoir quelque raison d'agir ainsi; mais s' échauffant de plus en plus, la fin de son discours, que je fus forcé d'entendre, me fit une cruelle impression, u Nous avons, me dit-il, 30 hommes détenus dans les fers; monsieur Delegorgue, on peut encore trouver une place pour vous. » Cette phrase vibrait encore dans mon esprit, lorsque ce même Prétorius me fit venir pour me prier de vouloir bien me charger des deux pièces de 6 prises sur les Anglais.

U s'agissait de les établir en batterie, de les revêtir d'un ouvrage et de les faire jouer sur le camp anglais. J'avais été chef de pièce dans la marine royale. Je me rappelai tout le plaisir que me faisait éprouver le bruit du canon. Aucime proposition n'aurait pu m'être plus agréable; tirer 110 coups de canon chaque jour me souriait. Mais les fers promis par Prétorius résonnèrent dans ma tête d'une façon très-fàcheuse pour lui; je me rappelai l'air de hau* teur de cet homme en prononçant la menace, et qui contrastait singulièrement avec son air actuel de prière.

te Allons, me dit-il, en acceptant, vous nous rendez un immense ser\ice, car persoime de nous ne sait comment

doivent s'exécuter de semblables travaux. — Monsieur Prétorius, répliquai-je, vous savez que mon intention est de repasser le Cap dans quelques mois. S'il arrive qu'aujourd'hui je tire un seul coup de canon sur les Anglais, je trouverai là-bas les fers que vous m'avez si légèrement promis il y a trois jours. Ma position me défend de faire pour vous quoi que ce soit. J'eusse souhaité pouvoir le faire, parce que votre cause me parait la bonne ; mais vous comprendrez que des menaces sont peu propres à disposer favorablement un homme, et ma qualité d'étranger m'impose le devoir de rester neutre. J'ose espérer qu'elle sera respectée. » Cela dit, nous nous tournâmes le dos. Le plus content, c'était moi.

Le jour suivant, pour me faire sentir son mécontentement témoigné par un acte de pouvoir, Prétorius m'enjoignit de quitter mon habitation pour venir séjourner à Conguela. « Vous êtes trop isolé là-bas, me dit-il; votre conduite ne peut y être surveillée, et de plus les boulets lancés du camp anglais passent au-dessus de chez vous. Pour ces causes, vous resterez à Conguela, et vous n'en sortirez point, »

Malgré les boulets qui mugissaient au-dessus de ma tête, j'eusse préféré rester chez moi; car déjà j'étais habitué au ronflement des projectiles. Cependant j'avais dû me soumettre et quitter ma chère villa. M. Van Breda, de Conguela , m'accueillit dignement dans son aimable famille, m'offrant une généreuse hospitalité, dont le gouver-

nement britannique faisait, il est vrai, la majeure partie des frais. L'on consommait alors les vivres pris aux Anglais; des troupeaux communs fournissaient la viande; l'abondance y régnait.

Cependant on se fatiguait de l'éternel bœuf distribué chaque jour en énormes rations. Quelque antilope eût fait plaisir, et les dames de la maison ne m'en eurent pas plutôt témoigné le désir qu'après mon dîner je pris mon fusil double, et m'enfonçai dans les bois adossés à l'habitation.

Là, tout proche, est une petite vallée marécageuse où se trouve une petite fontaine, vallée dont la longueur est de 110 pas. On voit à son extrémité supérieure se dessiner en ruban un étroit sentier de sable rouge qu'il faut gravir pour pénétrer dans la forêt. J'allais à tâtons, l'oreille tendue, l'œil ouvert, dans l'espoir d'entendre ou de voir quelque Cephalopus natalemis, et déjà j'avais atteint le sommet du sentier, lorsque bondit à 3 pas sur ma gauche un animal détalant, pris à l' improviste. C'était une panthère; elle était partie trop vite. A peine avais-je eu le temps d'épauler mon fusil que déjà les buissons l'avaient dérobée à mes regards. Je le regrettai : car les occasions sont rares, quoique ces animaux soient bien communs.

Un instant s'était écoulé, je n'avais pas encore fait 15 pas de plus, que des émanations fétides me décelèrent une vache morte à 20 pas sur ma droite. Par elle-même, cette circonstance n'était rien : aussi, dès le moment.

laîssai-je se concentrer toute mon attention sur une troupe de singes perchés sur les arbres près de moi. Leurs cris inaccoutumés me les avaient fait prendre pour ceux de la grande espèce nommée izi-mango ^ parles Cafres de Natal, el c'était pour cela, dans cette supposition, que je retenais presque mon haleine, afin de découvrir ces individus assez rares. Je fus bientôt détrompé; car ce n'était autre chose que l'espèce si nombreuse nommée om-kaho^ mais criant d'une manière inintelligible pour moi. Assurément ce n'était pas l'expression de leurs sentiments ordinaires, ce n'était pas leur langage habituel, et quelle cause pouvait avoir ainsi modifié les sons de cette troupe?

Je songeais à m'en rendre compte, tout en épiant l'occasion où l'un des plus gros se présenterait sous mon coup. J'étais ainsi accroupi, regardant en haut, de plus en plus étonné non-seulement de la singularité des cris poussés, mais encore de la proximité à laquelle les singes restaient de moi, et de leur façon si gauche, si maladroite, si craintive de s'élancer cette fois d'une branche à l'autre.

Ce peuple de sauteurs hardis à l'excès, d'une souplesse sans égale, narguant jusqu'à l'insulte et connaissant si bien la portée du plomb, avait décidément changé complètement d'allure : on eût dit de caduques vieillards, de timides et prudents caméléons; ils rampaient en trem-

* Cette espèce de singe est nouvelle si elle n'est la Simia monoides nniqae au Masée de Paris, et dont la patrie est inconnue.

Want sur les branches; le saut le plus étroit les voyait reculer; plusieurs fois Thésitation était dans leurs moindres mouvements; la peur pouvait en quelque sorte se liv dans leurs yeux ; ils eussent voulu quitter les branches dont j'étais si proche, et ils ne l'osaient.

J'attendais toujours; mais aucun de la taille que je cherchais ne s'était encore montré bien à découvert, et avec la patience que possède le chasseur, je ne les quittais pas du regard. Un buisson plus large et plus touffu que^ ses voisins était à 12 pas, précisément au-dessous des arbres qui portaient la troupe craintive. Quelque chose de fauve traverse à terre; un long corps se range par delà le buisson, et par attraction mes regards s'y portent et m*y laissent entrevoir une croupe haute de 3 pieds, d'où pend une queue paraissant penicellée. Bon! pensai-je, voici le veau de la vache tuée probablement la nuit dernière par des hyènes. Cette version, je la croyais juste; car à peine 200 pas me séparaient de l'habitation de M. Van Breda.

Après un temps d'arrêt de six minutes au moins, fatigué de rester accroupi, je me redressai, espérant quelque changement décisif dans l'allure des singes; mais rien : ma présence était nulle pour eux, et leurs cris saccadés, et brefs n'en continuaient pas moins. Déjà je me disposais à tuer celui qui me paraissait le plus digne, lorsque le corps fauve qui s'allongeait sans bruit se mit entièrement à découvert.

C'était une grande lionne aux proportions démesuré-

ment longues. La tête relevée, elle épiait les singes, et, sans se douter qu'un homme fût si proche, elle restait fixe en ma présentant le flanc droit. »

Mon premier mouvement fut de la coucher en joue, mais ma première réflexion fut désespérante : n'avoir en main qu'un fusil double chargé pour tuer une faible antilope ! un coup de plomb à bouc, dans l'autre une balle, mais de plomb pur, mais reposant sur un tiers de chai^ de chasse, juste celle qui est -nécessaire pour abattre à 40 pas un mince gibier ! un vrai coup de pistolet, rien de plus! J'éprouvai tout ce qu'un homme peut ressentir en face d'une belle occasion rare à saisir; c'était du dépit, et | un dépit d'autant plus grand que nul autre sentiment i n'était là pour faire diversion, et que même, dès le principe, des tête-à'tête de ce genre n'avaient laissé chez moi aucun accès à la frayeur.

Cependant, avec la conscience de la faiblesse de mon coup, j'eusse pu me laisser dominer par elle^ si toute mon attention ne se fût concentrée sur la recherche du point le plus faible que m'offrait l'animal. J'optai pour le tirer en face et en trois quarts au-dessus de l'œil. J'attendais en joue qu'il vint à tourner la tête de mon côté, une chemise blanche que je portais ne pouvant manquer d'attirer sa vue sur moi, parce que certaines couleurs éclatantes jouissent de la propriété d'attraction .

Ce ne fut pas long. Lentement la lionne tourna vers moi sa tête, oîi ses deux yeux, totalement fermés, appa-

raissaîent comme deux raies noires. Elle avait eu le temps de me discerner physiquement; mais le temps de me voir par la pensée, je ne le lui laissai pas. La lionne reçut audessus de l'œil droit ma balle qui la fit tomber sur place, renversée sur le côté gauche, tandis que, pleinement satisfait d'un coup dont, malgré sa faiblesse, j'avais tout droit de bien augurer, je détalai lestement sous le vent, franchissant les buissons de peu de hauteur, ou passant courbé sous les branches, pour me précipiter au plus vite au fond de la vallée, que j'eus bientôt mise derrière moi. Alors seulement, lorsque je touchai les murs de l'habitation, je pris le temps de respirer. J'étais haletant, sans pouvoir exprimer ce que je voulais ; car la joie, elle aussi, par la dilatation des organes intérieurs, comme encore la précipitation qu'exige son expansion, empêche de parler, les dames Van Breda riaient beaucoup de ma perte d'haleine, qui tout d'abord m'ôtait la possibilité de répondre à leur question. « Où est le bouquetin î — Oh ! il est bien question de bouquetin ! Au lieu d'un bouc que vous vouliez, c'est une panthère, puis une lionne que je rencontre ! — Et vous l'avez tirée? — Certainement, la lionne, 15 pas. Comprenez donc; elle tirée, tombée, je suis parti leste, et me voilà. C'est un homme qu'il me faut pour m' accompagner à la recherche de la béte; car, quoique bien adressée, je doute de l'effet de ma balle. Celte recherche d'un animal blessé est infiniment plus dangereuse que la rencontre : aussi veux-je un homme sûr. — Au leager, me

dirent ces dames, vous rencontrerez Kotje-Dafel. C'est le meilleur auxiliaire que vous puissiez espérer trouver; votre proposition ne peut (jue lui être fort agréable. »

Effectivement, Kotje-Dafel, qui était le père de mon conducteur, Henning, accueillît ma demande avec joie. « Pour ce qui est des lions, me dit cet homme, je veux bien vous rendre le service que vous requérez de moi, à condition que vous me prêterez votre aide lorsqu'il s'agira d'éléphants ; car, voyez-vous, Kotje-Dafel connaît les lions comme vous pouvez connaître les éléphants; vous avez besoin de lui, et ilaurahesoîndevous. »

En disant cela il se ceignait le corps de sa bandoulière, portant devant le sac à balles, et derrière la corne à poudre ; puis, de sa large main, il saisissait le canon de son bon fusil d'un sixième de livre, ajoutant : « Avec une telle arme un homme ne doit jamais avoir peur. — C'est juste; mais a-t-il tué des lions, ce fusil-là? » Ce qui équivalait à demander si le maître en avait tué; car jamais unboer ne prête son fusil, pas plus que son cheval ou sa femme. « S'il en a tué ! » me reprit-il en souriant de doute; et prenant un ton haut et grave : « Kotje- Dafel est un pauvre diable, ce n'est pas d'aujourd'hui que vous le connaissez. Il n'est pas riche; mais il le serait s'il avait seulement touché 100 rixdallers par chaque tête de lion.

— Probablement vous vous contenteriez de peu? — De peu, non; 10,000 rixdallers et plus, ce n'est pas une

faible somme pour Kotje-Ddfel qai n'a rien, rien depuis que Massilicatzi l'a dépouillé des quelques bestiaux qu'il possédait. — Mais, à TOtre compte, il s'agirait de cent lions et plus. Est-ce possible? Et tous en seriez sorti sans blessures? — Cest précisément cela, rien n'est plus yrai ; 6t ce qui étonne, comme tous l'observez, c'est l'exemption de déchirures personnelles. Mes chevaux n'ont pas étë aussi heureux; plus d'un a été déchiré en lambeaux et morcelé sous moi; c'est même à cause de ces pertes que beaucoup de lions doivent de n'avoir pas mangé des balles de Kotje-Dafel.

— Mais vous êtes né dans la colonie même du Cap ; les lions ne s'y rencontrent plus, si ce n'est sur les confins du nord, dans les pays de Karroo, oà abondent les gazelles, comme dans le nord du vieux Hantam ou du Rogge-Veld. — C'est là même que je suis né, dans le Rogge-Veld. Mais vous savez que les habitants sont contraints par les saisons de conduire au loin leurs troupeaux, et souvent de se porter à de grandes distances au-delà des frontières, dans le pays des Boschjesmans. C'est lÀ que je débutai. Je n'étais encore qu'un enfant, préposé k la garde des chevaux de mon père, quand un lion et une lionne, rôdant aux abords, furent aperçus par moi. Sans nulle doute quelque cheval allait être tué par ces grands dévorateurs, et je regrettai de ne pas avoir un fusil sous la main. Heureusement, les chevaux s'étaient peu écartés ce jour-là; nos chariots n'étaient pas trop

loin; j'y allai et décrochai le fusil toujours chargé de mon père, absent alors. Une demi-heure après, le grand mâle était étendu, la tête traversée par ma balle. À son retour, mou père me blâma fort d'avoir été si téméraire; mais, comme l'assentiment et les éloges des étrangers étaient unanimes, je compris que j'avais bien fait; je me sentis stimulé au point de rechercher de semblables occasions. Bientôt ensuite, lorsque les lions étaient mis sur le tapis, le nom de Kotje-Dafel s'y trouvait naturellement lié au leur. Il y a longtemps du jour de mon début. J'ai bientôt cinquante ans, et chaque fois que l'on voulait se débarrasser de dangereux voisins, on songeait à Kotje-Dafel. Vous aurez ouï parler du grand nombre de lions tués par les boers durant le trajet de l'émigration pour venir des bords de la grande rivière jusqu'à Natal : 380 est un chiffre assez respectable. Eh bien ! dans ce nombre, c*est encore Kotje-Dafel qui en compte le plus pour sa part. — C'est beau, Kotje, et j'envie fort vos succès de chasse au lion. Je donnerais bien quelques éléphants pour avoir tué quelques-uns de vos lions. — Vous voulez rire assurément, reprit Dafel; car, pour moi, je donnerais tous mes lions jusqu'au dernier pour vos éléphants, — C'est possible, chacun a sa manière de voir ; mais il n'est pas moins vrai qu'un lion est un beau coup de fusil, et que celui qui Ta tué peut en revendiquer quelque honneur. — C'est juste ; mais il est tout aussi vrai qu'il y a autant d'honneur à tuer un éléphant, et quelquefois un immense profit.

Ainsi la peau d'un lion a si peu de valeur que rarement on s'en charge, tandis que les défenses d'un éléphant sont aussi bonnes que de Targent comptant; et s'il ne vous déplaît pas trop, Kotje-Dafel vous prierait de le prendre avec vous lorsque vous retournerez à Om-Philos. Il se charge de vous tuer là les lions que vous désireriez, pourvu qu'en retour vous consentiez à lui tuer quelques éléphants, pas trop gros, soit à compter tête pour tête. Kotje-Dafel s'arrangerait fort de votre acceptation.

— Nous verrons, Kotje. Mais dites-moi, alliez-vous'seul chaque fois ou en compagnie? Il me semble que des témoins sont un puissant auxiliaire; un homme est plus fort quand il sait être vu. C'est seulement ainsi que le lion se montre courageux, et il pourrait se faire qu'à défaut de stimulant, la résolution vînt à faiblir. Comment faisiez-vous?

— Ma règle est d'aller seul. Je n'empêche pas les témoins de satisfaire leur curiosité; mais je ne veux d'aucune compagnie à mes côtés. Car qu'un seul cède à la crainte et qu'il parte, le lion, que la fuite d'un homme encourage, se met à ses trousses; l'ordre d'attaque est changé. Chacun alors court un danger qui ne se fût pas présenté si un agresseur se fût trouvé seul. Et puis encore, dans une compagnie de ce genre, chacun compte trop sur son voisin, tandis que l'on ne doit avoir de confiance qu'en soi-même. Un bon cheval bien dressé, un excellent fusil simple de gros calibre, un 'seul coup à tirer pour lequel

ratlention, le coup d'œil et la fermeté concentrent tout ce qu'ils peuvent: voilà ce qu'il faut. C'est un duel à mort où l'homme a le premier coup et tout avantage. Pour peu qu'il ait de sang-froid, rien alors de plus aisé; mais pour tenter de le faire, il est indispensable de se bien connaître soi-même, car la moindre hésitation au moment critique peut causer la mort du chasseur.

— Donc, Kotje, vous préférez être seul pour ne pas être trompé dans la confiance que vous eussiez pu mettre chez d'autres, et cela me semble juste; parce qu'un homme peut assez sûrement répondre de son œil et de son bras, tandis qu'il ne le pourrait, si ces parties étaient celles de son voisin, ensuite parce que la contagion du mauvais exemple peut exercer sa triste influence même sur le plus brave, même sur l'homme qui par sa nature s'y refuse le plusT; la peur enfin , que je me permets de considérer au nombre des maladies contagieuses sur les masses, où elle est éphémère, et comme de naissance perpétuelle, incurable, chez les individus dont le foyer la transmet. En cela encore vous avez raison. Mais, dites .-moi, jugez-vous un cheval indispensable?... Pourquoi préférezvous un fusil simple, un seul coup à tirer?.,. Pourquoi encore l'extrémité de votre arme n'est-elle pas munie d'une baïonnette?... Pourquoi ne portez-vous pas tout au moins un sabre-poignard^ un comteau de chasse à la ceinture?...

— Yoilà bien des pourquoi, reprit Kotje, de son air froid

et lent qui m'allait assez peu. Vous parlez avec la rapidité commune à vos compatriotes : en deux mots tous voulez tout savoir, et je pense que déjà vous savez aussi bien que moi ce que je dois vous répondre. Cependant, je dois vous le dire, vos questions sont si simples que si elles n'étaient pas telles, elles m'embarrasseraient autant que le matériel dont vous prétendez embarrasser un chasseur. D'abord un cheval n'est indispensable qu'en plaine, où la fuite est aisée, lorsque le lion n'est pas en dessous de 35 pas. Ainsi, par exemple^ à 20 pas la distance est trop courte; d'un seul bond, le lion, s'il n'est que blessé, se* lance ^ur la croupe du cheval, dont la bride passée au bras gauche du chasseur fait que monture et cavalier courent les mêmes risques. Dans les bois, le cheval est plus qu'inutile, il embarrasse en pure perte. Il est ensuite naturel de préférer l'usage d'un seul canon de bon calibre dont l'effet est plus déterminant, parce que ce seul et unique coup sera toujours mieux tiré que s'il devait être suivi d'un autre, et encore le second coup, si le danger exige qu'il soit tiré, l'est toujours dans un état de précipitation qui empêche toute justesse; dans ces circonstances, un fort vaut mieux que deux faibles. C'est pourquoi nous ne sommes nullement partisans de fusils doubles pour ce genre de chasse. Quant à l'usage d'une baïonnette, croyez-moi, le mieux est de la laisser aux soldats. Non-seulement elle entrave en accrochant les moindres branches, mais encore sa position gêne la vue du guidon, et par sa pesanteur

elle occasionne un tremblement, cause première de maladresse ; de plus, si vous êtes appelé à vous en servir quand le lion fond sur vous, quel sera Tefifet de celte allumette au bout de votre arme? Il est impossible que vous ne soyez pas renversé par le choc ; il est impossible qu'elle détermine la mort instantanée du lion, même en supposant qu'elle ait traversé les parties vitales; vous seriez déchiré en lambeaux avant que l'animal tombât privé de vie. Maintenant, pour ce qui est de sabres-poignards, je vous prie de m'en faire grâce, comme aussi des pistolets que vous avez oubliés dans votre équipement. Vous savez que ce n'est pas avec des aiguilles que Ton tue des ralels ou des hyènes. Le lion est fort, il exige du solide produisant une hémorrhagie aussi rapide que possible. L'expérience m'a convaincu que, le cœur traversé par une balle, ce roi des animaux, dont la vie est tenace, conservait encore assez de force pour tuer le cheval et le cavalier : c'est une pareille circonstance, dont je fus témoin, qui m'a constamment engagé à ne tirer qu'à la tête. Là, c'est bien différent; la mort est aussi instantanée que le coup ; pas un signe de vie, rien qu'un tremblement nerveux, un retirement des muscles vers les jambes, à peine d'une seconde de durée, et l'animal est anéanti avec toute sa force et toute sa colère.

— Je vous remercie, Kotje. Voici le sentier qu'il nous faut gravir; taisons-nous, nous sommes proches et je vous indiquerai les lieux. Attention ! Voici la vache morte ; tout près

est tombée la lionne! » Hélas ! je ne vis que trop bien la place où elle avait été renversée. Les herbes étaient foulées, mais elle était partie; pas une goutte de sang épanchée; quelques traces que Kotje reconnut pour être celles d'une forte lionne, et voilà tout. J'éprouvais déjà ce désappointement dont tout chasseur connaît si bien la souffrance. « Suivons toujours, me dit Dafel, nous verrons. » Et nous nous enfonçâmes de plus en plus dans des fourrés impénétrables pour tout autre que pour nous.

Deux heures de perquisition fatigante n'aboutirent à rien; les traces étaient d'une suite trop difficile, il fallait se résoudre à retourner les mains vides : c'était pénible. « Allons-nous-en, me dit Kotje; tout est à recommencer; demain vous serez peut-être plus heureux. — Ah! oui, demain ! fis-je de l'air le plus incrédule; demain rien de plus qu'aujourd'hui. c< Le désespoir m'avait gagné; à peine tenais-je mon fusil, que par négligence je portais à l'épaule; au même instant une hyène, Hyœna crocutaf me part presque entre les jambes et disparaît avant que j'eusse pu armer. « Allons-nous-en, Kotje. Vous avez trois fois raison, car je joue de guignon aujourd'hui... A demain donc ! — Vous pouvez compter sur moi, si cela ne dépend que de ma volonté. »

Le jour suivant, Kotje-Dafel n'était pas disponible. Je tenais à recommencer mes recherches; je voulais un témoin et n'en trouvais' pas, lorsqu'un Allemand tout bossu, plein de bonne volonté parce qu'il ignorait le danger, vint

m'ofirir ses services. « Savex-Tous tirer? — Non. — O^e prétendez-vous faire? — Vous accompagner. — Pourquoi donc ? — Afin de voir un lion. — Seulement le voir, non le tuer? — Le tuer également si la chose est faisable. — N'aurez- vous pas peur ? — Je ne crois pas. — Pourquoi ne croyez-vous pas? — Parce que je suis assez homme pour me posséder pleinement. ~- C'est très4>ien; alors vous viendrez. Disposez-vous etleste» car nous n'avons pas de temps à perdre. » Et, à part, je songeais qu'il y a toujours chez un bossu quelque bonne qualité cachée.

Quelques minutes ensuite on riait de me voir partir avec un bossu; il me fallut essuyer une pluie d'épigrammes que je ne reproduirai pas.

Quoi que l'on put dire, l'Allemand à l'échiné anguleuse marchait sur mes talons comme si pas un mot ne se fà.t adressé à lui, et j'en augurai bien. Nous voici bientôt au milieu des arbres, se croisant par les pieds autant que par les branches; nous nous frayons difficilement un passage k travers leur enlacement. Là encore il me fallut bien reconnaître les avantages dont jouit un bossu. Ainsi, pour mieux discerner les objets à quelque distance, il est indispensable dans ces bois de marcher en se courbant infiniment. J'étais déjà rompu de fatigue à cause de cette position gênante, qui comprime le jeu des oi^anes respiratoires, que mon bossu était encore frais comme au départ, et se permettait de me regarder en souriant de ce sourire que l'on connaît à ses semblables.

Deux heures s'étaient ainsi passées sans avoir rien vu, rien oui de ce que nous cherchions, rien, pas même une seule trace. . . patience tirait à sa fin. Deux chiens qui nous accompagnaient avaient pris les devants malgré nous : ils furetaient çà et là, mais ils étaient hors de notre vue. Pas un indice n'avait été recueilli par eux, rien n'avait été signalé. Le bois devenait quelque peu ouvert, la vue pouvait s'étendre jusqu'à 40 pas. Tout d'un coup mes yeux s'arrêtèrent à 35, fixés sur quelque chose de blanc et de fauve. « Chut! fis-je en étendant la main derrière moi vers mon suivant en lui désignant le point en question : c'est mon lion d'hier. Attention! » Et je m'avançai de 5 pas. Rien ne bougeait; je le croyais mort. « C'est bien lui, répétai-je; il est mort! » m'écriai-je. À peine avaisje dit, que nos chiens, qui avaient croisé la piste, se mirent à aboyer.

Le lion, qui n'était nullement mort comme je le croyais, se relève, se ramasse et bondit, nous présentant le travers, pour retomber à 13 pas et rebondir encore. Il semblait voler; sa crinière imitait une paire d'ailes. C'était un noble mâle que, par mégarde, nous avions distrait de sa sieste. La stupéfaction la plus grande m'avait enlevé, comme à mon compagnon ébahi, toute pensée de l'ajuster. La rapidité, l'élan de l'animal m'eût aussi interdit la possibilité de le tenter avec succès. Une flèche qui part, un oiseau qui glisse sur ses ailes étendues ne sont pas plus prompts. Le lion avait comme laissé derrière lui un long

sillon en secteur de cercle de sa grande image partout répétée, existant partout à la fois. Il était absent que je le Toyais encore, comme s'il se fût soutenu dans l'air sur ses jambes antérieures étendues.

« Pourquoi ne l'avez-vous pas tué? dit TAllemand. — Probablement parce que je n'y ai pas songé : la surprise, pour l'instant rapide comme l'éclair, voilà mes raisons; et vous, en avez-vous eu l'intention? — Non pas tout à fait; mon plus grand désir était de le voir. — Vous l'avez vu; vous devez être plus satisfait que moi, parce qu'un lion délogé si brusquement est un lion qui en a pour dix minutes à courir tant la peur le possède. » Et tous deux, l'Allemand joyeux de pouvoir dire qu'il avait vu, moi mécontent de n'avoir pas eu quatre secondes de plus, nous rejoignîmes Conguela, où les faiseurs d'épigrammes se groupèrent autour du petit bossu pour l'entendre narrer avec beaucoup d'esprit le saut du lion.

Là le bossu fut le but de tous les honneurs, de toute la déférence due à la résolution témoignée par un corps faible et maladroit. Quelques sceptiques s'étaient bien levés contre lui; mais l'Allemand, trop sur de son fait, leur proposa de venir inspecter les traces/ pour lesquelles il s'offrait comme guide. Cette condescendance outrée leur ferma la bouche et rangea de son côté les rieurs, probablement parce que beaucoup des rieurs ne se sentaient pas la force de rendre sourire pour sourire au lion qui rit sérieusement, fronçant la lèvre, découvrant ses blanches

dents nullement osanores, agitant ses courtes oreilles postérieurement revêtues de noir et semblant dire : « Allons, êtes-vous prêt? je le suis. »

Une masse d'hommes excellents tireurs, Vélite des boers, avait alors le leager de Conguela pour camp; une partie s*y trouvait en repos , tandis que Vautre, occupée dans les tranchées, piochait la terre ou fusillait tout ce qui se laissait voir au camp des Anglais. Mes tentatives infructueuses furent aussitôt connues de tous, mais pas un ne s'offrit à moi; Kotje-Dafel lui-même disait que des bois d'un accès aussi difficile étaient pour cette chasse des lieux mauvais, et aussi, comme tireur exact, tout son temps était pris au point de ne pouvoir disposer de quelques heures pour m'y accompagner encore, de telle sorte que je dus renoncer à mes recherches. Prétorius y contribua également de tout son pouvoir lorsqu'il en eut connaissance, par cette réflexion émise qu'un officieux me transmit : « A l'heure où nous sommes, un coup de fusil peut décider de notre sort ; la poudre est rare, qu'on la mé- . nage, et que pas un coup ne soit tiré sur ce qui n'est pas Anglais. » Les lions n'étant pas venus d'Angleterre, force me fut de m'abslenir et de me laisser aller corps et âme à l'ennui delà lenteur des événements.

Avant de quitter ce sujet, je vais offrir quelques détails descriptifs sur ce maître des forêts.

Le lion, qui, chez nous, jouit d'une si haute réputation de noblesse et de courage, ne la conserve probablement

aussi entière que parce qu'il habite loiû de notre pays et que nous ne sommes nullement à même d'observer ses mœurs à l'état sauvage. Au dire des chasseurs sud-africains habitant les contrées nouvellement envahies, où chaque jour l'on rencontre de ces animaux, le lion est un animal qu'il est prudent de laisser passer sans molestation. Sa chasse offre des dangers, et la possession de sa peau, ne rapportant que 50 ou 75 francs, ne tente pas suffisamment la cupidité pour engager des hommes à en faire la chasse spéciale. Aussi le plus souvent le lion doit-il la vie à son peu de valeur intrinsèque. Mais, par suite de ses déprédations nocturnes, quand, après avoir dispersé des bœUfs, le lion s'est emparé de quelqu'un d'entre eux, la colère du boer, lésé dans ses intérêts les plus chers , ne connaît point de bornes; elle ne calcule plus rien, et son apaisement ne sera complet que lorsque la peau du lion portée au marché aura payé une partie des pertes.

Notre boer partira seul à cheval; quelquefois des amis raccompagneront, mais la société est peu utile; elle tourne même fréquemment à l'avantage du lion que l'on attaque. L'animal a été vu; il s'est levé; lentement et fièrement il a parcouru de 15 à 30 pas, jetant fréquemment un regard sur ses derrières, puis il s'est couché. Son parti est bien pris : ce qu'il veut, c'est] tout d'abord du respect; l'attaque-t-on, c'est vaincre ou mourir.

Le boer l'approche à 30 pas. Jusque-là point de danger; il est libre encore de l'attaque et de la retraite; mais,

bien résolu^ notre homme tourne son cheval la croupe du côté du lion. H en saute à bas, conservant la bride passée au bras gauche; il ajuste et tire. Que la balle ait atteint la cervelle y la mort est instantanée; Tanimal roule ou s'affaisse alors, sans rien témoigner qu'un tremblement des pattes, qui s'allongent, et tout est fini. Mais que le chasseur ait tiré en plein corps, la question change. Il est impossible de savoir si le coup est léger ou mortel; Thémorrfaagie peut se déclarer dans T effort violent que fait l'animal pour se venger; elle est plus ou moins prompte^ lors même que le cœur a été traversé de part en^ part; et dans une circonstance de ce genre à moi connue^.iltMrriva que le lion vécut encore assez pour s'élancer sur k cheval, le déchirer de trois coups de patte, lorsqu'il expira proche du cavalier, renversé par le choc.

Que l'animal ne soit que légèrement blessé, le chasseur doit s'attendre à une sévère riposte dont ne saurait le sauver le galop de son cheval, trop lent à s'ébranler,et sur lequel tombera le lion au second ou au troisième bond. Faire tête alors en croisant la baionnette, je le suppose, système inventé par des chasseurs de cabinet, serait un pi^aller inutile, nuisible même; car du choc l'homme le plus solide sera renversé sous le lion, et en admettant même que l'animal se soit enferré le cœur, l'heureux suc*< ces inespéré n'empêchera pas que l'homme ne soit déchiré en lambeaux d'un coup de griffe ou croqué d'un coup de dent.

Le mieux, en pareil cas, est de faire le sacrifice du cheval en s'en écartant pour recharger son arme , et tout chasseur qui se possède pourra, s'il le veut ensuite, approcher À bout portant le carnassier furieux qui s'acharne sur sa victime, et l'étendre d'un seul coup à ses pieds, parce que, dans les efforts que fait le lion pour mordre à plaisir, les muscles des mâchoires agissent d'une façon puissante, tandis que les organes voisins restent neutres, comme si leur coopération était inutile. Ainsi alors les yeux sont fermés, et le lion, qui savoure la vengeance, ne voit pas plus que s'il était aveugle. Les Cafres des frontières delà colonie du cap de Bonne-Espérance, vulgairement nommés Kaal-Kaffer$j Cafres chauves, sont tellement convaincus de cette particularité qu'ils basent leur mode d'attaque sur sa connaissance.

L'un d'eux, porteur d'un vaste bouclier de buffle épais et dur auquel a été donné une forme concave, s'approche le premier de l'animal et lui lance hardiment une assagaye. Le lion bondit vers son agresseur; mais l'homme s'est laissé tomber à plat sur la terre, et son bouclier le recouvre de même que ces cônes marins adhérant aux rochers sans permettre la moindre prise. Un instant de satisfaction s'écoule pour l'animal indécis, puis il essaie ses griffes et ses dents sur la partie supérieure du bouclier, qui les voit glisser sans effet produit. U redouble en y mettant plus de force, et alors, cerné par la bande d'hommes armés, son corps est tour à tour percé de vingt, de

cent assagayes à la hampe trémoussante qu'il sMmagine recevoir de l'homme qu'il tient sous lui. Les assaillants se retirent, le lion s'affaiblit bientôt et tombe à côté du Cafre à la carapace, lequel a soin de ne se dégager que quand le terrible animal ne donne plus signe de vie.

Le che?al, dans la chasse du lion que font les boers, a son utilité, non dans le but de joindre l'animal, lequel, s*il est vu en plaine découverte, atteindra toujours son ennemi, mais bien pour sauver le cavalier des griffes du lion, par substitution si le cas l'exige; car il est à la connaissance de tous les chasseurs sud-africains que le cheval est toujours la première victime. Le cheval est un traître qui prête son dos à l'homme; le lion ne le craint pas; il en vient facilement à bout; il en fait sa proie favorite. L'homme, au contraire, diffère des animaux à quatre pieds ; le lion le craint davantage ; fréquemment ceux de sa race sont tués par lui, et dans toute contrée giboyeuse il ne dévore pas l'homme après l'avoir tué.

Certains animaux, lorsqu'ils sont mortellement blessés, témoignent une faiblesse qui résulte soit de leur peu de moyens de défense, soit de la douceur de leur caractère : les uns poussent des cris plaintifs qu'ils ne font entendre qu'à cette heure suprême, les autres versent des larmes; le canna, Bo$elaphus oreas^ surtout, attendrit le chasseur, qu'il semble implorer, au lieu de se servir contre lui de ses redoutables cornes; d'autres se résignent simplement, san? donner aucune marque ni de force ni de faiblesse.

Le lion diffère d'eux tous; il semble se rapprocher de rhomme; il participe hautement du désespoir du vaincu. Â-t-il la conscience de sa mort prochaine, tant qu'il con* serve la faculté de se mouvoir, griffes et dents sont en action; sa défense peut être comparée à la plus vigoureuse attaque; mais est-il démonté, ses ennemis se tiennent-ils à une distance infranchissable pour lui, traversé déjà dans ses parties vitales, le désespoir s'empare tout entier de lui, l'effort de ses dents se tourne contre lui-même; il se croque les pattes, se brise les doigts comme s'il tentait de s'anéantir, comme s'il voulait devenir l'auteur de sa propre mort. C'est un véritable suicide que les armes reçues de la nature ne lui permettent pas de consommer.

Mais un si grand courage n'est provoqué que par des circonstances indépendantes de la volonté du lion; et jugé sous un autre aspect, le roi des animaux ne mérite plus son titre; il n'est même plus digne du respect qu'on lui porte. En effet, et plus de cinquante fois je l'ai vu, le lion pris au dépourvu s'enfuit à l'aspect d'un homme seul, d'un enfant, d'un chien qui surgit inopinément devant et proche de lui. Dans un pays coupé de ravins, parsemé de collines, présentant quelques bois qui servent à couvrir sa retraite, le lion détale à 500 pas sur le seul bruit de voix d'hommes que lui apportent les vents. Il est certain de n'avoir point été soupçonné; il fuit prudemment de lîrainte du danger; la compagnie de trois ou quatre de ses semblables ne le rassure pas; il part avec eux, douce-

ment et sans brait d'abord, rapidement et par laides bonds ensuite. La peur, sans aucun doute, s'est emparée de lui, et il cède à la peur!

Est-ce en pays découvert, oh se présentent des in^alités de terrain : le lion en profite, mais il n'ose se lancer à la course; il craint de donner à penser à l'homme qu'il songe à fuir. U semble redouter de compromettre sa dignité; il tourne, retourne, comme s'il s'occupait d'autre chose, mais s'éloignant toujours; et sans aucun doute il ira loin si l'homme ne fait aucune démarche. Veut-on l'arrêter dans sa retraite lorsqu'il reste ainsi en vue, rien de plus aisé : il sufiit d'agiter les bras et de le héler forte-; ment; le lion reste en place et écoute ; mais quand le silence se fait, le lion continue, Va-t-on droit à lui en criant encore, il s'arrête de nouveau; souvent même il se couche immédiatement. Malgré lui, le lion accepte le défi lancé; cette fois son honneur, sa réputation de courage, sont mis en jeu. Mais le chasseur peut, s'il le veut, déloger l'animal de sa position prise, et le moyen est aussi facile qu'étrange.

Des herbes longues d'un mètre couvrent la terre; que l'homme qui s'en approche de loin s'y accroupisse ou qu'il s'y couche, l'animal s'inquiète de ne plus voir son ennemi. S'imagine-t-il que celui-ci va le tourner ou se préparer à bondir, à l'attaquer d'une manière imprévue? Je ne sais ce qu'il est convenablement permis de supposer en ce cas; mais tant de fois je l'ai essayé, et jamais le lion

n'est resté en place. Bien plus, quand je ne le voulais pas, pour m' être simplement agenouillé afin d'éviter des branches d'arbres, ou pour mieux ajuster mon canon de fusil sur des lions levés de quelques pas, en se tenant à trente, je vis chaque fois partir ces animaux, saisis d'une panique irrésistible, et, outre ceux qui me sont propres, mille faits de ce genre que m'ont racontés des chasseurs plus vieux et plus expérimentés que moi confirment pleinement mon opinion à cet égard.

n ne faut pas croire non plus qu'il soit dangereux de blesser un lion surpris sans s'y attendre ; son premier mouvement sera toujours de fuir s'il est en état de le faire. Ainsi donc qu'un lion sommeille, les jambes allongées, ou qu'il guette sa proie, sur laquelle il a concentré son attention, pourvu qu'il ne sache rien du chasseur, celui-ci ne doit jamais hésiter à faire usage de ses armes: ainsi j'ai fait maintes fois, à de très-courtes distances, sans courir le moindre danger.

La nuit, cet animal, qui, comme tous ceux de la race féline, jouit d'une excellente vue, atteste par ses actes une audace voisine de la témérité. Le domaine de l'homme, dont il s'écarte pendant le jour, lui devient familier durant les ténèbres. Le lion ne balance point à saisir le cheval attaché près du maître qui dort et le bœuf fixé par les cornes aux roues d'un chariot habité, souvent même en dépit des chiens, trop tardifs à aboyer. Le cri des hommes, la détonation du fusil, ne réussissent pas à le chasser;

mieux vaut Vusage du long fouet, dont la mèche le châtie et l'effraie par son éclat trop voisin.

Mais que l'homme change brusquement de rôle, qu'il blesse le lion trop confiant dans les avantages que lui offre Tobscurité plus ou moins incomplète, le lion alors, désappointé, honteux et penaud, se retire sans plus rien oser tenter. En effet, la partie est perdue pour lui: les bœufs, solidement fixés, sont tous debout, incapables d'obéir à la peur qui les presse de fuir et les livre au lion; les chiens aboient , prêts à relancer le voleur , et les hommes ne donnent plus. Que la lune se démasque un instant ou seulement que quelques étoiles vous désignent d'un rayon le lion dont le plan d'attaque échoue, tirez-le hardiment : confus, il partira. Ainsi, encore une fois, ai-je fait à 10 pas sur un lion d'abord, suivi peu à près de sa femelle. A défaut de toute autre arme sous la main, mon fusil double chargé du n"" 5 fit grogner et partir l'un et l'autre sans qu'ils osassent témoigner autrement leur colère.

Dans les contrées où, faute d'un gibier suffisant et facile, le lion est réduit à convoiter le jour les troupeaux des habitants et à tenter d'en saisir quelqu'individu la nuit, son habitude est de faire plus d'un repas de sa proie. Pour peu que Ton prenne ses précautions et que l'animal ait faim, il est assez aisé de l'avoir sous le coup du fusil; il suffît de se poster à proximité des débris et d'y attendre patiemment que le maître paraisse. C'est d'ordinaire entre dix et onze heures de la nuit que l'espérance du chasseur

se réalise; le lion arrive lentement par le dessous du vent» et toute chance favorise l'homme, si Vanimal n'a point croisé la ligne de ses émanations; mais pas de bruit, pas un souffle inutile, que pas une feuille ne bouge; et, blessé sans aucun soupçon, l'animal partira s*il n'est étendu mort.

Si, au contraire, le lion a deviné la présence du chasseur, qu'il l'ait entrevu , celui-ci court les plus grands risques. Cette fois le lion se considère maître de ce qu'il a conquis, et d'ordinaire il ne souffre point départage. Gare à l'honmie ! Que tout son sang-froid lui vienne en aide, qu'il n'ait pas la malheureuse idée de tergiverser, qu'il tienne bon, qu'il s'accroupisse. Cette mesure le sauvera peut-être de l'attaque, où le tir est si inexact et si difficile ; et si l'animal, dans son hésitation, se présente bien à découvert, que le coup parte etl'étende raide sur place, sinon le lion sera le maître, et bientôt la lune projettera sa pâle lumière sur un groupe effrayant que Ton se figurera.

Cependant, et c'est ici le lieu défaire cette intéressante remarque, il arrive quelquefois que, par un caprice inexplicable, généralement qualifié de générosité, le roi des animaux ne tue pas l'homme qu'il tient sous lui , bien qu'il en ait été blessé le premier. Quelquefois il se contente de divers coups de dent qui brisent et broient les membres, ou d'un seul qui laboure la poitrine de quatre sillons. Il borne là sa vengeance et s'en va. J'ai connu un intrépide chasseur qui deux fois en sept ans avait été tenu de la sorte par un lion blessé ; la première lui avait valu deux

fractures aux membres, la seconde six, sans compter les profonds stigmates laissés par les griffes sur maintes parties de son corps. Un autre, du nom de Vermaes, non moins intrépide, tenu plus d'une minute par une fameuse lionne, en fut quitte pour quatre traces profondes des ca* nines, glorieuses cicatrices qu'il me découvrit avec un air de vive satisfaction. Et pourtant la vie de ces hommes avait été complètement à la merci de ces terribles animaux. Mais prétendre assigner une cause à leur conduite admirable, étonnante, me semble difficile, pour ne pas dire impossible:

Le lion est donc plus pacifique et moins dangereux pour l'homme qu'on ne se l'imagine ordinairement. Il arrive tous les jours que les Cafres, qui n'ont pas d'armes à feu, tra* Yersent avec leur famille des espaces où circulent de ces animaux, et pour ces hommes la présence des lions n'est point une cause d'effroi . Un ou plusieurs lions bondissent à 10 pas et se maintiennent à 30 ; les Cafres passent comme sans y prendre garde, et jamais je n'ai ouï parler d'accidents dont les lions eussent été les auteurs sans provocation. Ces mêmes Cafres chassent-ils devant eux des bœufs ou des vaches, la question peut changer; je ne réponds pas des bêles à cornes, non plus des propriétaires qui voudront léfe protéger. Mais ici l'on peut voir encore que le lion ne s'adresse pas directement à l'homme.

Ainsi les peuples pasteurs sont les seuls dans ces contrées qui aient quelque chose à redouter du lion. Us sont les

seuls qui voient avec plaisir la mort du lion, et pourtant si cet animal a expié de sa vie quelque rapine commise, j'oserais dire que c'est une dtme assez justement prélevée. En effet, le lion a véritablement dans ces parages son incontestable utilité; et voici comment je la prouve : que depuis DraakenS'Berg ou des sources du Touguela jusqu'au tropique du Capricorne, pas un lion n'existe, il est certain que les hordes de gnous et de couaggas [Catoblepas gnou et tavr rina et Equus Burchellii), qui n'y sont déjà que trop nombreuses, vont se multiplier dans une effrayante proportion. Je ne demande pas dix ans, et les peuples pasteurs n'y trouveront pas une pointe d'herbe pour leurs bestiaux.

Il y avait beaucoup de lions quand je traversai d'£landS'Rivier à Vaal-Rivier, puisque chaque jour nous en apercevions plusieurs, et que presque chaque nuit ils tentaient de saisir nos bœufs ; leur nombre était cependant insuffisant, puisque leur mission n'était pas remplie, et cela est d'autant plus vrai qu'avant d'atteindre Vaul-Rimer je cheminai six journées sans que mes bœufs trouvassent à saisir le moindre gazon. C'était l'hiver, tout avait été tondu par les gnous et les couaggas, dont la bouche et les dents rasent littéralement la terre, et pas un pouce de terrain n'existait sans porter l'empreinte d'un pied. Or, dans des terres friables, ces empreintes équivalent à un labourage.

Donc, s'il n'y avait pas de lions qui diminuassent le nombre d'individus des espèces herbivores sauvages, non-

seulement les Cafres ne trou?eraient pas de pâturages pour leurs bestiaux, mais les gnous et les couaggas eux-mêmes verraient leurs masses entières y périr d'inanition, siVémigration leur était interdite. Il est vrai que quand l'homme civilisé ou simplement doté d'armes à feu s'établit quelque part, le lion n'a plus de mission à remplir, puisqu'alors l'homme le remplace, et bientôt disparaissent les herbivores et les carnassiers. Mais avant disparition complète, comme la proie devient de plus en plus difficile à saisir, comme encore les animaux domestiques sont moins rapides à la course et de condition meilleure, le lion se jette sur eux , et sans ce concours de circonstances il les préfère lors même qu'abondent gnous et couaggas. C'est ce qui explique la molestation dont sont l'objet les voyageurs qui ne circulent qu'avec de longs attelages.

Les peuples qui , par suite de guerres désastreuses, vivent simplement des produits de la terre, ou ceux qui, comme les Boschjesmans, ne vivent que de chasse, sont loin de vouer leur haine au lion. Pour eux, il n'est nullement nuisible, et dans mille circonstances il leur est utile. En effet, le mode de chasser de ces hommes n'oifirant un rapport ni grand ni certain, ils sont fréquemment réduits à chercher fortune dans les bois. Le lion leur laisse de grands débris nullement à dédaigner, et chaque malin des vedettes recueillent les indications des vautours, qui jamais ne les trompent. Le manteau de plus d'un Makaschla est fait de la peau de la proie du lion, que la moelle des os

de la victime a rendue souple, tandis que le même homme s'était repu de sa chair : aussi ces peuples ne se souciaientils nullement de m'aider à les débarrasser de ces voisins, dont ils prisent les services.

11 est très-naturel que les mœurs du lion subissent des modifications suivant les climats .et les lieux qu'il habite. Ainsi la description que j'en donne ne regarde que celai deTÂfrique australe. Peut-être dififere-t-elle de celle que Ton ferait du lion du Sahara ; mais le fond, ce me semble, doit rester le même. Je pense avec quelque raison que les individus provenant de TÀfrique australe doivent être les plus grands et les plus forts de leur race. La peau plate et séchée de l'un d'eux, qui était un mâle parfaitement adulte, mesurait du nez à l'extrémité de la queue 3 mètres 50 centimètres, la queue allant poiur 4 mètre.

Leur force trouve à s'y exercer plus qu'en aucun autre lieu de l'Afrique, les buffles et les rhinocéros n'étant nulle part plus nombreux qu'au pays de Massilicatzi, oix j'ai longtemps chassé ; et d'ordinaire, chez ces animaux nullement énervés, la force est en raison de la taille. S'en faire une juste idée n'est guère possible; tout ce que je puis avancer et certifier pour l'avoir vu, c'est qu'un buffle mâle vieux, bm-cafer^ que je tuai, portait de l'épaule à la naissance delà queue quatre sillons profonds de i centimètres, résultant d'un simple coup de patte. Maintes fois je trouvai des rhinocéros simus de la plus haute taille que ni leur peau, ni leur poids, ni leur force, ni leur fureur, n'avaient

pu préserver delà mort. La place du combat était visible; partout elle était foulée, et Tempreinte du lion s*y lisait sur chaque point.

Le jeune éléphant qui suit sa mère périt souvent victime du lion qui le guette au passage, Tabat, Tétrangle et part sans le disputer, certain de le retrouver ensuite. Mais je ne sache pas que le lion attaque l'hippopotame, qui, de tous les animaux connus, porte la peau la plus épaisse; VefiTet de ses mâchoires est sans doute trop redoutable, et le lion y renonce, quoique sa chair lui convienne fort par sa similitude avec celle du rhinocéros simus. Et je dis ainsi, parce que le lion venait souvent sur les débris de nos hippopotames tués et gisants sur les bords du fleuve.

La force musculaire du lion est encore attestée par Tétonnante laideur de ses bonds. Du point où reposait un mâle à celui où il retomba après un seul saut, je mesurai 18 de mes pas. C'est en s' élançant ainsi inopinément sur sa proie qu'il l'atteint; car le lion est mauvais coureur, et s'il procédait autrement, les antilopes, trop lestes, lui échapperaient toujours.

Vers novembre, décembre et janvier, durant Tété de ces climats, quand les herbes sont longues, le lion chasse seul ou suivi de sa femelle. Il peut alors espérer réussir pendant le jour, tant il excelle à s'approcher en rampant; la longueur des herbes le couvre. L'animal herbivore qui paît porte bas la tête ; il ne la relève qu'à intervalles à peu près égaux si quelque bruit ne l'y engage. La distance mesurée

par le lion est parcourue; il jette un regard, s'assure de sa proximité, se ramasse et bondit : l'antilope est à lui. Mais arrive-t-il que le lion ait failli, il bondit encore; sa proie lui échappe de nouveau, il fait un bond de plus, qui est le dernier, et que le succès ne couronne jamais. Le lion se ravise alors, et fait route en sens opposé à la course de l'antilope.

Pendant l'hiver, durant juin, juillet et août, quand les herbes sont ou foulées ou brûlées par le feu, pour un lion seul, la chasse n'est possible que la nuit; encore, comme elle ne saurait être fort abondante en résultats, le jour voit fréquemment ces animaux, réunis en cordons, qui cernent et rabattent le gibier vers des gorges, des défilés et des passages boisés, enlacés et difficiles, où sont postés quelques-uns de leurs accolytes. Ce sont des battues faites en règle, mais sans bruit, où les émanations des lions qui rabattent du vent sous le vent suffisent pour contraindre au départ les herbivores qui les recueillent.

Une fois, à deux reprises, en quelques minutes d'intervalle, nous tombâmes, mes chasseurs et moi, au centre d'une ligne de semblables traqueurs, vingt d'abord, trente ensuite, les courts buissons de/ongr-dorn, jeunes mimosas, nous en ayant primitivement intercepté la vue. Un rhinocéros sur lequel nous allions paraissait être surtout l'objet de leur convoitise. Malheureusement, notre présence les troubla dans leur plan d'attaque, et la leur nous ayant contraints à abandonner notre premier but, le rhinocéros

dut sa vie aux idées simultanées de possession qu'avaient eues ses deux plus redoutables ennemis.

Toutefois, ce que j'eusse désiré le plus ardemment, c'eût été de voir aux prises avec le rhinocéros cette troupe de lions si formidable. Souvent j'ai rencontré de grands débris résultant de ces combats dans lesquels l'herbivore avait toujours fini par succomber, et jamais il ne m'a été donné d'être proche témoin de telles scènes, si palpitantes d'intérêt!

Cependant un homme a vu, a oui tout cela : la nuit, seul, sans armes, sans feu, abandonné de ses Cafres, blotti dans un buisson dejong-doom, dévoré par la soif, assailli de mille inquiétudes, et de plus flairé par des rhinocéros, contre lesquels il ne trouvait pas un arbre qui lui servit d'asile; oui, mon estimable ami, M. Wahlbei^, aujourd'hui professeur d'histoire naturelle à Stockholm, a été témoin à 20 pas d'une de ces luttes; et lui seul au monde peut-être saura nous dire la rudesse de l'attaque, le désespoir de la défense , comme aussi ses angoisses d'alors. C'est à l'état de nature, au milieu des forêts sauvages, quand ils agissent en toute liberté et qu'ils ne soupçonnent pas l'œil de l'homme, que ces animaux doivent être surtout observés pour être bien connus.

Après cette digression sur le lion, je reprends le fil de mon récit, en priant le lecteur de remarquer toutefois que mon but n'a jamais été de faire un roman, comme par exemple le Voyage autour du inonde, de M. J. Arago, dont

la puissante organisation, je Tai déjà dit ailleurs, lui a fait Yoir des buffles sous la peau des bœufs du Cap^ des lions où ils sont inconnus depuis un siècle et demi; comme à False-Bay ; des tireurs de lions dans un Rouvière, misérable habitant d'une, ville civilisée; un boulanger qui n'a jamais connu que son pétrin, lequel charge son fusil d'une balle de fer, détestable projectile, trop léger, portant mal et rayant les armes, s'arme de pied en cap, sans excepta ni le trident, ni le sabre, ni la hache, ni les pistolets, ces jouets d'enfants bons tout au plus à tuer de mauvais sujets revêtus de faux honneur, imprégnés d'insulte, toutes choses enfin d'usage inconnu aux habitants de la colonie du Gap. Je n'ai jamais eu qu'un désir, celui d'initier qui voudra bien me lire à tout ce que je sais pour l'avoir vu ou appris avec certitude; et quant à mes faits et gestes, quant à ceux des personnes dont je parle, si l'ensemble n'a souvent rien du drame qui plait au lecteur paisiblement assis dans son fauteuil élastique, la faute n'est pas la mienne, et si c'en est une, il fera bien de la rejeter sur qui dispose de tout.

Mais, encore une fois, est-il quelque chose de plus nuisible que des écrits qui, sous luie apparence de vérité, faus* sent les idées de l'homme qui cherche à puiser de l'instruction dans la lecture? Est-il quelque chose de plus absurde que de faire un roman lorsqu'abondent les matériaux vrais, solides et pleins d'intérêt? N'a-t-il pas faussé sa mission, celui qui peut dire j'ai vu, qui en outre s'ap-

puie du nom le plus distingué pour propager des erreurs, filles indignes revéUies des ornements du plus beau style?

Depuis quinze jours le camp des Anglais était cerné, lorsque vint à Natal mon chariot, qui avait enfin réussi i franchir Touguela; mais à peine mes collections étaient* elles déchargées que mon conducteur fut enlevé à mon service pour remplir ses devoirs de citoyen; personne ne pouvait alors disposer de soi-même. Le retour à Om-Philos m'était impossible, j'attendis; et quand vint le lieutenantcolonel Cloete, mes Caf res, laissés à la garde de mes efiets à Om-Philos, se présentèrent inopinément chez moi.

« Maître, me dit Kotchobana, nous avons appris là-bas, par les Amazoulous, que les Anglais et les boers se battaient ici. Des hommes nous ont dit que vous aviez été tué ; ne vous voyant pas venir au temps indiqué, nous avons pensé que cela pouvait être et nous nous sommes décidés à venir jusqu'ici : vous n'êtes pas mort, tant mieux ! Il est bon que vous sachiez aussi que tout va mal là-bas. Panda veut se grandir aux yeux du peuple. Les boers, occupés de leur propre guerre, ne sont plus là pour contrôler ses actes et faire respecter leurs volontés. Il fait tuer à tort et à travers. Son commando est toujours sur pied. Chaque matin, c'est l'un ou l'autre mouzi cerné, dévasté, brûlé, dont les habitants sont impitoyablement mis à mort. Souzouana a été tué avec les principaux de sa famille et ses dévoués; ses quatre mouzis ne sont plus qu'un amas de cendres que nivelle le vent; son monde a été dispersé.'

Le missionnaire Grout^ d'Om-Schlatousse, ayu massacrer sous ses yeux, jusque dans sa maison, ceux qui lui obéissaient. Nous y sommes passés; nous y avons yu des cadavres d'hommes et de femmes récemment tués. La terreur était peinte sur tous les visages, car chacun ne sait pas si son mouzi n'aura pas le même sort le jour suivant. H. Grout a fui, emmenant sa femme et ce qu'il pouvait emporter de meubles les plus précieux; il n'est pas à présumer qu'il pense jamais y retourner, car Panda n'aime pas les missionnaires. Nous avons ouï dire également que Panda se refuserait à permettre aux blancs la chasse dans sa contrée ; s'il en est ainsi, il nous faudra donc dire adieu aux éléphants ? »

La peur, plus que toute autre cause, avait décidé mes Cafres à quitter les pays des Àmazoulous, car ils avaient été témoins du massacre des gens de Souzouana; cette scène sanglante les avait vivement et trop désagréablement impressionnés. Je n'étais pas avec eux, ils avaient compris que la place n'était pas sûre : aussi n'avaient-ils mis que quatre jours et demi pour traverser à ^pied un espace de près de 70 lieues. J'étais assez peu rassuré touchant mon matériel, mon ivoire et mes collections osseuses abandonnés sans garde sur les bords de TOm-Philos; mais, d'un autre côté, j'étais bien aise, malgré tout ce qu'avaient d'inquiétant ces nouvelles, de savoir à quoi m'en tenir sur les dispositions de Panda, devenues assez mauvaises à mon égard. Quel que pût être le danger, je ne pouvais me dis-

penser d'y retourner moi-même; et, pour prédisposer Panda comme encore pour sonder ses desseins, je chargeai mes gens de présents pour lui, avec ordre de partir pour Sk^èle dans le plus bref délai possible.

A peine ayais-je fait cette démarche que je yîs arriver le missionnaire Grout en compagnie de son épouse. Il ne put me déguiser son mécontentement d'avoir dû forcément abandonner la belle position qu'il s'était créée dans le Zoulou-Land; sa femme parlait surtout du confortable perdu, qu'elle regrettait au point de verser des larmes. Pour des gens qui se disent n'être pas du monde, je trouvai qu'ils tenaient beaucoup trop aux choses de la terre; d'où j'inclinai à penser qu'ils n'avaient pas eux-mêmes autant de confiance en l'avenir prêché qu'ils cherchaient à en inspirer aux Cafres. Ma position d'alors était moins belle peutêtre que celle de M. Grout, car ma maison sise à la baie n'avait pas été plus respectée que les autres, et je venais, par suite du pillage mis à l'ordre du jour, d'être dépossédé d'une valeur de 6,000 francs qu'en vain je réclamai dans la suite, parce que le gouvernement anglais décline la responsabilité des pertes occasionnées par une guerre, même injuste.

M. Grout m'assura qu'il avait quitté la contrée sans fuir, parce que, tout persuadé qu'il était de la mauvaise volonté de Panda, il avait la conviction, disait-il, que ce roi ne tenterait rien sur un blanc. Il m'engagea fortement à y retourner en personne, probablement afin de savoir,

par cet essai qui ne lui coûtait rien, s'il f aurait ensuite pour lui possibilité de retirer de sa maison d'Om-Sdilatousse les meubles qu'il y avait laissés; mais, quoique j'eusse découvert la ruse, je dus adopter le seul parti qui s'dSrtt à moi.

En conséquence, dès que le lieutenant-colonel Cloete m'eut fait rendre mon attelage de bœufs, dont il avait pris provisoirement possession pour servir aux intérêts de son gouvernement, je quittai Natal et cheminai vers Om-Philos, où j'arrivai le SIS août 1843, après quatorze jours de route, sans évàiements dignes d'être rapportés. Je trouvai tout en ordre chez moi ; personne n'avait eu l'idée de profiler de l'absence de mes gardiens, grâce à la sévère justice de Panda. Kotchobana et Boulandje, deretoiur de Sképèle^ m'apprirent que Panda avait accepté mes présents; que ses paroles avaient été belles, mais moins que de coutume. Et, à travers ses phrases décousues et maladroitement présentées, cette fois ils avaient deviné que son cœur n'était plus aussi beau pour moi. Ils avaient aussi pu recueillir durant la route et acquérir la conviction que des conciliabules s'étaient tenus et se tenaient encore à l'effet de savoir et de fixer la conduite qu'eux, hommes noirs, avaient à tenir à l'yard des blancs de Matai qui se disputaient la possession du sol.

Trois opinions différentes avaient été émises. Les vrais politiques, les philosophes étaient d'avis de n'y prendre aucune part, de laisser s'égorger les blancs; car, qu'il ap-

parttnt aux Anglais ou aux boers, chaque homme qui tombait était un ennemi de moins pour eux. Ceux qui, passionnés pour la guerre, tendaient à prendre fait et cause pour Tun ou Tautre parti belligérant étaient divisés également. Les uns Toulaient se ruer sur les boers, parce que chez eux étaient de nombreux troupeaux, butin riche il est vrai, mais difficile à saisir; les autres trouvaient plus aisé de s'unir aux boers pour tomber sur les Anglais, parce que chez les Anglais se trouyaient mille belles choses à leur convenance, et qu'en suivant ce système d'exécution facile ils.se conservaient l'amitié des boers, dont ils avaient tout à craindre s'ils venaient à froisser leurs intérêts. Panda, lui, partageait l'opinion de ceux qui voulaient attaquer les boers : mais l'opposition était forte; les anciens voulaient la paix; il y eut trop de lenteur, et le traité fut signé avant qu'aucun parti décisif eût été pris par les Ama* zoulous. Cette lenteur conserva la paix; mais, malgré son maintien, les passions avaient été suffisamment remuées pour que je m'aperçusse moi-même des mauvaises dispositions de beaucoup d'entre eux à mon égard; ceux-là peut-être n'attendaient qu'un mot, qu'un signe pour m'assagayer. Leurs yeux trahissaient leurs sentiments lorsqu'ils m'approchaient; quelques-uns se montrèrent bien aussi assez insolents, mais ^ans provocation. Ha position me recommandait la plus grande prudence, sans témoigner de faiblesse, et une telle conduite était difficile à tenir. )e patientai tant que je pus; mais aussi quand, enhar*-

dis par mon silence, les uns ou les autres, qui d'abord sollicitaient gratis différents objets, eurent Timpertinanœ de les exiger et de monter audacieusement dans mon wagon pour s'en emparer, je jugeai que le temps était venu de leur faire comprendre que je ne cédais point à la crainte. Au grand étonnement de mes Cafres de Port-Natal, je tombai seul sur les Amazoulous auteurs de cette tentative, leur déchargeant sur la tête et sur le dos une grêle de coups de bâton qui refroidit leur prétention au pillage. Je n'avais craint qu'une chose, la nécessité de faire usage de mes armes, car alors il ne m'eût pas été donné de soFtir de leur pays.

Bien me prit d'avoir agi de la sorte ; car dès ce moment on craignit de m'approcher; on se rangeait à distance sur mon passage, et dès-lors je n'eus plus de relations avec le commun du peuple. De si populaire que j'avais été, je me fis aristocrate; je ne fréquentai plus que les hauts personnages qui m'avaient été utiles, et je redoublai de zèle et de prévenance auprès d'eux.

Sur ces entrefaites, Panda, qui avait reçu mes propositions d'échange, me dépêcha un capitaine chargé de me transmettre ses volontés et de traiter en son nom. Mais tout d'abord suivirent d'insurmontables difficultés. Au lieu d'une partie de verroteries [hamgazy) de la valeur de 40 rixdallers pour chaque vache, ce qui était alors le prix habituel. Panda en exigeait une de 125 pour de jeuiies génisses dont les cornes naissantes avaient au plus

3 pouces; il m'était impossible d'accéder à une pareille offre. Je n'hésitai pas à la rejeter. Alors le capitaine de Panda ajouta cette phrase si délicate, dans laquelle j'entreyis une intention, sans soupçonner un ordre : « Mon maître se propose d'envoyer son peuple chasser l'éléphant dans le bassin des deux Om-Philos où vous êtes présentement. » Je demandai une explication, mais l'envoyé la donna sans sortir aucunement du sens exact de la phrase de son maître.

Trois jours ensuite, c'était un autre qui m' arrivait avec celle-ci : « Panda, mon maître^ veut faire chasser l'éléphant ici même; il m'a ordonné de vous dire que là-bas dans le sud, à Om-Schlatousse, vous rencontrerez beaucoup d'éléphants : 200 au moins viennent d^ être vus; en y allant, vous obligerez Panda. » Je sollicitai encore des explications, et je n'appris rien de plus que ce que disaient exactement ces paroles.

Mes Cafresde Natal, que je consultai pour déterminer le sens de ces conseils et de ces prières, tombèrent d'accord pour y voir l'intention bien arrêtée de Panda de m'inlerdire la chasse des éléphants dans son pays. Je trouvai sa manière de procéder trop délicate, parce que sa prière était d'un sens presque inintelligible, et que, pour ne pas comprendre des ordres aussi doucement insinués, j'eusse bien pu m'exposer aux effets de sa colère. « Allons, dis-je, puisqu'il veut que j'aille chasser à Om-Schlatousse et que ma démarche doit l'obliger, demain que part pour

Touguela mon chariot chaîné d'ivoire, nous raccompa« gnerons jusqu'à Om-Schlatousse afin de satisfaire les vues de Panda. >

Ainsi fut fait. Deux jours de fatigantes recherches dans les montagnes d'Om-Gohey ne me laissèrent voir que de vieilles traces d'une troupe d'environ 200 éléphants, passés là depuis plus d'une quinzaine. J'avais longé, sur un espace de plus de 10 lieues, le versant du nord que sillonnent partout de jolis ruisseaux d'eau limpide, lesquels descendent dans TOm-Schlatouzanne, petite rivière vive et profonde, bordée de grands et verts roseaux, laquelle, telle qu'une fille auprès de sa mère, marche à toucher TOm-Schlatousse, pour plus loin j^lui donner la^main et se jeter avec elle dans la mer des Indes.

Sur toutes ces montagnes, de composition granitique, où l'eau est d'une abondance extrême, la v^étation vaut bien à l'œil celle des plaines; mais les pâturages, excellents pour les chevaux, en sont peu convenables aux bœufs. Les riet-booken, Bedunca eleotragm^ s'y montraient fréquemment, isolés ou par petites troupes; les inégalités de terrain en facilitent la chasse, d'autant plus aisée que, nullement troublés, ces animaux étaient peu farouches et d'une approche facile, presque certaine à 100 pas. Les klip-springer ^ occupaient les lieux les plus inaccessibles, oÙL ils se perchaient hardiment sur une faible saillie, à

^ Oreotragus saUatrix.

peu pràs comme dfes oiseaux de proie; mais ils étaient plus rares, et nulle part cette espèce n'est très-répandue. Quelquefois les damans se risquaient hors de leurs trous, mais les buflSes ne se découvrirent pas une seule fois durant notre passage.

Certain que les éléphants avaient été^ mais n'étaient plus dans les bois du bassin de TOm-Schlatousse, je quittai ces lieux , nuls d'intérêt pour moi , et je r^agnai mon camp. Le jour qui suivit, il me fallut écouter encore un autre envoyé de Panda, lequel s'obstinait à me dire que les éléphants étaient à Om-Schlatousse, que c'était là que je devais les aller chercher. J'en revenais, j'avais trop bien vu les lieux signalés pour croire à pareille assertion.

« Je comprends, luidis-je, que Panda veut m'interdire la chasse ; il en a le droit, et je m'y soumets. Vienne mon chariot, et je dis adieu à ces contrées. D'ici là vous pouvez assurer Panda que je ne chasserai que pour mes besoins journaliers. Les buffles, les élans, les rhinocéros, les hippopotames ne sont pas compris dans l'exception, je ne m'adresserai plus qu'à eux. » Et l'envoyé n'aura pas manqué de dire à son maître : « Le blanc a compris, le blanc s'en ira. »

Je pris encore un squelette de rhinocéros simus^ que j avais tué faisant coup double sur deux de ces animaux, la mère et le jeune,. grand comme la mère elle-même, et

* Ce squelette appartient aiJijourd'hui à la galerie d'anatomie comparée, sous la direction de M. de BlainviUe, au Jardin du Roi.

quand Henning me fut revenu du Touguela, mes dispositions de départ étaient faites. J'allai dire un dernier adieu aux chères et luxueuses rives de l'Om-Philos-Om- Schlopu, moins belles, il est vrai, en raison de la sombre couleur des derniers événements qui m'avaient ravi Souzouana; j'éprouvais un gonflement de cœur pour trop aimer ces lieux témoins de mille épisodes de chasse qu'il serait trop long d'écrire. Mes gens s'en aperçurent, et leur premier soin fut de me faire observer qu'il n'y avait pas d'ordre si positif que le jour du départ eût été fixé par Panda.

« Maître, vous auriez bien tort de partir ainsi. Pourquoi ne pas terminer par une dernière chasse aux éléphants ? Il y en a encore, vous le savez pour les avoir vus vous-même. Deux troupes se tiennent à une demi-journée de marche : l'une de dix, l'autre de quinze individus. — Oui, mais de faibles et courtes dents, des femelles, une troupe de méchantes bêtes. Nous n'aurons que de la tablature sans espoir de profit ; le mieux serait de partir sans rien tenter de plus. »

Alors les prières, les instances redoublèrent; pas un n'eût été content si je ne m'y fusse rendu, et le lendemain fut pris définitivement pour recommencer une chasse, quelles que pussent être les dispositions de l'atmosphère. H en fallait une dernière, une seule, après quoi l'on partirait content.

Nous eûmes la précaution d'être sur pied deux heures

avant le jour, ce qui nous permit la vue de quelques hyènes retardataires, lesquelles, après leurs sanglantes orgies, regagnaient leur asile à peu près de cet air piteux qu'ont les mauvais sujets que le froid du matin crispe bien plus que d'autres. Elles filèrent devant nous, honteuses, les mendiantes, les éclopées ! nous laissant sentir longtemps la puanteur de leur ignoble et dégoûtante livrée. Je les nourrissais, les indignes, mais à condition qu'elles ne se laissassent pas voir. D'ordinaire tout oubli de ce genre était puni d'un coup de fusil ; cette fois je m'abstins, parce que nous n'avions en vue que les éléphants, et alors jamais un seul coup ne doit être tiré sans nécessité sur quelqu'autre animal que ce soit.

Vers neuf heures, un rhinocéros simus, qui, sans s'en douter, nous barrait le passage à 8 pas, me contraignit i faire, bien malgré moi, retentir l'air d'une puissante et résonnante détonation; il tomba privé de vie, et nous passâmes. Vers onze heures, la chaleur était intense; nous planions sur l'Om-Philos-Mouniama, où nous vîmes la troupe de dix éléphants, les pieds dans l'eau, se servant de la trompe comme d'une main pour se plaquer le corps de sable mouillé, et ensuite se laver de la même manière avec les mêmes soins qu'un petit-maître apporterait à sa toilette. Quant à la direction du vent, nous étions bien; mais le Heu où se trouvaient ces animaux était trop découvert, ils devaient nous apercevoir. J'attendais, préférant les voir quitter ce point pour un autre. Henning,

toujours impatient en pareille circonstance, obserrait aussi que c'était une véritable toilette faite dans toutes les règles. « Attendrons-nous^ me dit-il, qu'ils aient passé leur chemise? — Certainement, et seulement alors il sera bien d'y attacher une épingle. Attendons un peu. w

Quelques minutes ensuite, nous nous étions divisés en deux bandes; Henning avec ses gens avait pris la gauche; moi, avec les miens, j'étais allé gagner la droite, notre but étant de mettre les éléphants entre nos deui petites troupes. Malheureusement, aussitôt que nous essayâmes de resserrer entre nous ces animaux , l'un d'eux leva la trompe, étendit ses oreilles, poussa un cri d'alarme^ et tous décampèrent, gravissant la rive opposée, pour en-suite s'enfoncer dans les bois, où deux heures de recherches sur leurs traces restèrent infructueuses. Ces traces allaient trop loin et s'écartaient trop de la direction que nous eussions préférée : aussi les quittâmes-nous, harassés en pure perte.

Vers trois heures nous cherchions toujours , espérant rencontrer T autre troupe de quinze individus, à la veille de perdre, il est vrai, le peu qui nous restât d'e^ir, lorsqu'un de mes nouveaux Cafres, du nom de Kamdâne, se rejeta sur moi, me disant : « Les voici ! — Quoi? — Les éléphants. — Tant mieux! » Et sur l'indication j'en vis distinctement six ou sept, se remuant paisiblement dans des touffes de buissons de kruy&-bezie , hauts de iO à 1 5 pieds, dominés par quelques arbres de taille plus élevée;

Le lieu était tel que le niieui: était de les faire tourner par une troupe, tandis que Tautre resterait au point d'o^ ils avaient été aperçus. Kamdàrte^ porteur d'un énorme fusil d'un quart de livre, s'en fut avec deux autres Cafres. Il réussit à merveille à exécuter la marche prescrite et à approcher de 40 pas. Alors les coups partirent ensemble; mais, comme s'ils eussent deviné nos intentions, au lieu de prendre leur course sur le point où ils étaient attendus et où ils devaient naturellement passer, les éléphants rebroussèrent sur les hommes qui venaient de les attaquer. Kamdâne fut protégé par un arbre qu'un éléphant ren- Tei^a en fuyant, et d'où nous eûmes toutes les peines du monde à le retirer; Boulandje y perdit son fusil, enlevé, disait-il, par la trompe d'un éléphant, et que nous retrouvâmes à quelque distance, mais hors d'état de servir; le troisième, à la vue du danger, s'était affalé dans un ravin distant de quelques pas seulement; de telle sorte que l'éléphant qui le chassait dut croire qu'il avait eu affaire à on sorcier doué de la faculté de disparaître sous terre à volonté.

Jusque-là jamais encore il n'était arrivé aux miens de se trouver k ce point mystifiés par des éléphants. Le danger passé, nous en rimes beaucoup, même avec Kamdâne, dont le dos était tout labouré par les branches et les épines; puis nous suivîmes notre objet, charmés de voir les traces se diriger vers notre camp.

Une heure ensuite nous fûmes avertis du voisinage de

ces mêmes éléphants, dont nous n'avions pas quitté les traces, par un bruit sourd et caverneux que ces animaux font fréquemment entendre, lequel est produit, assure-ton, par les intestins. Le peu de hauteur des buissons, joint à leur trop grand rapprochement, nous empêchait de rien voir; il nous fallait prêter une oreille attentive, afin de nous diriger sur le bruit, par lequel nous ne pouvions malheureusement pas calculer la distance. C'était encore un endroit peu propice, et la condition de l'être me paraissait d'autant plus indispensable que la troupe en question était très -mauvaise. Il fallait marcher à pied levé, s'arrêter, écouter, poursuivre encore, s'arrêter de nouveau, toujours tendre l'oreille ; en un mot, se comporter comme des chats, sans observer aucun ordre, et au risque de devoir faire écraser son voisin, afin de se soustraire soi-même. L'un de mes Cafres, celui qui se trouvait le plus à gauche , approchait ainsi , lorsqu' au-dessus de sa tête des branches s'agitent pour s'enlr'ouvrir et laisser passer d'abord une trompe, puis une tête d'éléphant, qui regarde comme d'un premier étage ce que l'on faisait audessous de ses croisées. Nez à trompe avec son ennemi, mon Cafre lève son arme, et sans guère l'ajuster, brûle la barbe du curieux. Celui-ci fait un demi-tour sur luimême et prend sa ligne de fuite en traversant la nôtre, dont un homme se retrouva par terre sans pouvoir s'expliquer comment.

« Cela va mal, Kotchobana. Pour une dernière fois.

nous ne ferons rien aujourd'hui. — Taisons-nous, maître; nous sommes peut-être près de la réussite. Vous entendez.... les autres sont là; ils n'ont pas bougé. » En disant cela.» il indiquait d'où venait le bruit, et nous allâmes quatre vers une petite clairière qui s'ouvrait devant nous.

Mais à peine étions-nous sur le point de l'atteindre que des arbres se brisent avec éclat au bord opposé, et livrent passage à un grand et furieux éléphant qui charge avec toute la rapidité possible. Sa direction était trop visible, son intention trop prononcée pour que nous pussions douter du danger. Henning, Kotchobana et un Cafre qui m'accompagnaient, n'hésitent pas, et détalent instantanément sans s'inquiéter de moi, qui, du reste, n'ai jamais pu me résoudre à fuir aussi longtemps que j'ai eu un coup à tirer. Sans bouger, je suivais du bout du canon la tête de l'animal qui paraissait vouloir se précipiter à fond. 30 pas le séparaient quand il reçut ma balle, qui lui donna quelqu'autre idée à laquelle il obéit en décrivant une courbe assez large, la moindre qu'il lui fût possible d'exécuter. Il ne lui fallait pas moins pour rabattre son air des plus fanfarons, et la prétention qu'il avait certainement de nous écraser sur sa dent gauche comme ces insectes sauteurs broyés sous l'ongle d'une femme.

La croupe de l'éléphant se voyait encore, s'enfonçant dans la verdure des bois, où elle allait disparaître. Un autre de mes gens, chasseur tout neuf, hardi par Tigno-

ranee du danger, vint à dâ)0uqu6r et aperçut Fanimal fuyant, Cet homme, ex-quartier-maitre à bord de la corvette la Fafxnite, déserteur à Boston lorsqu'jr stationnait le prince ds Joinville, était Provençal de naifisance ; il avait nom Louis. Intrépide jusqu'à la démence, n'aimant le danger que pour le danger, le voilà parti, s'acharnant comme un véritable chien sauvage à la poursuite du fuyard. L'éléphant, qui avait quelque chose de mieux à faire que de perdre son temps à r^ard^ ses talons, continuait sa course à l'allure déhanchée. Ses longues jambes, la largeur de son pas, le servaient à merveiUe, Il soufflait comme tout animal qui court, mais sans effort, et déjà Louis n'en pouvait plus. Louis, dont les jambes avaient quelque chose de celles de l'hippopotame, allait très-vite pour sa taille, mais infiniment trop doucement pour remporter le prix de course sur .un éléphant. C'est qu'aussi notre homme avait à porter un fusil de 22 livres, et Louis n'était pas assez Romain pour considérer une telle arme comme faisant partie de son corps; l'éléphant le lui prouvait. Voilà probablement pourquoi mon hardi Provençal fut obligé de se reposer un instant.

Son courage, son acharnement, firmt qu'il eut bientôt repris haleine, et sans s'inquiéter s'il se perdrait ou s'il passerait la nuit dans les bois, il reprit sa course en suivant les traces tachées desang : sa persévérance fut récompensée . Unel)ranche casse tout proche, Tâéphant et Louis sont à se toucher. Un énorme coup résonne, l'animal tombe, et

mon ProTençal songeait à lui couper la queue pour avoir son titre de possession, quand il se ravise et recharge son arme; mais il n'avait pas fini que le blessé se relève et part, au grand et long étonnement de Tex-matelot, qui le regarde la bouche ouverte, s'imaginant voir sur sa trompe, ses oireilles et sa queue, se jouer comme le feu de Saint- Elme.

Revenu à lui, Louis se démène tel qu'un diable dans de Teau bénite. Il eût dans sa colère voulu tordre le canon de son fusil; de la crosse il en frappait la terre comme si son intention eût été de la crevasser à 500 pieds pour s'engloutir lui-même. Oh! quelle sottise il s'accusait d'avoir commise en ne suivant pas sa première idée ! H eût retenu l'éléphant par la queue; il lui eût fait de son couteau une large incision au ventre; il fût monté par ce trou au chat ^ dans cette hune de nouveau genre, de laquelle il eût envoyé en assagaye sur le pont tout le filin qu'elle contenait, ce qui voulait dire qu'il eût arraché à l'animal ses entrailles. Oh! si des circonstances aussi belles se présentaient encore à lui, Louis n'était pas homme à les laisser s'échapper; ainsi jurait-il, ainsi voulait-il faire.

Au bout d'un quart d'heure, voici qu'un autre éléphant traverse devant Louis, qui le tire. L'animal tombe comme le premier ; cette chute est pour Louis une immense con-

* Partie de la hune par laquelle montent les gabiers qui redoutent Tascension par les gambes de revers.

solation, la seule possible ; et tandis qu'il se laisse aller à son parfum, pendant qu'il recharge son arme, tout en songeant à la queue qu'il ne faut jamais oublier de couper, l'éléphant se relève, semble faire une grimace au chasseur et détale sans laisser son adresse.

Cette fois le matelot, foudroyé de stupéfaction, reste béant deux heures; quatre heures le Tirent collé à la même place, « Je rêve, se disait à lui-même Tex-marin; pourquoi me fatiguer les jambes à monter là haut? je suis dans mon hamac : on a le quart en bas, c'est pour dormir. » Une sorte de sifflement le tira de son sommeil imaginaire; il croyait entendre le sifflet du maître appelant les tribordais au quart ^ Ce maître n'était autre qu'un éléphant qui passait à 40 pas; mais Louis ne tira point : il était trop certain d'un troisième résultat en tout semblable aux deux premiers.

Il y avait trois heures que le soleil était couché quand notre héros arriva tout triste au camp. Il nous raconta comment il avait fait pour s'orienter à travers des bois qui lui étaient totalement inconnus. Ses mésaventures nous tinrent en éveil la nuit entière, qui, pour nous y en fut une de gorges chaudes. Il fallait bien rire, nous avions été si malheureux ! Pas un seul éléphant obtenu ce jour-là, le dernier de mes chasses chez lesAmazoulous!...

Le lendemain fut donné au repos, et le jour suivant

« L^équipage d'un navire se divise en deux sections appelées bordées, Tune de tribord et l'autre de bâbord.

nous quittâmes Om-Philos-Om-Schlopu, a\çc la certitude de ne pouvoir plus y remettre les pieds aussi longtemps que Panda resterait au pouvoir. La route se fit sans mot dire, car chacun de nous connaissait trop les avantages d'une semblable contrée pour ne pas regretter de ne pouvoir y passer une bonne partie de sa vie. La chasse pour laquelle et par laquelle nous vivions tous n'était belle et grande que là, et s'il avait dépendu du bon plaisir de Panda de nous la permettre, il n'appartenait qu'à lui seul de nous l'interdire. Force nous était d'obéir aux volontés du despote. Quatre jours de route, attristés par l'éloignement croissant de ces beaux lieux, nous amenèrent au sud d'Om-Schlatousse, sur les bords d'un lac où les hippopotames trop malins esquivèrent nos balles.

Depuis quelques heures le factotum du missionnaire Groul faisait route avec nous; il préférait voyager de conserve; son chariot était dételé près du mien. Vers minuit, quelque bruit se fit entendre; des paroles furent échangées; le bruit s'écoula pour se perdre dans l'éloignement, et tout se tut. Au réveil, j'appris que des Cafres déserteurs étaient ceux qui avaient passé. L'Om-Lalas fut traversé à midi ; nous dételâmes sur ses bords, afin de consacrer quelques instants à la chasse. Nous y étions depuis deux heures, lorsque huit Àmazoulous se présentèrent au bord opposé, hélèrent mes gens et leur demandèrent s'ils avaient connaissance de la désertion à'Unungongo. Les enquérants reçurent une réponse négative assez peu satisfaisante.

et conversèrent entre eux en gesticulant vivement des bras; c'était, à n'en pas douter, une grave question que celle qui était agitée.

Les moustiques devaient nous assaillir la nuit dans notre position trop basse, entourée de roseaux. l'y avais songé, et déjà on exécutait l'ordre d'atteler pour nous porter à 3 kilomètres sur une assez grande élévation où se voyaient deux ou trois petits mouzis, lorsque nous découvrîmes sur la rive septentrionale de l'Om-Lalas un monstrueux hippopotame marchant paisiblement sur la terre ferme: cinquante coups de fusil lui furent tirés en moins de deux minutes. Les échos répétèrent le bruit assourdissant de nos armes rapidement déchargées, et purent donner à penser que nous étions quatre fois plus nombreux. Cette circonstance de pur hasard nous servit beaucoup, à tel point que je crois encore que sans elle mes gens et moi nous eussions été massacrés la même nuit. Nos chariots une fois dételés sur le point cultrinant que nous avions voulu gagner, chacun de nous s'en fut dans la direction qui lui convenait le mieux; Henning alla droit au point où se levaient les hippopotames ; mes gens et moi, dans différents sens, nous nous mimes à la recherche des riet-booken. Au coucher du soleil j'avais tué deux de ces antilopes; déjà j'étais de retour, quelquesuns de mes hommes l'étaient également, Henning seul se faisait attendre avec ses suivants, lorsqu'un Gafre de Port- Natal, qui revenait de trafiquer vers l'Om-Schlatousse^

m'arriva tout effaré. « Maître, dit-il, là-bas sur la montagne d'ob je viens de descendre, mes yeux ont vu 600 Amazoulous couchés à plat sur leurs boucliers parmi des faisceaux d'om-kondos. J'ai pris des informations, et je sais positivement que cette troupe est à la recherche d'Unungongo et.de ses partisans, lesquels se soustraient par la fuite à la mort dont Panda les a menacés. Unungongo est ici, et avant que le jour soit levé , lui et les siens seront assagayés par les hommes de Panda, à la tête desquels est Uagelebé. — Tout ce que tu dis est-il vrai ? *— Oui, maitre, très-vrai, par Farewell (Febana) ! —Hais moi je n'ai rien de commun avec ces gens-là, jamais je ne les ai vus. — Vous, non; mais Thomme du missionnaire les connaît bien. C'est à cause de lui qu'ils désertent, ces Amazoulous ; ils opèrent leur fuite comme sous la protection des blancs. D'ici au mouzi où ils sont il n'y a qu'un pas; et pour éviter la mort ces déserteurs se réfugieront jusque dans vos wagons, où les guerriers impitoyables les poursuivront malgré vous. Peut-être même serez-vous tué dans la mêlée, soit en voulant interdire Taoeès aux uns, soit en voustopposant aux autres; car lorsque l'on tient un fusil en main, il est bien difficile de n'en pas faire usage en pareil cas ; et puis, à vous dire vrai. Panda a tout droit de croire que les blancs excitent son peuple à la désertion. »

Les idées de cet homme étaient exactement les miennes : aussi je résolus immédiatement de m'isoler à l'effet d'évi-

ter de rester au centre d'une scène de massacre. Je n'attendais que mon conducteur. Depuis une demi-heure la nuit était pleine, Henning revint enfin joyeux d'avoir tué, disait-il, trois hippopotames. « C'est plus qu'il n'en faut, lui répondis-je. Maintenant il faut atteler; la place est mauvaise: Bamba-Izinkabu ! eipsûttons. »

Henning, stupéfait, me regardait bouche béante : « Allons, hâtons-nous, Henning ; en route je vous conterai cela. » Nous attelions quand vint l'homme du missionnaire, lequel, soupçonnant nos prévisions , se dépécha d'en faire autant. Une fois partis, je mis mon monde au fait; je distribuai à chacun autant de munitions qu'en comportait la poire à poudre et le sac à balles de chacun. 3'ordonnai la marche à la file sur les derrières du chariot, en observant le silence le plus absolu. Henning devant épargner les coups de fouet retentissants, nous espérions de la sorte nous éloigner suffisamment pour mettre les Âmazoulous dans l'impossibilité de remplir leur mandat à l'heure la plus favorable à leurs vues, celle qui précède le lever du jour. Mais la cause qui attirait sur nous ces désagréments nous suivait malgré notre volonté. Unungungo et les siens, se sentant plus en sûreté dans notre voisinage, s'obstinaient à nous accompagner. D'abord ils marchaient à nos côtés, et je leur fis dire que, me déplaçant exprès pour ne point les avoir auprès de moi, je comptais avoir le droit de les éloigner; que dans le cas où ils n'obtempéreraient pas à mon ordre, je me verrais forcé de leur envoyer

des coups de fusil, d'autant plus que ma sûreté personnelle et celle de mon jnonde me commandaient de recourir aux derniers moyens. Alors Unungongo prit la ligné à 100 pas derrière mes gens. Mais tel n'était pas mon désir, car à cette distance il m'était impossible de distinguer si ces hommes étaient des déserteurs ou des Àmazoulous, contre lesquels nous devions nous tenir en garde. En conséquence je me hâtai de leur dépécher Kotchobana chargé de leur apprendre que je prétendais n'être suivi par qui que ce fût, et qu'ils eussent à s'arrêter ou à prendre une autre route. La troupe d' Unungongo tint compte de l'avis, mais de la manière qui lui convenait le plus : ainsi les côtés et le derrière une fois interdits, les devants restaient libres; ils furent pris, bien aussi malgré moi. Hais que faire avec des gens* qui fuient pour se soustraire à la mort, lorsque déjà les ordres que je leur donnais l'étaient contre mes désirs réels? Car véritablement j'eusse voulu pouvoir leur être utile, et je me fusse montré moins sévère s'ils avaient d'abord sollicité mon appui et s'ils ne m'avaient laissé prendre au dépourvu; car sans consulter ma volonté ces hommes me faisaient courir malgré moi les mêmes dangers qu'eux.

La halte se fit à deux heures de la nuit après un long parcours, d'autant plus difficile que nous n'avions pas de chemin tracé. On voulut allumer des feux, mais je m'y opposai, recommandant à chacun d'avoir l'œil ouvert avant le crépuscule, puisqu'il était possible qu^à notre insu nos

traces eassent été sûmes. Heureusement, ceux que nous redoutions ne vinrent pds, et s'ils s'étaient présentés armés et en masse à l'effet de procéder brutalement à une visite domiciliaire, ils n'eussent pas manqué d'être accueillis à coups de fusil, d'autant que j'arais persuadé mes 42 hommes que j'étais résolu à me faire sauter si un seul lâchait pied, que l'explosion n'épargnerait personne; et pour Vexécution de cette mesure désespérée, je m'étais résenré un fusil double, destiné à tirer dans ma caisse à poudre , contenant eacote 70 livres.

Les jours suivants, nous poursuivîmes notre route vers Touguela aussi lestement que possible, et nous ne nous crûmes en sûreté qu'après avoir mis cette rivière derrière nous. Unungongo avait disparu depuis la nuit où il avait profité de notre marche, et déjà il était à Portr-Natal que nous étions encore dans la contrée des Àmazoulous, où, sans que je le susse, cet homme m'avait mis les miens et moi dans une fausse position, laquelle donnait aux émissaires de Panda le droit de nous massacrer sur place.

Seulement, au passage de la rivière Om-Vooty, je m'aperçus que le troupeau de raches chassées par mes gens était plus considérable que ce que je savais m'appartenir. Le gardien, que je fis venir, m'apprit qu'outre les miennes et d'autres, la propriété de Boulandje et de Kolchobana, fl s'en trouvait encore une quinzaine supposées appartenir à Unungongo, parce qu'elles ne faisaient partie de la troupe que depuis Om-Lalas;

Googk

Cette découverte me fit apprécier combien les hcMnmes de Magelebé eussent eu raison de tomber à Timproviste sur ma caraTane sans chercher d'autres causes que la présence de ces bétes parmi les miennes. C'était une preuve suffisante pour amener la conviction suivant les idées que Ton a dans ces contrées. Aux yeux de Panda, j'eusse passé pour le vrai coupable. D pouvait reprendre ce qu'il a Thabilude de considârer comme sa propriété, s'emparer de la mienne^ et disposer de la vie de mes gens sans m'épargner moi-même. Tout cela m'était attiré par Unungongo, lequel, ne pouvant faire marcher ses bestiaux assez rapidement et désirant les voir arriver sûrement à Natal, avait eu l'excellente idée pour lui de les faire passer mêlés avec les miens. Il avait pu lestement se mettre à l'abri en passant Touguela, et moi qui cheminais lentement je restais seul responsable, seul exposé aux coups, si les Amazoulous s'étaient trouvé assez de hardiesse pour m'inquiéter. Heureusement, et je l'appris plus tard, la troupe de Magelebé avait calculé sur une perte de 50 hommes au moins avant de pouvoir s'emparer de moi, et, trop peu décidée à un pareil sacrifice, elle avait fait savoir à la princesse Haboha qu'elle eût à mettre son monde sur pied, afin de barrer à rOmnloiigo le passage du Touguela* '

L'Oumlongo, c'était moi, et Haboha était une de mes vieilles connaissances. Elle accueillit assez mal les messagers, et finit par leur dire : « Pourquoi donc une démarche de ce genre, puisque l'Oumlongo est encore sur votre ter-^

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