‹ Voyage dans l'Afrique AustraleChapitre 11 sur 65 · SI · texte numérisé non relu

SI

riloire? Vous en aviez tout le temps. Vous n'avez donc rien osé, et la besogne non faite par vous, vous voulez que je la fasse! Mahoha n'en fera rien, et si quelqu'un a manqué à ses devoirs, c'est votre chef Magelebé. » Sur ce, elle adressa un exprès à Panda, et, durant la correspondance, j'eus tout le loisir de passer les limites.

J'étais au moment de gagner Port-Natal, le passage de rOm-Guinée venait d'être effectué; deux Cafres s'adressent à moi, dont l'un se dit être Unungongo, « Maître, maître ! » et, comme l'on peut se l'imaginer, je fis d'abord et longtemps la sourde oreille, « Maître, je viens réclamer mes vaches. — Jamais vues. — Maître, c'est moi qui suis Unungongo. — Pas connu. — Mais oui, maître, c'est moi qui ai fait route avec vous depuis Om-Lalas jusqu'à michemin d'Oum-Matagoulou ; c'est moi qui ai laissé mes vaches avec votre troupe, et maintenant je viens les réclamer.

— Âh ! c'est toi, coquin, om-tagcUy, om-koulou, kakouhu^ ah! coquin de sorcier, c'est toi! Ah! tu m'as pris pour gardien de tes bestiaux! et tu m'as laissé la responsabilité de tes actes, en prenant tout d'abord le soin de te soustraire toi et les tiens à l'action des lois de ton pays! Ah ! c'est donc toi par la faute duquel j'ai dû abandonner trois hippopotames tués à Om-Lalas, et poursuivre une longue route dénué de vivres ! C'est pour toi que j'ai été assailli durant tout le trajet par les plaintes de mes gens, dont l'estomac creux dut être comprimé par des courroies ! Tu

fais bien de Tenir, car les miens et moi nous avons un compte sévère à régler avec toi. »

J'appelai mon monde afin de recueillir l'opinion de chacun touchant le paiement et Tindemnité à exiger d'Unungongo pour la conduite de ses bestiaux et les désagréments qu'il nous avait suscités ; tous tombèrent d'accord pour retenir un jeune taureau, destiné à un repas pour le lendemain- Sans plus tarder j'en fis part à Unungongo, attendant son vouma (consentement). Après une hésitation^ assez longue, il finit par le donner, sur quoi je l'engageai à prendre part à la fête. Elle eut lieu 5 mais Unungongo ne vint pas, quoiqu'il me l'eût promis.

Quatorze jours après cette affaire réglée, je fus fort étonné de recevoir de M. le capitaine Smith, commandant les forces anglaises à Natal, une lettre par laquelle cet officier, qui cumulait alors les fonctions de magistrat, me demandait une explication exacte de mes relations avec Unungongo. Celui-ci avait porté plainte, à l'instigation du missionnaire Grout, qui se fût réjoui de m' attirer quelques démêlés désagréables avec l'autorité, contre le pouvoir de laquelle il n'y avait point d'appel.

Heureusement, et fort heureusement, j'avais ôflfaire à un homme de trop de bon sens, à un gentleman trop véritable pour que ce démêlé prit la tournure désirée par le soi-disant philanthrope. J'en fus quitte pour narrer les faits et recevoir les remerciements forcés d' Unungongo,

lequel avait oublié déjà que ce n'était qu'à ma retraite T. II. 14

fortuite qu'il avait dû de se soustraire, lui et les siens, aux assagayes qui ne Teussent pas épai^aé.

J'appris en même temps la faute que cet homme avait commise, faute qui, quoique bien légère, entraîne toujours la peine de mort. Une dent d'éléphant avait été trouvée par lui dans les bois; le factotum du missionnaire en avait eu connaissance et Vavait ardemment désirée. Le Cafre, homme faible, avait cédé à Toffire d'une calebasse de graisse d'hippopotame. Mais Panda, qui sait tout, n'en avait pas plutôt été informé qu'il avait ordonné la punition du voleur, parce que tout ivoire appartient au roi. n n'est donc pas étonnant que le missionnaire Grout ait cherché d'un côté à soutenir Unungongo, tandis qu'il me suscitait de l'autre des embarras de toute espèce. Le missionnaire Grout s'était souvenu sans aucun doute de la manière dont j'avais accueilli sa première insulte, comme aussi d'une autre circonstance où je m'étais permis de tirer à vue sur lui.

Il n'est peut-être pas inutile que le lecteur soit initié à ce fait, simple en lui-même et qui prouve le système suivi parles civilisateurs. J'allais d'Om-Philos à Natal, j'étais à pied, Om-Schlatousse était sur ma route, et malheureusement je devais passer tout proche de la très-élégante et très-blanche maison du missionnaire, que je m'eflforçai d'éviter par un long détour; une heure de marche me conduisit plus loin, vers un village cafre dont j'appelai le chef, sollicitant l'hospitalité accoutumée .

« Vous êtes un blanc, me dit cet homme en ricanant, il est étrange que vous ne vous adressiez pas au blanc afin de passer la nuit chez lui. — Il est possible que vous vous étonniez ; mais à ce blanc-là je préfère un noir : aussi n'irai-je pas chez lui. — Pourquoi donc? — Parce qu'il est des blancs tout vêtus de blanc, habitant des maisons blanches et dont le cœur est tout noir; tandis qu'il y a des noirs, habitant des maisons enfumées, dont le cœur est tout blanc : je vous crois de ces noirs-là et j'attends de vous une hutte pour la nuit, quelques graines pour la faim et du tchouala pour éteindre ma soif. — Du tchouala! comment un blanc ose-t-il demander du tchouala, cette bière des hommes noirs, que Yom-phondm (missionnaire) nous défend de boire, parce qu'elle rend, dit-il, les hommes méchants ? — L'om-phondîss a menti; le tchouala est la plus innocente boisson que je connaisse; elle désaltère qui a soif, elle fortifie l'homme faible et fait diversion aux fatigues; bien plus, elle inspire une gaieté douce, et par cela seul je jure par Dingaan qu'elle rend l'homme meilleur. — Oui, me reprit cet homme, elle désaltère, elle nourrit et fortifie; mais l'om-phondiss nous a dit qu'elle donnait un cœur très-vilain et très-noir; depuis lors nous n'en faisons plus.

— Oh ! stupide Cafre ! va, je te plains. Comment, tes aïeux ont usé du tchouala, ils ont vécu bons et vieux, toi-même tu en apprécies les immenses avantages, les seuls à la disposition devons autres hommes noirs, et sans cause valable,

sans réfléchir aucunement, tu rejettes ce que Dieu t'a donné, sur les dires d'un om-phondiss, venu Ton ne sait d'où ! . . Tiens, tu me fais pitié; ta tête est celle d'une vieille qui déraisonne. Donne-moi quoi que ce soit, afin que je mange et pour que je me repose. »

Ici mon homme s'eicusa d'abord, tourna longtemps et finit par m' apporter du mais sec en assez petite quantité; il m'offrit ensuite une mauvaise hutte, une sale natte relevée sur une pierre en guise d'oreiller, et je m'endormis songeant que le dévot auquel j'avais affaire n'avait rien du nécessaire, justement parce qu il envoyait ses femmes perdre leur temps au prêche, au lieu de leur permettre de s'occuper de culture.

Lorsque le jour se fit j'allais prendre congé de mes hôtes, dont les procédés exigeaient peu de compliments, quand vint le chef me demander le paiement pour les vivres et les huttes dont j'avais usé. J'avoue que cette demande, extraordinaire chez les Àmazoulous, me remplit tout d'abord d'un extrême étonnement. Gomment pouvoir comprendre, en effet, que l'hospitalité, cette vertu des indigènes, venait de m'être accordée dans l'attente d'une récompense! La chose me paraissait impossible, et je passai immédiatement aux explications.

« Tu veux être payé? dis-je à mon hôte. Ta demande serait juste ailleurs qu'ici ; mais tout d'abord les usages de ceux de ta nation doivent être respectés par toi, et, seul de ton avis, tu n'es pas maître de les briser. Partout j'ai reçu

accueil, nulle part je n'ai payé. Mais en revanche, chaque fois que des Àmazoulous se sont présentés chez moi, qu'ils fussent 20 ou 100, je leur ai distribué autant de viande qu'ils en pouvaient désirer; chaque fois je leur ai fait tuer des buffles, et la troupe de visiteurs se séparait de moi chargée de provisions pour plusieurs jours. C'est ainsi que j'ai fait; toujours j*ai rendu hospitalité pour hospitalité ; je ne connais pas d'autre façon d'acquitter cette espèce de dette. Et tu peux comprendre que, comptant sur les qualités généreuses de tes compatriotes, je ne me suis chargé de rien qui pût payer des services que Ton est habitué à se rendre mutuellement. — Maître, nos usages, il est vrai, ne sont pas tels ; en sollicitant le paiement je déroge aux habitudes zoulouses; mais l'om-phondiss a dit que nous avions le droit d'exiger une récompense pour tous services que nous rendions aux blancs; que rien ne se donne pour rien, et que conséquemment vous devez payer la valeur du nécessaire qui vous a été présenté. — Toi, tu aurais pleinement raison si tu n'avais le tort d'écouter l'om-phondiss, parce qu'écouter un méchant homme est un tort; l'om-phondiss s'est montré méchant en détruisant une bonne chose, l'hospitalité, cette vertu qui témoigne de la fraternité des hommes, la seule éminemment belle que vous possédiez. L'om-phondiss a mal fait encore en ne me donnant pas connaissance des changements qu'il cherche à opérer ; par suite de cette négligence de sa part, je me trouve dans l'impossibilité de te payer, puisque je n'ai pas

prévu ta demande, ou il faut que l'om-phondiss lui-même le fasse pour moi. n

Sans plus tarder alors, je traçai avec un charbon sur un mauvais papier une manière de traite à vue sur le missionnaire Grout, où je lui expliquai pourquoi je m'étais vu forcé par sa faute de recourir à ce moyen, trèsjuste, du reste, mais qu'il me répugnait d'employer. Sans aucun doute l'excellent cœur de l'om-phondiss se rappela cette légère circonstance avant de lâcher sur moi le Cafre Unungongo, de la langue duquel il s'imaginait faire une arme terrible. Malheureusement pour lui, son cœur noir ne fut pas satisfait, parce qu'il existe des Anglais aussi hommes de fort bon sens, lesquels méprisent les agents de l'œuvre soi-disant évangélique, parce qu'ils en connaissent le but et les moyens.

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