‹ Voyage dans l'Afrique AustraleChapitre 17 sur 65 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Acquisition du catobUpas-gorgon. ^ Sa description. -^ La gazelle mélampe. — Les œstres. — Le kob. — Une mystification. — Les lions, leur agilité. *- Je vais plus loin. ~ Les guêpiers buUockoîdea. — Ijimprotornis Burchelliù — Mes pièges. — Acronalus kmata. — Sa description. — Le klip-springer.

J'obtins assez facilement le catoblepas-gorgon, qui est la seconde espèce du genre gnou. C'est un curieux animal dont les allures sont du reste à peu près en tout conformes à celle du gnou commun; mais il est plus fort et tout d'une même couleur. C'est comme du gris foncé changeant au noir et au bleu^ suivant l'état de graisse de l'individu et l'inclinaison des rayons lumineux à la surface de son pelage; il porte aussi la queue longue, mais chargée de crins gris ou noirs flottants. Sa tête est munie de deux cornes analogues à celles du buffle par la disposition; elles sont relevées par la pointe, mais de beaucoup inférieures^ Cet animal porte aussi deux crinières, l'une supérieure, l'autre inférieure, c'est-à-dire garnissant le cou en guise de barbe, plongée jusque vers le poitrailj mais non, comme le gnou commun, sur la poitrine ellemême.

Sa pesanteur peut être de 400 livres et au delà; sa chair est assez bonne, sans toutefois se distinguer par autre

chose que par beaucoup de graisse, laquelle est dure et de la même nature que le suif le plus solide. Cet animal Tit en troupes, ce, qui n'empêche pas de le rencontrer fréqu«nment isolé, exactement comme le buffle lui-même; mais la société de plusieurs individus n'est pas pour lui une condition d'existence. La première espèce du gnou commun parait y tenir beaucoup plus.

Les premiers que je yis au pays des Amazoulous me frappèrent d'étonnement par leur similitude avec les chevaux dans leur allure et leur tournure; la manière dont ils portent la tête, maintenue verticalement, leur crinière et leur longue queue fouettant l'air, tout se joignant à leur vivacité, me fit hésiter, et quand j*eus distingué leurs cornes, je crus que quelque création fabuleuse m' apparaissait, n est de ceux qui font tête aux chiens, et dont le chasseur doit se défier quand ils sont tombés blessés. Les femelles portent des cornes comme les mâles, et n'en diffèrent que par l'infériorité de leur taille. Les Amazoulous le connaissent sous le nom A'ingogoné; les boers sous celui de bla(mw-^ld''bee^.

Il existe, quoique rare, au pays des Amazoulous; on l'y rencontre vers le nord d'Om-Philos^m-Schlopu. Dans la contrée dfis Makatisses, on le voit vers Gevecht-Kop; il devient plus abondant sur les bords de Vaal-Rivier, et dans le nord -est de Makalisberg on l'y trouve répandu partout.

Les animaux sauvages de cette partie de l'Afrique avaient

> cela de particulier, que toutes les espèces étaient habitées par des quantités considérables d*œstres. Les catoblepaSy gnou et gorgon en laissaient tomber à tout moment par les narines. VAcronotus lunala^ dont je sciais fréquenunent les cornes avec une partie du crâne, présentait sous leur naissance une cavité qui en était toujours remplie. Le Bedvnca Lalandii portait sous la peau des insectes imparfaits, àl'état de chrysalide, dont la forme indiquait un diptère assez volumineux. Chacun d'eux était contenu dans une vésicule qu'il était facile d'extraire, et alors se voyait à nu rinsecte adhérent par l'anus à la peau, ou un petit trou le mettait en rapport avec l'air extérieur. Ces chrysalides, longues de 43 millimètres, paraissaient diaphanes, incolores; l'on ne distinguait à l'intérieur qu'un viscère noir. Une femelle de Redunca Lalandii que je tuai en comptait trente-quatre de même espèce.

Le rhinocéros simus en avait aussi quelque peu, non sous la peau, mais dans son estomac. Le rhinocéros Africams bicornit pourrait bien réclamer le titre de père nourricier des œstres; on ne saurait s'imaginer la quantité contenue dans son estomac; c'était à les mesurer au boisseau, à les prendre à la pelle.

Cette différence en nombre est constante chez les deux espèces, et j'incline fortement à penser que le rhinocéros Africanus bicomis ne doit sa méchanceté, la fureur qui le distingue, qu'à la présence de ces milliers de parasites, absolument comme l'homme qu'habite le ténia.

Cependant, malgré leur nombre, qui semble quelquefois dépasser toutes limites naturelles, les oestres n'entraînent pas, que Ton sache, la mort des animaux indigènes.

Le mélampe, Gazella melampus, aux jambes si fines, aux pieds si légers, aux cornes si développées chez le mâle, absentes chez la femelle, si douce, si gracieuse, yint aussi s'adjoindre à mes collections. Vraiment c'était dommage d'abattre, pour qu'ils fussent ensuite reproduits imparfaitement, ces beaux et timides animaux si gracieux, soit qu'ils paissent, qu'ils se reposent ou qu'ils courent, isolés ou réunis. Mais qu'est-il possible à un naturaliste dénué des grandes ressources indispensables pour recueillir des collections vivantes? Ne faut-il pas qu'il se contente de leur vue à l'état de liberté, et ensuite de leur dépouille comme d'un témoignage qu'il doit à la science, à ]a curiosité publique? 11 faut donc qu'il soit impitoyable et qu'il détruise ce qu'il admire le plus parmi les plus beaux ouvrages de la nature .

Le mélampe a environ 3 pieds de hauteur au garrot; son pelage est d'un roux pâle fort agréable à l'œil sur toute la partie supérieure; le ventre est blanc; une bande brunie s'arque de chaque côté sur la fesse; la queue, as* sez touflPue, se compose d'&bord de poils fauves entremêlés de poils blancs, qui dominent ensuite à l'extrémité; une raie brune la traverse dans toute sa longueur sur la partie supérieure. Une tache d'un blanc indécis est antérieure et supérieure à l'œil; l'extrémité des oreilles est brune.

Mais ce qui distingue cette gazelle^ ce qui lui a faluson nom, c'est une élégante manchette d'un brun presque noir garnissant le pied de derri^ à 40 centimètres ati^lessus du sabot. Les màks seuls portent cornes; elles ont chez l'adulte un tour entier de spirale comportant seize aor neaux. Les plus longues que j'aie vues atteignaient 57 centimètres en droite ligne; elles sont dirigées comme ceUes du coudôu«

Le mélampe vit en troupe; les plus nombreuses n'excédaient jamais 500 individus. Ses mœurs sont celles du spring-book^ avec cette différence qu'il n'émigre jamais ; il est des plus lestes et franchit sans peine des buissons de 40 pieds de hauteur, au delà desquels il semble plonger; mais son ^ilité n'empêche pas qu'il ne devienne la proie du lion ; elle ne le soustrait pas non plus aux fosses recouvertes des Makaschlas, dans lesquelles on le retrouve fréquemment. Sa chair, généralement bonne, devient exquise lorsque l'animal est en étet de graisse; mais, de même que chez tous les animaux que j'ai connus, la chair de la femelle est supérieure à celle du mâle.

Les paysans de Hakalisbei^ ont deux noms pour le désigner : groot rooye book, grand bouc rouge, et JHutaard ^ng booky bouc sauteur bâtard. Il n'existe point au pays des Àmazoulous ; on l&rencontre pour la première fois sur les bords de Yaal-Rivier au pays des Makatisses; il abonde au-delà de Hakalisberg. Jamais cette antilope n'habita la colonie du cap de Bonne-Espérance.

Le koby Kobui elHpiiprymnm^ dont j'ai eu occasion de parler lors de mes premières chasses sur les bords de rOm-Phflos^ se montrait fréquemment aussi tout proche de mon camp; mais ici cet animal ne méritait plus tout à fait son surnom de waaier book, La saison était froide, et pour cette cause il se tenait de préférence sur la montagne 9 où les pierres roulantes qu'il déplaçait nous aTertissaient toujours de son départ. J'en tirai plusieurs individus mâles et femelles , qui ne présentaient aucune différence sensible ayec ceux du pays des Àmazoulous. Chez quelques mâles les cornes étaient seulement plus longues.

n en existe présentement de cette espèce un mâle yi- Tant au Jardin des Plantes. On assure qu'il rient du Se* négal. Mais, soit que l'indiyidu soit jeune encore ou qu'il ait souffert, ses cornes sont loin d'avoir les proportions voulues; elles s'écartent aussi trop sensiblement pour qu'il donne une idée bien exacte de la beauté de ceux que j'ai rapportés. Du reste, tous les animaux entretenus à grands frais dans les jardins zoologiques demeurent chétifs oa le deviennent; car l'air libre ne leur suffit pas : ils manquent de l'espace nécessaire à l'exercice dont ils ont un besoin constant.

J'ai pu établir encore cette comparaison à l'égard des couaggaij Equm Burchelliiy inscrits au Jardin des Plantes sous h nom de Dauws. Ces individus, provenant de la Haute-Egypte ou de FÀbyssinie, sont assurément de la

même espèce que ceux que j'ai obtenus au pays des Âmazoulous et dans celui des Hakatisses. Je ne crains pas de me tromper en affirmant que les miens pesaient.un tiers et peut-être moitié en sus. Le pelage de ces dauws du Jardin dés Plantes n'a non plus rien de fort en couleur, rien de bien tranché, rien de brillant. Je les croyais tout au moins en pelage d'hiver au 15 juillet, oii je les vis; mais, d*aprës les informations prises d'un gardien, je sus que celui de cette saison était le plus beau de l'année, d'où je conclus encore que ces animaux étudiés vivants en France ne donneront jamais une idée vraie de ce qu'ils sont dans leur propre pays. Chaque fois, du reste, qu'un animal à poil ras n'est pas d'un pelage brillant et comme changeant suivant l'inclination des rayons lumineux à l'époque où sa saison est venue, on peut être assuré que diverses conditions, soit de climat, soit de nourriture ou d'exercice, ne sont pas remplies à son égard.

Dassen-rKop, par sa hauteur et sa proximité, nous servait admirablement bien à découvrir au loin les animaux qui paissaient, lorsque nous voulions marcher certainement sur les espèces que nous désirions. Un jour aprèsmidi , divers travaux de préparations terminés, j'y avais envoyé Henning, attendant son retour, afin de faire ensemble une tournée de quelques heures. U revint bientôt plus joyeux que de coutume, assurant qu'il avait aperçu deux chariots faisant route à une demi-lieue de chez nous, et que, suivant toute probabilité, ils devaient ap-

partenir à H. Wahlberg. Grande fut ma joie à Tidée d'une telle bonne forlune, et sans plus tarder je pris mon fusil, ma poudre et mes balles. Henning et moi nous partîmes; nous nous hâlàmes comme des hommes qui s'attendent à rencontrer dans le désert d'autres hommes amis, devenus des frères par Tisolement, et bientôt nous atteignîmes le point relevé et justement indiqué par Henning.

» C'est ici, dit-il, ici même que je les ai vus tout à l'heure. Ils ne peuvent être très-loin à cause des retards suscités à chaque pas par des buissons, des arbres droits ou renversés, lesquels encombrent partout le passage. Voici une éminence d'où nous devons les retrouver, et puis nous allons croiser les traces des roues. » Nous nous portâmes sur le mamelon, duquel nos yeux cherchèrent partout sans rien voir. Nous voulûmes rencontrer des traces; nous essayâmes, peine inutile. Enfin, à force de tourner, retourner et croiser sans cesse à peu près sur les mêmes points, nous trouvâmes à l'abri de quelques mimosas ce qu'Henning avait pris pour deux chariots.

Vexés d'une mystification des plus complètes, nous tuâmes l'un d'eux; car, il faut bien le dire, ce n'était autre chose que deux rhinocéros simus faisant route de compagnie, l'un marchant devant l'autre, et que le reflet blanc de leur peau avait fait prendre pour des lentes de voitures. « Eh bien, Henning, fis-je observer à mon conducteur, c'est par votre faute que nous avons tous deux subi des impressions très-agréables dès le principe et pé-

nibles ensuite par la déception. Nous voici tout aussi seuls qu'auparavant. Je ne tous en yeux pas ; le mieux est de rire d'avoir élé dupe des illusions. Rions en donc tout à Taise, et pour ce soir même je vous promets d'excellents beefleeks de chariots. »

U arrivait rarement h Henning de se tromper en fait d'animaux à reconnaître à de grandes distances : aussi en paraissait-il honteux cette fois. 11 ne se rendait pas compte de cette erreur, qui nous procura l'avantage d'en rire longtemps. Toujours est-il que les grillades fournies par notre monstrueux animal furent trouvées délicieuses, ce qui paya largement nos frais de démarche.

Cependant, à dater de ce jour-là, je jugeai bon de lui permettre l'usage de ma longue-vue dans toute circonstance oii il n'était pas permis de se tromper. Ce petit in* strument, fabriqué par DoUand à Londres, portatif, lég^, peu embarrassant , nous rendit d'immenses services en nous épargnant bien des recherches et partant bien des fatigues. Un chasseur dans ces contrées doit en être constamment nanti.

Il me fut donné pendant mon séjour à Dassen-Kop de recueillir des preuves certaines de Tagilité du lion dans ses bonds. Ainsi un catoblepas gorgon avait été tué vers le soir ; j'avais just^nent le temps d'en prendre la peau et la tête; mes Cafres, qui avaient plus que leur charge, témoignaient le désir d'abriter la viande en la plaçant pour la nuit à la fourche d'un arbre,

élevée à 14 pieds du sol. Je les assistai dans cette besogae^ et nous retournâmes au camp. Le lendemain, à peine si le jour était revenu que mes gens allèrent au garde-manger, qu'ils trouvèrent vide. Plus une pièce ; tout avait été décroché, et à terre se voyaient les empreintes du pied des lions attestant les sauts multipliés qu'ils avaient dû faire pour s'emparer de nos provisions.

Chaque nuit, ces grands carnassiers troublaient par leurs mgbsements notre sommeil et la tranquillité de nos bœufs, parqués dans un cercle de haies d'épines sèches. Leurs voix, puissamment vibrantes, frappaient les dures parois delà montagne et semblaient produire dans Tair l'effet de ces cercles que fait naître le déplacement à la surface de l'eau. Il y avait quelque chose de terri&ant dans ce bruit, le seul qui troublât la nuit ces solitudes, quelque chose qui force à reconnaître le lion commie le maitre dans ces parages. Pour nous-mêmes, il est vrai, nous n'avions rien à en redouter, mais pour nos bœufs nos craintes étaient grandes; car, libres dans leur cercle, la terreur pouvait les porter à se frayer malgré nous une issue et à gagner le large, où les attendent sous le vent les lions postés à l'effet de les saisir.

Dans ces circonstances, nous entretenions de grands feux. Les long? fouets retentissaient dans l'air; j'embouchais une corne percée de coudou, laquelle portait fort loin le son, et plusieurs voix réunies s' adjoignant, nous faisions autant de bruit que possible. Mais il faut bien Fa-

vouer : pu les lions sont sourds, ou ils font mine de ne pas entendre ; jamais un lion ne se tut pour tout le bruit que nous réussîmes à produire. Celui si résonnant de nos armes à feu n'avait pas plus de succès.

Chaque nuit je formais le projet de lever le camp, et quand le jour venait, j'oubliais mes résolutions, tant j'avais de besogne, tant je sentais la nécessité de tirer parti de l'excellence de ma position. Cependant, après quatorze journées tie recherches et de travaux assidus, je donnai le signal du départ, et mes chariots s'acheminèrent lentement à travers des bois où nous dûmes plus d'une fois déblayer la route en abattant les arbres qui s'opposaient à la marche. Vers le soir, comme je prétendais longer, en les laissant à droite, des montagnes qui étaient devant nous, un ravin profond vint nous barrer le passage, l'eau manquait aussi sur ces points, ce qui nous contraignit & changer de vues et à prendre la direction opposée, celle qui devait me rapprocher de la rivière Oury. Après trois heures de fatigues pour nos attelages, nous atteignîmes enfin un endroit passable, agréable à l'œil par la verdure arborescente dont se couvraient les bords d'Oury. Cette rivière, profondément encaissée, grandissait déjà, quoiqu'on pût en cette saison la traverser partout;, la plus grande profondeur en temps sec n'excédant pss 3 pieds.

Vers le coucher du soleil, mille jolis guêpiers, Meropsbullockùides, volaient en tournoyant comme des hirondelles

au-dessus d'un rayin distant de 40 pas de mes chariots. Curieux de savoir ce qui les y attirait, je m'y rendis tout de suite, muni d'un fusil double. Ma présence ne gênant en rien leur manège, j'en vis un assez bon nombre s' abattant sur les parois verticales du ravin. Ces parois argileuses étaient percées d'une grande quantité de trous qui laissaient sortir et rentrer les bullockdidei aux habitudes souterraines.

C'était un intéressant spectacle que celui que nous offraient ces volatiles au plumage varié, lesquels ne craignent pas le contact de la poussière ; je les contemplais toujours sans avoir pu me résoudre à en tuer un seul. Le soleil était couché. Les francolins inquiétaient l'air de leur dernier cri, hardi, saccadé, bruyant,, original, sans harmonie, mais pourtant agréable à l'oreille du chasseur, lorsqu'à leur tapage vint succéder un concert d'oiseaux sifflant vivement et comme d'impatience. C'était la première fois que j'entendais ces sons ; ce devait être du nouveau. Il n'en fallait pas dayanta^; je me lançai au galop dans la direction d'où ils partaient.

Un bois d'une espèce particulière de mimosas, grêles, longs, fort serrés, et ne présentant de branches qu'à leurs sommets, servait de retraite aux auteurs du concert. Il y faisait obscur, mais je n'en tins compte, et bientôt je me trouvai sous des arbres qui en portaient. Quelques minutes s'écoulèrent; mon attention fut alors éveillée par le vol bruyant d'un oiseau aux proportions moyennes; je lâchai

mon coup, et j'eus Tavantage de rainasser aussitôt inon individu, que je reconnus pour un merle de grande taille. Arrivé aux chariots, je pris delà lumière et j'eus le plaisir de considérer ses superbes reflets, comme encore le moiré de sa longue queue, striée comme celle de l'anhinga. C'était le Lamprotomis BurcheUn^ l'un des plus beaux merles que possède l'Afrique. Cet oiseau brille d'un vif éclat lorsque la lumière se répand sur son plumage: Le bruit de son vol suffit seul à le faire reconnaître; ce bruit est dû à la forme de ses ailes, plus concaves que celles des autres oi-

! seaux.

Le lendemain , comme un chat sauvage m'était parti dans les jambes, comme j'avais remarqué assez de traces de petits carnassiers, je me pris à regretter mes pi(%es traquenards volés dans le bois de Natal par des Cafres connaissant bien la valeur du fer. Il me fallait faire le métier de trappeur, sans rien avoir de ce que l'on considère comme indispensable en pareil cas. Je rêvai donc au moyen de remplacer tout ce qui me manquait, et à suppléer aux pièges connus, mais compliqués, par d'autres plus simples et de mon invention.

Je songeai tout d'abord aux pièges que j'avais vu tendre par les Àmazoulous, soit pour francolins ou pour genettes. C'est un lacet saisissant au cou ou au corps l'animal qui a pénétré dans une cage faite à cette intention ; le redressement d'un jeune arbre sert de ressort à ce système, lequel exige un peu trop dé («Bps. Il faut aussi que les pro-

portions soien( gardées pour les animaux que Ton veut prendre. Quoiqu'il soit bon, j'y renonçai.

ressayai le quatrù-er^hiffre; mais presque chaque fois il fallait renouveler les pièces du quatre rompues à la chute de la pierre. La journée d'un homme eût été néce^ saire à l'entretien de vingt pi^es de ce genre. U m'était impossible de faire un pareil sacrifice : alors j'eus l'idée de remplacer les trois pièces du quatre par une isimple fourche destinée d'un côté à supporter la pierre, et de l'autre à présenter l'amorce. J'en fis couper ainsi trente ou quarante, chacune ayant à l'extrémité de la branche la plus faible "un morceau de chair solidement fixé. Comme il y en avait de toutes dimensions, je pris avec moi quatre hommes, afin de pouvoir soulever par un bout des pierres de 4 à 500 livres. Quelques heures sufiirent à ce travail; j'avais alors trente pièges bâillants. Beaucoup étaient à détente douce, l'extrémité supérieure de la fourche reposant sur une petite pierre plate, laquelle devait glisser au moindre ébranlement.

Le lendemain j'étais sur pied avant le jour, impatient comme l'est tout trappeur; à peine si j'avais pu fermer Fœil de la nuit, tant je révais à mes succès, fort douteux du reste. Mais vraiment c'était bien la peine : une hyène maudite les avait tous visités l'un après l'autre. Â. l'un elle avait soutiré la fourche garnie de son amorce, et sur la même pierre elle avait tranquillement dévoré la chair; à l'autre elle avait eu sur les doigts, mais immédiatement

elle avait saisi la compensation; à un troisième, ses succès avaient été plus faciles. De la tête elle avait poussé, retourné la pierre. Mais c'était pour elle trop de bonheur, et cela ne pouvait durer toujours. J'arrive à un bloc de pierre pesant au moins 500 livres que nous avions eu grand'peine à mater, lequel avait de plus été renforcé d'autres pierres équivalant encore à 3 ou 400 livres. Là c'était autre chose: maîtresse hyène s'était vue prise par la tête ; elle avait mordu la poussière, et, d'après ses traces, je pus juger qu'il lui avait fallu d'immenses efforts pour se dégage!*; de son poil et de son sang adhérait encore à la masse qui avait pesé sur elle, et si grande avait été sa frayeur que la chair se trouvait encore sur place.

C'était peu de réussite; mais je ne me rebutai pas. Je redressai chaque pierre comme la veille, et, le jour qui suivit, j'eus l'avantage de relever un renard complètement écrasé sous l'une d'elles. Le lendemain, durant le jour, c'était un vautour blanc, percnoptère, pris par les pattes, sans lésion aucune, et que je pouvais garder vivant si je l'eusse voulu. Enfin j'obtins ensuite des mangoustes de diverses espèces, dont l'acquisition me paya largement de ma patience; car il en faut beaucoup pour piéger, et sans son secours on ne peut espérer réussir.

Les pièges sont non-seulement un excellent moyen de se procurer de frais individus^ mais encore ils sont indispensables pour qu'un naturaliste obtienne les espèces qui ne sortent que la nuit afin de chercher pâture. C'est par

eux que Ton acquerra les rongeurs nombreux et peu connus qui abondent dans ces contrées, et dont la science se préoccupe infiniment aujourd'hui.

J'étais depuis trois jours sur ce lieu, quand un de mes bœufs, amaigri par la fatigue comme aussi par Tusage d'herbes sèches, vint à se coucher pour ne plus se relever. Il avait choisi pour dernier gîte le bord du ravin où venaient les guêpiers, à 40 pas de nos feux, ce qui n'empêcha pas les hyènes de le dévorer dès la première nuit. Au loin, elles poussaient leur cri habituel, prolongé, pleureur, qui fait presque toujours rire les Cafces ; mais tout proche du cadavre, dans la joie de la bombance, nous les entendions comme rire d'un rire infernal, les hideuses bêtes ! elles semblaient se jouer au milieu de ces dégoù-" (ants débris, rire aux éclats, heureuses de l'abondance, et nous narçuer nous autres qui entendions leurs dents briser les os du vieux serviteur. Plus d'une fois je me permis de troubler les immondes convives en apparaissant comme un fantôme à 10 pas du festin; mais lestement et sourdement chacun partait, favorisé par l'obscurité qui m'empêchait l'usage de mon fusil. Un piège à fusil tendu m'en eût procuré au moins une chaque nuit, mais des hyènes ne valaient pas cette peine; je n'avais que faire de leur peau, et puis la hyène tachetée, Hyœna crocuta^ a bien son utilité dans cette partie de l'Afrique, où elle fait disparaître les débris laissés par les lions; car elle se nourrit de proie morte plutôt qu'elle ne chasse, et, s'il lui arrive de

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