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Les Amazoulous portentla tête rase et nue; un seul cercle de cheveux 9 de forme elliptique, vide à l'intérieur, de 5 pouces de diamètre, est résenré sur sa sommité; il sert de base à quelques tours de paille cousus et solidement fixés qu'enduit une couche de cire noire. C'est afin de maintenir les plumes de parade, les aiguilles en bois et en ier, les. tabatières faites de cocons de bombyx, les cuillers à tabac &x ivoire, les petites vessies d'oiseaux soufflées, les plumes deguerre, touffes de touracos ou queues de veuves, toutes petites choses enfin d'usage ou d'ornement, que chaque homme est ainsi couronné. C'est aussi le signe dis* tinctif des guerriers, les abafana^ ou jeunes gens conservant leur chevelure telle qu'elle croît.
Par suite de l'état de nudité delà tête, que les Amazoulous savent très-bien raser à l'aide à'om-kondos ou assagayes faits par eux-mêmes et nullement trempés, la boite osseuse du crâne acquiert une épaisseur très-digne de remarque. Cette observation, qu'il me fut donné de faire plusieurs fois, est corroborée par celle que firent les Amazoulous eux-mêmes dans leurs guerres avec les blancs. Ainsi, le guerrier qui d'un coup d'om-kondo vient de percer et d'abattre son ennemi, change aussitôt d'arme pour prendre le tonga^ sorte de petite massue ou bâton à boule, fait de bois de tambooty ou de corne de rhinocéros. Son but est alors de briser la tête, afin d'avoir la certitude que
fixé le capitaine Jarvis, qui s^oecupait de l'histoire de ces peuples lors de mon s^jo«r à Matai.
son adversaire ne se relèvera plus. Chaque fois donc qu'ils avaient affaire à des peuples tels qu'eux-mêmes, les Àmazoulous devaient appliquer un coup très- violent pour obtenir le résultat voulu; mais au contraire, dans leurs combats avec les Anglais et les boers, un coup très-faible suffisait à faire voler la tête en éclats, ce dont ils s'étonnèrent, et sur quoi ils se fondèrent pour mépriser les blancs.
Essentiellement guerriers, les hommes ne marchent jamais sans leurs armes, qui se composent d'un grand bouclier fait de peau de bœuf de 4 pieds et demi à 5 pieds de longueur, de cinq ou six assagayes et d'un tonga. Cette précaution est bonne surtout parce que leur pays abonde en animaux herbivores, dangereux lorsqu'ils surgissent inopinément, comme font les buffles, les rhinocéros et les éléphants, lesquels sont plus redoutables de jour que ne le sont les lions ou les léopards. Toutefois, je ne veux pas dire que ces armes soient assez puissantes; mais un homme armé se sent bien plus fort, et puis il est d'usage, pour éviter d'être chargé par les bêtes sauvages, de faire fuir par le bruit celles qui sont dans les bois : or les Amazoulous produisent ce bruit en frappant leurs boucliers de la hampe de leurs om-kondos.
Les Amazoulous ne pratiquent point la circoncision ; ils ont même une excessive répugnance et professent un souverain mépris pour les peuplades que distingue cet usage. Aussi leurs motgeas ou vêtements de pudeur sont-ils plutôt faits pour l'élégance que dans le but de voiler. Ils se com-
posent simplement d'une douzaine de lanières en fourrure de genette, lesquelles, retenues par une mince ceinture, s'échappent de la hauteur du pubis, tombent élégamment, se relèvent en dessous et maintiennent un petit capuchon de peau qui revêt le prépuce. Derrière, à partir du milieu de la croupe, flottent agréablement cinq ou six queues factices, longues de 2 pieds, desquelles résulte dans la marche et dans la course de ces hommes un eSei des plus pittoresques.
11 n'est peut-être pas inutile de faire observer que ce système du capuchon est diamétralement opposé à celui de la circoncision, puisque, d'après son emploi, le gland n'est jamais en contact avec l'air, et que, de la sorte, l'homme conserve à tout âge la même disposition, la même sensibilité que l'enfant avant de passer à l'âge adulte. Du reste, la circoncision, considérée comme pratique hygiénique, indispensable aux sales Makatisses, habitant un pays froid, serait parfaitement inutile aux Amazoulous, que distingue un certain degré de propreté rare chez les peuples nus.
Le costume ordinaire des imazoulous se compose donc simplement des motgeas que je viens de décrire; le reste de ce que Ton voit sur eux n'est autre chose qu'objet d'usage ou de luxe, iu cou se voient des colliers de verroterie, des dents et des grifles de lion , de léopard ou d'aigle, des morceaux de racines ou des petits sachets contenant des simples pilées pour servir de médicaments.
mais jamais de gris-gris; car les Amazoulous ignorent la taleur des talismans , si prisés des nègres de la côte de Guinée et du Sénégal, leurs bras s'ornent aussi quelquefois de colliers ou de cercles de cuivre, ou de bagues faîtes avec les intestins des animaux; mais toujours leurs oreilles, percées délaies trous, supportent des tronçons de roseaux d'Espagne fermés aux deux extrémités et remplis de tabac en poudre.
Quand vient le soir, à l'heure de traire les vaches, lorsque la terre se refroidit, chacun se drape dans son manteau de nuit; mais ce manteau n'a rien de gracieux et n'accuse encore qu'une industrie dans sa première enfance. C'est d'ordinaire une peau de bœuf diminuée d'épaisseur et rendue souple au moyen de graisse, et surtout à l'aide de la feuille épineuse d'une espèce d'aloès, dont ils se servent comme d'une carde, afin de déchirer le tissu intérieur, le côté du poil étant celui qui touche au corps de l'homme.
Pour qui n'a vu que le costume journalier, la surprise est grande à l'aspect d'une troupe d'hommes armés et vêtus pour la guerre. Je l'éprouvai à un point excessif; mais je crains de ne pouvoir rendre exactement, ou plutôt, je doute que Ton se puisse représenter tout ce qu'a de pittoresque le vêtement original et si gracieux des Amazoulous. En effet, voici un guerrier prêt à aller faire à son roi le salut du départ.
Sa tête est coiffée d'un bourrelet de peau de loutre imi-:
tant le boa d'une fenune; mais ce bourrelet, de fabrication solide, qui passe sur le front et se rattache par derrière, a une utile destination : il doit parer les coups de tonga en. même temps qu'il donne par sa couleur sombre et l'obscurité qu'il apporte sur les traits un air implacable à celui qui le ceint. De sa partie antérieure s'élève droite une plume de demoiselle de Numidie, dont la fine et si longue pointe se courbe au vent, firémissant comme d'impatience, tandis que derrière elle s'agitent, réunies en bouquet, les barbes de plumes de toutes couleurs mélangées, lesquelles s'attachent à l'arrière de la couronne cafre. A droite et à gauche, deux pièces de peau de chakal de forme carrée, longues de 6 pouces, tombent de dessous le bourrelet et couvrent les oreilles. Au dire des Amazoulous, ces oreillettes ont aussi leur utilité : c'est afin que le guerrier ne puisse entendre ni les imprécations ni les prières de ses ennemis, pour qu'il ne se laisse influencer ni parla crainte ni par sa sensibilité.
Du cou à la taille, devant et derrière, l'honmie est entièrement couvert de pinceaux de queues de bœuf; son bras droit est également garni, mais le gauche est nu, parce qu'il porte le bouclier M)e la taille au genou part et s'étale le gracieux et riche symba^ cotillon de guerre formé de 400 rouleaux de peau de genette, vêtement
i Les capitaines, les hommes de rang et les femmes du harem ont le bras droit préservé par un brassier de cuivre jaune fait d'une seule pièce, lequel est fendu longitudinalement; il s'étend du poignet jusqu'au pli du bras.
épais qui s'ouvre à tous les mouyements et se referme sur eux. Plus bas se laissent voir, éclatantes, les queues blanches attachées en jarretières, et dont les crins préservent le tibia. Aux pieds, vers la cheville, sont des manchettes également faites de queues de bœuf, mais raccourcies et destinées à garantir la partie supérieure, soit des épines, soit de l'écrasement dans la mêlée.
Cette description est exactement celle du costume des régiments d'élite. D'autres ne portent pas le symba, mais les motgeas de tous les jours ; ils semblent vouloir en racheter l'absence par des boules faites de plumes fixées sur la partie antérieure de la couronne et se maintenant sur le front, comme encore par des bouquets flottants de queues de veuve, Emberiza hngicaudcUa ^ admirables d'effet dans la course rapide de ceux qui sont détachés en hérauts d'armes, que l'on suit de l'œil comme une flèche dans son parcours. Alors aussi les manchettes de la cheville rappellent très-exactement les ailes que l'on prêtait aux pieds de Mercure.
Je vis bien encore des régiments qui avaient adopté la plume d'autruche; mais, soit parce qu'elle appartient chez nous aux femmes , soit que leur blancheur fût douteuse, je ne la trouvai pas convenable à des guerriers. D'autres se distinguaient surtout par un panache horizontal, long de 3 pieds, formé de queues de veuve attachées ^ à une tige. Lors des danses et chants de guerre, à certaine mesure indiquée, la ligne d'hommes, baissant la tête, re-
levait le gigantesque ornement, ce qui rehaussait d'autant la taille de tous. L'effet était prodigieux. Mais hors cela^ par ses proportions extraordinaires , ce panache d'aspect sauvage semblait écraser ceux qu'il devait embellir ou rendre terrifiants.
Les négriers n'ont jamais eu accès chez ces peuples , probablement parce que les Amazoulous avaient une réputation de férocité rare , comme aussi à cause de leurs idées sur la guerre. Ils trouvent absurde que le vainqueur laisse la vie à son ennemi, et tuent tout ce qui se présente à eux : les femmes, les jeunes filles même, dont ils font tant de cas, en considérant leur valeur, ne sont pas toujours épargnées.
Chez eux, l'homme se considère né pour guerroyer et chasser, et s'il lui arrive de construire des huttes , de couper du bois , c'est parce que cette action exige de la force mâle, et que se servir d'une hache est le propre d'un' homme de guerre ; mais la pioche, qui sert à l'agricul-^ ture, un Cafre-^Zoulou se croirait déshonoré s'il la touchait : piocher, ensemencer, sarcler, récolter, préparer les aliments, faire l'eau, le bois, entretenir la hutte, tout cela tombe dans le lot de la femme. Tout homme qui, privé de sa femme et de sa famille, se sera trouvé dans la dure nécessité de manier une pioche, reçoit l'épithète d'omphogazane^; mais il n'est pas le seul. Ceux-là y au-
1 Omphogazane, un homme qui ne se respecte pas, un manant, un pauvre diable, un misérable, un paria.
ront encore droit qui auront mangé .des viandes rebutées par de stupides préjugés, quoiqu'elles soient saines et souvent excellentes : comme la chair du rhinocéros simus, du sanglier, Sus lavartm, et surtout celle du poisson, sans distinction d'espèce. Celui qui aura usé de la graisse intérieure de l'élan, Boselaphus oreasy perd infailliblement, suivant leur croyance, toute propriété de reproduction. Une femme craindrait même de se laisser approcher par son mari si elle savait qu'il a touché du doigt soit un boa python, soit un crocodile ou une hyène; mais ceci est au moins plus raisonnable.
Les femmes mariées à un hodbie n'ont pour vêtement ordinaire que Vom-gobOf fait de même que le manteau de nuit des hommes, mais avec plus d'art; il est en outre noirci, graissé et parfumé souvent, et son apparence est celle d'un drap noir à longs poils. La nuit, Yom-^obo sert de couverture, et le jour il repose sur les hanches, où la partie excédante forme un épais rebord, tandis que celle qui fait jupe descend plus ou moins bas, suivant le rang. Ainsi, chez les dames de qualité, elle atteint et couvre l'extrémité du pied. Ce même vêtement se croise et s'ouvre par devant. Ces dames ont pour ornement une ceinture faite tantôt d'écorce, tantôt de paille, qu'elles placent immédiatement au-dessus du pli deTon^^o^o; à leur cou se voient des colliers de verroterie, makandas (les ceufs], ham-gazis (les perles de sang); à leurs bras sont des cercles ou grands anneaux de cuivre polis par le frottement continuel.
Leur tête, rasée comme celle des hommes, ne conserve à son sommet qu'une petite touffe de cheveux qu'elles prennent le soin de revêtir d'une pommade fondue d'ocre rouge; les coquettes se la font garnir, épingler et redresser chaque jour. À cet effet, celle dont se fait la toilette se couche à plat ventre sur une natte, tandis que la coiffeuse, agenouillée, remplit son oflBce avec l'attention la plus sérieuse.
Lorsqu'une femme est enceinte, elle se couvre la gorge d'un om-doango, qui descend à rejoindre l'om-gobo : c'est le plus souvent une peau de gazelle vaal-duyker [Cepha-lopui mergem Burchellii) artistement travaillée, probablement employée à l'effet d'éviter le refroidissement gue pourrait occasionner le contact de l'air libre. A la suite de l'accouchement, toute femme se ceint d'un tablier qui, partant des reins, se relève et s'attache sur le devant du cou, après avoir reconverties épaules; c'est celui qui sert à maintenir l'enfant sur le dos de sa mère, laquelle, malgré son travail assidu, ne consent jamais à se séparer de son nourrisson.
Le costume des jeunes filles nubiles est bien plus simple encore : une ceinture de franges longues de trois doigts fait élégamment le tour de leur corps ; après elles, rien qu'un collier de perles. Questionnées sur la nullité de leur mode de se vêtir, ces jeunes filles répondent qu'une intombu^ doit se montrer telle qu'elle est, afin de trouver un * iDtombu, jeune fille.
homme. Toutefois, malgré l'exiguitév d'un semblable vêtement, la pudeur est satisfaite, parce que les mouvements de ces jeunes filles sont tellement en rapport avec leur nudité, leur pose, résultant de la conscience de leur état, est si bien calculée, que l'œil de l'homme le plus sévère ne rencontre rien qui le blesse ^
Les enfants sont complètement nus jusqu'à l'âge de sept à huit ans; ils folâtrent ainsi en plein soleil, et leurs corps se développent avec toute la liberté que veut la nature. H n'est donc pas étonnant qu'ils deviennent des hommes forts, agiles et surtout robustes.
On rencontre quelque trace de tatouage chez les Âmazoulous, mais chez les femmes seulement : ce sont ordinairement deux carrés se joignant par leurs angles opposés comme en un damier; ces carrés se composent d'un grand nombre d'incisions pratiquées à l'aide d'une pointe d'arme tranchante, et dont les cicatrices s'élèvent en relief avec une teinte plus noire. Les jeunes filles ainsi marquées sur un côté seulement, au-dessus du bassin, vers la région des reins, ont plus de prix lorsqu'il s'agit de leur acquisition par un homme.
La polygamie existe dans toute l'acception du mot chez
1 La chose sera rendue plos intelligible encore lorsque j^assurerai que rœil le plus scrutateur ne découvre rien de ce qui doit rester caché, et qu'en conscience ces beautés nues trouvent dans la pudicité de leurs gestes et de leurs mouvements un vêtement bien autrement impénétrable que la toilette de bal de nos Européennes ; mais il faut avoir vu pour être persuadé de pareiUes vérités.
ces peuples, pour lesquels le grand nombre de femmes est la seule vraie fortune ; mais sous les règnes de Djacka et de Dingaan, elle éteit interdite aux guerriers d'élite, lesquels n'avaient pas même à revendiquer la possession d'une seule femme. Il est vrai que ces guerriers jouissaient du privilège dit schlabonka^, qui ne leur permettait que des liaisons passagères et incomplètes.
Un Zoulou trouve une jeune fille qu'il désire; il s'adresse à elle, ensuite aux parents; l'habitude de ceux-ci est de ne s'y opposer presque jamais. Des pourparlers s'engagent sur le prix que doit payer le prétendant, afin d'indemniser ses beaux parents des frais d'éducation de la jeune fille. On s'accorde pour dix vaches, payables en un ou plusieurs termes; à la rigueur cinq vaches pleines suffisent, et aussitôt les amis insistent pour la fixation du jour des danses.
Lorsqu' arrive ce jour, des réunions se forment non loin du mouzi du fiancé, lequel se concentre dans la société des hommes ; des groupes de jeunes filles s'établissent çà et là sous l'ombre de touffes isolées, retenant au milieu d'elles la fiancée, dont la toilette s'achève en plein air, assistée par mille mains officieuses, et dont la tête se trouble au flot des souhaits de bonheur qu'à l'envi ses compagnes lui adressent. Bientôt des battements de boucliers résonnent
.^ Leschlabonka permis aux guerriers est un acte qui nous est inconnu, et que la réserve m'interdît de définir autrement que Je ne l'ai fait lors de rexplication que j'en reçus de mon Cafre Houahouaho.
au centre du mouzi*. L'on se rappelle à ce bruit les guerriers soit à la chasse, soit au combat, et Von s'attend à les voir sortir ; mais, à leur place, c'est quelque chose d'indéchiffrable : les vieilles du mouzi, les matrones au visage bariolé de blanc et de rouge, la tête ceinte de feuillage grimpant, s'échappent confusément, armées de boucliers et d'om-kondos, poussant des cris sinistres, affectant la terreur. Elles vont se séparer plus bas, se croiser en tous sens et revenir enfin au point de départ.: véritables bacchantes, elles poussent des cris étonnants, répétés au loin par les échos, dont le silence annonce ensuite que les dan* ses vont enfin commencer.
Les groupes se rapprochent après ce singulier appel. Les hommes pénètrent au centre du parc, où l'escadron femelle ne tarde pas à les suivre ; les chants s'élèvent ensuite, mêlés d'applaudissements de mains et de frappements de pieds. Les corps se meuvent, les visages s'épanouissent, les membres reluisent bientôt de graisse et de sueur. De temps à autre la bière coule à flots, vineuse, pétillante et piquante au palais, et répand avec elle la joie la plus franche. La vache destinée aux invités tombe en beuglant sous le fer d'un om-kondo ; sa chair fume l'instant d'après sur les charbons ardents et sans interruption. Hommes et femmes mangent, boivent et dansent tout à la fois, jusqu'à ce que la fatigue du plaisir contraigne les
t Le mouzi, comme nous Favons d^à dit ailleurs, signifie une réunion de huttes disposées en cercle : c'est un kraal, un village.
plus ardents à se reposer. A ces noces, belles de simplicité, pas un prêtre n'assiste.
Le mari se retire le dei^nier avec sa jeune épouse, mais le bonheur ne l'attend pas encore; il aurait beau vouloir, sa femme, que dominent les préjugés zoulous, doit lui rendre la première et la seconde nuit bien longues et bien cruelles : pauvre mari, qui ne peut revendiquer ses droits qu'à la troisième î
Maintenant, si quelque chose peut exciter notre admiration, c'est assurément la conduite que va tenir cette première femme d'un Zoulou. Tous ses efforts tendent dèslors à rendre, par son travail, son mari assez riche pour acquérir une seconde femme; c'est là son premier triomphe, par suite duquel l'avenir doit s'ouvrir à elle plus large et plus commode : car l'excédant du produit du travail de deux femmes doit amener, sans beaucoup tarder, l'ac^ quisition d'une troisième femme, et plus nombreuse est la communauté, plus l'aisance devient grande et plus aussi la premièrefemme acquiert de considération. Le capitaine , Magelébé, que j'ai connu ^ avait soixante femmes; sa première prenait le titre et avait rang éHukoskazi^ ou princesse.
L'union la plus parfaite ne cesse de régner dans de semblables ménages; toutes ces épouses d'un seul homme s'aiment entre elles, je dirai même mieux que des sœurs. Jamais une querelle ne s'élève, et comment une querelle pourrait-elle surgir, puisque ces femmes restent dansl'i-
giiorance la plus complète de tout sentiment de jalousie? Maintenant, chose étrange! les enfants de Vune sont les enfants de toutes : un fils a autant de mères que son père avait de femmes. « Ce sont mes mères, » me disait mon grand cafre Nanana , que quatre vieilles femmes embrassaient avec une égale effusion. « Quatre, non, c'est impossible; chaque homme n'en a qu'une seule : désigne-moi ta vraie mère, à qui je veux faire un cadeau. — J'en ai bien plus de quatre, » reprit l'obstiné grand gaijlard, qui ne satisfit jamais à ma demande, parce que, les chérissant toutes également, il eût craint de blesser les autres dans leur amour de famille en n'en désignant qu'une seule.
Assurément, la polygamie comprise par tous les peuples comme elle l'est par les Àmazoulous serait de beaucoup préférable à la monogamie, d'autant qu'elle correspond davantage au vœu de la nature et qu'il en résulte de grands bénéfices pour l'espèce humaine ; mais il ne m'est point permis de m' arrêter à ces considérations : cependant c'est ici le lieu de dire comment se comportent les femmes cafres durant l'allaitement. Depuis l'accouchement jusqu'au sevrage, pendant cette longue période, une femme zoulouse ne reçoit point son mari ; elle a voué tous ses soins, tout son être au développement de son enfant : c'est pour lui seul qu'elle semble vivre. Alors le mari n'a plus de droit sur elle : aussi, tout Cafre qui a dix femmes s'estime-t-il encore trop pauvre, et ses efforts concourent-ils à devenir possesseur d'une vingtaine d'épouses.
Le caractère de ces peuples présente plus d'un trait d'analogie avec celui des Français. Pour peu surtout que l'on établisse un parallèle entre le leur et celui des diverses tribus cafres makatisses situées plus à l'ouest, on trouvera que les Àmazoulous sont les Français du sud-est de l'Afrique, tandis que les Makatisses au dur langage, divisés en cent principautés différentes, y représentent les Allemands. Que Ton sache aussi que sous Djacka le rôle des Àmazoulous a été dans ces contrées à peu près le même que celui des Français en Europe sous Napoléon. Partout ils ont alors promené leurs armées victorieuses, effaçant des peuples que rappellent seulement aujourd'hui des enceintes de pierres ruinées, lesquelles, il est vrai, sont simplement superposées sans ciment.
Le Zoulou est né fier, et possède à un haut point le sentiment de nationalité. 11 est vaillant et brave à la guerre; il serait même généreux envers ses ennemis si son système de guerroyer était différent. Durant la paix il est bon, serviable et très-hospitalier, quoique fort réservé avec les étrangers; mais il suffit de gagner sa confiance pour qu'il se mette à la disposition du voyageur, en exceptant toutefois les travaux qu'il ne considère pas comme nobles. En revanche, il accepte volontiers les cadeaux qui lui sont adressés; souvent même il les sollicite, et devient importun. Il possède un grand fonds de gaieté, qu'il aime à dépenser en conversations rieuses. Il s'abandonnecorpsetâme au plaisir du chant et de la danse; il n'aime pas moins les danses
martiales, desquelles les femmes sont exclues; il se platt à y déployer toutes ses passions guerrières. La musique produit tout son effet sur lui, mais il est pauvre d'instruments.
Le Zoulou est très-susceptible d'enthousiasme; on le voit bondir comme un lion lorsque les passions politiques TëmeuTent : alors le sang coule à flots; le frère assagaye le frère^ sans respect pour les cris des parents. Il devient fanatique, excessif ; dévoué aux intérêts du chef, il se vante des excès commis pour son service. Du reste, la discipline est respectée par lui cent fois mieux que par n'importe quel peuple européen; il marche sans hésiter ni broncher vers la mort, qu'il sait de même attendre ; car, suivant ses idées, rien n'est beau comme de mourir pour le service ou par la volonté de son roi •
n est trop éminemment guerrier, trop désintéressé pour avoir l'esprit du commerce; il reste froid devant les avantages offerts dans un troc; il accepte quelquefois, mais jamais il ne se déplace dans la vue d'un lucre quelconque. Doué d'un jugement parfaitement sain et d'une pénétration qui étonne, il n'admet qu'avec la plus grande réserve tout ce qu'on lui dit concernant des choses à lui inconnues. Sont-elles vagues, ne tombent-elles pas sous le sens : il semble y adhérer par défaut d'opposition; mais plusieurs heures de discours ne rencontrent encore qu'un véritable sceptique. Le Zoulou a un brillant vernis d'urbanité ; il est d'une politesse et d'une aisance de manières qui contrastent singulièrement avec la grossièreté et la pesan-
leur non-seulement de certains Cafres de Vintérieur, maïs encore des bœrs. Il a de lui-même une très-haute opi* nion, qu'il se laisse aller à témoigner quelquefois par une sorte de mépris pour tout ce qui est européen. Le luxe est par lui considéré comme une sottise. Les objets réellement utiles, mais dont l'usage n'exige que peu ou pas de courage, sont rejetés comme tendant à affaiblir les qualités distinguées. C'est pour cette cause qu'il ne veut pas d'armes à feu : « Armes de lâche, dit-il, qui permettent au poltron de tuer le plus courageux sans l'attendre. » Ses idées sur les blessures reçues en guerre sont les mêmes que celles d'un Spartiate ; il montre avec orgueil celles qui décorent sa poitrine; mais un guerrier zoulou tient surtout è avoir le dos exempt de toute trace, plus encore peutêtre qu'une jolie femme de France.
Tout Zoulou est très-jaloux de ses droits sur ses femmes, lesquelles sont, du reste, très-vertueuses ; les jeunes filles sont beaucoup plus libres, mais elles sont retenues par la crainte de ne pas rapporter dix vaches à leurs parents, et cette raison est un frein suffisant.
Le gouvernement des Amazoulous a puisé son origine dans le mode patriarcal. Ce système est de tous le plus naturel ; mais, susceptible d'extension comme il l'est, il ne larde guère h prendre des proportions exagérées et à s'affubler de tout ce que le despotisme a de plus hideux. Le fils aîné de la première femme du roi succède à son père; mais il existe tant d'enfants qu'il n'est pas rare que d'en-
tre tous se lève an ambitieux qui tue son frère et s'asseie à sa place : Djacka, Dingaan et Panda, tous trois fils de Synsakona, n'ont pas fait autrement. Tous trois sont montés au pouvoir sur des ruines, après un assassinat ou une guerre. Djacka avait tué son père Synsakona; il fut assassiné de la propre main de Dingaan, qui lui-même fut expulsé par Panda. Chacun d'eux, en saisissant les rênes de l'Etat, promettait d'exercer le pouvoir avec modération; mais chacun d'eux, dès qu'il se crut solidement assis, se prit à sévir de la manière le plus cruelle, afin de répandre partout la crainte, et de régner grandement par la terreur. Ainsi Panda, le roi actuel, qui s'était soustrait à la mort dont Dingaan le menaçait, une fois roi, dès qu'il crut pouvoir oser le faire. Panda ordonna de massacrer ses frères, en même temps que les principaux de la nation qui lui portaient ombrage. Et malheureusement, dans ces assassinats politiques sont confondus indistinctement tous les habitants des mouzis oii résident les hommes de rang pris pour victimes.
Le roi, dans l'exercice journalier ^e ses fonctions, est constamment assisté de trois conseillers , dont il écoute les dires sur ce qui doit être fait. Malheureusement, placés sous le coup immédiat du despote , ces hommes n'osent faire d'opposition. Je les ai vus trembler sous l'œil de Panda, et presque toujours abonder dans son sens, applaudir à ses conclusions et le flatter ensuite. Le roi aurait cependant grand intérêt à ne s'entourer que d'hommes
francs et droits; il ferait bien de ne pas les intimider; il devrait même leur laisser toute liberté de discussion; car, malgré l'exercice du despotisme le plus absolu, il existe chaque année trois jours où. la nation, elle aussi, a le droit de demander au roi un compte sévère de ses actes.
C'est à la réunion générale des guerriers, lors de la maturité du maïs ^, qu'ont lieu de vives discussions, des interpellations libres auxquelles le roi doit répondre immédiatement et de manière à satisfaire le peuple. J'ai vu alors de simples guerriers sortir en bondissant de leur rang, se transformer en orateurs pleins de verve, énergiques à l'excès, non-seulement soutenir le regard flamboyant de Panda, mais encore l'attaquer devant tous, blâmer ses actes , les qualifier d'infâmes , de lâches, le contraindrelui-méme à s'expliquer, détruire sa réplique en la disséquant, en en dévoilant la fausseté; puis le menacer fièrement et terminer par un geste de mépris. J'ai vu aussi, par suite de semblables discussions, le parti du roi et celui de l'opposition sur le point de s'élancer l'un sur l'autre. l'ai vu que la voix du despote n'était plus écoutée, et qpi'une révolution pouvait éclater sur l'heure s'il s'était présenté un seul ambitieux profitant de l'indignation du parti opposé à celui du roi. Mais ce qui ne me surprit pas moins, ce fut l'ordre qui succéda après la clôture de cette sorte de tribunal du peuple.
Lorsqu'il s'agit de déclarer la guerre à un Etat voisin,
« Vers le 8 de décembre.
ou quand il faut pour?oir à la sûreté générale» le roi convoque tous ses capitaines, dont le nombre excède 3,000. Il n'élimine personne, et il recueille l'opinion dominante, qu'il adopte pour sienne. Il est libre de prendre lui-même le commandement de ses armées ou d'habiter Tune de ses résidences royales, ou de se porter à tel point qu'il préfère. Des gouverneurs ayant titre de grand capitaine se partagent le territoire. Ces officiers ont quelquefois sous leur juridiction 60 et 80 mouzis; ils représentent le roi et rendent des jugements dans les affaires civiles. C'est par eux que Panda sait tout ce qui se passe; ils sont respon-* sables de l'esprit de leurs subordounés> et la moindre négligence leur vaut une sentence de mort. Il est vrai qu'ils n'ont aucun droit d'infliger des châtiments, parce que, la mort étant le seul mode de répression des crimes et délits chez les Amazoulous, le roi se réserve le droit de pronon* cer. Malgré cet état de choses, les gouverneurs de province sont obéis comme l'est le roi lui-même.
Une garde assez nombreuse habite toujours les mouzis royaux; elle est entretenue par le monarque, qui a soin de prélever sur la nation des impôts en nature équivalant au double du nécessaire. La perception de l'impôt est établie de diverses manières, mais fort inexactement. L'impôt est toujours proportionné aux besoins du roi, sans trop consi* dérer la position dans laquelle se trouve la nation.
La population féminine résidant non loin des niouzis royaux est tenue à consacrer chaque année plusieurs jours
à la culture des terres du roi. Les hommes qui sont à proximité, mais dont la fortune ne leur permet de donner quoi que ce soit, ni vaches, ni céréales, ceux-là rendent au roi tous les services qu'il exige d'eux. Ceux qui sont éloignés et habitent où abonde le minerai de fer, s'acquittent en livrant une certaine quantité d'assagayes et de pics à piocher la terre forgés de leurs mains. Ceux qui résident dans les bois et qui s'adonnent beaucoup à la chasse, envoient au roi des paquets de fourrures.
Quand une localité est reconnue produire d'excellent blé cafre ou de très-bon mais, le roi fait savoir à ses habitants qu'ils aient à cultiver davantage, pour, sans se priver aucunement, fournir au fisc une quantité indiquée. Si la population établie sur ces lieux ne suffit pas au travail exigé, le roi donne l'ordre à certains mouzis de déménage et d'aller se fixe sur le point convenable.
Les Amazoulous vivent surtout du produit de leurs troupeaux; le laitage et la viande font leur principale nourriture. En paix, les céréales leur sont d'une grande ressource; mais durant de longues années, la guerre fut si constamment entreprise ou soutenue par eux, que les trou* peaux restent toujours considérés comme la plus grande ressource ; c'est probablement pour ces causes que les femmes seules s'occupent d'agriculture.
Ce que l'on trouve le plus communément dans le jardin desAmazoulous en fait de plantes cultivées par eux, c'est Yombyky blé de Turquie, le mobile, blé cafre, et diverses es-
pèces de millet, des citrouilles, des melons d'eau, des calebasses, des haricots petits et noirs, des haricots ronds, croissant sous la terre, et offrant un peu d'analogie avec la pistache de terre, des cannes à sucre indigène, à longs intervalles ; plus encore, diverses racines dont aucune ne se rapproche de l'igname, si utile au Sénégal et en Guinée. Quelques jardins offrent aussi d'excellentes petites patates douces; mais la pomme de terre est inconnue à ces peuples. On voit aussi des plantes de gouaye, tabac, qu'on laisse atteindre la hauteur de 12 à 15 pieds, dont les feuilles sont réduites en poudre et prisées; comme aussi la plante de %angOy qui n'est autre que le chanvre d'Europe, destiné à être fumé à travers des cornes pleines d'eau.
Il est à remarquer que les Amazoulous ne cultivent aucune espèce d'arbre; ces végétaux ligneux, demandant plus de temps pour acquérir leur développement nécessaire, ont toujours été négligés. Voici la cause que je trouve la plus juste pour motiver leur non-culture. Jamais les Amazoulous n'engraissent leurs terres; un lieu se trouve-t-il épuisé par la culture, le mouzi est porté ailleurs : il faudrait alors faire le sacrifice d'arbres bons et utiles que les animaux sauvages ne manqueraient pas de détruire de préférence à d'autres. Ensuite il est une foule d'arbres et d'arbrisseaux sauvages dont les fruits, quoique acides, suffisent à ces peuples.
Seulement je ferai observer (jpe la vigne et le figuier leur conviendraient infiniment, s'il leur était donné de les con-
naître, comme aussi des fruits sauTi^es de cette contrée profiteraient à l'Europe si les arbres en étaient transportés et acclimatés. Pour le faire, une mission spéciale serait le seul bon moyen que couronnerait la réussite. N'avonsnous pas aujourd'hui notre colonie d'Alger, si analogue parle climat? Ne nous offirirait-elle pas, de préférence à d'autres localités, toutes les conditions indispensables pour habituer des végétaux de Cafrerie? Le succès me paraît cer«tain. J'y songeais bien étant sur les lieux; mais la fortune ou si l'on veut les ressources beaucoup trop modestes dont peut disposer en voyage un particulier ne me permettaient pas de semblables essais.
A défaut d'aliments, lorsque par suite de guerre les récoltes ont été ravagées par les bœufs de l'ennemi, lorsque lesnogotys (sorte de silos) ont été vidés par les vainqueurs, les Amazoulous s'adressent aux ressources que présente la nature. S'il en est temps encore, les fruits sauvages sont recueillis et séchés par eux j s'il est trop tard, les bulbes sont recherchées pour la consommation du jour présent et de quelques semaines. Plus tard encore, il faut recourir aux racines de certains végétaux ligneux dont la force est celle de solides buissons. Ceux-là en fournissent de très-dilatées, d'un noir brun à l'extérieur, d'un blanc jaunâtre à l'intérieur, dont la substance pilée fortement et longuement sert à faire une bouillie assez peu nutritive, comparable à cette préparation dont on fait les cartons. Elle est amère àun point assez élevé; mais, l'albumine dominant,
restomac peut encore s'en sustenter, bien qu'il s'y refuse après quelques jours d'un usage constant.
J'ai dû moi-même accepter à différentes reprises ces divers produits delà nature, et en user à défaut de substance animale dans des lieux où rien autre chose ne pouvait m' être offert. Quant aux bulbes sèches, j'ai trouvé que la mastication était insuffisante; le réduit trompait simplement mon estomac, et lorsque je dus me satisfaire de racines pilées au mortier, je sentis que la mastication n'avait rien à faire, il est vrai, mais que l'estomac se chai^eait d'une nourriture qui le fatiguait en pure perte, et de plus à son détriment, en raison du resserrement opéré par l'action du tannin.
Le liber du Mimosa nilotica et sa gomme sont employés dans la détresse; mais de telles nourritures ne font que retarder de quelque temps la mort par inanition. Dans d'autres circonstances, je fis tailler des dattiers sauvages, et quelquefois je fis extraire de simples glayeuls, lesquels me fournissaient, à quelques pouces au-dessus du col de leur racine, une partie intérieure blanche et tendre, quelque peu savoureuse, analogue au fameux chou palmiste; je m'en trouvai bien, malgré les grattements éprouvés à la gorge. Mais on ne se procure pas partout cet aliment peu abondant ; il faut être à peu de distance de la mer ou sur les bords d'un lac, où d'ordinaire l'on obtient à peu près le nécessaire, si le chasseur ne manque d'adresse ou de munitions.
Les Amazoulous se construisent pour habitations des
huttes hémispbëriqiies qu'ik disposent iiiTariablement en cercles sor des pentes suffisamment inclinées pour Técoulement des eaux. De loin se voient ces anneaux couchés sur des revers de montagnes, entourés de champs verts ou jaunes, ou Sauves, suivant la saison; au centre, les bestiaux sont parqués pour la nuit, où une haie circulaire leur interdit le contact des huttes; celles-ci sont elles-mêmes protégées par une enceinte extérieure, à reflTet d'interdire l'accès aux hyènes et aux panthères, tellement hardies, qu'elles osait, malgré la présence de l'homme, pénétrer dans son asile et saisir presque à le toucher un chien endormi à ses pieds.
C'est dans le parc des bestiaux que sont enfouis les trésors de ia récolte. Rien n'apparaît extérieurement qui puisse indiquer d'une manière précise la position des différents réservoirs, mais la distance est comptée à partir de divers points ; la direction est relevée par les propriétaires, et c'est à celui d'intersection que l'on fouille. La terre, déblayée à 1 pied sous le sol, permet la vue de pierres plates et larges, ou de pièces de bois, revêtant l'orifice assez étroit d'un trou qui va s'élargissant et s' arrondissant à 8 ou 10 pieds de profondeur. D'ordinaire les parois intérieures sont mastiquées avec une terre extraite des élévations faites par les termites, la même qui sert & former Tassolement des huttes, Ueau ne saurait y pénétrer, mais l'humidité agit toujours plus ou moins désagréablement sur les céréales que Ton y jette en vrague ou vrac. Il
est vrai qu'en raison de la privation d'air extérieur, les calandresy ce fléau de la Cafrerie, s'y propagent moins rapidement, ce qui permet aux Àmazoulous de pouvoir compter sur leurs provisions. De cette manière l'accès en est également interdit aux rats, auxquels peu de semaines suffiraient pour la dévastation complète des récoltes, vu l'obstination des Àmazoulous à ne point vouloir accepter le chat comme animal domestique.
Lorsqu'il arrive que les troupeaux royaux diminuent par une consommation trop forte, excédant le rapport, des messagers sont envoyés aux riches capitaines, charge de demander au nom du roi qu'ils se défassent en sa faveur d'un certain nombre de vaches. L'hésitation n'est pas permise; le refus entraînerait la mort de son auteur. Le riche doit affecter un air gracieux et riant, et laisser le choix de ce qu'il possède de mieux au percepteur du roi. Dans les circonstances pressantes, le roi fait prendre tout ce qu'il juge convenable; mais le plus souvent les riches sont les seuls sur qui pèse l'impôt. En revanche, au retour d'une guerre heureuse, quand le roi a choisi sa part du butin, le reste est partagé en larges lots parmi les grands, et en lots moindres parmi le peuple.
Lorsque, durant les loisirs de la paix, l'esprit du chef, inoccupé au dehors, se concentre au dedans, la crainte de la mort ne tarde pas à gagner les plus puissants, les plus riches de la nation. En effet, le roi^ qui n'a d'autre distraction que de faire passer devant lui et compter ses
troupeaux, d'inspecter ses guerriers, ou d'écouter chanter ses femmes, le roi, qui ne sait prendre de la chasse aux éléphants que le plaisir d'y assister d'un point culminant, le roi s'ennuie bientôt. Entouré de flalteurs, sans pouvoir compter un seul ami, il se crée mille inquiétudes : tel ou tel capitaine qui vit grandement porte ombrage à sa puissance. D s'imagine que cet homme peut songer à attenter à ses jours ; son sommeil en est troublé, un effrayant cauchemar s'appesantit sur sa poitrine. À son réveil, il le désigne, ajoutant la terrible sentence : Om tagaty boulala. Un corps d'hommes armés part aussitôt. U cerne le mouzi de la victime, met tout à mort; puis il efface par le feu la réunion des huttes, dont la place, vue de loin, n'apparaît plus que sous la forme d'un grand cercle noir. Le rapport de l'expédition arrive au roi, qui, seulement alors, se sent respirer plus librement. Les jours suivants, on amène devant lui les troupeaux saisis, dont personne ne lui conteste la propriété, parce qu'à lui seul appartient l'héritage des richesses de ceux qu'il a fait tuer. De la sorte, il suffit souvent qu'un homme soit riche pour que le roi se constitue son héritier par cet exécrable moyen.
J'ai vu Panda, désireux de payer les services de quelques favoris, ne pas hésiter à lancer des arrêts de mort contre des hommes froids pour ses intérêts, et gratifier ensuite ses partisans de la propriété enlevée. C'est exactement ce que le marin désigne si bien par cette locution
famili^e : « Dégrëer Pimre pour gréer Paul. » Loin de se reprocher à lui-même de tels actes, le chef des Amazoulous semble s'en parer, et, je l'ai déjà dit, ne revendiquet-il pas les titres de kos-omkoulouy grand maître, omAagat^^ om-kouîoa ^ grand destructeur ! Il n'est grand qu'en raison de la crainte qu'il inspire.
Les Àmazoulous n'ont absolument aucune croyance religieuse, partant point de culte ; et s'il est arrivé que Ton ait donné le nom de prêtres à leurs iniangM^ c'est parce que ces médecins se disent capables non-seulement de guérir les maux du corps, mais encore ceux de l'esprit. Cependant quelques idées superstitieuses se rencontrent chez eux, mais elles n'ont pas trait à la religion; quelques cérémonies que l'on a prises pour un culte ne sont que la conséquence de ces mêmes idées. Ainsi, l'inianga attribue toujours à un frère mort, habitant sous terre, le mal dont se plaint le consultant. Il prononce qu'il est urgent d'apaiser ce frère mort par le sacrifice d'une vache dont se repaient les assistants. Ce qui équivaut à dire que les distractions sont le meilleur moyen de dissiper les inquiétudes ou de faire diversion à la douleur.
C'est parle contact des blancs, par Far^w?^//, le premier qui se soit présenté chez eux, en 4824, que les Âmazou-
* Om-tagaty a en langue zoulouse une signification très-étendue, mais cobstamment elle est prise ea mauvaise part Les Hollandais sud-africains traduisent ce mot par celui de sorcier, et presque toujours j'ai ouï les Amazoulous s'en servir pour désigner un empoisonneur, un assassin.
lous oat appris qu'il existait un Dieu; mais ils ne s'en inquiètent nullement 9 et pour le désigner fls n'ont encore qu'un mot composé^ Kospezouy de ko$, maître, et pezou^ en haut. Ce qui prouve clairement que cette connaissance est toute récente.
Le premier homme, disent-ils, est sorti des roseaux; c'était un Cafre, moumMou mouniama, un homme noir. Malgré toutes mes recherches et mes questions, qu'ils éludaient, je n'ai pu en apprendre dayantage. Us sont, du reste, fort insouciants pour ce qui n'a pas directement trait à leur existence, à leur bien-être matériel. Plus sages que les Cafres de l'intérieur, ils ne reconnaissent à personne le pouvoir de faire tomber la pluie du ciel, quoiqu'ils en parlent quelquefois.
Quand un homme est mort, ses parents ou ses amis le soulèvent à l'aide de cordes ou de branches, en se gardant de le toucher des mains. Us le portent à plusieurs centaines de pas du mouzi. D'ordinaire le cadavre est déposé dans un ravin ou dans quelque buisson; le lendemain tout a disparu : les hyènes ont pris leur repas. Cinq ou six semaines ensuite, se rencontre à terre un crâne blanchi par l'action du soleil. C'est la seule partie de Thomme qu'ait respectée la dent des ignobles carnassiers.
Les enfants mâles héritent seuls de leurs parents; la communauté n'en continue pas moins entre les épouses survivantes à leur mari. C'est ordinairement le fils qui ne
s'est point encore séparé du mouzi auquel échoit cette direction; ses mères alors lui témoignent autant de déférence que si elles étaient devenues ses femmes.
À ces remarques générales sur les Âmazoulous, j'en ajouterai quelques-unes encore pour compléter, autant qu'il dépend de moi et sous forme différente, le tableau de cette intéressante nation sud-africaine.
Chaque fois que j'ai rapproché dans mon esprit les Cafres des Européens et que j'ai cherché à établir quelque parallèle entre eux, j'ai toujours été fort étonné de ne rencontrer chez ces peuple? neufs qu'une sorte de terme moyen au-dessus duquel ils ne s'élèvent pas , il est vrai , mais au-dessous duquel ils ne s'abaissent pas non plus.
Physiquement, ces peuples, bien faits de corps, ont une physionomie convenable : jamais leurs traits n'oflfrent l'élégance, la pureté, la finesse des plus belles physionomies européennes; mais jamais non plus on ne rencontrera dans leiu*s rangs ces figures repoussantes de laideur qu'à chaque pas l'on trouve malgré soi dans nos villes, travaillées parla misère et les mauvaises habitudes.
Pour les qualités, c'est exactement la même chose : aucun de leurs sentiments n'est excessif, si l'on en excepte ceux que développe la guerre; encore sont-ce des passions collectives inspirées surtout par les chants guerriers, auxquelles les chefs commandent à leur gré. L'amour méme^ cette passion privée, cause chez nous de tant de belles actions comme aussi de tant de crimes odieux, ne produit
chez ces peuples ni bien ni mal. L'amour est aussi chez eux à l'état de passion douce, comme l'amour filial. C'est pour eux une condition physique imposée par la nature, condition qu'ils remplissent aussitôt qu'en vient l'âge, sans permettre à leur esprit la folle exagération dont il est devenu l'objet chez nous. Jamais, que je sache, l'amour n'a causé la mort d'un homme au pays des Amazoulous. Il n'est pas d'exemple qu'un homme y soit devenu fou par suite d'un désespoir amoureux, encore moins qu'un suicide y ait été commis; car ils ont encore l'avantage d'ignorer cette triste ressource, ou, pour mieux dire, ils sont plus philosophes, et savent mieux que nous supporter les revers présents et se faire & l'idée des maux à venir.
Oue l'on ne s'attende point à rencontrer chez les Amazoulous de ces actes qui témoignent d'un immense dévouement mêlé de vertus héroïques. Un Cafre sait admirablement mourir en combattant : fait prisonnier et condamné à passer par les armes, la mort ne l'effraie pas; bien plus, il la brave & l'heure suprême de l'air le plus accablant pour ses ennemis ; mais un Cafre ne se substituera jamais à son capitaine afin de le sauver. Le courage éminemment guerrier, le Cafre le possède; le courage réfléchi, vertueux, il semble l'ignorer.
Leur bonté, quand on les considère vivant au sein de leurs proches, de leurs amis ou mêlés à des étrangers, leur bonté a de la réserve, même la plus naturelle, même
celle qui se déverse sur la famille. Ils aiment bien leurs parents, leurs femmes, leurs enfants, mais jamais ce sentiment ne dégénère en faiblesse; ils aiment raisonnablement et d'une façon plus durable que nous n' aimons ] ils aiment moins ostensiblement, parce qu'ils savent se contenter des limites naturelles dans lesquelles repose cette affection, et comme jamais ils ne l'exaltent, jamais non plus n'éclatent dans leur intérieur ces querelles, hélas! si communes dans les Etats civilisés. Un Cafre a depuis une jusqu'à cinquante femmes, souvent dix. Son intérieur respire la paix; il est sans exemple qu'un mari ou chef de communauté ait frappé l'une de ses épouses. Une mère n'y sait pas que les femmes blanches se permettent de donner une tape à leurs enfants; ces femmes ne comprennent pas non plus qu'une mère bien portante abandonne son nourrisson aux soins d'une autre fenune; elles tiennent à remplir jusqu'au bout leurs devoirs de mère, dont elles se plaisent même à augmenter et à prolonger la rude tâche; et leurs enfants ne sont ni capricieux ni pleureurs : ils croissent vite, et deviennent bientôt des honunes solides et vaillants:
Quand les Âmazoulous ont voué leur haine à quelqu'un, ils lui souhaitent malheur, c'est naturel; mais ils ne le tuent pas, non pas exactement parce qu'ils sont passibles du même sort, mais mieux parce que leur haine ne va point jusque là. Il y a des exceptions, je le sais, mais rares; l'assassinat qui n'est point commis par l'ordre for-
mel du roi est un acte que Fou rencoatrera peut-être une fois à peine en cinq ans.
L'amour de la propriété n'est pas non plus chez eux une rage comme chez nous. Tout d'abord, tu l'étendue et la population proportionnellement très-faible, les terrains sont communs; chacun cultive ceux qui lui conyiennent sans jamais éprouver la tentation d'empiéter; la propriété immeuble est donc à peu près inconnue aux Cafres. Mais ce qu'ils considèrent comme leur propriété, ce sont leurs femmes en première ligne, leurs troupeaux en seconde, leurs récoltes en troisième. Ib se montrent très-jaloux de la première, quel qu'en soit le nombre; ils tiennent beaucoup à la seconde, dont ils disposent avec économie, et quant à la troisième, ils la partagent avec tout étranger qui requiert leur assistance, fùt-il blanc, pourvu toutefois qu'ils conservent pour eux-mêmes un peu au delà du nécessaire. Ils sont donc hospitaliers; ils aiment qu'on les visite, lors même qu'ils entrevoient l'impossibilité de prendre leur revanche. L'hospitalité est un usage consacré chez eux, aussi ancien qu'eux-mêmues : c'est, suivant leurs idées, un service que les honunes se doivent mutuellement; ils ne s'en font nul mérite, parce que c'est une pratique bonne et utile, purement naturelle et tout à fait générale.
La civilisation, en posant cette base, que toute peine mérite salaire, a détruit l'hospitalité, cette vertu des patriarches; sur ce point, nous différons donc essentid-
lement et & notre désavantage. L'égoisme [tue l'homme civilisé, et quoique notre amour-propre en souffre, il nous faut bien confesser que la civilisation enlève à l'homme des qualités, des vertus et des pratiques qui, pour être simples, n'en sont ni moins belles ni moins recommandables, car elles touchent directement au bonheur de l'espèce humaine.
Tout en s'occupant de leurs intérêts matériels, privés ou généraux, ou pour les débattre, ces peuples font preuve d'une grande lucidité et d'un sens rationnel parfait ; ils ne laissent pas que de tenir compte de leurs intérêts moraux, auxquels ils ne veulent aucun changement. Aussi sont-ils toujours en garde contre l'influence d'idées européennes qui tendent à détruire leur force; aussi ne veulent-ils souffiir chez eux ni missionnaires ni maîtres d'école, ni même le simple contact habituel d'hommes blancs. Us savent que ce contact est une source de mésintelligence et de collisions; ils s'efforcent de l'éviter. Cette résolution de leur part est une mesure de prudence; les philosophes ou ceux qui sont supposés leur en font un crime : que les Cafres se laissent séduire ou qu'ils cèdent à la force, que la guerre éclate ensuite, qu'elle se soutienne avec d'autant plus d'opiniâtreté qu'elle sera faite de blanc à noir et de noir à blanc. .. sur quelle raison pourra-t-on s'appuyer qui soit bonne à prouver leurs torts?
Peu soucieux de tout ce qui est peu défini, ou vague ou douteux, leur esprit se refuse aux leçons qu'on prétend
leur faire^ leur intelligence ne consent pas à s'imprégner d'idées nouvelles; ils témoignent beaucoup desepticisme touchant ce qu'on leur dit; les preuves sont constamment requises par eux, et dans l'impossibilité de les leur fournir, nous passons à leurs yeux pour des menteurs. « Kotlissa tena oum hngo, le blanc nous trompe indignement, » disent-ils en riant comme s'ils venaient d'être l'objet d'une plaisanterie. La haute idée qu'ils ont d'eux-mêmes, Tespèce de mépris qu'ils professent pour les Européens, ne leur permettent pas d'accepter quoi que ce soit de nos idées ou de nos systèmes. Suivant eux, c'est la misère et la stérilité du pays des blancs qui ont contraint les blancs à se répandre en Cafrerie. Or, d'après leur raisonnement, une contrée pauvre et misérable ne peut produire et nourrir que des hommes pauvres et misérables ; pauvreté et misère n'engendrant que méchanceté, il ne peut manquer que les blancs soient méchants. En somme, les Cafres ne les aiment donc pas, à cause de leurs préjugés; il les considèrent comme leurs ennemis naturels, et ils craignent, disent-ils, que les blancs ne leur empoisonnent l'esprit. Cette opinion, les Cafres ne la cachent pas, et plus d'une fois je recueillis d'eux, par un concours de circonstances diverses, bien des confessions de ce genre.
Généralement, les Àmazoulous, que j'ai pris ici pour type, ont une physionomie ouverte. Le sourire, qui plait assez sur leurs lèvres, s'y rencontre à propos et donne à ^ leurs beaux yeux noirs, brillants^ longuement fendus, mi*
clos et bordés de longs cils recourbés, une douceur qui mitigé parfaitement la sévérité de.leur front et de leur allure guerrière. Ils désirent savoir sans dire beaucoup euxmêmes, ce qui atteste une curiosité modérée, discrète, incapable de sacrifices. Loin d'obséder le voyageur de leurs questions, démarche qui les contraindrait en retour h la satisfaire par des détails qui les concernent, ils sont au contraire d'une réserve désespérante. Leurs réponses sont calculées. Si le sujet est sérieux, elles sont apprêtées avec beaucoup d'art et relancent l'interrogateur hors de la voie qu'il comptait suivre; mais si la conversation est purement banale, leurs réparties sont pleines de justesse et d'es* prit : elles excitent souvent le rire par leur originalité, à tel point que je me pris souvent à penser que les Amazoulous participaient de l'esprit français. Ainsi, la gaieté est chez eux de toute heure. L'amour de la guerre les occupe beaucoup, et, par intelligence de leurs intérêts, ils se sont soumis à la discipline la plus sévère, afin de l'emporter en puissance sur leurs voisins . Ils dédaignent en outre le commerce; bien plus, comparés à toutes les autres tribus cafres, les Amazoulous sont d'une politesse exquise qui doit faire rougir les boers hollandais. Leur langue, harmonieuse et noble, qu'ils peuvent parler avec une incroyable rapidité, laisse bien loin derrière elle non-seulement les autres dialectes cafres , mais, de l'aveu des Hollandais eux-mêmes, leur jargon ; et si pas un Anglais ne me fit un aveu semblable touchant l'infériorité de son idiome ma-
temd, si rempli de consonnes, de mots sans harmonie et de syllabes plus ou moins dures, c'est que je n'ai jamais rencontré un Inglsds qui ne fût pas Anglais.
Souyent, depuis les guerres entre les sujets de Dingaan et les boers, de 4837 à 4840, les Amazoulous ont été taxés de cruauté; il est de notoriété publique qu'au camp de Boschjesmans-Riyer et en divers autres lieux, les guerriers zoulous se montrèrent des plus cruels. Chacun sait que de tels actes se retrouvent proche de notre époque, dans notre propre histoire, au sein de nos villes qui se vantent de la civilisation la plus avancée^ où les motifs qui serviraient d'excuse aux Cafres ne pourraient être allégués en faveur des blancs. Personne n'ignore que dans un corps d'hommes réunis, combattant pour un principe, la fureur de l'un excite la fureur de l'autre ; qu'en pareille circonstance, celui qui reste froid tombe en suspicion, et que les plus raisonnables doivent suivre l'impulsion même malgré eux. Chez les Cafres plus encore que chez nous autres, cet effet se produit infailliblement, car chez eux le moindre doute entraîne la mort de celui sur lequel il plane. Il n'est donc pas étonnant qu'ils aient agi de la sorte, d'autant plus qu'ils croyaient sincèrement éteindre la race des blancs dont ils ignoraient le nombre, et que dans leurs propres guerres ces peuples ne font jamais de prisonniers, parce que des prisonniers encombrent toujours et peuvent trahir par leurs cris, parce qu'en outre les Cafres ne connaissent pas l'usage des menottes, parce qu'ils ne com-
prennent pas non plus qu'un homme s'avoue vaincu et se rende vivant à son ennemi.
A Dieu ne plaise, cependant, que je prenne la rude tâche de les disculper de tous les torts qu'ils peuvent avoir; mais je ne puis m'empécher de dire que ces actes de cruauté ne sont que passagers, qu'ils ont été provoqués par des circonstances exceptionnelles, et qu'ils doivent retomber sur le caractère du chef qui commande et non sur celui de la nation qui les exécute ; car les chefs de la tribu des Âmazoulous ont été des plus sanguinaires, et depuis Synsakona exclusivement chacun d'eux a donné des preuves qu'il était imbu de celte persuasion qu'il ne pouvait régner que par la terreur. Enfin, comme quelquefois il arrive qu'une opinion se forme à tort sur l'observation d'un fait isolé ou mal interprété, lequel rejaillit sur le caractère des masses, je crois bien faire de rapporter ici la manière dont un Anglais se formait la sienne.
« Tenez, me disait cet homme, voici l'om-douna de Panda qui prend ses armes pour lui tuer un bœuf. Venez voir, et vous me direz ensuite si ces Amazoulous ne sont pas de ceux que réjouit la vue du sang. » Curieux de m' instruire, je suivis l'Anglais, pensant^ que mon interlocuteur pouvait bien avoir raison. L'om-douna fit chasser le bœuf, qui alla s'adosser à un buisson; puis, y passant lui-même et se découvrant vers le flanc gauche de l'animal, il le perça d'un om-kondo à la hauteur des grandes côtes. Le bœuf s'esquiva; mais des jeunes gens, armés de
bâtons, le ramenèrent au même point. Uom-douna y était revenu; de même que la première fois, il donna un second coup de son arme, et le bœuf partit en beuglant. Moi, j'attribuais à la maladresse du guerrier cafre le peu de résultat de ses coups, je lui proposai d'étendre l'animal d'un coup de fusil. « Non, non, me dit celui-ci, c'est inutile. » Et le sang coulait abondamment des blessures de la pauvre bête, de nouveau ramenée près du buisson. L'omdouna attendait patiemment, comme un homme qui compte les minutes, plutôt que d'achever sa victime. « Eh bien, me dit l'Anglais, êles-vous bien persuadé maintenant de ce que je vous ai avancé tout à l'heure ? Cet homme ne se repait-il pas de la vue du sang? D'un seul coup il pouvait tuer le bœuf, et à peine si l'animal sera tombé dans un quart d'heure. »
Le Cafre mit effectivement plus de vingt minutes à cette opération, et comme il avait terminé, je le pris à part et le questionnai sur le plaisir cruel qu'il s'était donné à produire une mort si lente. < Hais, me répondit cet homme, dont le regard exprimait un grand étonnement, vous vous trompez; je ne l'ai pas ainsi fait pour mon plaisir. Que m'importe le sang d'un bœuf? Telle est notre manière de les tuer, et leur viande est ainsi de beaucoup supérieure, tandis qu'elle ne vaudrait que peu de chose si nous abattions ces animaux d'un seul coup. »
Je crus devoir instruire aussitôt l'Anglais de ma découverte. « Bah ! fit cet homme, incapable de modifier son
opinion; c'est une mauvaise excuse, l'une des mille que les Cafres ont toujours à leur disposition, n Vingt fois ^suite je fus témoin du même mode de procéder. Cest une coutume basée sur une connaissance certaine, un usage consacré par le temps, et rien de plus.