CHAPITRE XXX
Mooî-Rivier. — Vermaes. — Son aventare avec une lionne. — Rooye- Poort. — Arrivée àMakaliVbergen, chez Henderick l>otgieter. —Passage de MakaliVberçen à travers des défilés. — Makata. — Description de sa hutte. — Sloftoe, Oury. — Station à Klep-Dassen. — Découverte du champ de bataille où fut défait Barend-Barend, chef des Griquas. — Quelques détails sur les Griquas, vulgairement appelés bastaards.
En avançant toujours^ je traversai à plusieurs reprises Mtm-Bivier , la jolie rivière. En la remontant vers sa source, je dételai en face de l'habitation de M. Vermaes, malheureusement absent avec sa famille. Une lionne empaillée, placée sur uii mur non terminé, voisin de la maison, y était mise comme pour attirer les r^ards des rares passants. De même que tous les visiteurs, j'étais curieux de connaître son histoire , et voici ce que me conta l'économe remplaçante maître.
Dans un intervalle cle trois nuits , M. Vermaes avait perdu deux bœufs; les traces indiquaient une lionne comme auteur du vol. Vexé de se voir ainsi enlever sa propriété et craignant de payer longtemps un semblable tribut, Vermaes prit son fusil d'un huitième délivre et se fit accompagner seulement de son jeune fils, lequel portait poudre et balles. C'était une double leçon qui allait être donnée : celle qu'allait tout d'abord recevoir la lionne et
du
celle ensuite dont devait profiter Fenfant pour lui servir quand il serait homme.
Après une heure emplcnfée àsfvirreles traces du redoutable quadrupède, Yermaes fut conduit vers une touffe de roseaux oix ^ avec raison, il supposait qu'elle 4eyait être. En €sffet, la lionne -n'y tint pas et sortit en se décou- Yrant admiraiblement bien. Yermaes, que 60 pas séparaient d'elle, la tire et la blesse; il attendait encore le résultat de son coup, quand il est par elle renversé sur le dos. Le terrible animal, grognant alors de satisfaction anticipée, ouvre une gueule effiray^ante» munie de superbes crocbets longs et parfaitement blaacs; puis il «nbr^isse toute la largeur de la poitrine de l'homme, oàil trace des qpiatpe canines quatre.sillons sanglants qui effl^reoiles cèles.
Le petit bonhomme. s'était enfui à 100 pas de là; il poU' vait voir son père sur la terre et sous la lionne, et tremblait en aUradant l'épouvantable résultat, qui ne paraissait nullement douteui:. Mais, soit erreur, soit générosité, soit que la lionne voulût simplem^it rendre à son agresseur blessures pour blessures, la voici qui part, lentement, gravement, regardant fréqu^oament derrière elle. Vermaes était toujours à terre; sa poilrine oppressée pouvait au moins se dilater plus librement; maïs il ne bougeait pas plus qu'un mort: la liomie était encore si{»*oebe! Quelques minutes s'écoulent; elle a rcigagné son gîte. Alors le paysan se relève, ramasse son fusil, dont le bois porte la marque des deots de l'animal, puis il rejoint son jeune
fils, reclia]^ son anaoe et re{)reiidla Mgm quideH ie induire à la touffe de roseaux.
« C'est elle au moi^ mm eufaut, âiftaitVeiittaes à son bambin; l'un de nous doit rester mort avant une heuie dans ce cercle de SOO pas. — Oui pkne; mais que c'est yexanti Si j'avais eu un fusil, au moins moi, je pouvais la tuer, cette méchante bête, quand ^le te serrait dans ses griffes. Et dire qu'il me fallait regarda sans bougeri Je veuxunfusil, père, entends-tu ! — Oui, fils, à laprocbaine fois. »
lis marchaient tous deux à la file, le fils suivant le père, n'échangeant plus un mot, parce que la distance diminuait sensiblement, et bientôt le père entra d'une façon hardie dans les roseaux oui la lionne devait être couchée. « Aeste ici, mon fils; » et il continua seul. L'oreille tendue^ l'œil ouvert, Yermaes fut guidé par le froissement d'un roseau ; Tinstajit d'après il était à 10 pas en face de la lionne qui léchait ses plaies. Mais elle n'eut pas le temps de se recon naître; le coup partit, l'atteignit au poitr^. Elle roula morte, et toute morte qu'elle était, quoi qu'il ne pût conserver aucun doute à cet égard, Yermaes, ivre d« colère, la bourrait encore à coups de crosse.
Plus tard, à mon Wour, j'eus occasion de connaître M. Vermaes lui-môme, qui me confirma ces détails,, appuyant ses dires par l'exhibition de son fusil morcelé, par l'inspection de la lionne, et en découvrant sa poitrine aux longs stigmates indélébiles. C'était un digne homme, vif,
mais tenace, qui se vantait de descendre d'une famille française.
Dans les circonstances où il était alors , il avait voué toute sa haine aux lions et aux Anglais, parce que les uns et les autres avaient vécu ou vivaient encore à ses dépens. Il était de taille ordinaire, mais d'une grande force, œil et cheveux noirs prouvant son origine, que personne du reste n'eût pu lui contester. C'était un homme entreprenant et industrieux; un moulin à eau avait été construit par lui sur une échelle assez passable : aussi lui dus-je un sac de farine, chose assez rare alors, et qui me fit bien plaisir.
Je quittai l'habitation Yermaes, non loin de laquelle je dus traverser encore plusieurs fois Mooî-Rivier, qui est la seule dans ces parages offrant une certaine analogie avec les rivières du nord de la France. Ses eaux sont pures, limpides, froides, et proportionnellement à sa largeur, elles sont très-profondes; ses bords sont presque partout chargés de roseaux aux pointes trémoussantes , agités qu'ils sont à la surface de l'eau par l'action du courant. Les canards abondent dans les flaques de débordement; le cresson de fontaine couvre ses deux principales sources, et nous fut d'une grande utilité, à nous surtout qui manquions constamment de végétaux frais.
En deux jours nous eûmes dépassé ses sources, et lentement nous nous acheminions vers Makalis-Berg. Bientôt nous traversâmes Rooye-Poort, les portes rouges, passage naturel ainsi dénommé à cause de la couleur rouge des
parois rocheuses taillées à pic, que le voyageur laisse à droite et à gauche. Le lendemain , nous dételions proche d'un lac rond, de S kilomètres de circonférence, n'excédant nulle part la profondeur deSi à 3 pieds, et sans nous en douter nous étions près de Makali's-Beig, que nous découTrtmes en faisant route le jour suivant. Dès le même soir nous foulions son flanc occidental, à peu de distance de l'habitation du veld commandant Henderick Potgieter, l'homme le plus considéré de la contrée, le roi des Cafres, comme l'appelaient par dérision ceux des boers qui ne l'aimaient pas.
Là, pour la première fois depuis Port-Natal, le pays s'étendait boisé sur les revers, et semblait nous promettre des espèces d'animaux variées et abondantes. Les premiers oiseaux que j'y vis étaient de ces touracos gris huppés, Coliphymm concolor^ que les boers nomment improprement cacatoès; des pies*grièches noires et blanches, à très-longue queue S surnommées exter, et des CrcUeropusjardinei. En fait d'animaux, les couaggas seuls s'y montraient; mais à vrai dire, c'était à cause du voisinage de l'homme qu'il n'y eu avait pas d'autres; car trois ans auparavant, les buffles et les rhinocéros n'y cédaient point le passage à qui parcourait le versant occidental de ces montagnes.
Décidément, j'étais sur les terres du veld commandant Potgieter, sur sa place même, nommée Klein-Buffel-Hoek;
* Lanius melanoleucus, la même que j'avais trouvée pour la première fois sur les bords de rOm-Koun, au pays des Amazoulous.
^a raison de la proximité, déjà je ne pouvais m'œmpter d'une yiûte j ]»m fimf j'y étais, tefiu^ afin de remettre en personne les litres de recommandation de Préteius, com* mandant général dea hoers à Pi6teES«-Hattritz<*Bui^.
Je rencontrai bientôt la résidence d'Henderick Potgîeter et de safamiUe; c'était une réumon de maisons servant à divers usages^ parmi lesquelles se distinguait une habita* tion blanche, quadraogulaire et bngae, surmontée d'un toit en chaume comme toutes cdles qui sont construites dans ces parages. Plus loin se groupaient des huttes destinées aux Cafres^ serviteurs du noble et puissant seigneur de ces domaines; tout près se voyaient div^^ grands parcs à bc&ufs entourés de haies d'épines, et partout le sol était jonché d'os blanchie et de débris infects que se disputait tout un peuple de chiens grands et petits.
Dès que j'eus franchi le seuils j'ôtai de l'air le plus humble mon large chapeau de paille, distinction de toilette de ce jour-là, puis je saluai celle que je croyab être H"''' Potgîeter, puis son mari, puis ses frères, puis ses fils, neveux, cousins, etc., donnant, suivant l'usage, une poignée de tuain à chacun d'eux; il y en eut pour cinq minutes. Celte formalité remplie, je fus invité k m' asseoir sur un mince et sec escabeau par le bref commandement de zitleny toujours adressé sans qualification de mynnheer .
Après un instant passablement long de repos, où chacun semble se recueillir avant d'adresser les questions d'usage, le silence se rompit enfin. « D'oii venea-vous? Quel citoyen
étes-Toos? OJ!i est TOtre chariot? Pouitpioi n'ayez-vous pas dételé plus près de Vhabitatîoo? ÂTez-Tous des marchandises de troc? Quel est Totre but? Quelles sont les nou* Telles de Port-Natal, Pieters-Mauritz-Bui^ et autres lieux? Quand est-ce que parlent les Anglais? etc., etc. » D fallut d'abord satisfaire à toutes ces demandes avant de parler des lettres de Prétorius,
Enfin j'eus le loisir de les exhiber et de les remettre. Henderick Fotgieter les prit, les tourna et fit mine de les lire. * Oui, oui, dit-il, je sais, Prétorius vous recom^ mande; mais moi, Henderick Potgieter, grand commandant de cette partie occidentale de Draakensberg, je n'ai plus rien de commun avec lui. Prétorius a trahi notre sociâé : il nous a vendu aux Anglais; vous comprenez le cas que nous devons en faire. Aussi sa protection vous est-elle de toute inutilité. Cependant, si vous êtes un naturaliste, comme vous le dites, nous verrons. » Potgieter se tut. n n'avait pas trop mal joué son rôle, pour un homme qui, ne sachant pas lire, tenait à paraître le savoir, surtout aux yeux d'Européens qui veulent voir au moins cette condition remplie par des hommes gouvernant les autres.
Je n'étais toutefois pas trop rassuré quant au futur prononcé de cet homme, des caprices duquel je dépendais complètement; mais bientôt ensuite on parla chasse; je contai les miennes, mon long séjour et mes succès chez les AmazouloQS; de là je passai à la guerre de Matai; je si-
gnalai mes pertes; je jurai contre les Anglais, assurant la compagnie que rien au monde ne me plairait davantage qu'une bonne guerre entre la France et l'Angleterre. 11 ne fallait qu'un tel discours; mais il était indispensable. J'étais Français, on me crut, et dès- lors on m'indiqua les meilleurs endroits où je pourrais sous peu commencer mes recherches et mes chasses.
Le jour suivant^ Henderick Potgieter se rendait à sa seconde habitation, située à une lieue plus loin sur ma route. Je profitai de son départ pour ne pas rester en place, et malgré le conseil qu'il m'avait donné, en manière d'ordre, de ne pas dépasser Makalisbei^, mais de faire route vers l'ouest-nord-ouest , dès le même soir j'avais, mis derrière moi ces montagnes, que l'on travecse par des endroits brisés, méritant à juste titre le nom de Paort^ épargnant ainsi aux voyageurs les difficultés delà montée et de la descente. Nous effectuâmes ce passage, recevant à chaque pas des parcelles d'herbes brûlées dans les yeux, parce que, dès le matin, le fils de Potgieter était allé chasser dans la chaîne, et qu'il avait trouvé bon, pour renouveler les pâturages, d'incendier les sommités et les flancs. Partout s'élevaient des tourbillons de fumée; la flamme opérait ses ravages et laissait voir après elle les versants noircis, devenus en quelques minutes du plus sinistre aspect.
J'allai passer la nuit près du mouzi d'un chef makatisse, du nom de Hakata, auquel on accordait quelqu'im-
portance ; mais il était absent : aussi ne pus-je me mettre en communication qu'avec ses femmes et ses principaux. Je rencontrai dans son mouzi une autre disposition générale, comme encore un autre style de construction pour chaque hutte. Elles étaient de forme circulaire, mais non plus hémisphériques, surmontées d'un toit conique débordant le corps de la hutte par un prolongement de pavillon porté sur des colonnes de bois; leur aspect était analogue à celui de nos ruches. Celles des hommes de distinction atteignaient ainsi 18, SO et 22 pieds de hau«- * teur. Le sol du pourtour, abrité contre la pluie, était fait d'une terre battue bien dure, et entretenu poli au moyen
• de bouze de vache délayée.
La porte d'entrée, plus petite encore que celle des huttes zoulouses, n'excédait pas la largeur du bouclier rond des Hakatisses. Elle était soigneusement /aite en bois dur; c'ét|[it une planche épaisse, travaillée à la ha-
* che et glissant dans une profonde coulisse, de laquelle elle ne pouvait être extraite par l'assaillant. L'intérieur était partout cimenté comme un four, et sa hauteur ne répondait aucunement à la hauteur extérieure de l'édifice, le toit superposé et la paille formant la première base du toit y entrant d'ordinaire pour 12 ou 14 pieds d'épaisseur. Les murs étaient comme peints; divers dessins s'y voyaient tracés avec de l'ocre délayée et divers autres éléments, comme une terre blanche et une bleuâtre. C'é-^ taient des girafes, des rhinocéros, des éléphants, dont la
mauvaise représentation rappelait exactement les figui^ hiéroglyphiques tracées sur les monuments ^ptiens.
Le sol de cette salle était noir et dur, semblable à du marbre poli. Comme elle serrait de chambre à coucha au chef Makata, trèsr-peu d'objets y étaient déposés; c'étaient des armes, des nattes, des manteaux de fourrures, le tout roulé appendu aux murailles. Une grande propreté y régnait, ce qui excita d'autant plus mon admiration que ces peuples sont trës^sales. Lorsque j'en fus sorti, la porte fut poussée, et, durant plus d'une minute, l'intérieur retentit comme une cloche vibrante.
. Rien ne m'élant oflSert, vu l'absence du maître, je songeai À solliciter, et j'obtins pour moi et les miens quelque peu de lait et de bière. Mais quand j'eus découvert que les citrouilles avaient été cueillies cette année-là en grand nombre, je proposai des échanges, k cet effet j'avais des couteaux destinés à Ja traite et saisis à bord d'un négrier portugais, lesquels s'étaient vœdus 2S1 centimes et demi à Mitai, bien qu'en coûtant à peine 3 en Europe. Je proposai un couteau de ce genre par chaque paire de belles citrouilles que Ton m'apporterait; je réussis, et avant qu'une demi-heure se fût écoulée, mes bœufs se grour paient autour d'un repas de ceni pampoeMty coupées par quartiers.
Après eux vinrent les Hakatisses, étonnés de ce que je prétendais donner à des bètes la nourriture;, destinée à des hommes, système à eux inconnu, réprouvé par eux tout
de.prime-sA)ord, et qui me valat plu d'une objection dé leur part.
Bientôt allait tenir le moment où, considérant un tel usage comme un afifront pour eux^ ces Cafres m'eussent interdit d'en user à ma guise ; maia je leur fis comprendre que chacun disposait à son gré de ce qu'A a^att acquis et payé, qu'eui-mémes n'avaient qu'à se retirer, parce que je voulais dormir. Quelques récalcitranls ftirent chassés par le bruit du long fouet menaçant» Nos bœufs purent continuer librement leur manger; nous soupftmes ensuite et nous nous endormîmes, heureux de songer que nous nous trouvions enfin dans le vrai pays de chasse.
Au lever du jour j'étais sur pied^ afin de contempler la vaste plaiiœ, çà et là boisée, qui s'étendait au loin, s'ouvrant du nord à l'est-sud-est. C'était vers Test^nord-est que je comptais faire route; mais il fallait, suivante dire des Cafres de l'endroit, s'avancer d'abord vers le nord, jusqu'à la rencontre de la rivière SMtne, parce que, dans l'autre direction, l'eau était trop rare, le suivis ce conseil; mais |e reconnus aisuiie que les Makatisses ne l'avaient donné qu'afin que je servisse malgré moi leurs intérêts, et tout dès le principe, c'était à regret que j'avais consenti à ne pas chemiirar directement vers deux ou trois aoa^ tagnes isolées apparaissant comme des mamelons et distantes d'une dizaine de lieues.
Noitô noua éloignâBMS donc, précédés de quelques Car fres de llakata, lesquds se. disaient nous servir de guidesJ
Les misérables! ne traversaient-ils pas de profonds ravins aux côtés perpendiculaires, assurant que les chariots les passeraient de même; et m'arrivait^il de leur démontrer l'impossibilité de le faire sans. tout briser lors de la descente^ quitte à rester au fond sans pouvoir remonter, ils juraient effrontément par Marimo, mauvais esprit qu'ils redoutent, que les Potgieter chassant ne se dérangeraient pas pour de semblables obstacles.
Tout d'abord je ne fus* qu'étonné de leur singulière manière de parler, qui tenait fort de la vanterie. Je ne me l'expliquais pas. Bientôt je leur trouvai de l'insolence; ensuite je reconnus qu'ils accumulaient mensonges sur mensonges, me faisant commettre des fautes qui devaient leur profiter. J'en essayai quelques-uns. Je les trouvai bavards au coin du feu, poltrons à l'approche du moindre dangei^ Alors je sus à quelles tristes peuplades j'avais affaire, et, quoiqu'il n'existât pas d'engagements, comme je voulais des services pour ceux que je leur rendais, lorsqu'il y avait mauvaise volonté témoignée, lorsque je ne conservais aucun doute, les taloches tombaient sur eux comme sur des esclaves. Ceux qui s'étaient engraissés du produit de mes chasses désertaient la même nuit; ceux, au con-^ traire, qui ne faisaient qu'arriver, maigres et débiles, restaient avec moi jusqu'à oe qu'ils fussent suffisamment repus. C'est de ceux-là que j'avais d'ordinaire le plus de soumission. La raison en est bonne : ils avaient faim, et chez moi la viande était à discrétion. Ils pouvaient passer
la nuit entière à tailler, rôtir et mordre, avec Tespérance de mener cette délicieuse vie aussi longtemps que d'autres besoins se feraient sentir. Alors il leur était loisible de me quitter chargés de provisions, afin d'aller retrouver leurs femmes, restées au mouzi.
Quoi qu'il en soit, un ravin contenant de l'eau me permit de dételer sans qu'il fût nécessaire, comme l'avaient dit ces Cafres, d'aller jusqu'à Sloàne, ce qui épai^na une rude corvée à mes bœufs. La journée n'était pas encore très-avancée, et nous pûmes tout à l'aise chasser les diverses espèces d'antilopes qui circulaient sur tous les points. Nous n'eûmes, il est vrai, que des ipring-booken; mais l'espoir nous restait pour les jours suivants, quand les mimosas se présenteraient en mass^ plus compactes. En effet, le lendemain, les bords de Sloàne nous offrirent une série continue d'arbres divers, variant en hauteur. Des traces de rhinocéros s'y rencontraient, fraîches encore, sur plusieurs lieux, et çà et là se croisaient YAcronotuê hmcUa et la Gazella melampui. Il n'était pas difficile d'y obtenir de ces animaux; mais, à dire vrai, nos premières tentatives ne furent pas couronnées de succès. Mes chasseurs revinrent les mains vides ce jour-là ; moi-même, que mon amour pour les beaux oiseaux avait entraîné bien loin à la suite d'un Malaconotn$ australis Smithii, je ne fus pas plus heureux.
Nous poursuivîmes le jour suivant notre direction en longeant Sloàne, dont le cours s'arrondissait vers l'est et
Test-sud-est. Durant la mardis, je tuai assez d'oiseaux intéressants et deux gazelles. Teus encoi^ Tayantage de culotter une hyène trop lente à déguerpir. Le soir, j'ajoutai un couagga à ma diasse pour quMl servit spécialement à la cuisine de nos Cafres makatisses, avec lesquels ne mangeaient pas mes Cafres de Natal , réduits simplement à quatre par la désertion de deux d'entre eux vers Kaadel- PoorL
Mais Henning avait eu plus de chance : il avait tué un Bkinocerm afHcanus bicorwis, dont la chair, de beaucoup inférieure à celle du Rhifwceros HmWy nous plut assez par sa graisse. Il avait en outre découvert un nid d'autrache contenant dix-huit œufs, dont trois Cafres arrivaient chargés en même temps que lui. Nous nagions dans l'abondance : grillades de toute espèce, omelettes, œufs brouillés, gâteaux délicieux, faits de notre farine de Mooî-Rivier, mêlés d'œufs d'autruche et passés à la poêle dans la graisse de notre rhinocéros. Il n'est pas de rois qui aient soupe comme nous ce jour-là. Chacun prêtait surtout k ces mets divers un appétit dévorant, un véritablie appétit cafre, d'autant plus que nous avions été privés longtemps de semblables bonnes choses, et que le froid sévissait toujours à peu près avec la même intensité.
Nous passâmes ensuite Sloàne, et deux jours après nous prîmes position près d'une montagne isolée, de forme conique, deHSO pieds d'élévation, préeisémmt la première que nous avions vue de diez Makata, tout en déboudiant
de MakaliVBerg. À quelques centaines de pas du lieu choisi pour campemMit, la Sloàne opérait sa jonction à angle droit ayec une petite rivière comme elle, nommée par les boers Elandi-Bivier. CeDe qui est formée de leur réunion prend chez les Cafres le nom à'Owyy qu'elle conserre jusqu'à son confluent avec Morikoey, oii elle le change contre celui de limpofo. Cette màne rivière, après avoir coulé asse2 longtemps au nord-nord-ouest, incline vers le nord, puis se courbe sur l'est, pour descendre ensuite du nord au sud dans la baie Delagoa. D parait que c'est la même à laquelle les Portugais avaient imposé le nom de Lorenzo- Marquez, k une certaine distance de son embouchure, et sur la majeure partie des cartes anglaises, on la voit se déverser à la mer sous celui de rivière AeManice.
La montagne rocheuse fut inspectée; car d'abord elle se composait de pierres souvent énormes, laissant entre elles des cavités propres à abriter des panthères, d'autant que ces asiles recelaient quantité de damans, kHp-iaueny nourriture faite pour ces carnassiers, ce qui lui valut aussitôt de notre part le surnom de Dassen-Kop. Des arbres de tambooty et passablement de mimeuses croissaient dans les fissures. Qudques oiseaux les fréquentaient, et souvent des Melampm et des Kobm ellipsiprymma s'échappaient surpris de quelque taillis qui les couvrait. H y avait en abondance des francolins, Nvdi collis SwcdMorUi^ et aux abords des troupes de pintades qui préféraient se soustraire à nos r^ards plutôt par la course que par le
Yol. Nous n'avions qu'à profiter de tous ces avantages,^ prenant garde aux serpents assez nombreux et d'espèces très-venimeuses que nous y rencontrions vingt fois le jour.
Le lieu était si propice et mes bœufs si exténués que je jugeai bon et utile d'y passer quatorze journées bien remplies du reste, puisqu'elles me procurèrent dix-huit peaux préparées d'espèces d'antilopes grandes et moyennes.
Dans les excursions que nous faisions aux abords de chez nous pour obtenir des individus choisis de l'espèce Catoblepas-gorgonon taurina^ nous découvrîmes un lai^e espace couvert de débris d'ossements où se reconnaissaient des crânes appartenant au genre cheval. Notre première pensée fut que ce lieu avait jadis été traversé de haies pour prendre des troupes entières d'animaux sauvages, dont ces os blanchis et brisés devaient provenir. Les crânes devenaient alors pour nous des tètes de couaggas, Equw Burchellii; mais il n'y en avait pas d'autres, et pour cette cause nous supposions n'être pas dans le vrai. Quelques jours ensuite il fut question de crânes humains. Henning y alla pour s'instruire et en rapporta un canon de fusil de fabrique anglaise. Nous primes des informations, et des Cafres nous dirent que c'était là où Barend-Barend, à la tête de 1 ,100 Griquas, montés d'environ Sl,000 chevaux, avait eu sa troupe complètement cernée la nuit et massacrée au lever du jour par les forces de Massilicatzi.
Ces Griquas sont des Hottentots de sang mêlé, sortis de
la colonie du Cap, où ils habitaient jadis le canton de Tulbach. L'oppression que faisaient peser sur eux les blancs avait déterminé leur migration ; ils avaient alors fait choix de ces terrains où l'on voit aujourd'hui s'élever Théopolis et Philipolis. Et comme les lois en vigueur dans la colonie ne s'étendaient pas jusqu'à eux, ils virent leur noyau se grossir d'un grand nombre de déserteurs, lesquels prirent des femmes chez les Coranas, ce qui fait que beaucoup d'individus de cette tribu tiennent autant aujourd'hui des Cafres que des Hôttentots et des blancs. Les missionnaires travaillèrent chez les Griquas, de nature fort insouciante; ils y firent peu ou pas de progrès, quoiqu'en les baptisant tous. Mais quand vint le tristement célèbre docteur Philip, le général des missionnaires de l'Afrique australe , il fit à ces populations de telles promesses qu'elles acceptèrent le protectorat du gouvernement anglais. Le docteur Philip eut assurément chez eux des succès, je ne saurais dire lesquels, mais il n'est pas douteux que chez les Griquas le révérend docteur ne vienne en première ligne après Dieu, exemple : Théopolis, Philipolis. Voilà qui n'est pas trop mal renouvelé de l'islamisme. Dieu et son prophète.
Du reste, par leur position et leurs besoins, les Griquas étaient parfaitement dépendants de la colonie du Gap. S'habillant à l'européenne et connaissant l'usage du sucre, du café, du thé, maniant constamment des armes à feu, leur intérêt les portait à conserver toujours de bonnes re-
lations avec les Uancs. Ils vedaient eux-m^es s'approvisionna avec leurs chariots à Colesberg, et, dans d'autres cîreonstances, des smowes allaient trafiquer dans leur contrée, d'où ils ramenai^t de beaux et nombreux troupeaux, acquis par l'échange de marchandises de peu de valeur.
Mais autant ils étaient humbles et rampants devant leurs anciens maîtres, autant ils se montraient fiers et insolents envers les tribus des Cafres leurs voisins ; le peu qu'ils perdaient d'un côté, ils le regagnaient amplement de l'autre. A peu près sûrs de l'impunité, et croyant certain le succès de leurs armes en raison de la terreur qu'elles inspiraient, les Griquas songèrent à Massilicatzi, puissant chef cafre, immensément riche en bestiaux, dont les plus hardis d'entre eux avaient ouï parier durant leurs chasses, portées jusque dans le pays même de ce chef. Barend-Barend entretint cette idée chez ses compatriotes ; il passait pour un homme entreprenant et brave, de sorte que, quand l'expédition fut résolue , le commandement lui en fut confié.
Il partit donc avec 1,100 hommes, presque tous ayant deux chevaux, traversa Makali's-Berg^ et, tombant à l'improviste sur de riches mouzis, il réussit à imprimer la terreur dans l'esprit des Amadébelés surpris, qui le laissèrent s'emparer d'immenses troupeaux de bœufs. Les Griquas poursuivaient leur conquête; chaque jour leur butin s'augmentait et leur marche devenait plus embarrassée.
Chaque nuit ils se réjouissaient^ songeant à rexcellenle aubaine qui ne leur avait ooùtë que la peine de se dé**
Massilîcalzi y instruit aussitôt^ arait sans brait réuni 10,000 guerriers» armés à la légère dans le style des Àmazoulous : troupes lestes, rapides, silencieuses, se cachant bien et devinant l'ennemi. « Allei» arait-il dit ; que pas unGriqua n'échappe. » Et, comme il l'ayait voulu^ tout fut exécuté; trois Griquas seulement durent au hasard de n'être pas enveloppés. C'est par eux, par suite de leur re^ tour, que Philipolis et Théopolis prirent le deuil. La consternation y fut si générale, que durant quinze jours on n'y entendit que sanglots et cris plaintifs, tous les témoignages du désespoir le plus extravagant. C'était une sévère leçon, bien méritée du reste, qui dut profiter aux Griquas; mais leur tentative sur la propriété de Massiiicatzi ne fut jamais oubliée par ce terrible chef, et c'est assurément à ce souvenir que les boers émigrants durent d'être assaillis et massacrés par ses guerriers, pour s'être trop approchés en grand nombre de ses limites territoriales.
Dans ces derniers temps, les Griquas, humblement maintenus sous la protection du gouvernement anglais, se sont comportés de la façon la plus puérile et la plus hypocrite; ils ont suscité de cette manière mille embarras aux boers^ sur lesquels ils ont fini par attirer les dragons récemment débarqués, venant de la métropole, et l'on peut assurer encore que sans la protection spéciale du doc-
teur Philip^ de tels éyénements n'eussent jamais eu lieu. Il est pénible de songer que ces hommes de Dieu se mêlent de remuer les affaires des hommes d'ici-bas, de semer partout les troubles, la division, d'exciter à la guerre, de faire couler le sang dans le but avéré de faire des chrétiens, et encore quels chrétiens que les leurs! La morale du Christ ne se retrouve assurément pas dans un simple baptême ni dans les vêtements qu'ils imposent à ces peuples, appelés sauvages ou barbares par cela seul qu'ils sont nus ou revêtus de manteaux faits de leurs propres mains.
Le docteur Philip, qui me pèse, je ne l'ai jamais vu, je ne le connais que par ses actes, par les scandales qu'il a provoqués, par la haine à lui publiquement vouée par toute la population hoUando-sud-africaine. Nombre d'Anglais bien pensants le méprisent s'il est possible encore plus en raison de son vil caractère, et si je parle de lui. Bien mal à propos sans doute, c'est à cause de l'étonnement qui résulte pour moi de la puissance du mal dont un seul individu peut disposer. Cet homme, poursuivant de singuliers systèmes, s'est fait ainsi le cauchemar des populations australes ; son nom est abhorré par tous, et plus d'un particulier lui a déjà craché au visage ou bien l'a souffleté dans les rues mêmes du Cap.
Que faisait alors le docteur Philip? Vraiment ceci est curieux : notre homme écrivait à la Société générale des missions évangéliques à Londres ; il se plaignait de son martyre; le courage qu'il ne tenait que de Dieu allait l'a-
bandonner; il demandait son rappel. Mais, en Angleterre, l'argent procure tout, même le courage, qui ne doit venir que de Dieu. 1000 livres sterling étaient adressées au bon Père, qui très-religieusement les palpait alors en disant : « Que les volontés du Très-Haut s'accomplissent ! » Six mois ou un an après, c'était une autre représentation de la même comédie.
Mais j'aime mieux ma montagne et mes chasses que Philip et ses Griquas, et si j'ai pu la quitter un instant pour méditer sur le champ du massacre, si j'y ai conduit ]e lecteur afin de lui apprendre quels étaient ces Griquas^ si par hasard j'ai trop appuyé sur Philip afin de le faire connaître, je m'excuserai en rappelant qu'un voyageur doit tout dire, parce qu'il peut importer beaucoup à ceux qui lui succéderont de savoir son opinion franche sur certaines peuplades, comme aussi sur certains hommes.