CHAPITRE XXXIV
Un mois de s^our. ^ Abondance des insectes. — Acquisition de cinq individus de l'espèce antilope noire. — Description de cet animal et de ses habitudes. — Mes bœufs envasés. -— Excellence de la chair da rhinocéros simus. — Maladie de mes bœufs. — Passage sur la rive droite de TOury. — Campement sur les bords de la Mokoha. — Débordement de la rivière : nous esquivons le danger. — Excursions ae mouzi de Schloschlomé. — Source sucrée. — Fosses-piéges des Cafres makaschlas. — Disposition des haies conductrices. — Ce qu'elles rapportent — Silence de la nature' au milieu des plus chaudes Journées. — Arrivée chez Schloschlomé. — Gomment ces Gafres combinent leurs réponses. — Arachnides très-venimeuses. — Chasses infructueuses.— Henning part pour MakaliVBerg, afin de me ramener un nouvel attelage.
Sitôt que je fus installé, les insectes coléoptères attirèrent toute mon attention; les buissons fleuris se couvraient de cétoines; les tig^ d'herbes supportaient les curculios, et les buprestes sillonnaient l'air, tandis qu'à terre couraient les carabes> d'entrfe lesquels je citerai h belle et grande infAia Burchellii et le Tefflw nouveau, que m'a dédié M. Guérin Venneyille. ,
Chaque jour leur nombre grossissait, et sans crainte d'être taxé d'exagération, j'ose affirmer que l'on eût pu y remplir des sacs de cétoines. Mes récoltes ne pouvaient manquer d'être nombreuses. Malheureusement, pour rapporter une plus grande quantité d'espèces, j'étais forcé de choisir moins d'individus, afin d'épargner les boites et les
épingles. Un autre obstacle existait encore, c'était la présence d'une foule de larves dans le corps de mes coléop^ tères deux jours après leur mort. Elles y étaient déposées yers Tanus par une très-petite diptère, que ni le camphre ni Tessence de térébenthine concentrée dans les boites ne pouvaient écarter. Aussi me vis-je bientôt réduit à préparer tous mes gros insectes les uns après les autres, de même que je faisais pour mes collections ornythologiques, et ce système, le seul possible en pareil cas, nuit à quelques-uns, dont les couleurs sont altérées par l'action du savon arsenical. Le bupreste Delegorgueiy voisin du Squor mosa, quoique * lisse , a toujours souffert de ce contact.
Henning et Tom se relevaient mutuellement pour la chasse à l'antilope noire que nous savions habiter les montagnes voisines, et de temps à autre je m'y portais moinaême quand il me plaisait de le faire. Henning n'avait pas réussi; mais Tom le traînard, Tom qui me revenait souvent à onze heures du soir, traversant de la façon la plus insouciante des espaces où rugissaient les lions, Tom dut à ses habitudes exceptionnelles de rencontrer un de ces animaia, qu'il tua, et auprès duquel il se décida à passer la nuit, afin d'écarter les carnassiers qui l'eussent dévoré, soit lions, léopards, hyènes ou chacals.
Tom fit mieux encore : il avait deviné tout d'abord que l'antilope noire, qui nous avait fait dépenser inutilement tant de temps et de pas, pouvait se distinguer des autres par ses allures crépusculaires, voire même nocturnes. A cet ef-
fet, il s'était contenté de m'enyoyer la peau; puis il avait 'passé le jour à dormir, attendant le retour de son Cafre, afin de ne recommencer ses recherches qu'au crépuscule, et de les proloiiger jusque vers neuf ou dix heures, aussi longtemps qu'il pourrait discerner les objets à 80 pas.
Ainsi qu'il l'avait espéré, tout lui réussit comme la veille : il abattit encore un autre individu femelle, et le lendemain ce fut un jeune, d'où Tom se permit de conclure formellement que cet animal de couleur noire ne sortait, afin de paître , que quand il y avait assez d'obscurité pour être difficilement perceptible. Cette habitude extraordinaire, et cependant incontestable, suffit pour expliquer comment il avait pu se faire que nous eussions vu si longtemps nos peines rester infructueuses.
Henning, qui ne voulait pas rester en arrière de Tom, fit tant de son côté qu'il obtint un grand mâle parfaitement adulte. C'est cet individu que Ton voit aujourd'hui au Jardin des Plantes, en compagnie d'une femelle et d'un jeune, les premiers qui aient été rapportés en France. Décrit en 1840 par le capitaine Barris, dans son ouvrage intitulé : Wild-Spooft in Southern Africa^ cet animal, le roi dfô antilopes, approche de la taille- d'un cheval moyen.
Le mâle adulte est noir, à l'exception du ventre qui est blanc, et des oreilles qui sont rousses. Une virgule blanche^ formée de poils épais ^ distingue le dessous de l'œil.
Il porte une belle crinière noife composée de poils droits, longs de 1 1 à 14 centimètres. Parfois une teinte fauye s'y remarque, mais au centre seulement.
Ses cornes, longues d'un mètre, déprimées, annelées, très-pointues et dirigées en arrière, laissant entre leurs extrémités peu d'écartement, sont d'une uniformité si parfaite que l'une d'elles , trouvée isolément, ne saurait être reconnue pour appartenir plutôt à un côté qu'à l'autre. La femelle porte cornes; son pelage est en tout semblable à celui du mâle , mais elle lui est d'un bon tiers inférieure en taille. Le fauye brun est la livrée du jeune âge.
D'aussi importantes acquisitions me remplirent de joie. J'en voulais d'autres encore, et, trop occupé d'insectes et d'oiseaux, je laissai âmes gens la liberté d'agir comme ils l'entendraient. C'est ainsi que je passai dix jours sans société aucune, menant la vie cellulaire dans les bois, et ne voyant chaque soir que mon jeune Cafre Guîmba, lequel gardait mes bœufs toute la journée. Assurément c'était beaucoup de confiance, mais sans elle un explorateur ne saurait trouver de rçpos.
Cependant le dernier jour, je sentis , par suite d'une circonstance inattendue, combien le manque d'assistance pouvait me susciter d'embarras. Guimba m' arrive d'un air penaud et s'expliquant d'une manière fort peu libre : ce Maître, dit-il, quatre de vos bœufs sont enterrés dans le ruisseau où je les conduisais boire? »
J'y cours avec lui; la distance était courte, et je vois effectivement quatre pauvres serviteurs enfoncés, les uns jusqu'au poitrail, les autres jusqu'au cou, faisant d'incroyables efforts pour sortir, efforts qui tendaient, au contraire, à les engager plus profondément. « Tant pis, pensai$-je; l'un va se noyer, et les autres vont tdlement patauger qu'ils s'engloutiront totalement. » Quatre bœufs perdus d'un coup dans des lieux où il est impossible de s'en procurer d'autres, c'est une désespérante affaire; mais aussi à quel expédient recourir? Pas de force de bras , pas un point d'appui, pas de palans. Je ne pouvais qu'essayer, et j'envoyai Guïmba me chercher des courroies à bœufs.
Aussitôt qu'elles m' arrivèrent, je laçai parles comes celui qui allait infailliblement se noyer, et Guimba unissant son peu de force à la mienne, l'animal put relever la tête. Après dix minutes d'efforts inouïs , il dégagea ses jambes, tomba sur un côté où, en raison de sa surface, son corps se soutint sur la vase mouvante; alors nous le traînâmes peu à peu, et je fus assez heureux pour lui voir enfin prendre pied sur un terrain plus solide. Quant au second, comme des racines le barraient au poitrail, je les coupai à coups de hache; puis, à force d'aider le bœuf en le halant par les cornes, l'animal finit par prendre terre . Pour les deux autres, f allais me décider à atteler deuxbœufs frais et les faire tirer sur la courroie de tête, au risque de séparer les vertèbres de celui que je voulais extraire; il n'y
avait pas d'autre moyen, et déjà Guimba partait pour me chercher un joug. Alors fort heureusanént j'entendis des Toix d'hommes. C'étaient Henning et Tom et leuts Cafres^ dont le secours m' arriva fort à propos. Un quart d'heure après les deux restants étaient retirés.
Ces vases apportées par les eaux du torrent n'ont pas le temps de se consolida qu'elles sont immédiatement cou-^ vertes de végétation. Un homme s'j enfoncerait moins vite ; mais sans l'aide des mains agissant sur un point d'appuîextérieur^ il ne pourrait en sortir.
Quelques jours ensuite^ un coudou, lancé d'abord par des chiens sauvages auxquels les ïniens coupèrent la chasse^ vint se jeter dans un endroit semblable ; il y fut retenu par les jambes etsaisi par mes chiens, lesquels, malgré leur légèreté, avaient de la peiije à s'y maintenir. Cequ'il y a de pis, c'est que proche de ces amas où il existe à peine un pied d'eau, des crocodiles se tiennent immobiles, attendant qu'une proie quelconque vienne à s'y engager. J'y en ai vu où jamais on n'en eût soupçomié, puisqu'il m'était facile de sauter le ruisseau : aussi n'épargnais-je pas ces traîtres; six d'entre eux furent fusillés à bout portant dans l'espace de quinze jours.
Mes chasseurs^ malgré leur longue absence, n'avaient rien fait. Des pluies d'orage se succédant sans relâche les avaient souvent contraints à garder leur cabane improvisée, 0Ù9 pour abréger le temps, ils avaient eu le loisir de griller force viande et de manger durant des journées en-
tières, sorte de récréation la plus en usage dans toute FAf rique australe, à laquelle un Européen se fait également pour peu qu'il mène quelque temps la vie des bois : aussi les yis-je revenir remplis d'embonpoint. Les Gafres surtout reluisaient comme des bottes vernies : excellents tempéraments résistant aux excès et surtout aux privations, lesquels eussent fait envie à nos faibles millionnaires.
Vers cette époque, un rhinocéros simus avait été tiré; sa chair, qui réunissait toutes conditions super-excellentes, nous donna Vidée de le préférer aux buffles et de le rechercher spécialement pour la cuisine. Dès-lors ce fut un parti pris; et, comme la corruption était rapide, chaque jour un ou deux rhinocéros étaient abattus pour soutenir Texistence de sept hommes, un troisième Cafre makaschla'étant venu depuis peu solliciter la permission de rester à mon service.
Mais, après un mois de séjour sur ces lieux, lorsque les rhinocéros vinrent à manquer, quand Henning m'eut observé que nos bœufs n'engraissaient pas, malgré la richesse des pâturages, quand je me trouvai moi-même fatigué de battre toujours les mêmes endroils^ et surtout quand HoUand fut tombé pour ne plus se relever, alors je fis atteler, et nous sortîmes par la seule issue qu'eût cette partie de la contrée.
En route, deux autres bœufs témoignèrent par leur refus de tirer qu'ils étaient malades. Henning hochait fréquemment la téte^ et se parlant tout haut à lui-même :
« Ça ira mal, » répétait-il fréquemment du ton d'un homme qui envisage de grandes contrariétés dans l'avenir.
Ces bœufs étaient les miens, leur perte ne pouvait alléger la bourse d'Henning, elle devait au contraire prolonger le voyage et lui valoir quelques mois de gages déplus, mais leur condition l'attristait. Henning s'était attaché à eux comme à des membres de sa famille. Bizlerveld le noir, Holland le bleu, ses deux meilleurs amis, étaient morts; depuis près de trois ans il les avait conduits partout presque sans interruption; dans le trajet, son existence avait été constamment unie à la leur; il les comprenait à merveille, il savait s'en faire comprendre de même, et tant de bonnes qualités s'étaient révélées à lui que son cœur se fondait rien qu'en pensant à eux. Henning ne trouvait de consolation qu'en songeant que les hommes, eux aussi, meurent bien, absolument comme les bêles.
Notre attelage raccourci, nous cheminâmes d'autant plus lentement que nous manquions de timoniers dressés. Nous gardions à noire gauche \e& montagnes de Sogoupana, espérant croiser la rivière à SI ou 3 lieues plus loin, précisément où elle cherche à pénétrer dans la chaîne.
Comme nous l'avions supposé, l'Oury se découvrit bientôt à nous. Elle traversait de vertes plaines agréablement plantées de mimosas, et son lit profond se décelait par des arbres d'une nature différente qui semblaient la border et la couvrir comme afin de la préserver d'un desséche-
4ao
ttant complet, en îatûrûe{>taD?t une pwtie des rayons du soleil. Son aspect était celui d'une ^ande ririèie^ ses eaux rousses témoignaient de la saison pluvieuse, et peutêtre i^ trouverions-nous pas d'endroit guéable surieseul point oà elle permet -de descendre dans^n lit, celui §ae nous amient Indiqué les Makaschlas,
SHom la remontions sur sa rive gauche, quand un homme, envoyé au devant pour s'assurer du tarain et s^naler les obstacles, nous cda que des fosses recouvertes étaient proches et qu'il nous fallait passer entre elles. H y alla tout d'abord, fit signe d'ariéier:, et je m'y transportai tout de suite.
Deux de ces fosses étaient défoncées parla oouTertuie. Dans l'une était un jeune mâampe vivant et bien entier, qui bondissait en nous voyant et dont la tôte arrivât à nous toucher la main^ malgré les 15 pieds de profon* deur qu'avait la fosse et son éfaroitesse dans le fond* Sur les bords de l'autre^ qui était videt, se voyaient les larges traces d'un lion, lequel avait assurément déhalé un autre mélampe avant la venue du véritable propriétaire de ces pièges. Je ne m'en inquiétai pas plus que le lion et je m'emparai du jeune animal, aveciout le j^et de ne le pouvoir conserver vivant.
£nfin, à une demi-lieue de là, nous descendîmes au gué situé près de l'embouchure de la petite rivière de Hokoha. Il Ji'y avait heureusement que 3 pieds d'eau; nous passâmes, et avec quelques efforts nous re^avioïes la rive
opposée, nous dirigeant vers trois mouzis distants de 2 milles de rOury et commandés par trois chefs diffîrents, ilfaH pooney, On^Sitarme et Rhemkoka. À 400 mètres de ces villages, la Hokoha nous l>arrant le passage, nous dûmes dételer sur ses bords, sous les yeux de toute la population, accourue poiur nous voir, nous et surtout le chariot^ cette machine mouFante excitant la ouriosité de tout le monde.
Mapoonej, soit qu'il fût dominé par une crainte puérile, soit <{u'il eût intérieurement quelque chose à se reprocher, s'empressa de déserter son mouzi en compagnie de sa fa^ mille, et, malgré la longueur de mon séjour sur ce point, j e nel'yTis jamais. J'allai saluer OmrSitanneetRhemkoka, qui tous deux me firent l'efiet d'assez tristes sires, tant à cause de leur pauyre maintien que de la saleté qui leur tenait lieu de chemise. Ces hommes restèrent froids quoi que je leur disse, et chez eux, moine qu'ailleurs, je ne trouvai de réponses.
Toutefois je me consolai en pensant qu'ils ne pouvaient m'en vouloir à moi personnellement, puisque ce jour était le premier de nos rapports. Mais, que je le dise tout de suite pour l'intelligence du lecteur, j'appris plus tard à mon retour-à Hakali's-Berg, chez H. Potgieter, que, par leur position éloignée des blancs et rapprochée de Massilicatzi, ces Cafres avaient intérêt à se ménager les uns et les autres. S'il fût arrivé aux oreilles de Massilikatzi qu'un blanc avait été accueilli par eux, il n'est pas douteux que ce terrible chef ne les eût fait massacrer tous, d'autant que chez
les blancs, les populations cafres répandues dans cette direction passaient pour se livrer à l'espionnage à Teffet de servir les intérêts de Hassilicatzi.
Je ne devais donc pas m' attendre à de grands services de la part de tels hommes, et le temps venait où j'allais avoir besoin de tous. Alors il ne me restait d'autre parti que de me les attacher par l'offre du produit de mes chasses : aussi dûmes-nous débuter par leur tuer nombre de buffles et de rhinocéros^ ce qui nous fit, non pas des amis, mais des obligés.
La quatrième nuit que nous passions sur la rive gauche de la Mokoha faillit nous être funeste. Un terrible orage, éclaté sur les montagnes où elle prend sa source, déversa tant d'eau, qu'elle s'accrut de 9 pieds en moins d'une demi-heure. Elle débordait, et déjà mes bœufs en avaient jusqu'aux genoux, quand nous fûmes réveillés par le bruit. Nous n'eûmes que le temps de les atteler et de conduire le véhicule sur une éminence éloignée de 100 pas. L'eau nous entraîna passablement d'objets utiles déposés sous le chariot. Hais, en pareilles circonstances, on estime pour peu les pertes minimes, surtout si l'on calcule qu'une demi-heure de retard suffisait pour que nous fussions entraînés nous-méme avec tout le matériel.
Tom , dans une excursion de plusieurs jours, s'était porté au pied des hauts pitons de Hourikeyley, où il avait rencontré et blessé divers Àigoceros nigra et equina, mais sans succès, ce qu'il attribuait à la mauvaise qualité et à
l'alfération de sa poudre. Là il ayait trouvé un mouzi dont le chef avait nom Schloscklomé, duquel il n'avait pas trop à se louer non plus quant à la réception. Hais Tom avait découvert en route des girafes assez nombreuses, et de plus une belle troupe d'éléphants qu'il avouait n'avoir point osé attaquer ; car, quoique brave^ c'était la première fois qu'il voyait de ces colosses; et l'émotion de tout homme est extrême tin pareil cas, infiniment plus grande qu'auprès des lions, que nos balles mélangées d'étain traversaient aisément de part en part:
J'avais de si beaux souvenirs dé .mes chasses chez les Amazoulous , que le nom d'éléphant retentissait à mes oreilles d'un timbre indicible, répercuté jusqu'au fond du cœur. Je n'en dormis pas, et quand le jour vint à poindre, Tom, un Gafre et moi nous étions sur la route du mouzi de Schloschlomé. La distance étant grande, nous fîmes des haltes fréquentes. Déjà nous avions vu les cous à ressorts élastiques de fantastiques girafes, d'une approche impossible, les croupes et les tètes d'une dizaine de rhinocéros^ inutiles pour l'heure, et nous allions descendre dans une vaste et longue plaine intercalée dans des montagnes granitiques, lorsqu'une fontaine suintant à travers les pierres nous engagea à nous arrêter encore* une fois. C'était la dernière eau de ce point jusqu'à la base des montagnes opposées.
«Par exemple, dit Tom, qui buvait le premier, voici qui est drôle : nous sommes sur une mine de sucre; goûtez
donc cette eau; eHe est sacrée comme celle qu'il vousplatt de me donner quelquefois . »
Non-seulement j'étais curieux, mais encore j'avais trèssoif, et je bus lai^menf ma part de ce liquide, dont legoùt, Téritablement sucré de prime abord, laissait ensuite au palais un peu d'&creté, puis beaucoup de fadeur. En somme, s'il était agréable à boire, il désaltérait fort peu.
Tom, qui n'y voyait que du sucre, trouvait qu'il vivrait se passant fort bien du sucre des ^mot^i^ et du lait des vaches, s'il existait proche de son habitation une fontaine de ce genre et une autre comme certaines que nous avions rencontrées reposant sur un lit de marne dont Feanblan* chie nous faisait un café au lait minéral assez voisin de goût avec le véritable café au lait animal. Je le laissai dans sa croyance, et nous poursuivîmes notre marche par une chaleur des plus intenses.
Après un quart d'heure, nous fîmes un détour forcé pour des pièges à baies conductrices non loin desquelles se voyaient encore des cabanes faites à la hâte et çà et là des quantités d'ossements. Nous visitâmes les fosses, qui toutes étaient intactes. Je n'avais précédemment rien vu de semblable et je n'eus pas de peine à approuver fort ce système que pratiquent les Makatisses, mais seulement dans les parties suffisamment boisées;
Ils choisissent à cet efiet un passage fréquenté par toute espèce d'animaux herbivores, car tous leur conviennent, n est bon que ce passage conduise à l'eau ; il est excdlent
qulT soit unique entre des roches escarpées. Lorsqu^on endroit réunit ces ayanfages, des fosses sont creusées fout d'ibord à rëxtrémitédes angles prolongés que dorvent former les haies, disposées en manière d'entonnoir. Cesfosses ont 18 pieds de profondeur sur* 2fr dfe longueur et de largeur ; les bords- sont exhaussés au moyen de branchages sofidement établis horizontatement, dans lesquels sont mchftssés d'^autres branchages secs destinés à couvrir le haut de la fosse, sur laquelle ils s'étendent aussi suiVant Thorizontale, mais sans présenter une solidité suffisante à supporter le poids d*un animal, môme de' k taille d'un méTampe.
Les haies sont ensuite établies; d^ordinoâie* elles attei^ gnent 43 ou 1i pieds, et leurs parois sont revétues^ de branches épineuses de mimosas; Teur résistance doUélre telle qu'une troupe de buffles ne puisse pas la renTerser. Ce qu'il importe surtout, afin <f en masquer la faiblesse, c'est de n'y laisser aucun jour, résultat que Ton parvient à obtenir en intercalant des herbes dans l'intérieur de leur' formation, l'ai vu un passage de 100 mètres ainsi barré qui comptait sept fosses terminales; la somme de la longueur des haies n^était pas moindre de 1,200 mètves. De quelque côté que vinssent les animaux, ils donnaient dans l'un des sept angles, et quand ils arrivaient à* l'extrémité, où la disproportion de hauteur du barrage leur donnait Fespoir d'en sortir d'un saut, ils le faisaient sams discernement possible, passaient à travers les branchages
horizontaux et tombaient dans le piège, d'où pour sortir leurs efforts étaient vains ; car les espèces les plus lestes frappaient chaque fois de la tête sur les traverses supérieures qui, en les rabattant, les coutraignaient à rester tranquilles lorsqu' arrivait l'épuisement de leurs forces. . Ce système de pièges est d'un assez bon rapport, quelquefois journalier, quelquefois aussi simplement hebdomadaire; mais quand un besoin général se fait sentir, les Hakaschlas traquent le gibier et le forcent à passer dans les angles. D'autres fois, la traque ne se fait que quand une troupe nombreuse d'animaux est en vue non loin de l'endroit, et je me rappellerai toujours un étonnant coup de filet de ce genre dont je fus témoin chez Rhemkoka.
Trente buffles paissaient dans le bois à 300 pas des haies. Un enfant les y découvrit, et vint au mouzi réclamer tout ce qu'il y avait d'hommes, de fenunes et d'enfants, lesquels s'allongèrent silencieusement en une longue file mouvante et rapide. Dix minutes ensuite, les buffles, pris à dos, étaient à demi cernés. Alors des cris confus s'élevèrent à la fois, et la lourde troupe se prit à fuir vers les points où tout se taisait. Tous ensemble ils enfilkent un angle où, se pressant les uns les aulres, chacun tendait à en gagner au plus vite l'extrémité : Arrivés là, point d'hésitation : les premiers, quatre de front, sautèrent et disparurent, les seconds sur les premiers, puis les troisièmes : tout disparaissait. Alors les beuglements. Hais Timpulsion aidant, les quatrièmes sautèrent comme les autres sur
les autres, qu'ils foulaient^ et sur eux les cinquièmes, yrai chaos de buffles transformés en démons. Ils beuglaient, se tordaient, moulus, étouffés. Les corps servant de fas* cineset le trou étant comble, les derniers passèrent sans accident. Dix du dernier plan, revenus de leur surprise, se tirèrent d'affaire, plus ou moins éclopés, plus ou moins écrasés; mais dix, les premiers, y restèrent, tués tant par la chute que par la pression, fameuses bétes pesant au delà de 2,000 livres, qu'il était curieux de voir extraire, le cou rompu , Téchine brisée, les jambes cassées, les cornes ensanglantées et l'œil toujours hagard.
Cette bonne fortune générale occasionna tant de disputes pour le partage que l'extraction et le dépècement durèrent trois jours : aussi les derniers servis eurent-ils pour leur lot du buffle non saigné et faisandé. Hais les Cafres makaschias sont difficiles à rebuter^ et en cela ils fraternisent avec les hyènes.
L'inspection des fosses n'ayant duré que le temps nécessaire à nous assurer si elles renfermaient quelque chose, nous continuâmes à cheminer. dans la plaine, que couvraient presque partout des arbres analogues par le feuillage À celui qui porte le makano. Nous marchions avec peine : le sable de granit cédant à nos pieds, chacun de nos pas perdait un cinquième de largeur, et la chaleur augmentant d'intensité sans que la brise se permit le moindre déplacement, nous étouffions, noyés de sueur. Nous atteignîmes bientôt ainsi Theure du jour oh tout
ëùH à rombce, oîi Te sofeiï Teiffe sur ces contrées, quTI accablé de ses Iwrûlanfes fayeurs, et peut-être étions-nous en ce moment les seuls êtres vivants qui fussent assez bardîs pour se mouToîr. Pas un maœmîfëre ne se montrait, pas un oiseau, pas même un coKoptère; tout était couché, McKti, cacbê, chacun dans sa retraite la mieux abritée. Cétaît le moment le plus silencieux de la révolution diurne de la terre : car la nuit a ses acteurs, très-bruyantis même quelquefois. les rongeurs sont paisibles, îl est vrai ; mais les carnassiers font frémir Fàîr de leurs voix majestueuses, retentissantes, imposantes, ou rauques, ou pteureuses, ou chantantes, ou flùtées, et leur réunion forme de bizarres concerts qui troublent le sonmieil. Alors donc n'est pas îe repos comme entre midi et deux heures; ces heures de sieste observées par tous les peuples sur la tête desquels darde le soleil, heures sacrées qu'il nous eût été si doux de voir s'écouler, couchés sur un lit de sable.
Mais le temps nous manquait; il faflait marcher sans relAche pour arriver avant la nuit faite, parce que Schloschlbmé ne nous connaissait point assez, et qu'à de telles distances les mouzis isolés sont toujours^ sur leurs gardes dans la crainte d'une attaque. Or, nous exposer dans Fbmbre à nous faire traiter en ennemis valait bien le sacrifice que nous nous imposions,
Ters cinq heures, une mare infecte, où pullulaient des millions d'insectes aquatiques et de larves, nous présenta son liquide boueux bouillonnant à la surface. Favais une
soif extrême; mais je n'osai boire, quand mon Halaschla, mettant hm sa charge, j entra jusqu'aux genoux, agita Teau d'un bras, eomme afin d'en chasser les animalcules, et de la main s'en envoya dans la bouche, distante de 8 ou 10 pouces. CTëtait Taction d'un chien qui lappe, mais plus étendue. J'imitai mon homme. Quelques gouttes me suffirent, tant le breuvage était doutant, sulfureux et provoquant des vomissemrats.
Deux heures plus tard, nous rencontrâmes un Cafre qui nous guida jusque chez Schlosehlomé, dont le misérable mouzî, situé au dâxmché d'une goi^, était dominé par d'immenses élévations stratifiées. la plus proche, de forme cylindro-conique, se dressait comme une tour aux parois ruinées, et sur ses sailKes se jouaient les babouins s'entr'appelant de leurs grossières voix.
De l'eau? de Feau! fut notre premier mot d'introduction. On nous en servit dans de sales petits pots de terre ronds, comme tout ce que font les Cafres. Elle était bonne, et quand nous en eûmes bu à satiété, alors seulement nous nous enqutmes de Schlosehlomé, accroupi sur la terre à Tinstar des babouins de la montagne.
Entouré des anciens du lieu, Schlosehlomé ne répondit jamais de hii-méme à mes questions. Chaque fois il sollicitait rq[>inion des autres, afin de savoir dans quel sens et en quels termes la réponse devait me parvenir. Défiants, rusés et menteurs comme les Makatisses, les Makaschlas, qui en sont une fraction, se comportèrent constamment de
la même manière envers moi. Or, comme chaque phrase, ainsi composée^ arrangée, tournée avec intention, absolument de même que s'il s'agissait d'une partie d'échecs, ne pouvait, selon moi, contenir que des faussetés, la yériié n'ayant nul besoin de tant d'art, il m' arriva fréquemment de me fâcher et de dissoudre à coups de pied ce maudit conseil dont je ne voulais point, assurant ces fourbes qu'ils avaient parfaitement droit de ne pas me recevoir chez eux, mais que je ne leur reconnaissais pas celui de m'induire en erreur. Du reste, je dois dire que jamais non plus ces hommes ne témoignèrent le désir d'apprendre quel était mon but. Jamais ils ne s'enquirent directement de mes intentions ni de quoi que ce fût qui ait trait aux blancs, et cette réserve encore peut bien passer jusqu'à un certain point pour un témoignage de mépris.
Tout cela, joint à leurs manières peu obligeantes, insolentes même, me fît prendre en aversion ces populations dégoûtantes, qui, dans leur misère, ont cependant l'effronterie de se croire sujiérieures aux blancs. Déjà, lors de mon séjour à Natal, j'avais eu des leçons pratiques du mode d'agir envers les Cafres dont usaient les Anglais, premiers habitants blancs de ces lieux. Ce mode consistait simplement à affecter un air de suprême grandeur envers les chefs, de manière à les persuader que l'on était soimême un grand chef parmi les blancs. Il fallait commander et non solliciter, en ayant le seul soin de témoigner quelque attention au capitaine du mouzi, que l'on met-
tait ainsi dans l'impossibilité de faire de Topposition, et auquel on se substituait réellement. L'obéissance se rencontrait alors chez tous les subordonnés comme s'ils eussent reçu des ordres directs de leur propre chef.
J'eusse voulu suivre ce système de conduite, mais il y avait impossibilité complète. D'abord, couvert de haillons, il ne me restait rien à offrir; ensuite, chez les Makatisses en général, les chefs sont très-peu respectés et n'ont que peu ou pas d'influence, ce que j'attribue à un esprit de sauvage indépendance très -commun chez cette race d'hommes. C'est même à cet esprit que l'on doit rapporter aujourd'hui l'excessive division des Makatisses, peuple nombreux répandu sur une large surface, partagé en une infinité de capitaineries toutes désunies, et par conséquent incapables d'opposer la moindre résistance^
Schloschlomé ne fut donc pas courtisé, ce qui ne l'empêcha pas de me faire donner une cabane et quelques vivres détestables. La nuit fut insupportable; des insectes inconnus ne me laissèrent pas le moindre repos, et ce fut avec la plus vive impatience que je vis venir l'aube du matin. J'étais surtout désireux de savoir à quels parasites j'avais eu affaire; car jamais ni les moustiques, ni les puces d'Afrique ne m'avaient tant tourmenté. Mes jambes, couvertes d'ampoules superposées, offraient l'aspect de grappes de raisin dans un basr-relief, et d'irrésistibles démangeaisons me suggéraient presque l'idée de les passer à la flamme afin que la douleur devint autre.
Je découvris bientôt eosuiie dans ma couverture de laine les insectes que je cherchais : beaucoup y étaient adhérents, dans un état de toi^ur résultant de Texcellente chère qu'ils avaient faite la nuit. Leur apparence était celle des tiques ; leur forme et leur nature étaient cependant difiërentes : ils étaient plus ronds ; leur couleur à tous était grise; ils ne se cramponnaient point par leurs pattes, et leur suçoir ne les maintenait pas sur la chair, comme font les tiques; ils avaient en outre quelque rapidité dans la marche^ et leur corps était généralement mou.
Sans aucun doute cette terrible espèce appartient à la famille des aradmides; mais qudle est-elle? je l'ignore. D'autant que mon premier soin^ lorsque je revins chez moi, fut non pas d'en conserver un seul individu, mais bien de faire bouillir ma couverture et mes vétemœts, ce qui, toutefois, ne diminua en rien mes douleurs, prolonlongées au delà de huit jours.
Je n'ai jamais vu cet insecte qu'au mouzi de Schloschlomé; il y courait à terre au soleil comme à l'ombre, actif le nuit comme le jour, où il se montrait fort nombreux. Mais, soit que les Cafres fussent habitués à sa piqûre, ou que l'épaisseur de leur peau les rendit insensibles, ou bien encore qu'ils fussent épargnés, personne ne s'en plaignait; du reste, ils étaient si misérables, ces hommes, qu'une misère de plus pouvait bien se joindre à cent autres de leur lot et rester inaperçue.
Schloschlomé, quelle que pût ^tre sa mauvaise volonté
à r^ard des blancs en général» Bt de hkh an par:liculier9 se hâta pourtant de mettre à ma disposition plusieiffs liommes pour la chasse. Cette mesure était toute naturelle, son intérêt propre la lui dictait : aus» partis-je de lionne heure, la direction 4taU c^e du nord> la rangée de montagnes nous restant A àioUjBy mais înaccessihie; et seulement après deux Ikeures de parcours, nous arriTâmes k discerner un point où Tescalade de la première assise était possible. Nous montâmes donc, «t dix mdautes ensuite nous nous trouvions sur une assez yaste étaodue de paj» au sol de sable, aux énocmes blocs de pierre encembrants, aux biffes pau élevés. Devant nous., Tim des plus haut pitons de Mourikeylej s'échappait en pente douce, se couvrant de mineuses jusqu'à ce que, deveiiant tr<^ raide, il montrÂt ses cètes osseuses mises à ïhjl Ses épaules se revêtaient aussi de quelque v^tation, mais sa têle de pierre était chauve. €e piton ne rappelait pas mal l'idée d'un Titan assis sur la terre, que les révolutions du globe eussent pétrifié lorsqu'il se reposait 4e ses rudes trar vaux. A droite étaient encore d'autres montagnes toutes granitiques se perdant à l'horizon. £nlr£ eUes et nous, 4 lieues de terrain fréquenté poir les antilopes noires et chevalines. Quatre heures de recherches n'avaient encore rien amenéj lorsqu'un Jeune honème vint me rapporter la dé* couverte de traces fraîches^ sept antilopes noires différentes d'âge et de sexe. Toutes les précautions furent prises, ^t en moins de vingt minutes j'étais près d'elles, à 60 pas.
Elles étaient debout, mais se déplaçant çà et là ; les branches enfeuillées m'interceptaient la vue de leurs parties respectives, tantôt une croupe, une tête, une paire de jambes. Je pouvais tirer et blesser, mais ainsi ne doit-on jamais faire; or, pour tirer à coup sûr un bel individu, j'attendais. Le voilà qui paraît enfin, me présentant Tépaule. Je me lève; une pierre roule sous mon pied; ce bruit suflQt à l'éveil, et la troupe part.
Décidément cet animal entend merveilleusement bien; en cela il se rapproche du coudou, et ce fut en vain que nous allâmes à (rois remises des nôtres : ils furent inabordables. Le lendemain nous recommençâmes nos perquisitions, plus infructueuses encore que la veille, et nous quittâmes Schloschlomé, nous promettant bien de ne plus nous reposer chez lui, si les circonstances nous amenaient de nouveau dans son voisinage.
Nous venions d'atteindre le 30 décembre, ce jour singulièrement marqué. dans ma vie de voyages. Mes bœufs étaient tous attaqués de la maladie attribuée aux mouches, et moi, qui alors en doutais encore, pensant que des herbes vénéneuses, ou peut-être bien l'insalubrité du climat, l'avaient déterminée, je me hâtai de charger Henningde leur conduite vers un mouzi distant de 40 lieues, dont la réputation de salubrité paraissait incontestable. Mais, hélas ! ce jour fut le dernier que je les vis : tous moururent; et dès-iors le désert fut ma prison, aussi étroite par son immensité que la plus courte cellule.
L'Oury nous ferma bientôt toute retraite. Profonde alors de 30 à 40 pieds, non contente de couler à pleins bords, elle s'épanchait dans les deux lits riverains qui, chose singulière, l'accompagnent partout, distingués par l'absence d'arbres. Souvent même l'Oury allait plus loin encore; elle s'étendait dans les plaines, heureuses d'aWrber à satiété, se chauffait au soleil et tenait sur ses eaux les canards par millions. Il fallait me résoudre à rester malgré moi sur le même point, quel que pût être le danger, à cause de la proximité de Massilicatzi; mes collections ne pouvaient être déplacées, et me séparer d'elles n'était pas chose possible. Du reste, elles s'augmentaient chaque jour de rares et nombreux insectes, et l'esprit constamment tendu vers ce but, les jours m'étaient moins longs.
Cependant, comme je venais d'apprendre la perte de mes derniers bœufs, et en même temps le retrait momentané de l'Oury, je chargeai Henning d'aller à pied àMakali's-Berg, afin de m' acheter un attelage qui pût me sortir de ma fâcheuse position. L'embarras de réussir, c'était d'abord la grande distance à parcourir, le temps qu'exigeait celte démarche, le manque d'argent; car, pour de tels voyages, personne ne se charge de ce meuble inutile ou supposé tel, et ma solvabilité non reconnue des paysans de Makali's-Berg, lesquels considèrent une reconnaissance comme un simple morceau de papier, de nulle valeur à leurs yeux. Il fallait qu'Henning cherchât à découvrir un trafiquant de Natal que je lui désignai, mais qui pouvait
$e trouver à 50 lieufis au delà. G'étak H. Michel Tan Brada, le seul que je suâse capable de consentir k me rendre ce service, sans profiter nullenouent de Favantage qui s'offrait à lui* Henning a?ait du reste la latitude de traiter à n'importe quel prix, et s'il ne réussissait pas à Makali's- Berg ou à Mooi-Bivier, il devait se porter à Pieters-Mauritz-Burg, afin de ne pas me revenir sans un attelage.
Il partit, et dès lors j'inscrivis chaque journée d'absence, croyant faussement ainsi abréger le temps, et prétendant prévoir à coup sûr le jour de son retour, comme si Henning avait le pouvoir de surmonter tous les obstacles, comme si les rivières allaient se dessécher en pleine saison,pluvieuse, comme si des étrangers devaient s'intéresser à mon sort, comme si les hommes de cesL contrées étaient prêts àdéposerl'égoisme, ce triste lot de tous, dans le seul but de m'étre utile.
L'homme malheureux est assurément le plus confiant des hommes; son premier mouvement est tel; les circonstances les plus improbables se présentent à son esprit, et si faibles que soient leurs apparences» il s'accroche à elles. Fragiles lianes mal implantées dans un sol léger de détritus, il les prend poiu: de fortes cordes dé sauvetage parfaitement établies. U s'imagine qu'il va sortir en s'appuyant sur elles; lé faite est presque atteint. Mais tout d'un coup survient le détachement, et il retombe au fond de son malheur avec ses illusions, qu'il croit ressaisir, s'il est homme, et desquelles U songe à se reconstruire une échelle.