‹ Voyage dans l'Afrique AustraleChapitre 3 sur 65 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Crue du Touguela. — Mon chariot retenu sur ses bords. — Mon voyage à pied à Natal. ^ rapprends en route la reprise de possession par les Anglais. — Prétentions et droits des uns et des autres. — La guerre s'allume. — Aflfaire de Gonguela. — Défaite des troupes anglaises. — Prise de la pointe par les boers. — Siège du camp.

Après la visite de mes collections et deux jours de station au mouzi de Nonglass, malgré les pressantes sollicitations de Panda, qui m'adressa plus de vingt capitaines afin de me prier d'abord et de me commander ensuite de ne pas retourner immédiatement à Natal , je jugeai bon de chercher à franchir la Touguela, dont les eaux, profondes de SO à 50 pieds^ roulaient rapidement vers la mer.

À cet effet, je construisis un radeau de bois mort, et, au risque de me noyer avec Houahouaho, qui ne savait pas nager, ou bien encore de nous faire happer par les cro^ codiles, je me lançai sur la frêle et spongieuse machine, à laquelle mon Houahouaho se cramponnait comme un singe. Lui, Zoulou, n'avait jamais été sur l'eau et ne comprenait pas que l'on pût s'y tenir. Aussi, quand l'absorption vint à s'opérer par la submersion du bois vermoulu, ses cris : Nous coulons, nous sommes noyés ! vinrent- ils m'embarrasser terriblement. Il est Trai que nous avions de l'eau jusqu'à la ceinture; nos gaules, malgré SO pieds de

longueur, pour pousser de fond étaient encore trop courtes. Le courant nous drossait ferme, et noyade ou crocodiles pouvaient bien nous attendre.

Maïs jamais je n'ai pu souffrir de cris, surtout quand la peur les fait pousser : des cris et des pleurs découragent les plus braves. Je sentais que j'avais besoin de toute ma fermeté, démon sang-froid elde ma force. Houahouaho le criard reçut je ne sais comment un coup de bâton sur la tête; c'était bien involontairement, je l'assure, et ce hasard, quelle qu'en fut la cause, nous sauva peut-être tous deux ; car Houahouaho se tut, je pus pagayer plus à l'aise ; bientôt ensuite le fonds se fit sentir sous ma perche et nous pûmes atteindre l'autre rive, mais à 1,500 pas au moins du point où je comptais altérir.

C'était heureux. Houahouaho en descendant à terre lat frappa trois fois du pied pour s'assurer si c'était bien elle, jurant que je ne l'attraperais plus à pareil jeu. « Pourquoi donc, Houahouaho, le désespérais-tu si fort tout à l'heure?

— Ah ! maître, de l'eau ! des crocodiles ! ... On a beau être homme, on se noie d'abord et l'on est croqué ensuite, ou bien l'on est croqué avant de se noyer. Que voulez-vous faire dans l'eau, contre l'eau elles crocodiles? hein, dites !

— Contre l'eau, on nage; contre les crocodiles, il y a aussi un moyen. — Lequel? — On leur fait lâcher prise en leur mettant un doigt dans Tœil. — Maître, je vous ai vu dans l'eau, vous n'en avez pas peur; vous nagez comme un poisson ; mais lorsque vous nagez, si quelque crocodile

TOUS prenait par la jambe, je voudrais bien tous voir lui mettre un doigt dans l'œil ! »

Au fait, je faisais à Houahouaho sa leçon pour avoir lu dans un je ne sais quel livre qu'un certain peuple, comme aussi la panthère, se dégageait de la gueule du crocodile ou caïman en agissant de la sorte ; mais j'ai toujours douté et je doute encore aujourd'hui, tout comme mon Houahouaho , de la facilité d'exécution d'un pareil moyen par un homme saisi dans l'eau. Sitôt qu'il a happé, le crocodile, afin de^submerger sa proie, donne un coup de queue si rapide et si puissant, qu'il serait impossible de tenter une pareille démarche, même en supposant que Vhomme conservât tout son sang-froid.

Houahouaho m'apprit, en continuant la conversation sur notre fameux passage, qu'être tué à terre lui serait assez égal, mais qu'il frissonnait à l'idée de mourir dans Veau. C'est qu'effectivement les Amazoulous sont assez hydrophobes] très-peu savent nager, et pas un ne touche aux produits des fleuves ou de la mer.

Une heure ensuite nous étions au mouzi de Koudou, qui m'accueillit conune une ancienne connaissance. Ses premières paroles furent pour m' apprendre l'arrivée h Natal des Anglais d'Hamgazy, sous le commandement du capitaine Smith. H y avait 250 hommes de troupe avec 60 chariots traînés par 600 bœufs, conduits ou accompagnés de 250 domestiques^ la jiAupart colons d'Albany ou Cafres des frontières.

Cette nouvelle me fit d'abord quelque plaisir, parce que f espérais que les Anglais établiraient et feraient respecta des lois à NataL Cette fois encore je me trompai comme dans mille autres circonstances. Koudou m'aj^it aussi que Ton s'attendait à voir aux prises les Anglais et les ; boers, pour savoir qui resterait mattre du sol de Natal.

Cette attente avait pour moi quelque chose de piquant; sortant de guerroyer contre des animaux de toute ^pèce^ j'allais peut-être voir se battre des hommes > peut-être aussi prendre part aux affaires qui devaient surgir sous peu de jours, et sans savoir quelle opinion devait être la mienne, sans même y songer, je me faisais d'avance une fête d'assister au débrouillement d'une question de ce genre.

Deux jours d'une marche rapide me conduisirent de Touguela à Port-Natal. }'y trouvai tout en émoi} les femmes des boers excitaient leurs maris au combat, et ces honunes froids, vivement stimulés, ressentaient comme un principe d'enthousiasme. Déjà quelques altercations avaient eu lieu. Le capitaine Smith avait établi son camp dans une plaine découverte à 800 mètres de la baie, proche de quelques petits marécages; et comme il songeait à y bâtir des cabanes pour ses soldats, Prétorius, le commandant des boers, trouva bon de le sommer de cesser ses travaux.

Le capitaine Smith , qui s'intitulait commandant de Natal pour compte de la reine Victoria, ne pouvait recon*

naître Prétorius, encore moins obtempérer à l'injonction. De là des pourparlers traînés en longueur par Prétorius, qui^ n'ayant pas encore tout son monde, n'était pas en force pour faire respecter ses volontés. Dans l'un de ces entretiens/le capitaine Smith s'élait plaint de la manière affectée dont les cavaliers boers venaient caracoler armés autour de son camp, assurant qu'il se verrait dans la dure nécessité de les éloigner à coups de fusil, si Prétorius n'y mettait bon ordre.

Prétorius accéda à cette demande, et pour s'être montré facile sur ce premier point, il se vit à la veille de faire d'autres concessions : le capitaine Smith voulait que le village de Conguela fût évacué par les boers, mais Prétorius refusa.

Les allées et venues des boers autour du camp, où ils narguaient les rooye-baaijet (habits rouges), n'en continuaient pas moins. Irrité de ces insolentes provocations, le capitaine Smith fit prendre les fusils à 100 hommes, et sortit de son camp avec deux pièces de canon pour marcher sur Conguela afin d'en déloger les boers. 11 était trois heures après-midi.

Bien avant que les Inglais débouchassent des bois qui se trouvent au premier tiers du chemin du camp à Conguela, les boers avaient déjà avis de la marche de ceuxci. 40 d'entre eux se portèrent aussitôt au-devant du détachement anglais, dont les habits rouges tranchaient d'une façon si flambante sur le fond vert de la plaine. La

halte fut commandée, puis la ligne de bataille prête à former le carré, protégée sur chaque aile d'une pièce de 6. Les boers, également arrêtés, ne conservaient aucun ordre. Un parlementaire fut par eux dépêché au capitaine Smith, qui le renvoya aussitôt, demandant à voir Prétorius lui-même.

Une conférence eut alors lieu entre les deux chefs, dont les vues étaient assez mal arrêtées. Chaque parti prit ensuite sa marche dans une direction opposée, se vantant d'avoir intimidé son adversaire; mais à dire vrai, chacun avait eu peur.

Tel était l'état des choses lorsque j'atteignis Port-Natal. Les jours suivants, Prétorius, en raison des renforts qui lui arrivaient, augmenta ses prétentions : non-seulement il défendait aux Anglais de bâtir, mais encore il voulait qu'ils délogeassent à l'instant même et s'éloignassent des terres de Port-Natal, abandonnant armes et munitions. Cette proposition fut accueillie comme elle mé/itait de l'être.

Le lendemain, pour se venger, Prétorius refusa de lire une lettre du capitaine Smith, parce qu'elle portait simplement pour adresse : M. H. PrétoriuSy sans qualification de commandant. D'un autre côté, le capitaine Smith, prévoyant que des collisions étaient inévitables, eut recours pour s'approvisionner à la presse de tout ce qu'il trouvait à sa convenance chez les marchands : riz, farine, sucre, café, tout fut pris sans solliciter le consentement des dé-

lenteurs^ et cette mesure, exercée brutalement, ne laissa pas que de mécontenter beaucoup de monde.

Par manière de représailles, un beau matin que j'étais chez moi (te 23 mai 18i2), 150 boers, qui avaient fait de ma maison un corps-de-garde, protégeaient Tenlëyement des 600 bœufs de trait des Anglais. Des coups de canon furent envoyés du camp sans succès sur les maraudeurs; d'autres sifflèrent ensuite au-dessus de ma villa, et leur son jeta tout d'abord l'épouvante chez ces hommes, qui ne s'étaient jamais vus en butte à de pa* reilles armes bien servies. Cette démonstration delà part des boers était une insulte grave au pavillon anglais, et pouvait même être considérée comme le principe des hostilités. Le capitaine Smith avait fait sortir pour y répondre la majeure partie de ses troupes; mais ensuite, craignant d'être attiré dans quelque embuscade, il se ravisa et fit rentrer son monde.

« Bon, disaient les boers guettant celte manifestation, les habits rouges font la parade. » Quand la nuit fut venue, les boers, sur leurs gardes comme des écoliers après une fredaine, avaient eu soin de poster des corps d'observation et des vedettes isolées. J'étais alors à 1 mille de mon habitation en compagnie de quelques Allemands. Notre conversation roulait sur l'événement de la journée; chacun de nous prévoyait que sous peu les Anglais chercheraient à prendre leur revanche, et chacun de songer à ses propriétés. Je me demandai pourquoi j'étais chez les

autres plutôt que chez moi, où j'ayais mille choses k consenrer. Une demi-heure ensuite j'arrivai sous les varandes de mon habitation, autour de laquelle étaient attachés nombre de chevaux. Du monde emplissait mes appartements; le sol était jonché de dormeurs, les angles encombrés de fusils. Ma premike impression fut une extrême contrariété de ne pas être chez moi. Si Ton m'en eût fait seulement la demande, j'eusse accordé sans hésiter, avec plaisir peut-être, la permission. Les dormeurs avaient pris pour leur service cinquante couvertures de coton apportées le jour même, et que je destinais aux Âmazoulous; raison de plus pour être mécontent. Mon lit était occupé par deux hommes y dormant assurément mieux que dans le leur.

Fier de mes droits, comme je l'étais étant matelot lorsque quelqu'un avait pris mon hamac, j'eusse souhaité leur donner à tous la cale sèche; malheureusement, je ne pouvais que faire rouler les dormeurs en déhalant brusquement les couvertures dont ils s'entortillaient. Ce fut une prompte besogne ; dix-huit hommes étaient là, que je secouai à tour de rôle, et que sans plus de façon je mis à la porte:

Chacun est maître chez soi et je veux y rester seul ; mais aussi pour me faire obéir, si besoin était, j'avais pris en main un excellent fusil double dont je me proposais de faire usage en cas d'opposition violente. En face d'un argumentateur aussi soigné, personne ne dit mot, chacun

sortit, et comme des chevaux attachés aux colonnades de support trépignaient, je les mis en dérive sans m'inquiéter de la colère des maîtres.

Un seul, Baart Prétorius, le frère du commandant général des boers, à qui revenait la direction du poste, celui-là, vexé que je Teusse fait déguerpir en double de mon lit, osa venir me faire des reproches touchant ma manière plus que leste de traiter des hôtes. Pour toute réponse, je lui interdis les abords de ma maison, s'il ne voulait s'exposer à recevoir un coup de fusil , et comme déjà je m'étais assuré que bon nombre d'objets avaient disparu de mes appartements : «^ À demain, Baart, lui dis-je, et nous saurons qui est le vrai maître de Natal; que ce soit Prétorius ou Smith, iV faudra bien que justice soit faite. Vous, en votre qualité de commandant de poste, TOUS aurez à répondre le premier du vol dont je me plains. » Et j'allai me coucher, ayant pour tout compagnon mon Cafre Houahouaho, que les coups de canon de la journée avaient grandement inquiété.

C'était la première fois qu'il se trouvait dans un pays habité par quelques blancs, qui tous armés ne parlaient que guerre. « Singulières gens , disait- il ; s'ils ouvrent la bouche, c'est pour prononcer le nom de leurs ennemis; c'est pour dire : Frapper, tirer, tuer, exterminer tout. Leurs chevaux d'impatience trépignent et soufflent parles naseaux. Le canon tire à faire trembler, et sa grosse balle, que personne ne voit, hurle dans l'air et tombe si loin que

pas un Zoulou ne le croirait. Maître, retournons-nous bientôt àOm-Philos? »

Aux yeux de mon sauvage, ces blancs étaient beaucoup plus barbares dans leurs gestes que ne le sont les Amazoulous aux yeux d'un Européen. Le sommeil s'empara cependant de nous deux. Vers minuit, je croyais rêver aux sons inaccoutumés de la journée précédente. J'entendais une pétarade assez vive, dominée par le ronflement du canon. Par trois fois je me répétai que c'était un rêve; mais le bruit continuant plus fort, je prêtai l'oreille, et je reconnus que ce n'était rien moins qu'un songe. A coup sûr on se battait : ce devait être à Conguela.

Assez peu soucieux d'affaires qui n'étaient pas les miennes, je me remis sur l'autre bord; mais une demiheure ensuite, j'étais de nouveau réveillé par une autre fusillade plus vive que la première. Cette fois, c'était au camp des Anglais. Le bruit ne cessa qu'à quatre heures du matin. Fatigué de cette fusillade incessante, je dormis jusqu'à sept heures.

Les premiers hommes que je rencontrai étaient des boers, de ceux-là mêmes que la veille j'avais chassés de chez moi. Leur accueil fut loin d'être aimable; ils manifestaient l'intention de me lâcher un coup de fusil. « Nous sommes en temps de guerre, disait l'un d'eux : en guerre, il est permis de tuer; débarrassons-nous de ce Françaislà. » Et il s'assurait si l'amorce de son fusil était bien sèche.

' « Attention, Oud-Keerl! lui dis-je; vous allez trop vite! En guerre on tue, c'est vrai, mais on ne tue que quand on court soi-même le risque de l'être par un homme armé. Attendez que je prenne mon fusil, et je veux être le vôtre : c'est seulement ainsi que Dieu le permet ^ » Il y avait pour lui et ses camarades trop peu de chances avantageuses dans ce genre de lutte, l'équivalent d'un duel. Des chances égales dans un combat, c'est ce que n'aiment pas et n'aimeront jamais les boers.

Aussi eus-je tort, et ma proposition fut-elle considérée comme un outrageant défi. L'un me saisit au collet, l'autre par un bras, et j'eusse pu, en tentant de le faire, venir à bout de mes deux adversaires si quatre crosses levées à la fois sur ma tête ne m'eussent fait songer à l'impossibilité d'une résistance avantageuse. « Vous n'oseriez pas ! leur dîs-je en les regardant fixement, vous n'oseriez pas ! car nous pourrions nous revoir. — Bah! dit l'un, nous avons cette tiuit même tué assez d'Anglais pour pouvoir nous vanter de savoir nous comporter au feu, et si vous voulez passer dans leurs rangs, allez-y tout droit. »

Je me possédai assez pour prendre la balle au bond, et, débutant par un juron familier aux boers : « Croyezvous donc que je sois Anglais, moi? Avez-vous d'un Français une opinion si basse que vous pensiez en faire un

' Ce Alt le tour de phrase que je dus employer ; car leur parler des lois de rhonneur est un langage qui ne serait pas compris de ces hommes, dont toute Tinstruction se puise dans la lecture de la Bible.

traître? Ne vous avisez pas de m' insulter couune Français; car alors me faire briser la tête ne serait rien : une balle traverserait ou la vôtre ou la mienne, et laissez-moi. »

Les mains se fatiguaient à me tenir; une secousse me dégagea, et comme je restais en place, pas un n'eut Tidée de me réempoigner. « Qu'est-ce donc que votre affaire de cette nuit avec les Anglais? » fis-je avec un brusque air d'intérêt. Désireux de raconter leurs exploits, deux ou trois parlaient à la fois, et j'appris de ces hommes les faits qui suivent.

Parti à la sourdine de son camp vers onze heures un quart, à la tête de 1 10 fusiliers et de deux pièces de 6, le capitaine Smith avait gagné la baie par le plus court chemin. Comptant faire route le long du rivage à quelque distance de la bordure des mangliers, il espérait arriver ainsi à se porter devant Conguela, ou peut-être encore à le tourner en partie pour couper la retraite aux boers. Il s'imaginait réussir d'autant plus certainement qu'il agissait la nuit, et que Conguela servait à abriter nombre de femmes et d'enfants dont la position critique déciderait les hommes à accepter toutes conditions qu'il lai plairait de dicter en pareille circonstance.

Jamais les boers n'eussent soupçonné sa marche par le Strand; le capitaine Smith eût assurément pu passer inaperçu avec ses troupes, sans le bruit du crochet d'un canon sur l'anneau d'un caisson que Ton avait garni sans soins, à la hâte. Une vedette quitta son poste, afin de s'as-

surer de la cause, découvrit les Anglais, et se rendit bride abattue à Conguela, où Véveil fut donné.

Les femmes et les enfants furent conduits à l'abri de tout danger dans une clairière peu distante. 215 tirailleurs boers allèrent se poster le long du rivage, derrière quelques mangliers isolés, attendant comme des chasseurs à Taffùt d'un léopard. Le détachement était sur le point de passer à 110 pas de là. Un instant s'écoula dans l'attente, et quand il se montra par le travers, le silence de la nuit retentit d'un résonnant coup de feu immédiatement suivi de quatre autres.

Un bœuf de chaque attelage, deux soldats et un officier étaient tombés atteints : chaque coup avait tué un homme ou une bête de trait. Les attelages engagés, les canons devaient forcément rester là. Ils furent braqués tant bien que mal et chargés de même. Le désordre succéda au désordre, on tira de part et d'autre; mais chez les Anglais l'effet des premiers coups avait brouillé leur moral. Les leurs, trèsnombreux, restaient sans effet, tandis que ceux assez rares des boers portaient presque tous sans exception. Une embarcation chaînée d'une bombarde avait beau chercher de son chenal à protéger la force engagée, ses efforts furent infructueux. A peine y avait-il trois minutes depuis la première décharge, et déjà la retraite sonnait. Dans l'impossibilité de l'effectuer en ordre, le capitaine Smith profita de son cheval pour se rendre le premier au camp, laissant se dépêtrer ses hommes comme ils l'entendraient.

et abandonnant ses deux pièces sans les avoir enclouées.

Dès lors ce fut un sauve-qui-peut général, et pataugeant dans le sable et la boue, les habits rouges se virent bientôt gagnés par Veau qui montait. Presque tous jetèrent leurs ceintures à giberne, beaucoup leurs fusils; quelques-uns, pressés par la crainte de longer les mangliers, gagnèrent le large et s'y noyèrent.

Pour les boers, les circonstances étaient superbes; mais à vrai dire leur commandant était un homme inepte et poltron; sinon toute retraite était coupée aux fuyards, que l'on eût fait prisonniers sans coup férir, et par cette mesure d' à-propos on fût arrivé sans lenteurs au but proposé.

Lors de l'arrivée des renforts, on pouvait espérer un succès pareil, et qui pourrait dire si l'Angleterre, dégoûtée par des revers constants, n'eût pas ensuite totalement abandonné Tidée d'agir aussi injustement envers les émigrants, lesquels, après tout, n'étaient venus là que pour éviter de faire une révolution dans la colonie même du Cap. • Trente ou quarante minutes après la débâcle, le camp était à demi cerné par les boers, qui se contentèrent de tirer sans chercher à l'emporter d'assaut. Le feu continua jusqu'à quatre heures du matin sans interruption, mais aussi sans effet. Quelques hommes furent encore tués aux Anglais. Un des paysans tomba : ce fut le seul qu'ils perdirent cette nuit. Telle fut la narration exacte des faits que je recueillis alors.

Le 2î5 mai, comme les boers, fatigués de leur nuit ac-

tive, laissaient les Anglais en repos dans leur camp, le capitaine Smith put écrire son rapport au gouverneur, sir Georges Napier, dans lequel il établissait que sur 138 hommes qu'il avait avec lui lors de l'affaire de Conguela, en y comprenant les officiers, 34 avaient été tués, 63 blessés et 6 absents ou noyés.

Pour un début, les boers devaient s'estimer heureux au delà des espérances les plus rationnelles : aussi ne manquèrent-ils pas d'en remercier Dieu, de se considérer comme son peuple; car pour eux avait été fait le même miracle que pour les Hébreux : les eaux ne s'étaient-elles pas refermées sur leurs ennemis? On m'eût cassé la tête avec une balle si j'eusse seulement osé dire que le flot avait lieu chaque jour deux fois en vingt-quatre heures : tant il est vrai que rien n'est stupide au monde conune un peuple qui s'est laissé dominer par de certaines idées.

Un navire était k cette époque dans la baie : c'était le Mazeppa, chargé d'approvisionnements et d'armes pour les troupes. Rien ne troublait le débarquement d'objets qu'il opérait depuis son arrivée; les communications étaient même restées parfaitement libres entre le camp et la pointe, que gardaient S15 hommes sous le conunandement d'un officier, et déjà la moitié du chai^ement avait atteint sa destination, lorsque les boers songèrent que ce qui était indispensable à leurs ennemis pouvait fort leur convenir à eux-mêmes.

Dans la nuit du SIS au S6 mai, 100 hommes des boers

quittèrent Conguela et se dirigèrent à pas de loup Ters Tembouchure de TOm-Guinée, pour de là longer le rivage et arriver ensuite à la pointe^ après avoir largement dou* blé le camp , afin de n*élre pas découverts. Ces hommes, lorsqu'ils étaient encore à % kilomètres du poste de garde de la pointe, pénétrèrent dans les bois du rivage, où il fallait fréquemment ramper à plat ventre et lentement. Ils réussirent à s'approcher comme un long serpent. Il y avait plus d'une demi-heure qu'ils se tenaient à portée des premières sentinelles, retenant leur haleine et se gardant de froisser la moindre branche, quand se fit le jour.

A la première lueur, les sentinelles tombèrent atteintes. L'éveil donné, les boers débordèrent et firent feu sur les premiers qui se montrèrent. Le canon leur répondit quatre fois à bout portant , mais mal braqué, et sa mitraille se perdit dans le sommet des arbres. Il n'y avait pas de tenue possible : aussi les soldats anglais et divers résidents de même nation se réfugièrent dans un grand magasin de pierre tout crénelé et dans lequel ils comptaient bien résister et vendre chèrement leur vie. Des prisonniers étaient déjà faits; ceux qui tentèrent de s'échapper par la fuite tombèrent sous les balles, à la vue des retranchés, dont la résolution se fondit aussitôt. Sommés de se rendre, ils ouvrirent leurs portes : 35 individus étaient au pouvoir des bœrs.

Dès le jour même» ces hommes furent expédiés sur Pieters-Mauritz-Burg, où les soldats furent aussi bien traités

que les hommes libres le furent mal. Comme il importail aux boers de ne pas laisser au Mazeppa la liberté de partir, ses ancres furent portées à terre. C'était un faux calcul. Mais les boers ne sont nullement marins; ils n'avaient pas eu la pensée d'enlever son gouvernail, et quand le Mazepjia le voulut, il put appareiller sans encombre.

Dès ce moment le camp fut cerné ; les canons pris aux Anglais furent tirés contre eux'; le transport des approvisionnements s'opéra sans obstacle, et les boers se sustantèrent aux dépens de l'Angleterre, tandis que les assiégés se voyaient réduits à vivre de cheval crevé.

Cet état de choses eût pu voir surgir avec le temps de graves conséquences , si un Anglais du nom de Richard King, caché à bord du Mazeppa, ne se fût risqué à porter à Graham's Town la nouvelle de ces désastres.

Jusqu'au 25 juin inclusivement, 651 coups de canon furent envoyés par les boers sur le camp, dont les wagons traversés ou démolis étaient chaque matin replacés comme reparés. Une sortie avait eu lieu; les Anglais avaient réussi à chasser d'une tranchée des paysans endormis, mais leur perte surpassait encore celle des boers. Cette action fut néanmoins qualifiée de vaillante.

Vers cette époque , comme les boers se fatiguaient do voir leurs tentatives rester sans résultats, parce qu'ils avaient trop peu de science militaire pour recourir à des moyens meilleurs, et trop peu de résolution pour agir fortement, une demande ignoble, lâche, infâme, me fut

adressée par l'un d'eux, après avoir vu y adhérer la plupart des membres du conseil. Cet homme avait ordre de solliciter sans insister, d'être prudent pt discret, aJBui que. l'on put au besoin nier la chose et que personne ne pût comprendre. Il trouva bon de recourir à un tiers, et choisit à cet effet un Allemand, Krockmann, qui remplit auprès de moi cette mission comme une véritable corvée.

Il fallait que je livrasse aux boers lés poisons destinés à mes travaux de préparation : arsenic et sublimé corrosif, dont on me savait détenteur à une quantité majeure. On voulait jeter 10 ou 15 livres de ces éléments dangereux dans la fontaine voisine du camp, qui fournissait seule plus de la moitié de l'eau consommée par les assiégés, et si l'on ne réussissait à empoisonner du monde, on devait au moins ^avoir l'avantage défaire souffrir d'une disette d'eau, au point d'amener les troupes à se rendre.

Il n'est sans doute pas besoin que je dise combien je fus révolté d'une semblable proposition; j'eus cependant assez d'empire sur moi pour cacher mes impressions. « Le moyen est fameux, répondis-je au messager ; je regrette amèrement ne point avoir ici ce qui serait d'un effet si puissant. Mes poisons sont à Om-Philos, où, pour les grands travaux que j'ai entrepris, la totalité pouvait être indispensable. » C'était un mensonge dans le but de me tirer d'affaire, car alors étaient encore chez moi en dépôt 71ivres d'arsenic et â de sublimé corrosif, que le lendemain au matin je me hâtai d'aller jeter dans les roseaux, en se-

Hiant au vent la poussière blanche dont Taction, si elle eût été employée , n'eût pas manqué d'avoir les résultats les plos désastreux^

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