‹ Voyage dans l'Afrique AustraleChapitre 20 sur 65 · CHAPITRE XXXIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIIL

Sortie de Vaayei>-PûerU — Reneoiitre d*an boer qui m'indique la position qu'occupe M. Vahlberg. — Cet intrépide explorateur me décide à rester plus longtemps. — Nécessité d*expédier & Natal l'un de mes deux chariots. — Isaac Niewkerk part pour ne jamais me revenir* -*

— Mouzi de Pilanne. — Désertion d'un de mes jeunes Gafres. — Rencontre de Pfianne. — Détails qu*il me donne. -* Un rhinocéros blessé qui se relève. — Monographie du rhinocéros. — Une pipe immeuble.

— Les épines. — Recherche de l'antilope noire. — La mer terrestre.

— Continuation de route. — Entrée dans un pays de montagnea -* Site délicieux.

. Mes recherches incessantes sur ces lieux étaient chaque jour couronnées de succès inespérés. J'avais réuni tout ce que je pouvais désirer, excepté l'antilope noire à ventre Nanc. Un superbe coudou mâle était tombé en mon pouvoir, et de la même espèce une femelle portant cornes , cas d'anomalie très-rare chez ces animaux. J'a^

vais encotûbré Tun de mes wagons des plus beaux exemplaires de Canna, Caama, Lwaata^ Gorgon, ElUpsiprymnm, Melampus, et déjà je sentais la nécessité de faire rentrera Natal ces trésors, renforcés de 300 oiseaux acquis en un laps de deux mois et demi.

Une sorte de soupçon me relançait aussi vers les montagnes aux pieds desquelles coule la Slpàne, parce qu'un individu qu'y avait aperçu un de mes chasseurs lors de notre passage sur ces lieux, pouvait bien n'être autre chose que l'antilope noire elle-même. D'un autre côté, soit que je me décidasse à rester plus longtemps, soit que je voulusse immédiatement retourner à Natal, il était prudent de rallier les dernières habitations des blancs, lorsque je le pouvais encore,, afin de remplacer mes bœufs motls ou traînards, la masse n'ayant pu se refaire à cause du manque d'herbes vertes.

Je fis donc mes préparatifs de départ et je pris moimême le soin d'arimer mes peaux roulées le poil en dedans, de telle manière que le frottement n'eût pas d'action sur elles. A cet efiet, des coussins d'herbes sèches furent interposés; les têtes elles-mêmes, ainsi que les cornes, aVaient été préalablement garnies de sacs cousus servant à maintenir du foin bourré sur tous les points saillants. Puis encore, afin d'empêcher le ballottement, le chargement fut serré au moyen de courroies étranglées qui maintenaient chaque objet dans la position assignée. J'observai seulement ensuite que les courroies de buffle, tendant (ou-

jours à s'allonger^ eussent été bien remplacées par des cordes de matière végétale; malheureusement je n'en avais point.

Nous étions alors au 1" octobre 1843. Mes wagons s'ébranlèrent et prirent la direction du chemin par lequel nous nous étions introduits dans le cul-de-sac. Je craignais fort pour le passage si scabreux du versant baigné par rOury : aussi pris-je les devants et n'osai-je retourner la tête que quand j'entendis résonner les fouets indiquant la difficulté vaincue. Alors je respirai, heureux d'en être sorti sans encombre. Ce point avait reçu de nous le nom de Wnayen-Poort, portes du vent, parce qu'en raison de la disposition des montagnes, de quelque côté qu'il vint, le vent s'y engouffrait toujours avec violence.

Quatre jours après je rencontrai sur les bords de la Sloâne un boer qui s'était mis en chasse. La tente blanche de son chariot avait été aperçue de loin et signalée comme un navire à la mer. Nous fîmes route sur lui, non sans l'avoir averti de notre présence par quelques coups de fusil. Une heure à peine écoulée il avait mis en panne, et nous piimes échanger des nouvelles. Cet homme avait quelqu'usage, une certaine élégance même; sa femme l'accompagnait, et je sus ensuite que c'était un banqueroutier qui préférait s'enfoncer dans le désert plutôt que de satisfaire aux exigences de ses créanciers qu'il avait sur les talons.

J'appris de lui que, parti des abords de Makali's-Berg, il

ayait longé Ters le nord la rinère Horikoey jusqu'à ce que les arbres qui la bordent lui eussent barré le passage par leur fréquence et leur nombre; que, n*y ayant pas rencontré d'éléphants, son but était de faire route vers Testsud-est, d'entrer sur le territoire de M ammakaly, de visiter ensuite le chef Sibidely, et jlus loin la reine Hamoiasetchy, qu'il espérait séduire par des promesses pour se faire délivrer une belle partie d'ivoire. Mais cequ!il me narra de plus intéressant, ce fut la rencontre qu'il avait faite de M. Wahlberg, dont les wagons étaient cachés dans de$ gorges de montagnes non loin du mouzi de Maschla{»ne. M. Wahlberg venait d'obtenir divers individus de l'espèce Aigocerot nigra. Cette communication me fit un extrême plaisir; j'allais enfin trouver un homme avec qui je pouvais converser. De plus, je me voyais À la veille de posséder ce que je désirais le plus ardenunent.

Comme nous faisions route en sens inverse, nous joous iséparâmes sans plus tarder, après avoir communiqué au chasseur tous les renseignements que nous supposions lui devoir être utiles. Le lendemain, nous venions de traverser la Sloàne; nous étions sur les terres de Pilanne. Le bruit de deux coups de fusil nous parvint, répété par les échos des montagnes oii ils étaient tirés. Sans aucun doute, c'était M. Wahlberg ou ses gens. Aussitdt j'envoyai un autre coup d'appel d'un énorme fusil À éléphant chargé outre mesure. Nous prêtâmes l'oreille, mais on ne nous répondit pas.

C'était plus ioili que M. Wahlbeig devait ayoir ^abli son eanq>. Il fallait pouisuivre jusqu'à croiser ses traces: nous continuâmes. ce m^e jour et le suivant à nous ûTancer. Nous ne \imes rien, qnoiqu'ayant cherché partout, et déjà je désespérais de rencontrer mon ami. J'avais avec raison détdé daus la plaine découverte, afin d'être plus fadlement aperçu, et le l^demain, à des coups qui retentissaient dans les sommités, nous répondîmes par d'autres, qu'entendit Wilhehn Neel; car c'était lui, l'infatigable chasseur de M. Wahlberg, qui battait ces lieux difficiles.

Wilbelm parut bientôt, perché sur une roche élevée, dominant à 300 pieds, fl n'eut pas de peine à découvrir mes wagons, et descmdit pour nous saluer en nous serrant la main. Par lui, nous sûmes avoir d^assé le lieu où résidait momentanément son maître. Il nous l'indiqua; mais, comme les traœs étaient préckément sous la montagne et justement à l'eflfet de n'en laisser deviner aucune, je me hétai de prendre mon fusil et de te suivre dès qu'il eut vidé sa tasse de café, cette taœe indispensable que l'on ofi&e à tout venant pour peu qu'il soit blanc de couleur*

Une heure ensuite j'atteignis avec lui une gorge riante, parfaitement masquée, où s'élevait la blanche tente de H. Wahlberg, plantée en tète de ses defQx wagons. Tou* jours observateur, le patient naturaliste, s'oocupait à jeter des pierres à des milans, il étudiait ainsi le vol facile de

ces hardis oiseaux, et quand je rapprochai : « Vous devez me trouver bien fou, me dit-il, de me voir prendre semblable distraction; mais vous saurez que les milans cher* chent à saisir en l'air, quand elle retombe, la pierre qu'on leur jette. La prendraient-ils pour un ennemi vivant ou pour une proie ? Voilà ce que je cherchais à savoir; mais vous êtes venu, à une autre fois donc la poursuite de mes observations. >»

Nous nous fîmes part ensuite de nos projets respectifs : je n'avais plus en vue que la conquête de l'antilope noire; aussitôt après devait s'effectuer mon retour à Natal. M. Wahlbei^, de son côté, se disposait à passer Tété dans ces parages, afin de recueillir toutes les espèces de fringilles , belles seulement alors. Il prétendait de plus obtenir le fameux rhinocéros (hdlhhha de Smith , et pousser ses investigations aussi loin que possible serait.

Hélas ! les projets de Wahlberg, bien compris par lui, furent trop bien exprimés, ils eurent chez moi trop de retentissement; car, à ses descriptions, succédèrent immédiatement de brillants tableaux prêtés par mon imagination. J'étais, indécis; mais quand se présenta cette idée qu'un autre pénétrerait plus ayant que moi dans ces contrées inconnues, et cela à la même époque et dans les mêmes circonstances, je n'y tins plus. Nous étions amis, Wahlberg et moi ; mais je lui eusse tmu rancune, je crois, d'apprendre que seul il avait mis le pied où il ne tenait qu'à moi d'en faire autant. Or, comme Wahlbei^

était homme à agir exactement ainsi qu'il le disait, il me fallait prendre le parti de rester.

Mais alors, il est vrai, diverses mesures devaient être adoptées; mes collections m'encombraient et mes munitions tiraient à leur fin. Pour parer à ces deux inconvénients, j'étais contraint d'expédier à Natal un wagon sous la conduite d'un blanc et de deux jeunes Cafres. Ce blanc devait être Isaac Niewkerk, puisqu'il avait sa femme à Pieters-Mauritz-Burg, et que Henning m'était trop utile comme chasseur et comme aide. Je gardai donc Henning et deux jeunes Cafres de Natal, espérant obtenir ensuite quelques Cafres makaschlas, loués pour des boucs ou des moutons. Ce projet allait être mis à exécution lorsque je crus entrevoir la possibilité de rencontrer à Makali's-Berg un paysan de bonne volonté. À cet effet, je fis offrir 100 et 150 rixdallers pour prix du fret; mais, à mon grand regret, ce prix fut rejeté, et je dus revenir à mon premier plan.

Le 10 octobre, Isaac Niewkerk me quitta, m' assurant qu'il serait exact à remplir mes volontés, et que si les rivières gonflées ne lui barraient le passage, trois mois et dix jours ne seraient pas écoulés avant qu'il fût de retour au même point. Il lui était facile de réussir; car, comme il m'importait essentiellement de recevoir tout le nécessaire de Natal, j'avais laissé à cet homme la latitude de crever des bœufs s'il le jugeait bon et utile , sauf à en échanger ou à en acheter d'autres à leur place.

M« Wahlberg, qui avait bim compris cequ'ayait de pénible ma position, avait été asseai bon pour me céder un mui&tre engagé nouvellement à son service; c'était Tom, fils d'un Anglais et d'une Hbttentote. Ce jeune homme était d'un caractère doux, ardent chasseur, bon tireur et très-brave. C'était pour moi une esceUenie acquisition, tellement indispensable que si je ne l'eusse faite, je ne fusse peut-être jamais sorti de ces contrées. L'oblîgpance de M. Wahlberg ne s'était pas arrêtée là; quelques livres de poudre et de plomb m'avaient été cédées par lui : ces objets valaient alors pour moi leur pesant d'or. Il reçut mille remerciements sans qu'il m'ait été donné depuis lors de pouvoir m' acquitter envers lui.

M. Wahlberg avait levé le camp afin de battre chaque point des montagnes qui couraient tantôt au nord-est, tantôt au nord; son but était de recuâllir encore quelque bel individu de l'espèce Nigra: le mien était aussi le mitaie. Je repris donc mes traces des jours précédents. En deux journées j'arrivai chez Pilanne^ malheureusement absent de son mouzi, bâti dans des montagnes. Ses femmes firent pour moi peu de frais^ et comme je ne trouvai personne qui remplaçât le chef, je donnai ordre de tout di^[K)ser pour le départ dès le point du jour.

Au moment d'atteler, un jeune Cafre de Natal manquait à l'appel; il avait fortement témoigné le désir d'accompagner Isaac Niewkerk, désir auquel je ne m'étais pas rendu , considérant l'impossibililé de me d^àmir

complètement. Voyant cela, il n'avait pas hësité à me quitter, sans s'inquiéter s'il fallait franchir 30 lieues avant de rejoindre le bienheureux wagon qui retournait an pays de ses pères. J'en fus d'autant plus contrarié que Guimba, le seul qui me restât, était privé d'un compagnon de son âge; r ennui pouvait le gagner, et peut-être faudrait-il nous relever à tour de rôle pour garder nos bœufs.

Quoi qu'il pût arriver de cette disparition, je n'en continuai pas moins à marcher , et quelques heures après, notre route vint k s'arrondir vers le nord, exactement comme les montagnes de Pilanne dont nous longions les sinuosités. Quand ce fut le soir, nous dételâmes près d'un ravin, non loin de deux mouzis dépendants du même chef. J'eus occasion de voir au coucher du soleil des troupes nombreuses de gangas, GutturukspterocleSjS'ÀbBiite vers de petits réservoirs d'eau; il était aisé d'en démonter douze ou quinze de deul coups defusO.

Nous étions alors au iS octobre; c'est l'époque à laquelle les femmes makaschlases se rendent dans les jaiv dins, qu'elles nettoient des v^étaux secs qui les encombrent. C'est alors qu'elles grattent la terre de leurs pics, entièrement faits de bois, afin de la préparer à recevoir les graines qu'on lui confie chaque annëe que dure la paix. Ce retard de la végétation, dans des contrées situées plus proche de l'équateur que la baie de Natal, prouve leur grande élévation au-dessus des eaux de l'océan Indien, d'autant plus qu'à la même époque l'on maAge à

Natal du mais mùr, tandis qu'il n'est pas encore semé chez les Makaschlas.

Le lendemain, nous avions à cheminer vers le nordnord-est , à travers une plaine plantée de mimosas reverdis, à l'extrémité de laquelle apparaissaient d'autres montagnes. Les arbres y étaient serrés et ne laissaient à peine entre eux que le passage nécessaire à mes voitures.

Heureusement nous donnâmes sur les traces deH.Wahlberg, ce qui nous épargna une grande perte de temps. Après quelques heures, nous réussîmes à en sortir, laissant à notre droite un mouzi non loin duquel nous rencontrâmes le chef Pilanne, qui nous dit être en chasse depuis trois jours avec une centaine d'hommes.

Pilanne, tout chef qu'il était, ne laissait pas que d'avoir une tête de la plus singulière conformation. On le disait bon, ce qui lui valut de ma part force compliments, et divers cadeaux accompagnés de toutes marques de déférence. Mais Pilanne, loin d'offrir quelque chose de distingué, semblait au contraire porter une tête de fou; son crâne, déprimé par les côtés, fuyait en arrière, oh il se terminait en manière de cône. Sa conversation était si rapide qu'il questionnait toujours sans attendre la réponse;

« il se montrait d'une grande vivacité dans les mouvements;

mais chez lui la force physique était inférieure à la force moyenne de ses compatriotes.

Comme je le trouvai très-loquace, je lui adressai à mon tour diverses questions qu'il ne résolut pas toutes, il est

vrai ; j'eus cependant lieu d'être satisfait. Ainsi Pilanne me parla d'hommes blancs habitant dans la direction du ouest-nord-ouest ^ une contrée appelée Mandrisse. Pilanne confondait; c'était lianice qu'il voulait dire. Il connaissait un Cafre qui , l'année précédente, en avait fait le voyage. Cet homme avait atteint la colonie portugaise après un mois de marche; son séjour y avait été de deux; il était revenu à la fin du quatrième.

Je désirais ardemment voir un tel voyageur, afin d'obtenir de lui les moindres détails quant à la direction et à la route, que je jugeai fausses; comme encore relativement à l'état de cette colonie intérieure, mystérieuse,, aujourd'hui complétementoubliéedes.Européens. Mais il fallait pour cela retourner sur mes pas jusqu'au mouzi de Haschlapine, et n'ayant point de chevaux à ma disposition, j'y renonçai, malgré l'immense intérêt que pouvaient avoir pour moi les dires que j'y eusse recueillis.

Toujours est-il qu'un voyageur qui voudrait traverser l'Afrique d'un océan à l'autre ne saurait mieux faire, du point où j'étais, que de se diriger sur Manice, où il trouverait assurément des caravanes trafiquant avec le royaume d'Angola. Parti de Port-Natal, et débouchant sur Saint- Paul de Loanda, il aurait coupé l'Âirique du sud-est au

' Cette direction est celle que Je relevai au compas sur rindicatlon de Pilanne; elle ne s'accorde pas avec la position du royaume intérieur de Maniça. J'ai cependant jugé très-utile de la donner telle que je Tai reçue.

nord-ouest, et parcouru plus de 1,000 lieues, suivant les grandes courbes. Ces blancs, Portugais d'origine, aujoiuv d'huî plus ou moins mélangés avec les indigènes, sont, assure-t-on, très-ignorants et fort jaloux de leur commerce: pour cette cause, leur défiance est extrême . Je tiens en outre de M. le capitaine Azevedo, beau-fils du gouverneur deQuilimane, qu'unPortugaismême, arrivant JEurope, ne poa^ rait sans danger se porter à quelque distance de la côte. M. Azevedo m'apprit encore que, ces dernières années, deux naturalistes anglais avaient été assassinés à la troisième semaine de leur exploration, parce que les créoles s'imaginaient que la mission de ces hommes était de s'enquérir da mode de trafiquer de Tîvoire et de la poudre d'or, productions toujours trop peu abondantes, suivant les désirs des colons, et dont la quantité ne saurait être accrue.

Ainsi, aux difficultés sans nombre que présenterait un tel voyage, viendrait encore se joindre la crainte d'hommes, jadis nos frères, dont les mœurs sont changées par l'action d'un soleil brûlant, comme encore par l'ignorance et la cupidité; et malheureusement Manice parait être le seul point où se croisent les lignes de communication dans ces parages. Le pis est que dans des explorations de ce genre, un blanc s'attire par sa couleur d'immenses désagréments. Il concentre d'abord la curiosité de tous, n'échappe à personne, et porte fréquemment ombrage aux chefs de tribu, lesquels ont raison d'être défiants.

Si donc un gouvernement tendait à faire des découver-

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tes dans l'intérieur de ce ccmtînent, le moins connu de tous, le mieux serait de prendre des enfants noirs sortis des points extrêmes, de les instruire, de leur faire bien comprendre le but que Ton se propose et de les détacher ensuite. Sans nul doute, ils passeraient inaperçus. La nature de leur peau leur épargnerait probablement anssi ces maladies auxquelles succombent les blancs dont l'amour de la science ne leur avait pas p^mis de tenir compte.

Je ne manquai pas de sallieiter de Pilanne l'avantage de garder avec moi deux de ses hommes, à chacun desquels je promettais un mouton femelle après six mois de service. D se rendit aitssitôt à ma demande, flatté, disaitil, de pouvoir m'obliger; puis il m'indiqua la route, et je le quittai, poursuivant vars les monts Sogoupana.

La terre devenait iriable; nous laissions à droite des terrains couverts àejon^doom, jeunes mimosas. Je précédais à pied, mes wagons de 300 pas; une baguette à la main, je battais de temps à autre les buissons qui sous peu devaient me fournir des masses d'insectes, lorsque * j'entrevis un corps d'un jaune rouge tel que le sol et qu'à la première vue je pris pour un canna. Mon premier soin ayant été de me retirer, de me découvrir à Henning et de lui faire signe, celui-^i arrêta les bœufs. Tom, Henning et moi, nous saisîmes à la hâte chacun un fusil, puis nous marchâmes dans la direction de l'animal, que nous tournâmes sous le vent.

k mesure que nous approchions, nous distinguâmes plusieurs corps de même genre qui présentaient la croupe; Tun d'eui se tourna : c'était un rhinocéros africanm bicomis; ils étaient quatre ensemble^ et 30 pas plus loin trois autres se laissaient Toir, paisibles comme les premiers. « Uenning! nous sommes floués, lui dis-je; des rhinocéros noirs pour des cannas, c'est indigne ! . . . Qu'ailons-nous en faire? — Bah ! maître, puisque nous y sommes, mettons-en un par terre. »

Un instant après, 30 pas nous séparaient du plus voisin, que nous apercevions dégustant l'extrémité des branches de ces jeunes mimosas, grosses comme deux doigts. Il s'écoula plus d'une minute encore avant qu'il me présentât le côté; ma balle l'atteignit sur l'omoplate droite, mais l'animal partit. Uenning suivit alors; il rejoignit le rhinocéros à 40 pas plus loin, le tira sur l'omoplate gauche et le fit rouler. Dans le même temps Tom blessait un jeune qui suivait sa mère.

Je n'avais qu'une balle et j'avais rechai^é. Henning^ qui manquait aussi de munitions, m'attendait afin que j'achevasse l'animal, qui faisait d'immenses efforts pour se relever. Selon lui, il n'y avait pas une minute à perdre, car c'était par un skraam $choot que le rhinocéros était abattu, et il y avait parier dix contre un, qu'une fois sur jambes, l'animal partirait avec la rapidité d'un individu bien entier.

J'arrivai donc. « N'est-ce que cela ! fis-je à Henning,

voyant le rhinocéros dégorgeant du sang, incliné sur le côté droit et s'efforçant de se relever en appuyant sur le mufSe. N'est-ce que cela! Laissons-le mourir de luimême, puisqu'il s'épuise/ — Point du tout, reprit Henning; vous vous trompez; tuez-le plutôt, car j'ai la conviction qu'il va partir, et défiez-vous-en. — Bah ! Passezmoi donc votre couteau; il serait plaisant de pouvoir dire que nous avons coupé la queue d'un rhinocéros encore vivant. »

Hais, contre son habitude^ Henning n'avait pas sur lui l'instrument indispensable. « Attendez, me dit-il, je vais faire approcher le wagon ; là, du moins, nous avons tout. » Au même moment, le jeune rhinocéros blessé par Tom reparut fuyant par le travers, et ma balle l'atteignit au pied droit. Tom le suivit, et je restai seul.

Seul, le fusil vide à côté de l'énorme bote dont les efforts devenaient de plus en plus violents, que faire? Encore si j'eusse eu un couteau de chasse bien acéré ! Il fallait l'achever; je commençais à en comprendre la nécessité, et jesongeai à ma baguette en fer de l'épaisseur du petit doigt. Alors je montai sur son flanc droit, et sondant ses parties vitales par la blessure, les déchirant dans vingt directions, je comptais amener une mort rapide. Deux fois je me vis renversé par les bonds qu'il faisait. Ma baguette était torse ; < je la dégageai, la redressai sous le pied de même qua j'eusse fait d'un fleuret, puis je recommençai comme précédemment, laissant parfois ma sonde fichée de toute sa T. n. 27

loûguwr, et pensant qu'il pouvait se faire que le riiiiieeéros déguerpît arec die.

Tom était de retour ; il menait de poser son fusil contee un buisson près du mieo. « Teuei&^Iui dis-je^ ne lais-* sons pas là nos armes ; prenons-les, eer^ ce diaUe de rhinocéros peut partir et les briser dans sa course; »> k peine les avions-nous en main qii'un soufiSe de iieseaux se fait sentir sur ma chemise, en même temps qu'un bruit inattendu immédiatement compris. Aussi rapide que la pensée, je détale, bondissant, frauchissaiit et dévorant l'espacé; j'étais chargé, oe pouvait être à outrance, et alors c'en était fait de moi. Durant iO pas ranimai ne gagna pas un pouce, et alors la vilaine bête courut vers To», lequel se sauvait comme un cerf. A chacun soa tour; le mien était passé. Puis, comme reconnaissant l'impossibilité d'atteindre l'un ou l'autre, le rhinocéros abandonna i Tom, décrivit un arc de carcle et disparut dans les jeunes j épines, nous laissant tous deux dans la plus complète | stupéfaction.

Mais c'est Henning pour qui cette scène eut tout Tatlrut du spectacle d'un combat de taureau. Assis sur son siège, et dirigeant les bœufs, il était alors distant de 40 pas; il avait pu voir le lever de l'animal avant que je n'en doutasse, ma surprise, xfta course, celle de Tosn. Il riait à s'en tenir le ventre. « Je vous l'avais bien dit, je vous l'avais bien dil. » £t ses rires lui interdisaient la fapcuUéde parler davantage.

Tom et moi nom nous unîmes à Henning; car on ne rit jamais de meilleur cœur qu'après un danger esquivé^i surtout quand la craiule a d'alM)rd contracté les muscles au point de donner k ua homme une singulière figure ; c'est alors que r<m éproaye un bien-aise indicible, qui fait que la yie de dangers tant de charmes.

Notre chasse n'était pas finie, le jeune blessé devait n'être pas loin; nous primes cette fois les munitions nécessaires et nous nous mkxkes à sa reefaa*che. Ce ne fut pas long, car nous ne tardâmes pas à découvrir sur un terrain parfaitement uni une grande femelle, aux pieds de laquelle gisait un jeune; et à voir l'inquiétude témoigné par elle, nous ne pouvions douter que ce ne fût le sien. Dans ces circonstances, entreprendre de la déloger n'était pas chose facile; il devait être dangereux de le tenter, et cependant nous ne pouvions nous résoudre à renoncer à la possession de notre proie. Le pis était qu'il ne nous était pas loisible de l'attaquer de dessous le vent, parce que de la sorte nous la relançi(His infailliblement sur mon wagon, dont elle eût rompu l'attelage, ce qu'il m'importidt tant d'éviter.

Henning et Tom hochaient la tête à l'idée que le vent allait lui porter directement nos émanations ( ils avaient peu de confiance et semblaient prêt à fuir dès la première menace. Pour moi, je savais fort bien que j'ag^sais contre toutes les règ^, mm aucun autre parti ne s'offrait. Lorsque nous en fûmes à SO pas, je fis signe aux miens de tirer. Tom envoya le premier coup, qui secoua la pous-

sière de la solide peau dé la béte. Furieuse, elle hésita une seconde, nous vit et chargea. Henning, qui était prêt, lâche alors le sien et la contraint à présenter le travers; mon coup l'atteint immédiatement ensuite sur les grandes côtes, et l'animal part, trottant comme un cochon, nous laissant maîtres de son petit, lequel avait 4 pieds de hauteur. J'en fis couper la tête, afin de la d^siner.

C'est ici le cas de donner au lecteur la monographie du rhinocéros, d'après les observations que j'ai eu tant de fois l'occasion de recueillir dans mes chasses sur ce pachyderme, connu sous la désignation scientifique de rhinocéros africanus bicomis.

Celle espèce de rhinocéros, la seule que connut Levaillant dans son exploration de la colonie du cap de Bonne- Espérance, ne se retrouve plus aujourd'hui où Sparmann la vit autrefois assez nombreuse. Le Sitsikamma, présentement enclavé dans le territoire de la colonie, ne la possède plus depuis longtemps. Le pays des Cafres Ama-Kosas, celui des Àma-Pondas et la terre de Natal elle-même en sont également dépourvus, et quoique la contrée des Amazoulous soit un lieu convenable, le genre rhinocéros n'y est représenté que par l'espèce rhinocéros simm qu'a décrite le savant et hardi naturaliste anglais Burchell. C'est par delà Makali's-Berg, dans sa partie septentrionale et orientale, qu'il faut maintenant aller la chercher, à partir du 24 degré latitudensud, en procédant vers le nord .

Il n'est pas étonnant que l'homme l'ait fait disparaître

de ses domaines; car, outre qu'il serait impossible de l'amener à l'état domestique, ce rhinocéros, appelé par les boers mjDoa/rtrrhenoster, et par les Makaschlas, chokourou makaleyy est un mauvais Toisin. Les dégâts qu'il commet dans les plantations sont immenses. Fréquemment il disperse les bœufs , qu'il charge comme un furieux sans la moindre raison, et l'homme n*est pas à l'abri de ses caprices fous et sanguinaires. Sa chair, qu'aiment les Cafres et dont les boers s'arrangent quelque peu, vaut bien la peine qu'on le tue, et sa peau, solide et diaphane étant sèche, très-conyenable pour chambochj engage le chasseur cavalier à lui lâcher un coup de fusil, ne fût-ce que pour une demi-douzaine d'él^antes cravaches bien souples, lourdes et coupantes.

Ce qui facilite surtout sa mise à mort, c'est une approche assez sûre, en prenant comme toujours sous le vent de l'animal, et qui permet de le tirer à 30, 20, et même 10 pas, pour peu que l'on sache se comporter en vrai Bjf- Kruyper (rampeur), et que l'on ne tienne pas compte des effrayants épisodes que les chasseurs hollando-sud-africainsont toujours à narrer, touchant les dangers que l'homme court près de ce stupide et farouche animal. Sans doute il en existe, je ne saurais le nier, je ne le sais même que trop bien; mais en toute occurrence diflScile, épineuse, persuadez-vous que le danger est infiniment moindre, et vous vous y soustrairez avec beaucoup moins de peine. La confiance conserve à l'homme son sang-froid.

son adresse, sa souplesse, sa rapidité ; elle le sairre même du péril le plus imminent. La crainte, an contraire, paralyse ses faeultés jusqu'à la dernière, jusqu'à ses jambes, qu'elle relâche et dont elle semliie clouer les {ûeds à la terre ; elle le livre alors sans âéfense à son enn^oai. La peur, ce mal sans remède, a-t-elle xm trop facile accès chez TOUS, restez au camp, ron% ferez bien ; évitez surtout le rhinocéros et contentez-vous des émotions transmises par les trembleurs, qu'une premî^ leçon a contraints à l'inaction.

Le riiinocéros noir est dangereux pour l'homme; c'est un fait constant, reconnu par tous. Mais attaquer un tel animal ne nécessite ni les excessives précautions de Levaillant, ni la r^espectueuse distance à laquelle il tirait les siens ; et pour être vrai, je dois dire que j'ai bien fait d'oublier les soins pris par Levaillant, lorsque, pour vivre, j'étais obligé de tu^ ces animaux de préférence aux autres. Prendre le dessous du vent, approcher inaperçu à la rampée, bien choisir le défaut de l'épaule^ ou dans l'intervalle qui sépare l'œil de l'oreille la tierce partie proche du canal auditif, y loger une balte d'un sixitee à un dixième de livre et composée de deux parties de plomb et de deuxd'étain : voilà simplement ce qu'il faut pour coucher bas un rhinocéros africain à deux cornes.

Les chi^QS sont de toute inutilité dans cette diasse, de même que dans celle de l'éléphant. Comme leurs dents n'ont aucune prise et qu'une meute de 50 chiens ne peut

qtt'e&oiter la colère de ces animaux, ^lère qui peut tourner audésavantagede rhomme qui les rejoint, tout chasseur de liiinocéros ira sans la compagnie de quadrupèdes aboyeurs, et cette m^ure assurera d'autant plus le succès, qoe les ineutûs d'Afrique étant difficiles à contenir et proitnt presque toujours les detants pour livrer combat et occuper Tanimal jusqu'à l'arrivée du chasseur, il advient souvent que la béte se laisse poursuivre et conduit fort loin les chiens à ses trousses, ce qui prend en vain beaucoup de temps et occasionne une fat^e inutile.*

Or, dans l'Afrique australe, où tout le monde chasse par nécessité, et personne pour employer ses loisirs et tuer le temps, on a trop intérêt à le ménager pour ne pas procéder par les moyens les plus courts. Ceux-là sont, à mon^ avis, les meilleurs. Ensuite , s'il est beau chez nous en France décompter nombre def chiens tués dans une chasse au sanglier, cette perte ne fait nullement sourire lé chasseur sud-africain, qui ne consentirait pas à la mort d'un seul de ses aidants pour la possession d'un ou de plusieurs rhinocéros; et si, cherchant des consolations, cet homme vient à vous raconter quelqu' affaire désastreuse de ce genre, vous verrez infailliblement briller une larme dans ses yeux, car là il faut tant de temps pour remplacer les absents, et presque toujours les premiers tués étaient des meilleurs.

Pour moi, à qui jamais (^ien n'est venu en aide dans

n'importe quel genre de chasse que j'ai faite en Afrique, je n'ai point eu à m'apitoyer sur le triste sort d'aucun de leur race. De bonne heure j'ai appris à m'en passer, et je reste convaincu que dans ces parages la petite chasse seule requiert le concours de ces animaux, complètement inutiles et même très-nuisibles quand il s'agit des grandes espèces de pachydermes.

D'une taille de 6 pieds au garrot, ce rhinocéros, vulgairement appelé ma^irt-rhenoster par les boers, n'a pourtant rien de noir dans la couleur de sa peau, dont un morceau, comparé avec un autre provenant du rhinocéros blanc, rhinocéros simus, inspirera des doutes quant à l'exactitude de la définition hollandaise. Cependant, quoiqu'À proximité, la différence ne soit guère perceptiWe ; à dislance, elle devient très-sensible, et de fort loin tout chasseur distingue, sans jamais s'y tromper, le rhinocéros noir du rhinocéros blanc, surtout quand les rayons lumineux arrivent directement sur le corps; car si l'ombre le protégeait, l'effet serait moindre.

Chacun sait que le pelage de tout animal bien gras brille d*un vif éclat qui fait croire, en les voyant de loin immobiles, que des bœufs noirs sont teints de blanc. En Afrique, du moins, je l'ai souvent observé, et je croîs que l'état permanent de graisse du rhinocéros- simus est la seule cause de cette différence, d'autant que son congénère est rarement revêtu d'une couche de lard équivalant en épaisseur au tiers de la sienne.

L'empreinte de ses pieds, qui n'ont que trois doigts , moins large que celle qui est laissée par le simus, indique les endroits qu'il hante, et ceux qu'il préfère sont parsemés Aerhenoster'boschis[hmsson du rhinocéros), reposant sur un sol assez dur ou couvert dejong-doorn (jeunes mimosas] croissant dans un terrain friable, desquels il aime à manger l'extrémité des branches, et quelquefois les racines. Mais cela n'empêche pas de le rencontrer, soit paissant dans les herbes longues des plaines, soit se promenant parmi les rocailles roulantes des montagnes qui paraissent lui convenir le moins, et où on ne le soupçonnerait jamais, vu sa forme et ses goûts.

Deux cornes reyétent l'extrémité avancée de sa tête. L'antérieure, souvent carrée par la base, est longue, plus ou moins courbée, et sa pointe se dirige en arrière ; la postérieure est courte, déprimée par les côtés et comme ai« guisée. La première seule semble avoir une utilité bien marquée ; elle sert à creuser des sillons qui déplantent les bulbes et les racines. L'animal l'utilise aussi à briser et à détacher du sol de jeunes arbres qui lui conviennent. Cette corne est encore une arme terrible qu'il dirige avec une désespérante adresse; c'est elle qu'il implante dans le ventre du cheval de chasse, et dont il traverse comme d'une lance, jusqu'à vingt reprises successives, l'homme qu'il a atteint, renversé et foulé aux pieds.

Ces cornes de rhinocéros n'ont pas d'analogie, ce me semble, avec celles des ruminants. Privées de noyau os-

seux, elles soiH pleines, s'appartien&ent à elles^môoies et ne touchent point au squelette; elles s'élèvent comme des boutons sur la peau, ayec laquelle dles font corps; elles sonl par conséquent mobiles. Leur nature, grossière à l'extérieur, est surtout visible à Fteil nu. D'ordinaire, à 8 pouces de la base de la oorne principale, on dfâceme parfaitement des faisceaux disjoints et comme décollés, assez semblables à des filaments ligneux séparés les uns des autres. L'intérieur est composé de même, mais l'adhésion y est forte et la densité assez grande; car les ouvrages que l'on en fait reçoivent le plus beau poli, et cette corne ne manque pas de pesanteur. Elle a quelque transparence et varie en couleur; tantôt c'est du bistre, tantôt un jaune d'ambre, quelquefois un blanc pâle ou bien encore du noir peu décidé; mais chaque teinte laisse apercevoir dans l'intérieur des filets rougeâtres semblables à des cheveux placés entre Fœil et le soleil. 9

La lèvre supérieure, de forme anguleuse vers sa partie médiale, est susceptible de s'allonger et de se rétracter comme un principe de trompe. Cette lèvre doit très-bien saisir, mais elle donne à la bouche aux angles hideux un air de méchanceté que chacun remarque. L'œil, situé à égale distance de l'oreille et delà narine, et si petit qu'on ne le distinguerait pas de prime*abord sans les rides qui l'entourent et le décèlent; Le cornet de l'oreille a la forme de celui du cochon ; quelques poils en garnissent l'extrémité. La narine, dont un indice d'aileron rappelle un peu

ceUe àt rhomme, complète cette figure^ la plus stupide et la plus hideuse que Je connaisse.

Malgré l'épafeseur et la pesanteur de son corps, qui enlèvent i ses jambes un tant soit peu de leur longueur, le rhinocéros n'en est pas moins beaucoup plus rapide que ce que Ton serait tenté de croire. Un homme bod coureur, s'il ne fuit qu'en ligne droite, pourra bien l'emporter au début sur le rhinocéros; mais, pour peu que l'animal s'obstine et ne perde pas les émanations, l'homme sera joint; tout d'abord, parce que l'hoasune est bien vite essoufflé, ensuite parce que, quand sa masse est ébranlée, le rhinocéros gagne beaucoup en yite^e. Hais ce qui sauve presque toujours le chasseur, c'est que, fuyant du vent sous le vent, l'animal a bientôt p^du sa piste, et diasser à vue ne lui est pas possible, cet organe est chez lui trop peu développé.

Au contraire, en cherchant à gagner le large en remontant le vent, un homme doit être infailliblement saisi, et je connais l'histoire d'un Cafre gardant des chevaux qui, surpris à l'improviste, avait commis cette grave erreur, comptant se soustraire par des crochets. Malheureusement pour lui, les buissons n'étaient pas un obstacle à la diarge du rhinocéros, qui, sans cesse coupant droit, l'atteignit, lui passa sur le corps, le traversa de sa corne, puis jeta son cadavre à diverses reprises à 45 pieds en l'air, ce qui fut attesté par des lambeaux d'intestins et de chevelure restés appendus aux branches des mimosas. Les traces de

l'homme et de Tanimal, marquées sur les sentiers poudreux^ furent examinées et étudiées avec soin, et c'est par elles que Ton apprit ce que j'avance. Le Cafre avait delà sorte franchi plus de ^0 pas comme jouant aux barres avec son farouche ennemi, dont la conduite atroce étonne et reste inexplicable.

En effet, quel intérêt peut avoir un herbivore à tuer un , homme^ sinon celui de sa propre sécurité, et quand celleci n'est pas menacée, quel instinct l'y peut porter? Pourquoi encore sa fureur lui apprend-elle à lancer sa victime comme s'il se plaisait à savourer la vengeance, ou mieux, à faire le mal pour le seul plaisir de le faire, lui qui ne saurait se repaître de cadavres d'hommes, lui à qui la nature offre partout une nourriture d'autant plus abondante qu'elle est grossière, et que le rhinocéros s'arrange de ce que tant d'autres herbivores rejettent? Il y a dans cette conduite une cause secrète ou un motif caché qu'il serait bien diflScile de découvrir, et par lequel le rhinocéros se distingue de toutes les espèces non carnivores. A cet égard, je dois avouer que je me suis laissé aller à mille conjectures, dont aucune ne me satisfaisait pleinement, lorsque j'eus lieu de faire une remarque qui me mit peut-être sur la bonne voie.

Par de là Makali's-Berg, je m'aperçus que des intestinaux m'habitaient. I^ur présence déterminait chez moi un appétit plus violent que de coutume, et en même temps une irascibilité dont j'avais lieu de m'étonner, mais que

j'attribuai & une trop grande tension d'esprit vers mon but principal. Quelque temps s'écoula, le nombre des cucurbitains s'accrut, et avec lui ma faim et des accès de colère qui m'effrayaient moi-même en temps calme. Bientôt, en dépit de ma volonté, et à mon grand étonnement, j'absorbai 15 livres de viande en un seul souper, de six heures à minuit, et alors la moindre contrariété portait ma colère au degré le plus excessif; c'était de la fureur aux lèvres chargées d'écume.

Ces tourmentes passées, je réfléchissais à cet étrange changement de caractère qui pouvait avoir plus d'une cause, comme, par exemple, l'extrême chaleur, l'électricité et surtout ma vie d'abstinence. Mes idées se brouillaient parfois au point de croire à un principe d'hydrophobîe, ce que je redoutais fort, quand un jour j'appris très-certainement que je venais d'avoir eu pour hôte un ténia soKum long de i pieds et d'une largeur égale à celle du pouce d'un homme. Immédiatement ensuite, je rentrai dans ma condition normale; les effets physiques et moraux ne reparurent pas.

Or, à maintes reprises, lorsque j'avais, assisté au dépècement des rhinocéros, j'avais observé que l'espèce nmusy qui est assez pacifique, ne. portait en elle qu'une petite quantité d'œstres; qu'au contraire, tous les individus de l'espèce africcmus biccynm indistinctement étaient habités par ces larves parasites, en nombre tel qu'on eût pu les mesurer au boisseau, et, lorsque je rapprochai ces aiffé-

renées, je n'hésitai pas à me prononcer sur la cause qui détermine chez cette espèce une furair acharnée. Ài-je tort? ai' je raison? Je nesaîsy malgré ma conyiction mieux sentie que je. ne pourrais l'exprimer. À la science seule appartient le droit de décid^er; un observateur, je le répèle, lui doit l'abandon des faits; il peut bien encore y joindre ses réflexîoiis, il a même le droit d'émettre sa propre opinion, mais un observateur ne saurait pronon-. cer en dernier ressort.

Quoi qu'il en soit de cette fureur, le rhinocéros (^/Wcarms bicomd$ n'attaque pas, que je sache, les animaux sauvages; l'homme et ses auxiliaires, chevaux, chiens et bœufs, pwaissent être les seuls; et, pour ce qui en est de ses combats avec l'éléphant^ ils ont bien pu exister dans une arène de Calcutta ou de Bengabre, oîi l'on rapprochait le léopard, le tigre royal et l'éléphant; mais ce que l'homme a réussi à obtenir par excitation n'est pas une habitude trustante; et l'antipathie du rhinocéros envers l'éléphant, œtto dispute d'herbivore à herbivore, me paraît n'être qu'une supposition erronée , puisqu'dle n'est motivée par aucune raison admissible. Du reste, j'ajouterai que, bien loin d'avoir recueilli durant mes longues chasses quoi que ce fût qui vint à l'appui de cette assertion. Je vis, au contraire, à inaintes reprises, des rhinocéros noirs circuler proche et même au centre de troupes d'éléphants, sans aucune provocation d'une part ni de l'autre; et plus souvent eocore f aperçus l'espèce rbinocé-

ro$ mM» mélëeà des groupes d'âéphants, du milieu desq uels elle semblait jouir de droits égaux, comme si elle eAt appartenu à la même famille.

U tfest pas inutile d'observer ici que le rhinocéros ûfricanm hicornisvLesX nullement revêtu d'une cuirasse ou peau à replis, telle que celle que porte le rhinocéros unicorne de Java. Sa peau est, au contraire, bien tendue partout, ce qui permet même aux armes des Gafres, telles que les om-kondosy de la percer avec la plus grande f aci* litë, qudle que puisse être son épaisseur. Aussi, quant à ce qui a été dit dej' invulnérabilité de ces animaux, de l'aplatissement des balles sur leur cuir, on peut étue certain que ce ne sont pas des chasseurs à qui pareils désappointements sont arrivés. Encore, si l'on a constaté qu'une balle se soit déformée jusqu'à l'aplatiss^nent, de telle sorte qu'elle s'est arrêtée immédiatement au-dessous de la peau, je puis assurer que cetfe balle ^ait de plomb pur et d'un calibre infériair; mais chaque fois qu'elle sera composée de dix parties de plomb et de deux d'étain, que son calibre sera d'un sixième à un dixième de livre, il n'est pas de rhinocéros dont elle ne traverse les parties vitales, sans en excepter le rhinocéros uniconiede Java; pas non plus de crocodiles au monde dont te crâne en mosaïque ne soit percé de part en part et chaque partie disjointe, car rien ne résiste aux projectiles réunissant les conditions prescrites.

Ainsi doncj, qu'un chasseur accuse la tête ou le corps

d'un crocodile de faire ricocher les balles, je me fais fort de lui prouver l'injustice de sa supposition, en lui démontrant que la surface de l'eau jouit de cette propriété exactement de même que les surfaces de tous les corps solides qui forment un angle passablement aigu avec la ligne de tir. Car il faut que l'on sache que c'est presque toujours dans l'eau que l'on tire le crocodile à la levée. Or, ce lîr présente des difficultés, et fréquemment la balle n'atteint pas le but; le jet qu'elle soulève au point où elle frappe et le bouillonnement de l'eau produit par l'abaissement de la tète se confondant en un même point, le chasseur reste presque toujours persuadé de l'excellence de son coup, quoiqu' effectivement le crocodile l'ait esquivé.

La chair du rhinocéros africatms bicorms, bien que supérieure à celle de l'éléphant, est au-dessous de celle de l'hippopotame, et de beaucoup inférieure à celle du rhinocéros »imm. Elle se revêt d'une mince couche de lard; mais, entre celui-ci et les muscles, existe une séparation coriace, laquelle est d'un effet désagréable. Quoi qu'il en soit, son goût est assez fin, elle fournit d'excellents consommés, et dans beaucoup de circonstances mes gens préféraient le rhinocéros afncawut bicomis aux antilopes Gnou, Ellipnprymnm^ CoudoUy Lunatay Caama, par cela seul que sa graisse fine et fondante plaît beaucoup plus que la graisse trop dense des antilopes.

Ce rhinocéros , généralement considéré vers Makali's- Berg comme un animal nuisible, ne tardera pas à dispa-

raitre complètement de ces parages. Nombre d'hommes et de chevaux ont été tués par lui, ce qui est cause que j'ai toujours trouvé les hommes faits assez peu disposés à lui adresser leurs balles, parce que ceux-là calculent d'ordinaire les chances de danger. Hais, en revanche, les jeunes gens et les enfants de quatorze ans, armés déjà d'un puissant fusil , ne se comportaient pas de même : hardis comme le sont tous les enfants, et passablement adroits, ils recherchaient au contraire toute occasion où ils pourraient coucher par terre quelqu'un de ces animaux.

La femelle est d'un tiers moindre que le mâle; elle ne met bas qu'un petit à la fois; le temps de la gestation et de l'allaitement reste inconnu comme le terme de leur existence.

Fréquemment cette espèce se rencontre isolément, ce qui n'empêche pas que l'on ne trouve quelquefois des réunions de trois, cinq et sept individus.

Reprenons maintenant le fil de notre narration. Nous allâmes dételer nos bœufs sous des mimosas en feuilles, près d'un ravin offrant çà et là de l'eau. Une foule d'oiseaux faisant reXentir l'air de leurs cris, je pris mon fusil dans le but de découvrir s'il s'y trouvait quelque espèce nouvelle pour moi.

Déjà je me voyais embarrassé d'une dizaine d'indivi-

des, quand un Malaœnotus mstraUs se décèle par le rouge

éclatant de son plumage. Mon coup part, et tandis que je

ramasse l'oiseau, un textor me tombe sur la tête, et en même T. II. 28

ia&

temps que lui un joli sarpent vert, se tortillant encore. Ces trois individus avaient été atteints du même coup. Le serpent était sans doute sur le point de saisir sa proie, tremblante, agitée, comme engluée par les pieds. Le plomb ne l'avait pas plus épargné que sa victime.

Le jour suivant, nous continuâmes à faire route vers les montagnes^ non loin desquelles nous nous arrêtâmes sur les bords d'un marais profond, allongé, bordé de grands roseaux. Les canards et les poules sultanes y abondaient. J'en fis une ample provision, et le lendemain nous longions la chaîne des Sogoupana. Il devenait fort difficile de circuler à travers des buissons et des arbres ^itravant. partout la marche. La proximité des montagnes laissait sui^ir de terre des blocs de granit non moins encombrants. Contrarié des cahots qui menaçaient à chaque instant de renverser la voiture et de la briser^ j'étais d'avis de prendre toute autre direction, lorsque s'ouvrit sur notre gauche un passage naturel assez étroit, long de SOO pas, qui nous permit la vue d'une partie de pays imitant un vaste enclos. Les montagnes s'agrandissaient, s' élevant dans le fond. La verdure y semblait plus belle qu'ailleurs, et déjà j'y entrais, lorsque des pierres fraîchement brisées par le fer des roues nous apprirent que nous étions encore sur les traces de VL. Wahlberg.

C'était près de ce lieu que Pilanne habitait deux ans auparavant, quand Massilicatzi, tombant à l'imiNroviste sur ses différents mouzis, lui prit ses troupeaux et tua

800 personnes de tout Age et de tout sexe : aussi Pilanne rabandonna-t-il pour se rapprocher des blancs. Des pots en terre que nous rencontrâmes sur mille points, des mouzîs brûlés^ et dans diverses directions des ossements, confirmèrent ce que me dirent mes deux Hakaschlas. Pilanne avait fait mine d'obéir; mais il n'avait pas suivi Massilicatzi, son chef, dans sa retraite vers le nord, après que celui-ci eut été défait par les boers et les Amazoulous* Massilicatzi s'était vengé.

L'un des Hakaschlas que Pilanne m'avait donnés pour me servir m'apprit ce jour-ïà de quelle manière ses compatriotes se faisaient une pipe véritablement immeuble. Cet homme portait dans un sac de peau des fragments de terre provenant d'une habitation de termites. Or, appor«ter avec soi de la terre lorsque déjà Ton n'est que trop chargé me paraissait assez singulier pour que je suivisse ayec attention le travail auquel il se disposait.

Il alla chercher de l'eau, concassai^ fragments, les aspergea, puis les divisa de telle façon qu'en qudques minutes il avait une boule de glaise pure. Alors il fit en tenre un trou capable de la recevoir; il l'y appliqua; puis^s'aidant de deux pailles sèches de tamboiM-gras, il perça diagonalement le pain d'argile en cherchant à mettre en communication l'extrémité des pailles. Lorsqu'il eut réussi à former un canal correspondant avec les deux points opposés, de Ton il fit \m foyer, tandis qu'il donnait à l'autre la forme d'un bouton de mamelle. Sans plus tarder, mon

homme chargea le foyer de feuilles sèches de chanyre, le même que les Boschjesmans nomment dacka^ celui qui est connu des Àmazoulous sous le nom de tango; puis il y apposa quelques charbons ardents, et, s' agenouillant, il se mit à aspirer avec délice la fumée, qu'il laissait pénétrer jusque dans l'intérieur de la poitrine. Alors ce furent des toussements sans fin, répétés, déchirants, faisant mal aux voisins, et prolongés exprès au delà des limites naturelles.

Il est à remarquer que ces hommes toussent avec autant de plaisir qu'ils éternuent, lorsque ces accès sont provoqués par la feuille de chanvre ou par celle de tabac. H est ainsi certaines jouissances de convention qui sont au moins bigarres, ou qui nous paraissent telles lorsqu'il est question des peuples étrangers, tandis qu'il en existe de parfaitement semblables que nous nous plaisons à trouver naturelles, par cela seul qu'elles sont dans nos habitudes, le laissai donc mon Makaschla tousser aussi fort et aussi longtemps qu'il le voulut, lui sachant gré de l'exposition de son mode si simple de se créer une pipe au sein du désert.

Malgré la beauté des lieux, je n'y restai qu'un seul jour. Les montagnes, toutes chaînées de pierres, étaient d'autant plys impraticables qu'elles se couvraient de haockdoaruj épines en croc, reliées entre elles, et déchirant impitoyablement les vêtements et la chair, exactement comme le ferait un hameçon. Malgré le meilleur vouloir, il était

matériellement impossible à Vhomme le plus patient d'y faire un mille sans maudire cent fois une création de ce genre. Déjà j'avais fait connaissance dans la colonie même du Cap avec celle que les boers appellent wacht-eine-beytje (attendez un peu); mais celle-là n'était rien comparativement à Vépine en croc, plus traîtresse, plus redoutable que la griffe du chat.

Henning était surtout vexé. « Les déchirures de ma peau, disait-il, se guériront sans que j'en prenne soin; mais celles de mes vêtements... Bon Dieu! oii trouver ici de l'étoffe qui les recouvre? » C'est qu'alors les vêtements nous étaient devenus rares : à peine nous restait-il le nécessaire pour nous défendre de la brûlante action des rayons du soleil.

Je débouchai bientôt par le nord-est sur le mouzi qu'avait habité Pilanne avant la destruction des siens par Massilicalzi, et je rencontrai M. Wahlberg, stationné un mille au delà.

Le premier jour, nous nous contentâmes de battre les environs; le second, Tom se détacha, explora les gorges et les montagnes, et vers le soir, trouvant un mouzi habité, il y fut passer la nuit et prendre des informations. Le troisième jour, il avait eu la chance de rencontrer une troupe de S!8 antilopes noires, trop timides et fuyant de loin; son premier soin avait été de venir m'en prévenir. En conséquence de cette découverte, je partis, prenant avec moi Henning et Tom, le voisinage de M. Wahlberg m'autori-^

sant à laisser ma propriëtë sous la garde de deux simples Cafres.

Six heures ensuite, nous ayions dépassé le mouzi, et perchés sur le dernier chaînon qui fait face vers le nord k une incommensurable plaine boisée, nous nous reposions sur des traces de nos antilopes si désirées. La fatigue de notre marche, par une forte chaleur, nous commandait le repos, et notre position, élevée exigeait que nous contemplassions cette portion de TÀfrique inconnue qui s'étendait bleue jusqu'aux confins de l'horizon, où pointaient deux sommités de montagnes fort distantes de nous. Grande, immense, la plaine boisée n'en recelait pas moins des cavités, des aspérités, des gorges; mais tout semblait nivelé par ce qu'elle offrait dévaste. 11 y avait au moins 20 lieues de nous aux pitons apparents des montagnes où nos Cafressignalaient la jonction des rivières Oury etMorikoey; et bien avant cela, l'aspect de la contrée simulait celui de la mer à s'y méprendre. C'était le bleu de l'Océan à l'horizon, exactement défini par l'^ithète de cœrulem. C'était bien son niveau, partout égal, et son immensité qui nous fait si petits. C'était bien la mer; c'était elle-même, quant k l'apparence, et chacun de nous, de sa propre impulsion, baptisa la plaine du nom de Aardsch-Zee, mer terrestre*

Oserions-nous plus tard nous risquer dans ces vastes solitudes, de la grandeur desquelles nous nous formions une idée bien exacte? Telle était la question que je me posais à moi-même sans pouvoir la résoudre. Et par delà ces

contrées, qu'y ayaS-il? Que ne pouvait-il pas y aToir? Quel blanc y arait-il jamais mis le pied? Sans aucun doute, c'est à M. Wahlberg et à moi qu'il était donné de les traverser les premiers. C'était une grande faveur à nous réservée après des siècles, faveur qui, par tout autre, eût peut-être été considérée comme une terrible punition; mais peu importe, chacun envisage les choses sous l'aspect qui lui convient le plus, et pour Wahlberg et pour moi, la vue, quoique terrifiante, de cet espace de contrées neuves nous fit tressaillir de joie.

Mes geas et moi nous restâmes longtemps collés à la même place, nous passant à tour de rôle une longue-vue qui nous faisait franchir plusieurs lieues dans toutes les directions et sai^ fatigues, tandis que les Hakaschlas, qui ne révent que viande, consultaient des pierres dont la chute devait leur apprendre si nous tuerions ce jour-là quelque antilope noire, exactement comme s'ils eussent joué à pile ou face.

I^ous avions sans doute été trop distraits par la gran-* deur du tableau déroulé sous nos yeux; nous ne suivîmes que deux heures les traces qui n'aboutirent à rien, et ^ comme chacun se plaignait de la difficulté de la marche SÛT des pierres maudites, nous regagnâmes le mouzi, afin d'avoir un gîte et des vivres pour la nuit; car dans ces montagnes nous n'avions pas rencontré une seule pièce de gibier.

n fallut encore nous contenter des sales préparations de

blé cafre mêlé d'un tiers de sable; Henning s'en arrangeait aussi peu que moi; Tom, plus philosophe, songeait que nous aurions le confortable après notre retour chez nous. Cette idée le consolait, disait-il; nous ayions tort de ne pas faire comme lui, et surtout de ne pas manger sans fermer les yeux, sans nous boucher le nez, et nous oubliant jusqu'à Touloir mastiquer du sable.

Malgré notre bonne volonté à nous soumettre à de semblables privations, peut-être même par suite de ces privations, nous ne fûmes pas plus heureux le jour suivant; nous ne vîmes rien, et le soir nous retrouv a chez nous harassés de fatigue et mécontents du non-succès de nos recherches..

Toutefois, mon séjour dans ce lieu ne fut pas perdu pour l'histoire naturelle ; j'y obtins de belles outardes, un Ploceus ignicephale, et un écureuil de la plus petite espèce, Sciurm cepapi.

M. Wahlberg, qui aimait à voir son centre de recherches libre de toute concurrence étrangère, se détermina à chercher d'autres points qui fussent plus avantageux. Le côté nord-ouest de la chaîne le tentait infiniment; s'y transporter n'était pas facile : il fallait tourner une partie des montagnes. Hais, quels que fussent les obstacles, il persista, fit atteler et s'éloigna. Depuis lors, nous ne nous sommes jamais rencontrés.

Gomme je jugeai nécessaire d'ieiller au delà, sans cependant dépasser les montagnes qui pouvaient plus loin me

donner un passage^ je fis route vers de hauts pitons nommée Mourikeyley par les Cafres du lieu ; la direction était celle du nord-nord-est, et Sogoupana me restait à gauche. Après deux jours d'un parcours lent, une issue s'étant offerte comme la porte d'une belle contrée suffisamment vaste et très- variée, j'y pénétrai et je choisis, sous des mimosas passablement serrés, un abri contre les rayons du soleil^ comme aussi contre les orages qui commençaient à gronder puissamment.

Bister-Veld, mon meilleur timonier, était mort en route sans avoir témoigné la nulle douleur. C'était avec Holland, mon plus vieux serviteur, un superbe bœuf, excellent compagnon, intelligent et doux, lequel semblait avoir acquis quelque ascendant sur les autres du même attelage. Pour ses qualités, Bister-Veld ne pouvait guère être remplacé, eussé-je été chez les boers; et chez les Makaschlas, qui n'ont pas de bœufs, la chose était matériellement impossible. Cette perte m'inquiétait; HoUand lui-même était malade, et s'il succombait, je n'avais plus un seul bon bœuf à mettre derrière. Combien mes transes n'eussentelles pas été plus vives, si j'avais pu prévoir le sort réservé à tous!

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