CHAPITRE XXVIII
Cbasses dans le territoire de NataL — Une journée néfaste. — Mœurs da bos-cafer. — Encore une tournée. — Om-Nonnoty. — Crocodiles. — Le mamba des Amazoulous.
A mon retour de chez les Âmazoulous, dont le territoire était interdit à tous chasseurs d'éléphants, je me vis contraint de concentra mes chasses dans un rayon beaucoup plus étroit. Je savais devoir rencontrer de ces animaux dans une partie boisée située vers OmrYooty'$-Pocrt^ où ils étaient de difficile accès, il est vrai; maïs, n'ayant pas à choisir, je dus accepter forcément cette position.
Quatre jours de marche me conduii^rent sur les bords de l'Om-Vooty, où, proche du gué, je quittai la seule roule frayée pour remonter la rive droite, à travws des collines, des gorgiBs et des bois rar^inent parcourus. Deux
jouis msuite» j'atteignis, de concert ayec M. Wahlberg, les sommités qui dominent un pays excavé à 4 ,000 pieds de profondeur, couvert de bois de toute espèce, traversé par de nombreux ruisseaux, et embrassant ainsi un espace de près de 8 lieues de diamètre.
U y avait quelque chose de grand dans l'aspect du pays qui se déroulait sous nos pieds, dont les limites, aux confins de l'horizon, ofifraient une succession de montagnes s' accumulant sans ordre et d'une manière très-pittoresque. 11 y avait quelque chose de dur dans l'ensemble rugueux de raides revers, de profonds ravins, d'inextricables taillis. J'avoue que la diflQculté d'y conduire une chasse avantageuse me frappa tout d'abord, et la vue de quelques buffles circulant paisiblement dans les profondeurs des vallées ne fit aucunement diversion à la mauvaise opinion premièrement conçue.
Henning partageait ma manière de voir. Une teinte de tristesse se r^andit sur sa physionomie presque à son insu; mais, pour se consoler, se relançant aussitôt dans Tespérance : « Tout ce que je sais, me dit-il, pour l'avoir recueilli, c'est que ce damné Om-YooV^t-lfoQT^yeU est un vrai trou à âéphants, comme lniaty'Ka9e est le nid des buffles. Demain, à pareille heure, nous saurons mieux à quoi nous en tenir. »
Nous fîmes nos dispositions de chasse. Jamais je ne m'étais vu mieux armé: 18 fusiliers m'accompagnaient; mais la plupart étaient des gens neufs. Kotchobana et
Boulandje, trop laidement rémunérés par moi pour leurs services, avaient acquis des femmes. Ils avaient prâTéré les douceurs de la vie oisive du mouzi ; là dangereuse influence de leurs épouses avait énervé leurs forces; leur cœur n'avait pas même bondi vers moi lorsqu'ils m'avaient vu partir. Ces aimés compagnons de chasse, ces hommes devenus mes frères en face du danger, avaient été trop faibles pour oser répondre à mon appel. Les ingrats ! eux qui me connaissaient si bien, avaient préféré leurs femmes nouvelles aux vieux éléphants, à moimême, et j'étais parti seul, le cœur navré ; car tout ce qui m'entourait n'était rien auprès d'eux deux. J'avoue que je ne comptais pas faire grand'chose sans leur compagnie ; toujours leur absence me revenait à la pensée ; toujours cette idée me tourmentait; le dégoût me gagnait; déjà bien loin fuyaient les riantes espérances, et sans eUes quel chasseur pourrait réussir ? PTesl-il pas vrai que les heureux pressentiments du matin se réalisent assurément durant le cours de la journée? Hélas! cette croyance du chasseur, je ne l'avais que trop; encore si elle eût eu assez d'empire sur mon esprit pour me contraindre à faire le sacrifice de la première journée, de terribles angoisses m'eussent été épargnées.
Je divisai mon monde en plusieurs troupes, indiquant à chacune la direction qu'elle avait à suivre, afin d'explorer la plus grande partie du pays en un seul jour. Henning, suivi de deux hommes, avait assez de liberté de
manœuvre; à lui revenait le centre, tandis que je devais garder la droite, ralliant la rivièref, où j'espérais avoir plus de chances favorables. Les buffles ne devaient être tirés que par les chasseurs de Textréme gauche; la chasse de ces animaux ne devait se faire que comme un pis-aller, lors du retour. H. Wahlberg avait laissé à son conducteur^ Wilhelm, excellent tireur aussi, la faculté d'agir comme il Tentendrait/et M. Wahlberg ne pouvait prendre un meilleur parti.
Nous nous affalâmes bientôt dans les profondes ravines, d'où nous vîmes, taillées à pic, les hauteurs laissées derrière nous. Un tremblement de terre seul a pu produire un semblable déchirement; ce sont des roches granitiques, aux parois droites comme celles d'une tour, entre lesquelles la descente ne s'opère que sur des éboulements. Les oiseaux de proie hantaient les côtés inaccessibles; les échos redisaient leurs cris, sinistres sons qui me semblaient lancés exprès pour nous à fur et à mesure que nous nous ensevelissions dans cet immense tombeau de géants. La chaleur allait aussi doublant d'intensité en raison de notre éloignement des régions élevées, la brise traversant l'air à une grande hauteur sans daigner s'abaisser à caresser les végétaux des parties inférieures. Nous autres hommes, au visage ruisselant de sueur, nous pouvions encore choisir l'ombre d'un arbre, le bord frais d'un ruisseau bruissant, nous le fîmes avec délice, et de ce point nous nous séparâmes, chacun de nous ne songeant aucu-
nement aux, destinées écrites, dont la réalisation devait arriver quelques heures plus tard .
C'était le 30 décembre 1842, jour annÎTersaire de mon premier éléphant tué à la baie de Sainte-Lucîe. Un seoi Cafre du nom Houahouaho me suivait, armé d'un fusil ; deux autres, mais trop jeunes pour se servir d'une arme, portaient des munitions : c'étaient Djantje et Schlanvokane. J'allai bien loin par monts et par vaux, sans rien voir, montant, descendant, franchissant les obstacles et traversant péniblement les taillis épineux, lesquels tenaient cruellement à conserver quelque souvenir de mcm passage, tels que lambeaux de vêtements ou de peau, et presque toujours quelque peu de sang.
Cependant mon attention ne fut pas tellement détournée que je ne finisse par découvrir des traces assez fraîche de rhinocéros. Un vestige de la plante d'un pied ayant trois doigts était , à défaut de ceux d'éléphant, comme une sorte de bonne fortune. Je suivis longtemps, très-longtemps même, jusqu'à la rivière que traversaient ces mêmes traces. Après m'étre assuré deTépoque du passage par l'inspection de celles de la sortie de l'eau, je reconnus qu'il faudrait trop de temps et qu'il nous en restait trop peu en considérant la hauteur du soleil alors baissant et formant avec l'horizon un ongle de 45"". Néanmoins j'hésitais encore, quand un buffle mAle venant boire à la rivière nous laissa voir son énorme corps noir, en partie pelé par l'âge. Alors l'idée de le tuer me vint dans le seul
but de compter au moins une pièce; car autant la chair des jeunes femdles est exquise» autant crile àe^ ?ieux mâles est dure et désagréable. Il est trar qiœ la (Nroxioiité de Natal me permettait d'en rapporter la peau sans trop de frais, et qu'alors le prix, proportionné au poids, était de 36 à 40 francs.
n me restait au plus à rapprocher en rampant de 40 pas encore lorsque l'animal reçut mes émanations et partit au galop, tête baissée, coupant au plus court» s'ouvrant des sentiers à travers l'épaisseur des taillis. Je n'y eusse probablement plus songé si Hoaahouaho, qui croyait m'étre très-agréable, n'eût immédiatement pris les traces, qu'il était en état de suivre au pas de course sans les perdre. Machinalement je suivis Houahouaho à quelque distance ; un buffle était trop peu de chose p9ur que je fisse des jErais de course, et vingt minutes ensuite je rejoignis mon homme arrêté devant un ravin : « Ici» me dit-U, le buffle a passé Iky devant la vallée qui se bifurque. S'il a pris celle de droite, nous nous écartons trop ; si, au contraire, il a pris celle de gauche, nous n'avons qu'à suivre d'ici, sans même passer le ravin* — C'est juste ; en ce cas poursuivons tout droit. »
Après une demi -heure de marche dans cette direction, un grand bruit se fait entendre à 1 5 pas sur ma droite : des buissons se déchirent, du bois sec est rompu d'une ma* ni^e éclatante; qudque chose de lourd occasionne tçut cela; sans aucun doute c'est notre buffle qui détale. Un in-
stant je prête attention; je reconnais distinctement au bruit sourd des pas que l'animal traverse le ravin, et qu'il ne peut manquer de se découvrir à nous en gravissant la pente opposée à celle oîi j'étais. En eSet, le voilà qui montre son dos d'un noir bleuâtre, tantôt découvert, tantôt abrité par des buissons qui le protègent.
Je le suivais du canon de mon fusil lorsqu'il présente le travers et reste immobile à plus de 150 pas. A moi donc et pan!!! L'animal fuit sous le coup 30 pas au plus, et s'arrête ; il y avait du bon, et je rechai^e. Houahouaho suit sans m'interroger; je le laisse, et bientôt prêt, je prends, en échange de mon fusil simple, un excellent fusil double, ancienne propriété du célèbre capitaine Àlexander. « Houahouaho, upi na? où es-tu?» Point de réponse; il était loin. J'accélère ma marche, qu'avaient peine à soutenir Djantje et Schlanvokane.
J'avais franchi 250 pas, un beuglement me parvient. C'est heureux, pensais-je; le buffle doit être à 200 pas d'ici. Je continue alors d'un pas plus rapide, pressé d'en finir avec ma bête; mais je me trompais singulièrement, car voici sur ma gauche les buissons qui se déchirent, les , jeunes arbres qui se rompent pour livrer passage au monstrueux et rapide animal qu'agenouillé je vis aussitôt fondant sûr le point oà j'étais. A droite, à gauche, derrière, pas la moindre issue de sauvetage; un coup d'œil suffît pour me donner à comprendre le désavantage de ma position; pas un seul arbre solide capable de parer au coup
de tête, pas un seul non plus aux branches duquel je puisse m'élancer d'un bond et me suspendre. Rien que des buissons épineux tous mariés par des ronces épineuses aussi et par d'inextricables cordes de bois» cette entrave désespérante du chasseur dans ces contrées. Or, tu le peu de hauteur des premières branches des bouquets d'arbustes, essayer d'attendre un genou en terre mon buffle fondant tête baissée et de lui traverser la cervelle, me paraissait un très-mauvais moyen. L'impulsion était telle qu'il devait labourer en tombant la place que j'occupais sans que j'eusse ni le temps ni la faculté de me rejeter sur un côté. Rester debout était évidemment m'exposer d'une manière certaine à être coupé en deux; l'attendre, essayer de lui sauter sur le garrot était préférable. De cette manière j'évitais le choc si terrible de son front, je glissais sur sa croupe, je tombais derrière lui bien ou mal,' et ce mal, quelque grand qu'il pût être, était de beaucoup moindre. Mais pour cela il fallait un jarret non fatigué par la chasse.
Toutes ces réflexions si longues à rendre, quoique si rapidement faites, vu l'imminence du danger, me décidèrent à un autre parti extrême par l'adoption duquel je devais être tué sur place ou sortir sain et sauf. Je me laissai tomber à plat sur la terre, mon excellent fusil jeté à ma droite comme une arme inutile en un pareil moment ; mes bras, croisés l'un sur l'autre, servaient de coussin à mon front. Le buffle arrivait rapide, implacable ; un in-
stant je l'entrevis las naseaux teints de sang : 7 pas de plus, et j'allais être anéanti, car dëjà r^jiimal, au nez renversé ' sous le poitrail, ne présentait plus que son redoutable front tout revêtu de corne; ma tète, opposée à la sienne, allait voler en éclats. Mais que de choses se déroulèrent en mon àme dans ce moment supr^e ! Ma vie tout entière peut-être ! Vingt-six années en une seule seconde ! Un adieu à cette existence dont j'avais déjà fait le sacrifice bien rapide, mais réel, et j'étais mort mentalement. Le coup qui allait me briser, je ne Teusse pas senti; car la douleur n'existe que lorsque l'âme est présente; la mienne planait déjà au-dessus de la scène, mais inquiète et veillant sur les destinées de sa fragile enveloppe.
Assourdi par le bruit des pieds de l'animal qui me lançaient une grêle de pierres, je serrais ma tête comme voulant la condenser pour la rendre plus solide. Tel que le condamné sur l'échafaud , je m'accrochais instinctivement au plus stérile espoir, erreur commise par l'amour de la vie; car, après tout, c'était là mon lieu désigné, atteint après 3,000 lieues de parcours, après 30,000 lieues de courses et de voyages en différentes parties du globe. En vérité, c'était bien la peine de m'être tant déplacé!
Son front touche mon front, glisse, medécoiffe, me comprime le corps à m'écraser ; ses quatre jambes ont soutenu mon dais de mort : l'animal l'a passé. Froissé, moulu, pouvant à peine respirer, c'est pour moi comme un réveil. Je me relève aussitôt, prêtant l'oreille au bruyant passage
du monstre qni n'est pas loin encore. L'animal a pu bri* ser son élan; le bruit cesse, nn beugiemmit résonne : je prévois une seconde chaire, une charge k outrance comme la première. Hais puis-je avoir encore autant de bonheur inesp^é ! En effet le buffle a repris son objet ; il froisse tout sur son passage; il parait résolu à ne quitter le lieu qu'auprès m'avoir mis en pièces , qu'après que les lambeaux de mes vêtements, m^és aux lambeaux de ma chair, auront garni les branches épineuses environnantes. H ne me reste de salut que dans la fuite, et, comme il arrive dans les rêves, je le veux fortem^t sans le pouvoir. Trois fois je me balance sur mes jambes; mais en vain : plus de jarret; les muscles sont détendus et relâchés à l'excès. Jamais je n'avais eu un si grand besoin de leur aide, et jamais ils n'ont été d'une nullité plus complète.
Enfin, précisément lorsque je n'y comptais plus, quand 7 pas à peine me séparaient du bui&e, je pus m'âancer et faire trois bonds. A droite et à gauche d'un grand bouquet épineux, haut de 45 pieds, existait un passage haut d'un mètre, passage trop bas pour un homme à la course, où je devais rester engagé : le buffle était si près ! J'y renonce, et dans mon désespoir je me lance k corps perdu au milieu des branches, dont chaque extrémité, armée d'une épine longue de 3 pouces, pouvait rappeler le danger d'un fleuret. J'y étais encore appendu quand l'animal, donnant dans le passage de droite, me porte un coup de sa corne de gauche dans le côté droit, lequel, malgré la résistance
de TÎDgt tiges de l'épaisseur du bras, me fait passer à travers le bouquet épineux et rouler de l'autre côté; mon adversaire, entraîné par sa rapidité qu'accélère la pente, poursuit sa course sans pouvoir maîtriser son impulsion. Alors seulement, désorienté pour avoir fait plusieurs tours sur moi-même, j'appelle Houahouaho, dont la réponse me donne la meilleure direction à suivre, celle de la partie la plus élevée, qu'il fallait gravir. Bientôt après je hèle de nouveau; mais Houahouaho, qui avait à deux reprises entendu le bruit de la charge et les^^beuglements du buffle, jugeait mon voisinage trop périlleux et s'éloignait déplus en plus; ce ne fut qu'après 300 pas que je parvins à le joindre et à l'arrêter.
Là, je pus me tâter et acquérir la certitude que je n'avais que des contusions et de nombreuses piqûres d'épines ; ma veste de chasse en mole-dUn ^ était sur le dos rouge du sang que le buffle rendait par les narines. Mais pour rassurer Houahouaho, occupé à me retirer des vêtements et de la chair les longues épines que je ne sentais même pas, je dus défaire mon surtout, et je vis avec plaisir l'étonnement sans bornes qu'il témoignait en me trouvant échappé sain et sauf à un animal aussi terrible.
Après l'homme, la chose la plus essentielle dans la vie de chasse, c'est le fusil. « Où est le vôtre? me dit Houahouaho; votre casquette aussi vous manque, où est-elle?
« Peau de taupe ; nom que Ton donne à un velours de coton d'Angleterre, excellent pour vêtement de chasse.
—Tout est là -bas; Houahouaho^ je t'attends ici, ya et rapporte ce que tu trouveras. — Maître ne songe pas que le buffle peut y être encore, et que mon tour pourrait bien Tenir. — C'est juste ; je serais trop peu tenté d'y aller moimême, et ce sera pour demain. »
Afin de reconnaître exactement la place, je dénouai ma crayate, que j'attachai à l'extrémité d'une branche en manière de pavillon. Quelques instants ensuite, Djantje et Schlanvokane, qne la peur avait rendus lestes comme des singes, répondirent à notre appel du sommet du premier arbre passable qu'ils avaient rencontré. Après une secousse aussi rude, j'étais incapable de continuer ma chasse; les miens opinaient également pour le retour, que nous cherchâmes à effectuer par le plus court chemin.
Nous voici donc montant péniblement, par de petits sentiers à buffles, les premières pentes qui, de l'une à l'autre, finissent par nous conduire, après plus d'une heure de marche, vers des roches droites comme un mur. Les escalader devenait impossible; longer Quelque temps leur base devenait notre unique ressource, afin de rencontrer une issue : autrement, force nous était de redescendre, et de perdre ainsi notre degré d'élévation lentement et durement obtenu.
Houahouaho, que j'envoyai à la découverte du passage, trouva bon, pour mieux écarter les broussailles, de jeter son fusil dans un buisson auprès duquel se tenaient Djantje et Schlanvokane. Au bout d'un quart d'heure de
recherches, Uouahouaho nous crie joyeusement que nous pouvons le suivre; il charge particulièronent Djantje de lui apporter son fusil. Celui-ci, sans prendre plus de précautions qu'il n'en faut, saisit l'arme par le canon et la tire à lui; le coup part, la balle lui passe sous l'aisselle et me sifDe au visage en me faisant sentir le déplacement de l'air.
Je restai ébahi en songeant que depuis deux heures je venais d'échapper trois fois à des dangers qui menaçaient ma vie, et je fis à part moi cette réflexion peu consolante que le soleil de ce jour néfaste n'était point encore couché. Quoi qu'il en soit, à force de gravir, je réussis à atteindre le lieu où mes bœufs paissaient non loin de mon wagon. Le jeune gardien s'en détache et s'avance d'un air contrit : « Maitre^ me dit41, votre plus beau bœuf vient de mourir. »
Une heure s'était écoulée; j'avais pu changer de vêtements et quitter mon état de porc-^pic pour reprendre ma forme humaine, quand arriva H. Wahlb^, de retour d'une chasse aux insectes. Mon prunier soin fut, cc»nme on peut se l'imaginer, de lui raconter mes aventures et de puiser en lui quelque liberté d'esprit, quelque force philosophique; car l'homme, abandonnéàlui-mémeàlasuite d'infortunes, tombe dans un je ne sais quoi qui l'entoure de cette faiblesse d'où nait la superstition . Je jurais bien de ne plus jamais reprendre un fusil, de laisser les buffles pattre en toute libarté, de renoncer même à convoiter les
dents des éléphants qui eussent passé en vue de nous. Dussé-je manquer du nécessaire, je disais adieu à la chasse, dont les indicibles jouissances s'effaçaient à l'idée seule de ses dangers* M. Wahiberg riait fort des effets de ma décision, résultant de la présence et de la force de mes impressions : aussi ne sortait- il pas de cette réplique: « Avant huit jours, monsieur Delegorgue, mon cher et digne compatriote européen, vous aurez oublié vos serments. » Il avait ma foi raison.
Le soleil se couchait quand une file d'hommes m'apparut au loin. Ma longue-vue braquée dans cette direction me permit de reconnaître Henning marchant à la iéte; mais immédiatement derrière lui se remuait un corps que je ne pouvais deviner. Seulement, à 300 pas, je partis d'un éclat de rire qui fit heureusement diversion à mes pensées sinistres : c'était un jeune éléphant qui marchait ainsi sur les talons de mon hardi conducteur. Lorsqu'il fut proche des wagons, le jeune animal, quittant un instant la piste d'Henning et croisant aussitôt celle des gens étrangers , se rua sur l'un et sur Tautre, nous culbutant tous à tour de rôle. Nous nous amusions fort de ses coups de tète, qui n'avaient d' autre effet que de nous renverser; mais un quart d'heure de ce jeu ayant suffi pour nous fatigua, Henning, qui riait à se tenir le ventre, consentit à revenir, et aussitôt le jeune éléphant se mit à le suivre aussi paisiblement que s'il eût suivi sa mère. Nous l'attachâmes ensuite pour la nuit à 200 pas du camp, dans la crainte de voir
la troupe à laquelle appartenait sa mère Tenir écraser nos voilures, et nos bœufs et nous-mêmes.
Henning nous raconta combien il avait élé malheureux cette journée en blessant successivement quatre éléphants de balles d'un tiers de livre, lesquelles avaient été faites à la hâte de plomb pur, sans mélange d'étain ; il nous expliqua comment le jeune éléphant resté en arrière de la troupe s'était vu couper la retraite par mes chasseurs ; puis il entra dans quelques détails sur la mani^ dont il avait agi pour lui faire perdre l'odeur de sa mère et s'en faire suivre lui-même. Déjà plus d'un Sud-Africain m'avait à diverses époques entretenu de ce sujet; mais, à dire vrai, je doutais que le moyen indiqué pût être couronné d'un succès complet. Cette fois, ce n'étaient plus de simples dires, c'étaient des faits patents, irrécusables, puisque l'animal était en notre possession ; Henning et ses témoins ne me disaient-ils pas quel était le procédé si simple de s'emparer d'un jeune animal?
Assurément rien au monde n'est plus facile : il s'agit de passer la main sur le front mouillé de sueur et d'en frotter ensuite l'extrémité de la trompe de l'éléphanteau. Trompé dès lors par l'odorat, je veux dire par l'analogie de l'odeur dont il vient de prendre le souvenir avec celle de l'homme qui la lui a communiquée, le jeune âéphant s'obstine à suivre ce même honune exactement comme il suivait sa mère.
M. Wahlberg, que. cette scène avait grandement diverti,
me témoignait ses craintes touchant le non-retour de ses chasseur»; car déjà la nuit était close, et partout le ciel se chargeait d'épais nuages noircissants sur un point de rhorizon. Sans aucun doute un orage épouvantable se préparait à fondre sur nous; depuis plusieurs heures il était aisé de le prédire, et Wilhelm devait être de retour s'il n'avait été victime d'un accident. Nous tirâmes à son intention quelques coups de fusil qui pussent le guider, et lorsque nous ne comptions plus sur lui , lorsque nous pensions qu'il s'était déjà fait d'une roche un abri pour la nuit, Wilhelm revint nous montrer à l'ouverture du chariot sa figure longue , maigre , impassible. D'ordinaire Wilhelm parlait assez peu; cette fois, il ne parlait pas du tout; ses réponses en monosyllabes ne nous satisfaisaient pas. Rompu de fatigue, le silencieux chasseur prit son café, et seulement ensuite, quand il vint attacher son fusil aux cerceaux du chariot, Wilhelm répondit explicitement à H. Wahlberg et lui raconta en détail tous les divers incidents de sa chasse.
Alors nous pûmes remarquer ses vêtements s'en -allant plus que jamais par lambeaux et par franges; et comme nous en faisions l'observation, Wilhelm , qu'une digression n'embarrassait guère, passa sa colère en jurons contre ce damné de pays, si difficile, si chaîné d'arbres et de buissons épineux, u ?ar mon àme, disaif-il, nous perdrons ici nos culottes ! » Nous eûmes ensuite l'avantage de l'entendre narrer simplement une circonstance dans laquelle
il eût dû perdre la vie sans la dose de sang-froid dont il était largement réparti.
Près d'une troupe d'éléphants sur laquelle il avait des vues, Wilhelm cherchait à la tourner, quand un de ces animaux, éventant noire chiasseur, se détache et le charge tête baissée. Wilhelm, sentant le désavantage du tir, jette rapidement un regard sur sa gauche, et n'y découvre qu'une excavation perpendiculaire de 24 pieds de profondeur. S'y précipiter offrait un dang^ égal à celui qu'il voulait éviter : aussi Wilhelm préfère-t-il attendre, s'effacer lestement par un saut de côté, tirer à bout po^ tant, et contraindre l'animal à s'abtmer lui-même dans la crevasse. Un instant s'écoule, tous deux sont presque à se toucher. Wilhelm bondit à droite, et, sans épauler, lâche son coup, qui brise la seconde vertèbre de l'éléphant; mais, dans sa chute, l'animal faillit écraser le chasseur, auquel les fissures environnantes ne permettaient de s'arrêter que sur les bords du précipice.
Après bien des réflexions faites sur les épisodes de celle journée, nous nous retirâmes pour nous livrer au sommeil. Mais l'orage, tonnant d'abord, déchirant ensuite et s' acharnant sur notre point élevé, ne nous permit aucun repos. Seulement, au lever du jour, nos oreilles furent épargnées, le soleil rétablit l'ordro dans ce conflit des éléments, et nous permit la vue de nombreux sillons creusés par les éclats du tonnerre près de nos chariots et dans vingt directions différontes.
La rencontre du buffle m'amène ici naturellement à faire connaître les détails descriptifs et de mœurs que j'ai pu recueillir sur ce gros quadrupède.
le buffle qui habite l'Afrique australe est désigné par les naturalistes sous le nom de B09 cafer. Il difière du buffle d'Italie, comme encore de celui de Jaya, sur lesquels il l'emporte de beaucoup en volume et en force, et desquels il se distingue par un esprit de sauvage indépendance vraiment indomptable. L'aspect de cet animal étonne surtout par ce que son œil offre de hagard, eflfet produit par la position de cet organe qu'abritent les cornes recourbées comme la visière d'un casque. La brièveté de ses jambes fortes et nerveuses, l'épaisseur de son corps velu de noir, fréquemment plaqué d'argile durcie au soleil, appellent l'attention sur sa force musculaire, que renforce chez le mâle une pesanteur de plus de S!,000 livres.
Tout son extérieur est bien fait pour conduire le chasseur à quelques réflexions touchant le danger. Sa force et sa rapidité sont connues, ses instincts de vengeance le sont aussi; mais les hommes qui le chassent d'ordinaire sont des Sud-Africains habitués à dompter et gouverner des bœufs; ils trouvent entre le buffle et le bœuf une grande similitude, et, trompés par leurs idées, ils témoignent souvent une confiance téméraire, cause de mille accidents. En effet, si tirer un buffle isolé ou en compagnie n'offre guère de péril, le suivre sur ses traces de sang lorsqu'il est blessé devient très-dangereux;
C'est dans les bois, dans leurs profondeurs ou sur leurs lisières, ou dans tous les endroits revêtus de buissons de 6 à 10 pieds que Y on rencontre ces animaux. Quelquefois c'est à découvert, dans des pâturages où ils paissent, ou près de fontaines où «ils vont se désaltérer et se rouler, mais toujours à proximité de couverts qui leur serrent d'asile au premier coup de fusil. C'est donc constanuneot où la vue ne s'étend qu'à de courtes distances que le chasseur s'engage à leur suite, et là est le danger. Il est d'autant plus réel que la fuite est presque toujours impossible à l'homme, impossible à cause des allures du buflQe et de la nature des bois. Mais, pour que je sois compris, une explication est indispensable.
Je suppose qu'un bufïle soit blessé en dehors d'une lisière de bois; la direction du vent est parallèle à cette lisière, elle est de droite à gauche. Aussitôt frappé, ranimai prend sa course et fond perpendiculairement àla ligne des bois. Son impulsion rapide lui donne une force immense; tout cède à son front corné. Il perce de la sorte à travers les taillis et les jeunes arbres une trouée qui se referme après son passage. La ligne qu'il suit n'est pas une ligne droite, elle s'arrondit vers la gauche et tend à former une hélice. Mais quand l'extrémité se rapproche suffisamment du point où le buffle a passé d'abord, l'animal s'arrête et tient bas la tête afin de mieux vofr. Il est ainsi sous le vent du passage que lui-même a frayé. Son nez , ses yeux, ses oreilles, tous ses oi^anes se tendent, et ce n'est
point Faction de ranimai timide qui n'est sur ses gardes qu'afin d'être prêt à fuir, c'est celle, au contraire, de la béte furieuse qui calcule de sang-froid ses moyens de yen-
geance.
Le chasseur, toujours trop inquiet de connaître le résultat de son coup, s'aventure dans la trouée afin de con« server les traces. Le buffle a soulevé des branches se croisant partout; il a brisé, rompu ce qui faisait obstacle. Mais l'élasticité a permis aux branches vertes de reprendre immédiatement leur position première, et leur voûte ne laisse guère plus de 3 pieds de haut. Quelquefois même, l'homme doit ramper sur le ventre, traînant après lui son long fusil. Une telle situation lui interdit d'être ingambe, et si le passage est moins difficile, quand le buffle le charge guidé parle vent, il ne sera jamais assez aisé; le chasseur ne sera non plus jamais assez leste pour éviter le choc des cornes qui doivent le briser. C'est ainsi qu'ont lieu tous les accidents que l'on déplore à cette chasse, et jusqu'ici les nombreux et tristes exemples n'ont encore servi à rien, les chasseurs n'en devenant pas plus prudents.
L'impétuosité du buffle, soit qu'il ait afiaire à l'homme ou au lion, soit qu'il attaque ou qu'il détale, est telle que l'on ne saurait s'en former une juste idée, et à cet égard je citerai un fait recueilli par moi-même, lequel pourra servir à la démontrer.
C'était un vieux buffle mâle que je venais de tuer avec Taide de mes gens. Il n'avait plus qu'une corne : celle de
gauche^ coupée aii ras de la tête, avait été tranchée comme d'un coup de hache par une roche faisant saillie que le buffle n'avait pu éviter complètement lors d'une charge. Or, le point où la corne avait été brisée offrait 70 centimètres de circonférence, lamati^e conuée qui recouyre le noyau osseux étant de % centimètres d'épaisseur. Il s'ensuit que cette partie nécessitait une force excessive pour que sa rupture pût s'opà'er, d'autant que la corae du buffle est la plus solide et la plus dure des cornes, nullement cassante comme Fivoire, et que vingt coups d'une hache bien tranchante portés par un homme exercé suffisent à peine à produire le même efiet.
La charge du buffle est de la part de cet animal un acte prémédité, calculé, où l'intention de tuer son adversaire reste évidente; car si dès la première l'homme n'a point été atteint, ou si, simplement renversé, sa mort est un objet de doute pour le buffle, l'animal furieux, lorsqu'il a brisé son élan^ se retourne, beugle, et s'assure par la vue de la position de son ennemi, sur lequel il s'élance ocNoame la première fois. Or, pour le dire, j'ai quelques bonnes raisons, pnisqu'à deux reprises différentes, en un peu plus d'une minute, un buffle mâle vieux me traita de la sorte, et si l'animal ne se fût précipité lors delà seconde sur une pente raide, nul doute qu'il n'eût réitéré ses tentatives jusqu'à complète satisfaction.
Le buffle mâle adulte égale en taille nos plus grands bœufs de Hollande, mais il les surpasse de beaucoup i^àv
la rondeur de ses formes et par sod épaisseur; ses jambes sont courtes et garnies de puissants muscles; son cou est énorme et hi&a proportionné pour supporter sa vilaine tête à Yml ¥ert. Ses cernes, qui s'échappent du front à se toucher, se courbent en divergeant, et leur pointe se relève en s' arrondissant et se rapprochant de la base, laquelle forme un bourrelet rugueux très-large, préservant le front conune d'une épaisse cuirasse. Situé à l'ombre de la corne, l'œil éclaire une figure trop courte du front aux naseaux, assez souvent épilée çà et là par le frottement des branches, quelquefois balafrée, et que distingue une carrure de muffle peu ordinaire.
Des fragments de branches brisées dans les fuites rapides se fixent assez souvent dans l'angle que forme la corne avec la tempe, précisément au-dessus de l'œil; leur séjour, après lésion des parties voisines, détermine un foyer purulent duquel j'ai plusieurs fois extrait des morceaux de bois de l'épaisseur du bras. Il arrive aussi que les oreilles ne sont pas épargnées; leur cornet, moindre de proportions que celui de. diverses grandes antilopes, est souvent épilé et déchiré en divers endroits.
Le corps est revêtu d'un poil noir brillant et peu serré ; mais rarement un bufBe a son pelage en bon état, parce que, se vautrant dans des bourbiers argileux, il se revêt d'une couche épaisse que durcit le soleil, et quand ensuite l'animal se frotte rudement contre des roches ou des troncs d'arbres afin de la détacher, le poil et l'épiderme
lui-même sont alors enlevés par plaques assez larges pour faire le désespoir du chasseur naturaliste. La queue se termine par un joli pinceau de poils noirs fort estimés des Amazoulous, qui remploient en jarretière à crins flottants, destinée à préserver le tibia du contact des herbes et des épines.
Le buffle est couvert d'un grand nombre de tiques, principalement vers les parties inférieures du corps^ oh sa peau a moins d'épaisseur. Il souffre volontiers que deux espèces de bvphaga parcourent son dos et ses côtés dans le but de l'en débarrasser. Ces oiseaux se comportent alors exactement comme les pics ; leurs ongles leur permettent de s'y cramponner aisément^ et leur queue, sur laquelle ils s'appuient, les soutient admirablement. Il arrive bien qu'un coup de queue du buffle détaché à propos d'une mouche, tue quelque buphaga, mais c'est sans intention, car ces oiseaux sont un génie bienfaisant pour l'herbivore auquel ils s'attachent; toujours les premiers, ces volatiles devinent la présence du chasseur : alors ils s'échappent en poussant des cris aigus et saccadés ; le buffle ne consulte qu'eux et détale dans le même sens.
Si l'impétuosité que déploie cet animal fait courir au chasseur un danger bien réel, elle tourne aussi dans certaines circonstances contre lui-même. Déjà j'ai cité un buffle qui s'était de la sorte brisé une corne au ras de la tête. J'en ai vu un autre qui s'était tellement engagé sous les branches d'un grand arbre renversé, que nous n'eûmes
qu'à lui saigner la gorge et que nous ne pûmes l'en retirer que par morceaux. J*ai oui assurer qu'une autre fois un buffle s'était brisé la colonne vertébrale en heurtant par mégarde un tronc d'arbre que masquait un buisson, et j'ai vu à Ovi^Yoot^ un grand vieux mâle, blessé par l'un des miens, se précipiter et s'abîmer dans des profondeurs oîi pour descendre un homme devait prendre toute espèce de précautions; nous le retrouvâmes arrêté par un bouquet d'arbres à 300 pieds plus bas que la pente inclinée oti il avait commencé à rouler comme une avalanche; sa pesanteur avait couché ou déraciné tous les végétaux qui s'étaient trouvés sur son passage ; il avait entraîné avec lui des éclats de roche très-volumineux, et quand nous le palpâmes, nous vîmes les dents brisées, la mandibule rompue, la colonne disloquée, les côtes enfoncées, les jambes cassées ; en ui> mot, l'animal était moulu . Comme tous les animaux pesants, le buffle n'aime pas à chaîner en montant; le chasseur doit faire son profit de cette connaissance, car c'est la seule ancre de salut en pareil cas. Quelques personnes m'ont objecté que la baïonnette devait, lors d'une charge, préserver au moins le chasseur du choc immédiat; mais probablement ces personnes n'avaient pas réfléchi à la manière dont le buffle se présente : son nez alors touche son poitrail ; le bourrelet corné du front est la seule partie qui s'offre à l'homme; souvent ce bourrelet fait ricocher nos balles mélangées d'étain; il est donc impénétrable ou à peu près aux balles de plomb
pur, et ce que ne peuvent les balles, les baïonnettes ne le feront assurément pas. Bien plus, un animal qui pèse Sl,000 livres, qui courbe ou brise des arbres gros comme la cuisse d'un homme, qui possède en outre tous ses moyens de force, d'iittaque et de défense sur sa tête, a une force d'impulsion et une solidité bien autres que le cheval, qui s'enferre si facilement et pour ainsi dire de lui-même. Ainsi donc, point de parallèle possible entre le cheval et lui, considérant la force et le mode de structure. Le cheval découvre toutes ses parties vitales, le buffle n'en expose aucune; et s'il était possible de dompter cet animal, de lui communiquer l'ardeur guerrière que le cheval comprend si bien, de lui faire supporter un cavalier, un escadron de buffles enfoncerait tous les carrés du monde, d'autant que cet animal semble s'irriter des obstacles que rencontre âon front sans se rebuter jamais.
Du reste, j'avais soumis pareille réflexion dès le principe, lorsqu'encore j'ignorais ce qu'était un buffle. Les paysans sud-africains, à qui j'avais posé la question, me répondirent par un rire très-significatif, ajoutant, comme ils l'avaient fait pour le lion que je prétendais traiter de même, que ce n'était pas avec des aiguilles que l'on tuait les hyènes et les ratels.
Chercher à se soustraire par la fuite est un très-mauvais moyen, à moins de gravir lestement une pente suffisamment raide qui entrave la rapidité du buffle et le force à renon*cer à sa tentative. Hais l'homme qui fuit est d'ordinaire
arrêté par mille obetacles, buissons enlaeés^ branches qui trayersent^ herbes longues qui retiennent les jambes^ et ces obstacles, loin d'en être pour le buffle, lui deviennent au contraire d'un grand avantage. Monter sur un arbre ne yaul pas mieux; il faut du temps pour le faire, et puis rarement un arbre convenable et facile d'escalade se trouve à portée du chasseur : trop gros, l'homme ne peut l'embrasser; trop faible, le buffle le renverse; ensuite la charge du buffle est si prompte que cette mesure de sahit est de pratique impossible.
Jamais je n'avais songé à la meilleure méthode d'éviter le choc effrayant des cornes de cet animal, de cette masse qui brise tout, lancée conune un énorme projectile; mais je croyais que faire tète et s'effacer en bondissant sur un côté devait être le meilleur parti, si l'endroit permettait librement cette manœuvre. C'est ainsi que je p^^ais, lorsqu'un buffle blessé par moi et dont je suivais les traces, comme je l'ai dit plus haut dans le présent chapitre, se révéla par un beuglement sourd, puis par un fracas de branches et de taillis brisés, pour m'arriver ensuite en droite ligne sur le corps, reportant son nez teint de sang sous son poitrail et présentant son redoutable bourrelet. Sa position couverte me fit comprendre l'impossibilité de le tirer avec avantage ; son extrême rapidité me fit croire que, même en le tuant à 7 pas, l'animal devait traverser l'endroit où j'étais, après m' avoir écrasé dans sa chute. Malheureusement, placé exactement dans un cul-de-sac
formé de buissons enlacés de rotangs sauvages, wildrotangy un bond ne m'était pas possible, et je me considérais comme devant y être tué.
En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, j'avais tout vu^ tout pesé, calculé, et ma position m'était connue; tous mes moyens s'étaient déroulés à mon esprit avec une prestesse incroyable. Ces quinze secondes me furent comme des heures, et par calcul plutôt que par instinct de conservation, je jetai'à ma droite mon fusil inutile, quoique excellent, en même temps que^ je me laissai tomber à plat sur la terre, la tête tournée du côté par lequel arrivait le buffle. Son front tout rugueux allait briser le mien ; je serrai davantage ma tête qui reposait sur mes bras croisés, comme si la contraction devait prêter plus de iorce à mon crâne; puis un bruit épouvantable à mon oreille et à mon esprit résonna pour moi seul. L'animal passait sur mon corps, j'étais entre ses quatre pieds ! Heureusement, ma casquette seule, simple drap dépourvu de doublure, fut enlevée de dessus ma tête; un poids énorme qui pesa sur mon dos avait comprimé à un haut point les organes respiratoires. Mais, pour n'avoir pas rasé la terre de ses cornes, le buffle avait manqué son but et j'étais sauvé à mon grand étonnement, parce que je venais d'adopter un parti extrême auquel je n'avais jamais songé, et que je reconnus devoir à l'excessive lucidité de l'imagination de tout homme en pareil cas.
Toutefois, je ne saurais en recommander la pratique
constante; car s'il m'a réussi, ce peut être à cause de circonstances eiceptionnelles et locales, comme, par exemple, quelque in^alilé de terrain qui aura contraint l'animal à relever la tète. Je dirai même que le mieux alors est de ne suivre que ses propres inspirations, lesquelles ne font pas défaut dans les moments critiques; ce sont celles qui m'ont sauvé de tant de mauvais pas : aussi ai-je droit de me fier à elles. Voici du reste ce qui vient à l'appui de ce que j'avance.
A peine le buffle venait- il de me passer sur le corps que tous ses efforts tendirent à briser son élan, et à force de se retenir sur ses pieds de devant, il parvint à s'arrêter à 25 ou 30 pas du point où, relevé, je respirais avec peine^ étonné, ébahi, enlevé à moi-même par mes émotions. Hais le buffle, se retournant, beugla, et prit de nouveau sa course pour fondre comme la première fois. Je veux fuir alors, je me balance sur mes jambes. Mes genoux fléchissent bien, mais ils tremblent; les jarrets ne viennent pas en aide, et malgré moi, comme je l'ai déjà dit, je me vois cloué à la terre par les pieds, lorsque, de désespoir, j'abandonne à une forte déclivité mon corps, au secours duquel mes jambes viennent enfin. En trois bonds j'arrive à toucher un bouquet de tiges épineuses, à écorce blanche, de l'épaisseur du bras et hautes de 14 pieds. A. droite et à gauche existait un passage d'un mètre de haut, par conséquent trop bas pour passer vite sans y rester engagé, et le buffle était sur mes talons.
Ici encore^ ainsi que je Tai indiqué moins en détail, une inspiration me sauva; car, dans le doute, je ne pris ni la droite ni la gauche, et au risque de me crever les yeux ou de me perc^ la poitrine sur des épines longues de 6 pouces, et de plus portant horizontalement, je me lançai à corps perdu à quelque hauteur dans ce dangereux buisson. J'y appendais encwe quand mon furieux ennemi, qui préfère passer légèrement à droite, m'atteint sur les côtes de la partie recourbée de sa corne gauche. La force qu'il m'inculqua me fit passer à travers des branches et rouler de l'autre côté. Mais là, une pente trop rapide lui interdit de rester en place; il dut céder à son impulsion trop ' grande, et je l'entendis briser au loin les buissons et rouler les pierres, tandis que je m'esquivais tremblant et découragé vers la partie supérieure, où, fort heureusement pour moi, le buffle renonça k poursuivre ses ^orts de vengeance.
Ces faits serviront au moins à prouver qpe pour se soustraire à la fureiu* du buffle, le mieux est de savoir saisir et utiliser les avantages offerts par les lieux. Hais, quoi qu'il en soit delà longue série d'accidents que présente sa chasse, le buffle est le but le plus ordinaire que se proposent les Hollandais sud-africains. Sa peau a quelque valeur, tant pour l'usage domestique que pour le commerce; elle se vend au poids et vaut entité de 10 à 48 risdallers (de 48 fr. 75 c. à 33 fr. 75 c). Sa chair, préparée en beulton, est de fort bon goût et se conserve longtemps:
aussi est-elle fort prisée. Ses cornes, par leur nature trèssolide^ leur grain serré et leur noir bien décidé, auraient certainement une bonne valeur; mais, malheureusement, leur forme s'oppose à l'extraction du noyau osseux ; la présence de celui-ci détermine une fermentation qui attire des insectes dont les larves p^cent la matière cornée, absolument de même que fait celle du Conus Ligni perda à l'orme, dans le bois duquel elle se développe. C'est pour cette cause que jamais les chasseurs n'en apportent au marché. Il serait cependant fort facile d'obvier à cet inconvénient en séparant chaque corne en trois tronçons. Il est vrai que personne jusqu'ici n'en a eu l'idée, et que les innovations ne prennent guère chez les Sud-Àfricains.
Cet animal devient de plus en plus rare dans le territoire de Natal, où les bois qui le protègent contre l'homme sont constamment sondés dans leurs profondeurs; mais il était très^p<x)mmun dans le pays des Àmazoulous. Durant la saison des pluies, on y en rencontrait partout; durant la sai$on sèche, au contraire, il était difficile d'en découvrir un seul. Mais aussi c'est qu'alors ces animaux, réunis en troupes de 4,000 à 4,500 individus, se groupaient vers certains points où les rivières ne tarissaient pas et dont les pâturages voisins se conservaient plus verts. Il y avait même presque de la difficulté à se frayer un passage à travers les lieux qu'ils hantaient de préférence. Un jour, il advint qu'un de mesCafres dut en tuer cinq coup sur coup, dans Tunique but d'avoir le chemin libre, afin de s'épar-
gner un grand détour. Dans d'autres circonstances, je les vis comme prétendre disputer la place qu'ils occupaient, ne pas daigner se lever à mon approche, s'irriter au bruit d'une pierre lancée, attendre même la seconde, et fuir à peine au bruit de mon fusil. Hais je dois dire aussi que jamais personne autre que moi n'avait fait usage d'une arme à feu dans cette partie de la contrée des Àmazoulous. Partout où les animaux en ignorent la cause et l'effet, la détonation ne les épouvante pas, et me semble être prise par eux pour un éclat de tonnerre.
Jugés ainsi^ ces animaux paraissent moins farouches; déjà Levaillant a émis son opinion quant à la possibilité de les amener à servir l'homme, comme le buffle d'Italie à Rome, comme celui de Java à Batavia. Je ne dis pas que la chose soit impossible; il est même certain qu'individuellement on arriverait à quelques résultats; mais ce ne serait probablement qu'à force de soins, et il est douteux que les mères transmissent à leurs jeunes leur instinct modifié par l'homme. Il faudrait, je crois, recomm^cer pour ces mêmes jeunes les mêmes attentions prodiguées à leurs parents, cultiver sans cesse une nature défiante, abrupte et connaissant sa force : peines immenses, lesquelles, après un siècle entier, n'auraient peut-être encore porté aucun fruit solide.
Les peuples de l'Afrique australe n'ont pas, je le sais, ce tact des Indiens pouir asservir les animaux ; ils ontchez eux des espèces plus grandes, plus belles et plus douces
que ne devait l'être le bœuf à l'état sauvt^e, et ces espèces ont toujours été tuées à coups de fusil, sans qu'un seul essai ait été tenté pour les dresser au trait et les amener à se multiplier sous la surveillance de l'homme. Ainsi, par exemple, le Bosekphm oreas^ gracieux comme la gazelle» fort comme le bœuf, rapide comme le cheval et doux comme le mouton, cet animal dont la chair est excellente, dont la peau, considérée comme cuir, est mise au premier rang, court les bois, et voit son espèce diminuer journellement, à la veille de disparaître du territoire de Natal, comme elle a disparu de la colonie du Cap. Ainsi donc, dire que le buffle ne peut être asservi, parce que les Hollandais sud-africains ne l'ont pas fait depuis 300 ans qu'ils habitent cette partie du monde, serait une absurdité ; leur insouciance a laissé libre le canna et bien d'autres belles espèces. Ces exemples me suffisent pour taxer ces hommes d'incapacité, ou, pour être plus exact, de.* non-vouloir.
Il faudrait à leur place des pasteurs pris dans les ma-» rais Pontins, ou bien encore des Indiens, des hommes tout à la fois patients et intelligents, débutant par l'instruction d'une troupe de jeunes animaux soustraits à leurs mères. Alors seulement on arriverait peut-être à quelques progrès; mais je doute que le succès soit assez complet pour être satisfaisant. Le bulfle a le regard sournois; il est défiant comme un sauvage; sa tête est tout entière consacrée à la force ; il doit n'y avoir dans cette boite que très-
peu d'intelligence. La vengeance est peut-être ce que cet animal comprend le mieux ; car il conserve, dit-on, sonyenance de l'homme qui l'a blessé, et lui tient rancune, de telle sorte que, quelques jours enstiite, ce même homme, quoiqu'entouré de plusieurs, sera préféré par le buffle aux aguets. 11 est aussi trop fort, trop nerveux pour être doué de quelque patience. Un buffle mâle vaudrait bien trois ou quatre bœufs pour le coup de collier ; mais cette force devient elle-même un grave inconvénient, en ce qu'elle briserait les chariots si elle ne rompait les obstacles.
J'ajouterai encore que nous ne sommes pas pleinement en droit de blâmer les Hollandais sud-africains de ce qu'ils n*ont rien tenté pour apprivoiser le buffle cafre, parce que l'Europe possède elle-même une espèce de bœuf, plus voisine du bœuf domestique que ne l'est le buffle, et que cette espèce, connue sous le nom de Bas urus, grande, forte et belle, toute faite pour tenter Thomme, court toujours librement dans les forêts des moûts Krapacks et des monts Ourals, sans avoir jamais été appelée à traîner une charrue.
Les jours qui suivirent ne nous ayant procuré que des buffles, les éléphants ayant déserté les profondeurs d'Om- Vooty't-Poarty je crus bien faire de retourner à Natal, où je rapportais, sinon de grandes dépouilles, du moins un grand nombre d'insectes coléoptères.
Comme c'était alors la meilleure saison pour un enfo^
mologisie, et qne la baie de Natal m'offiraît de belles espèces» nombreuses et variées, j'y restai quinze jours, accamulanisans cesse coléoptères, lépidoptères, hyménoptères, hémiptères et dipt^^. J'eusse voulu prolonger mon séjour dans ma villa, afin de m'occuper plus longtemps de ces intéressantes collections; mais déjà mes Cafres me regardaient d'un air de mépris. Ils attribuaient à mon téte-àtète avec le buffle ce changement dans mes babitodes. A les entendre, de fougueux chasseur que j'avais été, d'omdodorkakouhu^ de trh-honme qu'ils m'avaient connu, je passais à l'état de femme. Des filets de gaze, des boites, des épingles, des insectes, qu'ils me voyaient constamment dans les mains, ne pouvaient constituer, selon eux, que des occupations féminines. L'attention que j'apportais à ces riens, que je recueillais minutieusement, leur paraissait tenir de la démence. En vérité, j'allais perdre leur estime, et comme j'avais intérêt à y l^ir, je me vis forcé de prendre jour pour une nouvelle chasse.
Cette fois, je me rendis à l'emboudmre du Touguela dans l'unique but d'y choisir un buffle ^ un hippopotame; car, de tant de buffles tués àOm-Philos, jamais je n'avais scNQgé à rapporter une seule dépouille. Pour moi, c'était un animal trop commun, et seulement, depuis mon ^sode avec l'un d'eux, j'avais été conduit à le prendre en considération. J'en <:^iDs bientôt un individu de toute îorce, le même qui figure actuelleoient au Musée royal de Bruxelles. Mdis pour ce qui est de la possession d'un
hippopotame, dont je ne voulais que le squelette complet^ elle fut autrement difficile. Plusieurs semaines n'avaient produit aucun résultat; j'avais même quitté l'embouchure du Touguela en renonçant à voir mes désirs satisfaits, quand l'un des miens réussit à tuer, à l'embouchure de la petite rivière Om-Nonnoty, un superbe mâle, dont le poids devait excéder 4,000 livres.
Le lendemain de la mort de l'amphibie, vers quatre heures de l'après-midi seulement, j'atteignis avec mon wagon un point dominant la rivière où flottait l'énorme cadavre. Tout autour de lui se montraient trente ou quarante têtes de crocodiles s' apprêtant comme à une grande fête, et cette vue réjouissait assez peu Henning, qui s'était fait fort d'aller seul attacher une ligne à la queue de l'hippopotame, afin de le haler à terre. Mais la promesse en avait été donnée spontanément^ et comme je savais la chose possible pour l'avoir exécutée moi-même, seul, en d'autres circonstances, je tenais à ce qu'elle fût remplie. Bientôt ensuite j'aidai Henning dans la construction de son radeau, que je consolidai de mon mieux. Je ne lui épargnai pas mes conseils, et, nouvel Argonaute allant & la conquête d'un animal sans toison, Henning ne tarda pas à pousser au lai^e, sous la protection de nos fusils, couchés et prêts à faire feu sur le premier crocodile qui se fût montré trop hardi. Hais Henning ne ménagea pas les coups de gaule; les têtes saluèrent pour aller se remontrer plus loin : aussi mon vaillant conducteur put*il rem-
plir sans encombre et sans trouble la rude et laborieuse tâche qu'il s'était imposée.
n soufflait alors une raffale des plus furieuses qui retardait la besogne, et comme les miens tenaient à ne rien perdre de l'excellent zee^-koe-spek^ qu'en agissant ainsi il était aisé de prévoir l'impossibilité de terminer ayant le coucher du soleil, je fis dresser ma tente à l'abri d'un esr-. carpement de la rive, mais tout proche de l'eau, à cause du peu de largeur qu'offirait cet endroit, le seul où l'on pût s'établir.
Les crocodiles, témoins du dépècement, se tenaient tout Toisins de nous, qui trayaillions dans l'eau jusqu^à la ceinture. Mes gens s'amusaient fort de leur voisinage, et se plaisaient à leur jeter de la viande, comme quand on fait la curée à des chiens. Mais cela n'empêchait pas que les roches ne se couvrissent de débris de tout genre; car, pour faire plus vite, chacun jetait les morceaux enlevés sans trop considérer la direction; ma tente même s'en trouvait entourée et salie. C'était cependant au milieu de cet étal de boucher qu'il me fallait passer la nuit; mais^ dans des chasses telles que celle-là, on a l'habitude de s'arranger de tout. Quand le squelette fut transportable, nous le traînâmes pour le soustraire la nuit à la voracité des crocodiles, et nous le mimes entre ma tente et les parois de la rive, où, pour le mieux prot^er, nous l'entourâmes de branches épineuses; puis, une heure après le souper, chacun alla dormir dans la maison de toile, dont
je ne m'étais réservé qu'un eôté, précisément celui qui était le plus près de la rivière.
Le plil-plok de Feau, de laqpieile sortaient et dans laquelle rentraient les crocodiles afin de saisir les débris restés à terre, me tint en éveil pins longtemps que de coutume; mais, comme ce bruit avait quelque chose de monotone, je finis par céder au sommeil, de même que mes Cafres, qui déjà ronflaient bruyamment.
n pouvait être minuit ou une heure, lorsque je me sentis brusquement secouer et découvrir. Qu'était-ce? Je l'ignorais. Mon premier mouvement n'en fat pas moins d'empoigner et d'armer mon fusil, ce compagnon fidèle de toutes mes nuits d'Afrique. Un Cafre se réveille. Mes pensées n'étaient pas encore bien nettes. Je l'interroge; je l'accuse d'avoir, en rêvant, pris possession de ma couver^ ture. n n'en sait rien et s'en étonne. « Allons, va diereher da feu, et sois leste! >i Lui et moi nous sortons de la tente. Je furète aux abords, où mes pieds rracontrent ma couverture, qui fût disparue sous l'eau si une pierre anguleuse ne l'eût retenue accrochée. Une extrémité était teinte de sang : c'était celle par où un crocodile Tavait saisie, tout en happant un morceau de viande qui, par mégarde, se trouvait à mes pieds. Cette découverte fit beaucoup rire mes gens, qui se plurent à considérer ce tour d'un crocodile comme une mystification. Au réveil, notre emplacement, tant encombré la veille, était nettoyé de tous débris, et, sans plus rire alors, nous nous estima-
mes heureux de n'avoir pas été enlevés de dessous la tente, que rien ne défendait.
Le reste du temps que dura cette petite excursion ne pré^ senta que des faits ordinaires, si j'en excepte la chasse opir niâtre qu'un serpent, le mamba des imasoulous, m'appli^ qua lorsque j^étaîs en compagnie de Boulandje, qui^ fort, heureusement, me précédait alors, et la désertion de deux de mes jeunes Cafres, lesquels pr^érèrent se soustraire k mon service plutôt que de remplir un ordre dont l'exécution, suivant les préjugés cafres, devart causer leur mort durant le cours de la même année. Il s'agissait simple^ ment d'aller à 3 lieues du camp séparer et rapporter la tête d'un crocodile tué dans un fossé boueux qui se déchargeait à l'embouchure de XOm^Sinnqumiy. Mais, disent les Àmazoulous, quiconque a touché le corps d'un crocodile, ne fût-ce que du bout du doigt, succombe bientèt, soit à une maladie, soit à un accident. C'était pour obéir à ces: préjugés que Djanlje et Sehlanvokane m'avaient quitté furtivement. Us avaient bien pris toutes leurs précautions pour vivre^ maisvain^oaent; car, circonstance assez sii^ulière, tous deux moururent à quelques mois de là. C'était même quand, à cause de leur absence, j'avais dû prendre la corvée qui répugnait à mes gens, que j'avais rencontré, couché dans un étroit sentier à buffle, le man]J)a se chauffant au soleil. Sa tête était tournée vers nous qui marchions; mais Boulandje, qui me précédait, l'avait aperçu dès son premier mouvement, la tète élevée à 3 pieds du sol. C'est
alors que mon homme faillit me renverser et passer sur moi, qui dus^ sans connaître aucunement la cause, suivre en tout son exemple. . . Aussi longtemps que nous n'avions pas quitté Tëtroit sentier, le mamba avait lutté avec une vitesse presque égale à la nôtre; le parcours excédait 400 pas. Boulandje s'arrêta, prêta l'oreille et l'efiteudit venir; nous nous rejetâmes dans les grandes herbes, et après plusieurs détours nous pûmes continuer notre route. Nos fusils étaient chargés à balle; c'est ce qui explique pourquoi nous n'essayâmes pas de l'attendre et de le tuer, chose si facile avec une charge de plomb de chasse.
Je croyais connaître à cette époque toutes les espèces principales de serpents dont cette contrée est malheureusement trop pourvue : aussi n'épargnai-je pas les questions quand Boulandje m'eut indiqué le mamba. Ce qui m'élonnait surtout, c'était la rapidité et la hardiesse de ce reptile, le premier, le seul peut-être de ces parages qui attaque l'homme. J'appris tout de suite ce que les Cafres en savent ou en disent. Un suivant m'assura, et je n'ai nulle peine à le croire, car depuis cette époque j'en observai deux autres, que le mamba ne mord pas l'homme, comme les espèces lentes, au tendon d'Achille ou au genou, mais bien au dos, et même au cou. La hauteur des anneaux ou spirales qu'il décrit dépasse un mètre, et sa rapidité est telle que nul serpent que je connaisse ne pourrait lui être comparé. Quant aux blessures qu'il fait, ajouta mon Cafre, aucun remède connu des indigènes n'est effi-
cace, non-seulement parce que son venin est de la plus grande âcreté, mais encore parce qu'il est inoculé dans les hautes régions du corps, celles qui servent de siège aux parties vitales.
Ce dangereux reptile revêt une couleur brune; son corps est très-délié et varie entre 9 et 1 1 pieds de longueur; il s'en faut donc de beaucoup que son épaisseur corresponde à sa grande taille; il est, au contraire, très-mince, ce qui explique l'agilité de ses mouvements. Il habite sous terre dans des trous de termites, comme font toutes les espèces qui ne montent pas aux arbres, comme font aussi les boas. La lisière des bois et le bord des rivières, principalement vers On^Vooty et Touguela^ sont les lieux où on le rencontre au pays de Natal.
Lorsque j'eus terminé cette dernière chasse dans un rayon de 20 lieues, espace trop rétréci pour mes vues, je revins à la baie sans trop savoir où dorénavant je porterais mespas,puisqu'en raison du revirement politique depuis l'occupation de Port-Natal par les Anglais, la chasse au pays des Amazoulous m'était interdite par leur roi.