CHAPITRE XXXV
Causes d'une excursion vers le nord. — Mes torts. -« Ceux de Tom. — Danger esquivé. — Députation, — Précautions, — Rhemkoka, le faiseur de pluie. — Je le supplante. — Ce moyen réussit. — Je quitte à pied les bords de la Mokoha. — Route vers le nord-quart-nord-est. — Première nuit passée dans les herbes. — Un serpent vient partager ma couch& — Continuation du voyage vers le nord-est et Test-nordest — Ruisseau de Mourikeyley-Amaboa. — Deux cascades : Om- Schlabatzi, Om-Touoëne. -* Cafres qui voyaient un blanc pour la première fois. — Route vers le nord-est — Le mouzi de l'Echo trouvé désert ^ Bulbes sauvages. — Misérables populations. — Les habitants d'un village fuient à notre approche. — Mes gens ne se font pas scrupule de tSiire du butin ; leur arrogance, leur amour du pillage. — Aarde-BonQ'es. — Route vers le nord-quart-nord-est — Rencontre de vestiges humains. — Une idée de Tom. — Impossibilité d'aller plus avant — Route vers le sud-ouest — Bords riants de rOip^Sehlabatzi. — Rhinocéros simus. — Guêpiers roses à calotte verte. — Mtrops nubicoides, — Continuation vers le sud-ouest — La soif. — Délices que l'eau nous pnxsure. — Les bords de l'Oury, où abondent encore les hippopotames. — Impossibilité de traverser cette rivière. — Opposition de la paft de mes gens. — Innombrabile quantité de fMngilles. -— Ce qu'il faudrait avoir pour se porter vers l'équateur. — Ce que peuvent les rois cafres. — Retour; direction sud-est — Nous profitons des débris abandonnés par un lion que Je tue dans sa fuite. — Route au sud-sud-est. — Effet d'optique. — Débordements de l'Oury. — Oie bronzéi. —Un doublé de rhinocéros. — Passage des monts Sogopana. — L'obscurité. — Les lions. — Arrivée à mon camp. — Retour d'Benning après quarante et un jours d'absence. — Passage de l'Oury. — . Rapidité du courant — Embarras. — Départ définitif. — Pilanne, — Makata. — Mooï-Rivier. — J'apprends le vol de mon chariot avec bœufs et chargement — Vaal-Rivier. — La gué de la cascade. ^ Je cherche à la passer plus haut. — Travaux inutiles. — Détour jusqu'au Lynequey-Drift — Tom me quitte, et, seul avec Henning et Guimba, je poursuis ma route jusqu'à Natal. -^Anthropophages. — Pygmée&
PHyé de la société d*Henning, ayant rarement celle de Tom rinfatigable, qui chassait sans cesse, l'ennui me ga-
gnait; l'eicessive chaleur me faisait chaque jour passer trois heures dans la petite rivière de Mokoha, en dépit des crocodiles, qui, quoiqu'enlevant chaque jour des chiens du mouzi, semblaient pourtant y respecter les hommes. Une extrême faiblesse résultait de ce système hygiénique, diamétralement opposé à celui que Ton doit suivre en pareil cas. Je me couchais fréquemment le jour, d'autant plus que la nuit tout repos m'était interdit par de terribles coups de tonnerre incessants et si retentissants dans ces contrées : j'éprouvais de plus un malaise indicible. Mes gens se plaignaient aussi; de mes trois chiens, il ne m'en restait plus qu'un seul, et si je considérais la population des trois mouzis, j'acquérais la certitude que ces lieux de* vaient être malsains.
Il fallait changer d'air; j'avais le champ libVe, et même à ces causes venaient s'en joindre d'autres déterminante& pour lesquelles il était urgent que je m'absentasse. La principale était une maudite affaire qui avait trouvé naissance tout d'abord dans ma position exceptionnelle, et ensuite dans mon dévouement aux intérêts de la science. J'avais, dès le principe, procédé par les moyens les plus honnêtes, afin d'obtenir de Rhemkoka ce qu'il m'importait de connaître. Comme Cafre et comme chef, Rhemkoka pouvait, sans déroger aucunement aux coutumes du pays, se rendre à mes sollicitations ; mais il fit le gascon; je reçus ses promesses, et plus tard, reconnaissant la mauvaise volonté qu'il y avait apportée, je n'hésitai pointa lui dé-.
clarer que je comptais me passer de son acquiescement.
Bref, je tins parole, et par suite, quand je me plrésentai au mouzi, où circulaient une quarantaine d'hommes, Tom, qui m'accompagnait, ayant commis une étourderie que je lui reprochai sur l'heure, un Cafre se permit à mon égard des propos insolents. Comme je voulais une sorte de réparation^ je demandai à cet homme s'il ne s'était pas^ trompé, si son cœur parlait comme sa langue. « Assurément, dit -il d'un air profondément convaincu. — Eb bien, ajouîai-je, tu vas répéter mot pour mot ce que tu viens de prononcer, afin que mes oreilles l'entendent une seconde fois, et je te lâche un coup de fusil comme si tu étais un oiseau. » Ce disant, le tic de mes becs de gâchette résonnait deux fois ; mon fusil était armé.
Ce Cafre, lisant dans mes yeux ma feinte détermination, se lève, empoigne mon double canon par le milieu, tandis que mon doigt reposait sur la détente. Heureusement pour lui, je me possédai suffisamment, et retenant le canon de la main gauche, je lui appliquai force coups de poing sur la tête dans le but de lui faire lâcher prise.
Les Cafres ont des crânes de fer, on le sait; celui-ci paraissait d'abord insensible; mais il n'y tint pas, et lâchant enfin, il prit sa course comme un lièvre. Je fis mine de le coucher en joue; mais je ne tirai pas, quoique j'eusse pu le faure afin de le pincer, mon arme n'étant chargée que de plomb à caille. Mais cette démarche eût été mal comprise; on m'eût soupçonné d'une intention formelle que je
n'avais pas; les réflexions n'eussent pas été ménagées, et seul avec Tom, qu'aurais-je pu faire au milieu de 40 sauvages témoignant leur exaspération par leurs (aïs, aux^ jjuels je n'opposai que le silence le plus absolu?
Tom, qui, bien que plus tard, avait essayé de me vmir en aide, avait par hasard reçu sur la tête un coup de la crosse de mon fusil, au moment où je le faisais tournoyiar brusquement pour le dégager des mains du Cafre. D'abord il en fut tout étourdi, et quand il put ressaisir le iîl de ses idées : « Mais voyez donc, me dit-il, comme ils bondissent, comme ils hurlent, ces damnés de Cafres ! Cette affaire les regarde-t-elle donc tous? N'est-ce pas un complot monté conbre nous ? Ils crient aux armes ; cinq ont déjà les leon. Maître, que faire? Nous sommes occis I »
Jom n'avait rien en main, pas une arme; il avait peur. ' « Partons, dit-il, allons chez nous; là du moins nous trouverons des fusils, de la poudre et des balles. Qu'ils y viennent, s'ils l'osent, j'en mets dix par terre; mais ici! Bon Dieu ! maître, allons donc ! » Je m'étais assis sur un mon* ticule de terre, mon fusil maintenu perpendiculairement. c( Vous pouvez aller, Tom, si cela vous convient; pour moi, je reste, -r Pourquoi rester? — Ah! voici : qi» je parte, ils vont l'attribuer à la peur; que je reste, ils verront que je ne les crains pas. — C'est juste; mais voyei > donc cet orateur qui brandit son assagaye ; é6outez4e £rap* per son bouclier. Il cherche à enflammer les courages; en^ iendez-vous ce qu'il dit? «Comment! tant d'hommes
noirs se laisswaient imposer les volontés d*un seul chien blanc! Mais lecbien blanc va manger tos récoltes et tous mourrez de faim; et les hommes noirs le souffiiraient plus longtemps ! Où sont donc les hommes, les vrais hommes t Qu'ils viennent, ceui-là, et qu'ils tuent le diien blanc; sinon son fusil on la faim les tuera eoxHmémes ! »
Comme j'avais toute raison de redouter les effets de ces paroles, j'appelai à moi l'un des anciens, afin qu'il expliquât à ses compatriotes la provocation du Cafre, promit cause du trouble. Soit qu'il craignit de se compro» mettre ou qu'il fût bien aise de me témoigner sa mauvaise volonté, le vieillard me répondît par un insolent branle* ment de tête , lequel en toutes langues veut dire : Non; Puis il passa outre. Ce mouvement me vexa au plus haut point. Un fouet m'eût été bien utile : j'eusse secoué la poussière et sillonné la crasse du sale manteau de peau que la marche faisait claquer entre ses jambes, et, vieille peste ambulante, le M akaschla eût eu le prix de son àédain.
Voyant cela, un autre vint à sa place; je lui fis part de mes impressions, et j'appuyai principalement sur les torts que l'on avait envers moi. J'eus encore le soin d'ajouter que la vie de mon agresseur avait été entre mes mains; mais qu'un blanc est un lion qui ne tue que quand il se sent blessé, qu'alors seulement il tue, mais qu'il tue à satiété.
« Ces* vrai, dit le vieux, f ai vu les bouches de votre
fusil tournées du côté de cet homme, et si le feu û'en est pas sorti, c'est que vous ne l'avez pas voulu. — Précisément, je ne l'ai pas voulu, parce que j'ai raison dans cette affaire , et que je compte voir vos compatriotes venir chez moi avouer leurs torts, et d'ici-là, entre vous et moi, plus de rapports de bonne amitié; vous avez noirci mon cœur : ainsi plus* de chasses en commun, plus de viande, et adieu ! »
Tom et moi nous partîmes au pas ordinaire. Tom eût bien voulu courir, mais je le retins : il était blanc et son front dégoûtait d'une sueur froide. La crise était passée, au moins pour le quart d'heure, et j'essayai de relever le moral de Tom en m'efiforçant de rire, aussi absente qu'en pût être l'envie chez moi. Mais sa figure de cire jaune se maintint telle jusqu'à ce qu'il eût absorbé quelques tasses de café.
Tous mes fusils propres furent aussitôt chargés, les uns déballes, les autres de chevrotines; les fusils sales furent lavés, mis en ordre, chargés aussi et tous disposés dans mon wagon, les uns pour tirer par l'ouverture de devant, les autrfô par celle de derrière. A la moindre menace, Tom et moi devions nous jeter dans notre forteresse et prendre chacun notre poste. Nous reconnaissions bien l'impossibilité de parer aux coups de nos agresseurs, qui pourraient nous larder de leurs longues lances à travers la toile de la tente, mal garnie de mes matelas et de couvertures de laine; mais du moins avions-nous la perspec-
tiye de nous faire précéder de 40 ou de 50 hommes pardelà les bornes de Téternité, et cette consolation nous suffisait pour balancer les regrets du sacrifice de notre vie.
Mes précautions avaient même été portées à un degré excessif. Il me répugnait de me laisser donner le dernier coup par ces dégoûtants Makaschlas, et pour l'éviter, comme encore pour nuire à mes ennemis par mon dernier acte, j'avais disposé ma caisse à poudre, ne renfermant plus, hélas! que sept livres, de telle façon que mon coup de désespoir devait la faire sauter, et avec elle Tom et moi, et les assaillants enhardis par leur nombre et par le succès.
Ces dispositions faites, nous étions si changés,^ si raffermis à l'idée des faciles ravages que nous pouvions effectuer, que nous désirions presque voir arriver sur nous les Makaschlas au plus vite. Tom était joyeux alors; avec des armes il ne craignait rien, et s'il avait été anéanti et près de s'affaisser sur lui-même, étant au mouzi, c'était en songeant à être tué désarmé. Quoi de plus désespérant aussi pour le cœur d'un homme que de se voir exposé à tous les coups sans pouvoir riposter par un seul !
La nuit allait me donner des inquiétudes. Sans aucun doute mes projets de résistance, si bien basés qu'ils pussent être, allaient devenir nuls dans l'obscurité. Je n'entrevoyais qu'un moyen d'éviter tout danger : il eût fallu chaque soir déplacer nos armes, les disposer à 35 pas du
wagon dans un champ de maïs, et nous reposer sur elles. Si donc l'attaque avait lieu, l'ennemi se trouvait pris par derrière au moment oh il croyait son but atteint sans perte d'hommes. Tom trouvait excellente cette manière de tromper Tennemi, et déjà nons avions fait choix du lieu quand me vint une députation de huit des plus anciens du mouzi d'Om-^itanne.
Comme ces hommes demandaient & me parler^ je me présentai froidement. Ils s'accroupirent sur leurs talons, et l'un d'eux procéda lentement, narrant toute l'affaire, et rejetant tous les torts sur l'audacieux qui m'avait manqué de respect. Quand il eut fini , un autre raconta la même aventure à peu près dans les mêmes termes et dans le même but, ajoutant que tous ne devaient pas pfttir des actes d'un seul , d'autant que ces actes étaient réprouvés par la majorité. tJn troisième vanta beaucoup les gros bénéfices que leur rapportaient mes chasses. Il énuméra les avantages de l'abondance de la viande et de la graisse, me priant de laisser mon cœur redevenir blanc & leur égard. Bref, chacun parla dantf le but de conjurer ma colère, dont on redoutait les effets, non-seulement parce que j'allais m' abstenir de chasser, mais encore à cawe de la privation de la pluie si nécessaire à leurs jardins, et de laquelle je m'étais réservé la disposition.
Ajouter une confiance entière à leurs paroles ne m'était plus guère possible; les Makaschlas m'étaient trop connus; le mensonge est trop inhérent à tous leurs dires, et
cette fois^ comme dans mille autres circonstances^ leurs assertions pouvaient être diamétralement opposées à la Térité. Bien plus, il était probable qu'elles serraient à couvrir quelques sinistres desseins. Néanmoins, je fis semblant de les accepter en remerciant les députés de leur bonne volonté et de leurs excellentes intentions pour moi, les assurant de tous services qu'il serait en mon pouvoir de leur rendre à l'avenir de m^ne que j^avais fait par le passé; et comme il m'importait hautement de leur donner de fausses idées, quant à l'usage de mes armes, je ne les laissai point partir sans avoir forcé complètement leur conviction dans le sens que je jugeai m' être le plus favorable.
« Je savais bien ce matin en quittant le mouzi, leur disje, que les Makaschlas avoueraient leurs torts, que leurs cœurs se gonfleraient de peine et que leurs efforts tendraient à ramener la blancheur sur le mien, parce que les Makaschlas ne sont ni moins bons, leurs cœurs non moins blancs que peuvent être les hommes blancs et leois cœurs. Tout ce qui s'est passé depuis lors je le savais d'avance, car tout devait arriver ainsi, rien n'était possible «atrement. L'inimitié ne pouvait durer, ou le sang devait couler départ et d'autre. Mais qu'eussent pu contre «moi des hommes armés d'un fer aigu? Ces hommes doîr vent approcher jusqu'à toucher leur ennemi, moi, j'ai plus de facilité : à 500 pas je les tue; à 500 pas, mes armes font voler les éclats d'une roche, et, pour que vous
ne doutiez pas de l'exactitude de mes paroles, je vais agir, et vos yeux verront. »
Je saisis alors un fusil à éléphant d'un cinquième de livre chargé d'une balle; l'arme entière pesait 85 livres. J'alignai mes huit députés dans le sens de la roche prise pour but, et, me portant derrière le premier de la file, je lâchai le coup sur le point indiqué. Tous virent jaillir le fragment de pierre, tous reçurent également l'infernale détonation dans l'entonnoir de l'oreille de manière à éprouver le déplacement de l'air, et tous, d'ébahissement, portèrent la main à la bouche, qu'ils gardèrent ouverte.
« C'est ainsi que nous avons l'habitude de tirer pendant le jour, observai-je à mes Makaschlas; mais la nuit je fais mieux. La nuit, viennent 20 ou 40 hommes, je les abats tous d'un coup , et ceci je veux vous le faire voir, w Je passai de l'autre côté du chariot afin d'y recharger mon fusil, et pour projectile j'y coulai sa charge exacte de 24 chevrotines de 120 à la livre; cela fait, je revins, et, désignant à mes étrangers un monticule de sable situé à l'autre côté de la petite rivière et distant de 1 1 0 pas, je les engageai à ne rien perdre de la perspective. « Figurez-vous, leur dis-je, 20 hommes sur ce point, puisqu'il faut choisir un point; que ce soit le jour ou la nuit, il importe peu, l'obscurité n'enlève rien de la force de mes coups : eh bien, ces 20 hommes, je les traverse tous d'une seule décharge. »
Mon fusil partit, les chevrotines firent voler le sable et
la poussière ; pas une, je crois, ne porta hors du monticule, et Fétonnement des Hakaschlas fut à son comble. « Vous direz donc à ceux qui vous ont envoyés, ajoutai-je, que, si leur intention est de me nuire, mon plus grand désir serait qu'ils vinssent m' attaquer la nuit. » Puis, afin de terminer avec eux^ je leur distribuai une demilivre de tabac en poudre, ce qui me valut de leur part des compliments dont je me fusse bien passé.
Tout à l'heure, en narrant ces faits, j'ai pu rester inintelligible pour beaucoup de personnes , lorsqu'il m'est arrivé de parler de la pluie dont je m'étais réservé la disposition ; une explication est nécessaire et la voici :
Chez les Gafres, comme chez maints peuples habitant même à de grandes distances de cette partie de l'Afrique, certains hommes passent pour être doués du pouvoir de faire la pluie; souvent ce sont les iniangas, ceux-là mêmes qui exercent la médecine ; quelquefois ce sont des chefs, qui cherchent à doubler ainsi la part de considération que leur doit le peuple, et de là leur influence. La sécheresse arrive-t-elle, c'est à eux que s'adressent les Gafres dont les jardins dépérissent, et comme ils ne sont pas plus sorciers que ceux qui les consultent, leur talent consiste à répondre d'une manière évasive, ou à promettre de la pluie dans un délai donné, s'il est raisonnable de supposer qu'il en doive tomber durant ce laps; ou bien encore ils répondent qu'ils s'en occuperont, et quaud de gros nuages noirs s'amoncèlent en remontant le
Tent, signe certain qu'un orage va creTer, ils ne manquent pas d'annoncer publiquement, que la pluie sollicitée approdie. Ils convoquent le peuple^ l'exhortent à leur venir en aide pour en déterminer la chute par les chants les plus bruyants; et quand elle tombe par torrents, assaisonnée d'éclairs, ces hommes ne manquent pas de re* cueillir des louanges et souvent des offrandes prélevées sur les récoltes.
Or, une nuit que j'avais besoin de plus de repos que de coutume, des chants infernaux, des cris épouvantables venaient, pour la dixième fois peutrêtre, interrompre mon sommeil : c'était Rhemkoka, le faiseur de pluie, qui depuis dix jours essayait vainement de soutirer quelque bon orage du ciel. Vexé de voir mon sommeil troublé par ces sottes démarches, au succès desquelles Rhemkoka ne croyait intérieurement pas plus que tous ceux qui font métier de répandre ou d'exploiter des croyances, je me pris à maudire BUiemkoka, et l'idée me vint de le discréditer aux yeux de /eux de sa tribu et de faire tourner les choses à mon avantage,
;/ Je regardai le temps ; il n'y avait point la moindre apparence de pluie. J'appelai Xom et le chargeai d'aller au mouzi porter en mon nom quelques paroles à Rhemkoha. Tom devait lui parler devant tous de manière que mes intentions fussent recueillies par pluB d'un.
Voici ce que dit mon messager : « Rhemkoka, c'est vous que je viens trouver de la part de mon maître. Que vos
oreilles ft'ouvjrent et que votre esprit comprenne. Comment diable, Rhemkoka, osez- vous prétendre faire de la pluie tandis que le blanc, mon maitre, est ici chez vous? Comment espérez-vous réussir sans lui demander son assenti* ment? Croyez-vous avoir un pouvoir suffisant pour réussir seul, tandis que le blanc est là? Ne savez-vous donc pas que les blancs ont une volonté supérieure pour, suivant leurs besoins, obtenir du ciel la pluie qui fait croître et mûrir? Rhemkoka, n'y a-t-il pas dix jours que vous essayez sans pouvoir faire descaidre une seule goutte d*eau ? Chaque nuit lïe fatiguez-vous pas le peuple à poussa des cris retentissants? cris impuissants, inutiles, nuisibles même et dont mon maître se rit làr-bas. Car, voyez-vous, Rhemkoka, cette manière est celle des hommes noirs, c'est la plus mauvaise, et le blanc, mon maître, sait sans clameurs faire tomber Feau du ciel autant qu'il en est besoin. En voulez -vous à foison; voulez-vous ai^ir vos jardins inondés? Faites taire votre monde tout d'abord, adressez-vous ensuite à lui et vous verrez. \
— Comment! fit Rhemkoka d'un air fort adroit, votre maître sait faire de si grandes pluies, et il ne nous en a rien dit! Demain matin, je m'empresserai de Taller trouver^ votre maître; car la terre est si sèche qu'elle se fend partout très-profondément. Ah ! le blanc sait faire de la pluie! ajouta-t-il.— S'il sait faire de la pluie, mon maître î reprit Tom d'un air étonnant d'assurance; sachez donc qu'il en avait tant fait chez les Amazoulous que Panda
voulait Tempécher de partir, de crainte d'une sécheresse Tannée suiyante. »
Par cette adroite réplique de TinTention de Tom, Rhemkoka, qui n'avait pas grande confiance en ses propres pouvoirs^ tendait à croire aux miens. Tout le monde se tut et s'en fut dormir.
Le jour suivant, Rhemkoka ne manqua de venir comme il l'avait promis, et, sans me distraire de mon travail, je causais avec lui, quand je songeai à allumer une pipe. Un Cafre était alors près du brasier, grillant un morceau de viande. Je l'appelai pour qu'il m'apportât du feu; mais ma prière ne lui allant pas, il ne se dérangea point. (( Guimba, criai -je en hollandais à mon jeune Cafre, prends uh seau d'eau, jette-le sur le foyer, sans laisser à cet homme le temps de retirer sa viande. »> Ce qui fut aussitôt exécuté, au grand étonnementet à la mortification de Thomme si peu complaisant.
Comme il jurait à sa manière, je l'interrompis par ces mots : « Canaille! va donc faire rôtir ta viande au feu du soleil, comme je vais y allumer ma pipe, et ne remets plus ici les pieds. » Prenant alors mon verre ardent et me tournant vers Rhemkoka : « Vous voyez le soleil, lui dis-je; j'en veux du feu, et j'en aurai. » A cet effet, je tendis ma pipe du côté de l'astre, et comme de raison le feu ne venait pas. « Diable! fis-je en frappant du pied la terre, qu'estte donc que le soleil d'aujourd'hui? N'est-ce donc plus du feu? )) Et Rhemkoka souriait de ce rire exprimant le doute
et quelque peu le dédain. « Rhemkoka, le soleil ne vous a-t-il jamais brûlé? — Non, jamais, dit-il; le soleil est chaud, mais il ne brûle pas. — Hais si, c'est du feu, puisque les grands iniangas de mon pays y allument leur pipe. Tous ces iniangas qui font le tonnerre, la pluie, le temps sec, la poudre, les fusils, ceux qui appellent toutes les étoiles chacune par son nom, ceux-là ne font point autrement. — Oui; mais étes-vous un de ces grands iniangas? — Moi I mais certainement : mon père, mon grandpère, les aïeux de mes aïeux, tous en étaient, et moi je Tiens d'eux, comme tous venez des vôtres, qui, je dois vous le dire, me semblent n'avoir jamais su grand'chose. — Mais votre père, votre grand-père, les aieux de vos aïeux, tiraient-ils du feu du soleil? — Oui, toujours, quand ils le voulaient. — Et vous, vous le voulez, mais ne le pouvez pas. Donc vous n'êtes pas un grand inianga comme vos aïeux. — Pardon! encore plus grand qu'eux-mêmes, Rhemkoka; car je sais bien des choses qu'ils ignoraient. » Et mon verre, interposé, faisait alors fumer mon tabac, dont la flamme était imperceptible. « C'est bien du feu, Rhemkoka; mettez -y le doigt. Qu'en dites-vous? 0 excellent soleil I tu reconnais bien tes amis. »
Les idées de Rhemkoka seraient fort difficiles à traduire : c'était la satisfaction la plus complète qui se pût voir peinte sur les traits d'un homme, et après elle l'admiration la plus béante. Les exclamations ne manquèrent pas. Il ne
savait que dire, et finit par me demander de ce même feu, T. u. SI
que je fis venir encore une fois du soleil sur un peu de poudre, afin d'enfiammer quelques fagots; car décidé^ naent Rbemkoka s'imaginait qu'il devait être différent du feu vulgaire et jouir de propriétés étonnantes. H ea voulait porter chez lui. J'avais un trop grand intérêt à entretenir une semblable opinion chez cet homme; je l'assurai qu'il avait raison, et je terminai cette farce en lui disant que, de même que je disposais à mon gré du feu du soleil, de même aufôi j'attirais à moi l'eau des nuages. ' Bhemkoka y crut, et comment ne se f ùt-il pas rendu à la vue d'un tel prodige pour lui, puisque nous-mêmes nous admirons ces résultats ^>teau6 par la science? Jusque-là, tout allait pour le mieux : j'avais supplanté Bhemkoka; lui-même avouait à tous ma supériorité, et désormais j'étais inianga. De prime abord, Tom et moi nous rtmes beaucoup delà comédie que nous avions improvisée; mus je ne fus pas peu terrifié lorsque seul j'^ivisageai les conséquences que tout ceci pouvait avoir. En effet, qu^es idées allaient se former ces sauvages si la pluie n'arrivait pas sur leur demande? Ceci était le point capital, et je n'y avais pas songé. N'allais-je pi« êfare taxé dé lAauvaise volonté? N'étais-je pas exposé à être détruit comme un être nuisible? Toutefois je me consolai en songeant qu'il tombe de temps à autre de la pluie du ciel.
Je ne tardai pas à être importuné comme je devais m'y attendre. Bhemkoka vint en personne, suivi de l'élite de sa société, me prier de faire de la pluie sous le plus bref
délai possible. le me leeueillis à sa demande; puis Ie?aiit les yeux au ciel : « Mon cher Rhemkoka, lui dis^e^ je sens qu'il n'y a pas un nuage dans un rayoade S!0 lieues. Heu* derick Potgieter> de Makalfs^-Berg, les a tous pris pour le service de sa conliée. Il faut attendre. Quand il s'y en trouTera, demain peut-étre, je.tes ferai s'i4>prodier, et la pluie tombera. >»
Deux jours après, nous eûmes par basard une belle journée (duvieuse^ et l'on m'en remercia. XKx journées s'écoulèrent plus sèches que les prëcédentesu On se plaignait, et Yon vint me trouTer offlcieUemenf. C'était un soir. J'a&* suraiBoon monde que de la pluie tomberait» qu'elle tomberait certainement, mais qu'il fallait attendre une belle réunion de nuages; car une simple petite pluie ne valait pas la peine, et que, tant qu'à faire les choses, il fallait les bien faire.
Le lendemain matin, un des solliciteurs de la veille ayant eu la malencontreuse idée de venir m'ennuyer seul à propos de pluie lorsque j'étais tout affairé, je n'hésitai pas à le renvoyer brusquement. L'effet pouvait en être mauvais. J'y songeais d'une façon inquiète, lorsque vers le coucher du soleil, j'aperçus de gros nuages remonter le vent. « Vite, Tom, allez au mouzi; dites à Rhemkoka que je suis bien fâché d'avoir malbraité cet homme de ce matin; mais aussi pourquoi vient-il, celui-là, me demander de la pluie lorsqu'il me voit tout occupé à en faire? C'est ce matin que j'ai travaillé le plus pour leurs intérêts. La pluie va tom-
ber à tout inonder, si toutefois elle répond à mes efforts. Allez, courez. »
Tom remplit dignement sa commission. Huit jours ensuite, le mauyais temps n'avait pas cessé. Les communications étaient interrompues par la rivière de Mokoha, profonde alors de 10 pieds ^ et de l'autre bord m' arrivaient des félicitations sans nombre : on me criait de toutes parts pour me remercier et m' autoriser à cueillir dans les jardins les fruits qui me conviendraient le plus. « Oui, oui, répondait Tom, il n'y a pas au monde de plus fameux inianga que mon maître. Quand il fait de la pluie, c'est autre chose que celle de Rhemkoka. Mais demandez-lui donc qu'elle cesse ; car voilà longtemps qu'elle dure, et vos champs sont noyés et remplis de canards; et si vous ne dites rien, elle tombera toujours:
— Quand nous ferez-vôus du beau temps? me cria Rhemkoka. — Ah ! après la pluie. » Et tous furent satisfaits.
Je sais très-bien que ma conduite dans cette circon* stance sera blâmée par les philanthropes civilisateurs, lesquels cherchent par tous moyens à substituer les croyances chrétiennes à la confiance qu'ont ces peuples dans leurs iniangas. Je n'ignore pas les reproches que l'on pourra me faire pour avoir agi de la sorte; mais je voudrais que ceuxlà mêmes qui jugeront mauvais mes actes d'alors vinssent à se trouver dans une position analogue à la mienne. Alors
1 Pas un Cafre makaschla ne sait nager.
déjà je manquais de Tétements; ma peau se soulevait en cloches par l'ardeur du soleil; la viande composait seule toute ma nourriture, et encore elle pouvait manquer bienr tôt, considérant la faible quantité de poudre qui me restait. J'étais à la merci de ces Cafres, assez mal disposés à mon égard. Ne fallait-il pas que je me misse en quête de ressources extraordinaires pour parer à tous les inconvénients, à toutes les misères présentes et futures dont je préfère épater le triste tableau à mes lecteurs? Je n'en ai pas moins donné à ces peuplades une haute idée des blancs, ce que font rarement ceux dont la mission spéciale est d'agir en ce sens.
Henning était parti depuis vingt- huit jours quand je quittai mon poste des bords de la Hokoha, afin de poursuivre à pied vers le nord une excursion aussi prolongée qu'il serait possible. Rhemkoka m'avait donné deux hommes auxquels j'adjoignis un d6s miens; Tom m'accompagnait aussi, et nous fîmes route encore une fois vers le mouzi de Schloschlomé, que nous atteignîmes le même soir au coucher du soleil. Mais cette fois, le souvenir des terribles insectes qui m'y avaient assailli dès ma première tournée me fit camper à SIOO pas des huttes, oh de longues herbes devaient nous ofi'rir un lit assez doux.
Ici encore mes précautions faillirent m'étre funestes, et sans la lune, qui brillait de tout son éclat précisément au^ dessus de nos têtes, j'eusse été victime d'un serpent bien petit, mais aussi bien venimeux. Une natte et une couver-
ture delâiae eomposaient moa lit, plaoé à 8 pts du feu. A|»rèsmûn pieaiièr sommeil, versoiBe heures, je n'éUis levé, et quelques minutes ensuite, oomiae j'^fitis m'éieiH 4fe de nouveau, je décovms une S sur le milieu de ma natte. £ile était blanche, ei comme j'approchais pour mieux distinguer, |e ne fus pas peu étonné de reconnaître trois angles k la tête : c'était un naditHiMer^ ren'versé sur le dos, lequel était venu précédemment se loger dans les plis de ma couTerture, jusqu'à ce que le froid de la nuit l'y eût engourdi. Ma baguette de fusil lui rompk l'ëchine et servit à le jeter à 1ô pas, apràs quoi je me recouchai sans trop songer que d'autres pouvaient bien prmdre sa place.
Dès que le jour parut, nous fîmes route en compagnie de deux hommes que Schloschlomé nous avait donnés 4>our guides. Cette fois, notre direction s'ëcariait forcément du nord; elle varia entre le nord-est et Test-nordest, tandis qu'elle avait été la veille au nord -quart* nord-est. C'était le 40 février, et quoique la saison des pluies ne fût pas complètement écoulée, le temps était beau et paraissait se maintenir tel; c'était une faveur dont je m'estimais fort heureux. Après une mardie de deux heures, nous atteignîmes un joli ruisseau du nom de Hamàeyley-AmaboOj que nous traversâmes pour gagner vers midi un mouzi' qui, au dire de tous, était encore le dernier.
On nous y reçut dans une manière de caravansérail sup-
portée pair des piUera de bois et ouvert à tous le&Tent». C'était Yeim public où disant te jour le» homms tiennent leufs réonioi»; c'est là que Ton cause de ce qui a été fait» dece qui doit l'être ; là que se projettent les cbasees et que se discutent les affaire» pdf ées. L'endroit n^'était pas des plâs.pn^rés. La terre^ sèehe et poudreuse, y tenait lien de siège; de If herbe sèche qui jonchait les pourWurs avait sonri de lit à des étnag^rs; fà et là des cendres^, au milieu desquelles se voyaient trois pierres, attestaient que l'on y avait cuit des alimente; le toit était du reste plus élevé que d'habitude; la forme du b&timent, ronde comme toujours, et sa capacité suffisante pour contenir 100 personnes : c'est le plus grand édifice construit par les Gafres que j'aie rencontré aussi longtemps que je voyageai chez eux.
Le mottô, d'apparence misérable^ étaât bâti sur une pente douce, allongée, et savant de pied à d'énormes ro^ ches à pic toutes stratifiées; c'était encore du granit. Versées points, la vue trouvai! à admirer quelque chose; deux longs rubans argentés descendaienit perpendiculairement des sommets plats de ces élévations^ aux flancs rou^ et yents, et leur couleur contrastait vivement avec celles du fond. On eàt dit un meuble gigantesque incrusté de filets de nacre; leuc longueur était de 1,000' à 1,200 pieds, et c'est par un> tel saut que débutent dans la plaine les ri- Yièies d'QmrSchlabotzi et d'Om-Tounène.
Bon, gré mal gré, le capitaine du mouzi me. donna des
guides afin de me conduire au plus prochain mouzi, quoiqu'il ne consentit pas à avouer qu'il en existât d'autres, et ces hpmmes adjoints aux miens, je comptais bien les garder jusqu'à la fin de ma tournée, afin d'aroir une troupe plus respectable. Nous trayersàmes bientôt ensuite Om-Schlabatzi en un endroit où de grosses pierres noires encombraient son lit, et par mille tours et détours probablement décrits avec intention par nos guides mal disposés, nous atteignîmes vers le soir le mouzi que je nommai mouzi du Gradin^ à cause de sa situation dans des montagnes taillées en marches d'escalier. Comme nous n'avions pas encore rencontré l'ombre d'une gazelle, il fallut me contenter pour souper de quelques cannes à sucre offertes par le chef, qui me fit l'effet d'un bomme passablement bon, sans qu'il eût l'air ouvert. Dés boutons de métal le payèrent de ses services ; mais, à la froideur avec laquelle il les accepta, je pus juger que des objets de première nécessité lui eussent convenu davantage.
Le 1 1 , vers neuf heures du matin, nous eûmes à traverser la rivière d'Om-Tounène, dont les limpides eaux, profondes de 5 pieds, dormaient à l'abri de roseaux verts, et nous ne la quittâmes point sans avoir bu à satiété; car, suivant toute apparence, la journée devait être trèschaude, et le terrain à parcourir ne promettait pas d'eau. Bien plus, comme nos guides s'obstinaient à nous tromper quant aux distances, et qu'il nous était impossible de savoir d'eux où et quand nous devions rencontrer, soit une
rivière^ une mare d'eau ou un mouzi, il était bon d'absorber du liquide pour toute la journée, d'autant plus que malgré ce que la soif a de pénible, il n'est pas d'usage qu'un Cafre porte une calebasse pleine.
Nous donnâmes ensuite dans des reyers de montagnes où un poff-adder gros et court me passa entre les jambes. Ha baguette de fusil tua le dangereux reptile, et nous poursuivîmes notre route jusque vers midi, où nous fûmes heureux de rencontrer un autre mouzi, encore le dernier, si j'en eusse cru ses habitants.
J'étais le premier blanc que voyait le capitaine du lieu; mais il ne témoigna nulle surprise à ma vue, nulle déférence non plus, et je n'obtins ce que Ton pouvait m'offrir qu'en le demandant d'un ton de maître; il est vrai qu'à la rigueur je pouvais me passer de toute ofire, car ces hommes n'avaient à nous présenter que des cannes à sucre dont la pulpe était passée au rose par l'effet de la présence d'une larve blanche, que l'on rencontrait dans presque toutes, et durant la marche dans les montagnes, les néfliers sauvages nous avaient fourni leurs fruits avec une abondance extrême.
Après une heure de repos, nous quittâmes ce point et nous fimes route vers le nord-est jusqu'au coucher du soleil, que nous atteignîmes le mouzi de l'Echo. Trois gazelles mélampes s'étaient montrées à nous; j'avais blessé Tune d'elles, mais elle nous avait échappé, et cette fois encore il fallait recourir aux vivres dont usaient leà misé-
raMes Makàschlas. L'un dos miens^ dans la crainte de ne ma trouYer 9 s'était muni d'un aliment qu'il avait décoiivert dans un terrain bas et humide : c'étaient des bulbes qui furent cuites^ les unes à l'eau^ les autres dans les cendres. J'ea gDÙtai; mais je ne leur trourai d'autre sateur qu'un goût tcarreux fort désagréable, et encore me fut-il în|>ossible de les mastiquer suffisammeait. Ces ognons étaient d'un tb&u solide et comme ligneux^ à peineséparable i des dents de Makaschlas.
Le Mouzi de l'Echo ne s'était pas ùSèrt de lui-même à nous : il était enclaté dans ime gorge sinueuse^ montante et difficile, et sans guides nous l'eussions dépassé. Les Toix d'hommes j retentissaient de la façon la plus bizarre; une seule faisait l'e&t de dix par la répercussion du sou sur les roches Todsines, et] nous pensions y entr^ que nous en étions encoure distants de 200 pas.
Cet endroit a?ait été choisi exprès afin que ta population p4t se soustraire aux recherches de Massilicatzi, au cas que Tannée de ce chef eût eu mission de purger le pays des Hakaschlas qui y restaient encore. Il n'était habité que par des vieillards, des femmes et quelques entants, tous les hommes ca^pables de porter tes armes ayant été tués deux ans aupararant sur d'autres points par les guecriers de Hasâlicatzi. À notre arrivée, nous ne trouvâmes personne à qui parler; tout le monde avait fui dans les radies et tes bois voisins. Plus d'un œil nous surveillait à coup sûr des cachettes supérieures^ mas mes gens n'en
tLorent aucun compte; id guaient à i&tte des meloDS d'eau qu'une femme avait jetés pour courir plus vite; là deux larges pierres plaies étaient couvertes de farine de blé c<i- £re ; plus loin, sur un feu^ cuisaient des peins plongés dans l'eau bouijyiante. Mes affamés saisirent tout, et comme pour me £aire sanctionner leurs actes, il s'empressèrent de déposer à mes pieds le produit de leurs re- (âierches. U n'y avait pas k hé^ter, j'avais faim comme eux, de plus j'étais autorisé par la sauvage démarche des ibabitants à disf)oser de ce qui leur appartenait. Je me réservai donc une pastèque et de la farine dont je me fis immédiatement des pains cuits sur des diarbons ardents. Seulement, quand chacun de nous se fut repu, notre ak, qui n'annonçait pas Ae terribles conquérants, ayant été observé par quelque vedette, divers habitants se risquèrent ^à se montrer; mais sur leurs physionomies se liftait un air de mauvaise humeur, provoquée sans doute par la certitude d'une démarche inopportune. Les miens prirent plaisir à tourner en ridicule ces vieux débris, dont la contenance était tout au moins fort embarrassée. Une femme cependant fit exception ; elle avait pour elle seule la dose de résolution qui ei^t dà être répartie entre tous. Elle cria et tempêta contre nous jusqu'après minuit, sans épargner les épithètes de vagabonds et de voleurs. C'était précisément celle dont la farine m'avait servi, objet précieux sans doute pour elle, car Je remarquai que les céréales n'étaient pas cultivées sur ce point, oh les habitants,
pour ne pas laisser découvrir leur retraite, vivaient de quelques cucurbitacées durant la saison, et de fruits sauvages amoncelés et séchés pour Thiver.
Le 1S, nous traversâmes de bonne heure une longue vallée qui, vers dix heures, déboucha sur une plaine d'un sol marécageux. Là, sur l'herbe verte, se laissaient ap^cevoir d'innombrables petites fleurs jaunes, à la vue desquelles Tom ne put retenir un cri de joie ; il était heureux, disait-il, de retrouver si loin ces booter-bloem ( fleurs à beurre) qui lui rappelaient le Binnen-land (Vintërieur de la colonie du Gap, où il était né). Suivant lui, juge compétent à cet égard, la présence de ces fleurs était un indice certain de l'excellence des pâturages.
Non loin de là, nous fimes rencontre de deux jeunes femmes accompagnées d'un homme. Leur étonnement et leur peur furent extrêmes lorsqu'elles me virent me démasquer avec Tom de derrière trois de nos accomj^agnants. Il était trop tard pour fuir : aussi ces pauvres femmes durent-elles faire bonne contenance. Nous apprîmes d'elles que leur mouzi n'était plus distant que d'une heure de marche, et nous les laissâmes s'estimer heureuses d'être quittes à si bon marché de notre rencontre imprévue : c'est que déjà mes Makaschlas, ceux-là mêmes que j'avais pris malgré eux pour m' accompagner, émettaient tout haut le projet de faire prisonniers les hommes et les femmes que nous trouverions isolés ou réunis au nombre de un à quatre. Il fallait, disaient-ils, grossir la
troupe afin d'imposer la loi partout où nous passerions.
Tout d'abord je pris ces dires pour une plaisanterie, mais je reconnus ensuite que mes gredins avaient mûri le projet de profiter de la terreur que pouvaient répandre mes quatre fusils, afin de piller ces populations, leur enlever toutes espèces de fourrures et ramener de l'expédition des femmes et des enfants pour leur service propre, laissant ensuite à ma charge la responsabilité de leurs actions infâmes.
Nous n'étions pas encore au mouzi signalé, que déjà des corps noirs apparaissaient fuyant dans toutes les directions. Les femmes, les enfants, les hommes eux-mêmes déguerpissaient en tous sens. Plus de 300 personnes, se laissant aller à la panique, abandonnaient ainsi tout leur avoir, quoique nous ne fussions que 15 hommes. S'imaginait-on voir seulement l'avant-garde, s'attendait-on à voir surgir un corps plus nombreux? Je ne sais; toujours est-il que nous fîmes notre entrée dans un village désert.
Les miens, enhardis parla pusillanimité des habitants et poussés par leur amour pour les fourrures, pénétrèrent aussitôt dans les cabanes sous prétexte d'y chercher des aliments, mesure que j'autorisai, ne pouvant agir autrement; mais tous, sans exception, firent main basse sur les manteaux les plus distingués; les collections de peaux de chat-tigre, de chat-genette,de canis mélanotis, furent aussitôt soustraites que découvertes; quatre hommes se mettaient à un paquet pour le mieux serrer, afin d'en cacher le
Tolume, et quand ils eurent chacun leur charge de butin^ alors seulement ils songèrent à incorporer les provisions. Ce fut en vain que je leur reprochai une semblaUe façon d'agir^ ce fut en vain que je les en blâmai. Gomme je n'avais pas avec moi la force^ je dus passer par leurs volcmkés.
Le capitaine du mouzi, qui avait fui moins loin que les autres, revint une demi-heure après notre arrivée; il vit les paquets amoncdés par les miens et n'en témoigna nul mécontentement. Alors mes effrontés Hakaschlas firent mieux : ils voulurent exiger de lui des provisions pour la route, et que des hommes fussent désignés pour les porter: c'était le comble de l'insolence. Non-seulèmœt les habitants devaient consentir à se laisser voler, mais il fallait encore qu'ils aidassent les voleurs à porter leurs parts de prise. J'étais indigné à tel point que je ne calculai pas le danger qui pouvait me menacer; je me rangeai avec le chef pour leur faire o{^osition> et quelques-uns des plus hardis reçurent le prix de leur arrogance : un bâton court marqua le dos et les côtes de quatre d'entre eux.
Le court séjour que je fis dans le mouzi du Pillage me permit d'y voir et d'y déguster de ces haricots qui se développent sous terre au col de la racine et que l'on appelle à Natal aarde-bon4je$. Ustfen différaient que par leur grand volume et leur excellence. Chacune de ces graines, de forme ronde, avait 2 ceiitimètres de diamètre; la pdlieule qui l'entourait était d'un rouge obscur; une cosse bivalve de nature cassante à l'état sec préservait le fruit du contact et
renfermait souvent un ou deux haricQts. CeBt un l^ume trè^f arineux offrant quelque similitude avec la châtaigne^ mais qu'à la première Tue un maladroit confondrait aTec la pistache de terre. Ce végétal serait une excellente acqui* sition pourVÂlgérie.
La route fut reprise vers le nord-quart-nord-est, mais sans guide, parce que je m'étais opposé aux exigences de mes Cafres. Or, comme ils étaient chaînés outre mesure des fruits de leurs rapines, ces hommes se souciaient assez peu de cheminer vers le nord, qui était la direction la plus opposée à celles qu'ils eussent désiré prendre. De là naquis rentles objections : « Qu'y allez-v^us chercher? Que voulez-vous y voir? D n'y a plus d'habitants, phis d'eau et plus de gibier; que prétendez-vous donc y faire? m
J'étais assourdi^ ennuyé, fatigué de ces questions auxquelles je m'abstenais de répondre; mais comprenant qu'ils voiilaient me contraindre à abandonner mon but, et qu'avec ces idées de retour, mes sauvages compagnons pou^ vaient bien m'abandonna moi-même la nuit durant mon sommeil, je résolus de leur imposer mes volontés. Tom était toujours de mon avis; c'était un appui suffisant: « Vous êtes avec moi, leur dis-je^ et vous me suivrez aussi Trai que voici ipon fusil; je le lâche à qui s'écarte : attention, et marchez droit! »
Les plaintes cessèrent; nous longeâmes des montagnes que nous traversâmes en partie. Dans diverses haltes, nous pûmes encore une fois juger de l'immensité de la plaine où
rOury et la Morikoey se rejoignent. Ce n'étaient que des bois sans fin composés d'immenses kaamel-doom croissant à distance et parsemés dans les intervalles d'autres espèces d'arbres belles et fortes. Partout le sol n'ofiErait qu'un gros sable granitique préférable aux grands végétaux; mais l'eau manquait, et déjà je regrettais amèrement de n'avoir pas suivi ma première idée, celle de longer l'Oury elle* même.
Dès que nous fûmes descendus dans la plaine boisée, nous ne tardâmes pas à rencontrer des traces d'éléphant; malheureusement elles s'écartaient trop à l'ouest; nous dûmes les quitter pour le nord, et nous aventurant à tout hasard, quand le soleil se coucha, une mare d'eau infecie s'étant présentée, les feux y furent allumés pour la nuit.
Me mettre en quéle de mon souper fut mon premier soin. Je comptais sur les gangas qui viennent boire au crépuscule; quelques coups de fusil m'en procurèrent une quinzaine, ainsi que deux canards qui s'étaient maladroitement remis à 15 pas du point où j'étais à l'affût. Mes gens, au sort desquels je m'intéressais assez peu, trouvèrent aussi de quoi souper, ce qu'ils durent à leur esprit d'observation et à ce talent inné chez les peuples sauvages qui consiste à savoir lire à terre les traces des êtres qui y ont passé. Un pied humain avait laissé une empreinte sur le bord de la mare : c'était un pied de femme. Cet indice leur sufQt à découvrir un petit sentier, lequel fut supposé aboutir à un endroit habité. En effet, une réunion de trois huttes
existait à dix minutes de marche; elle fut découverte, et les misérables habitants se virent spoliés de leur viande, qui séchait au vent coupée en longues cordelettes : aussi ne montrai-je paspeud'étonnement, quand je revins, de trouver mes forbans se réjouissant autour de grands feux chaigés d'une nourriture abondante.
« Haster Delegoi^ue, me disait Tom , tout en plumant, rôtissant et mangeant gaùgas et canards, il ne tient qu'à vous. Tenez, avec le caractère aventureux et cupide de ces tribus makaschlases, chez qui nous avons pris ces scélérats, rien n'est plus aisé. —Quoi donc, Tom ? —Eh bien ! oui, voyez; ceux-là, contraints parla force il y a trois jours, semblaient pleurer alors', et aujourd'hui que l'amour du pillage s'est emparé d'eux, aujourd'hui qu'ils ont vu combien cela était facile sous le patronage apparent d'un blanc, je suis sûr que de§ populations entières nous suivraient. — Et que faire de semblables populations? — Qu'en faire! reprit Tom, mais ravager, ravager, inspirer la terreur, vivre de butin, rallier au noyau primitif des tribus qui se soumettraient pour éviter d'être pillées, et fonder un empire, être roi. Quoi ! roi à 500 femmes et à 400,000 têtes de bœufs et vaches, n'est-ce pas un beau sort que celui-là ! Eh bien, il ne faut que le vouloir.
— J'en suis persuadé comme vous, Tom; la chose est
même facile d'exécution; mais une royauté de cette sorte ,
ne saurait me] sourire. Passe encore pour les 500 femmes
' et les 100,000 têtes de bêles à cornes; mais que Dieu me T. u. 32
garde de SOO^OOO sujets semblables à ceui que nous avons. Pour mesiïre prâiminaire, il faudrait en faire oecire une moitié, afin de bonifier l'autre , pratiquer exactement le Interne qu'oîit suivi Djacka, Dingaan et Panda chez les Amazoulous, et il est pénible de devoir l'établissement de la discipline chez un peuple à un sacrifice de 50 pour 400. Si Ton pouTait espérer qu'il en coûtât moins, j'y adhérerais ; mais vous connaissez un peu les Gafres, et tous savez que mon estimation n'est pas fausse. »
Tom avait eu là une singulière idée que je cherchai à définir, et, ma foi^ plus j'y pensai, plus j'entrevis la facilité d'exécution. La renommée des blancs a retenti jusque-là, bien que ces Cafres n'en eussent jamais vu avant mon passage; Tef&oi qu'inspireraient quelques fusils suffirait à servir des conquérants de cette sorte, et il ne faudrait que quelques mois pour l'emporter de beaucoup en puissance sur la majeure partie des roitelets d'Allemagne.
Le succès d'une pareille tentative serait d'autant plus certain, qu'il n'existe pas d'union entre les diverses peuplades ; que chacune, prise à tour de rôle, n'opposerait que peu ou pas de résistance, et se verrait f<Nrcée à grossir la troupe conquérante, comparable alors à une boule de neige. Massilicatzi, à la tête d'une fraction de la tribu des Âmazoulous, n'avait point agi autrement, et sa conquête avait eu la rapidité d'un voyage. Peu de temps après, Massilicatzi disposait de 25,000 guerriers.
J'ai donc véritablement renoncé à la possibilité de me
construire un royaume, j*ai déjà dit pourquoi. Mais maU heureusement pour Tom, qui ne partageait pas en tout ma manière de juger des choses, il ne put consentir à faire le sacrifice des 1,000 bœufs et vaches et des 20 femmes qu'il eût eues comme grand capitaine ; son sommeil en fut longtemps troublé.
Le temps nous favorisait; la nuit fut belle ; les mousti^ ques seules, attirées par le voisinage de la mare, nous tourmentèrent passablement. Nous fûmes sur pied de bonne heure, et notre premier soin fut d'aller visiter nos voisins. Us s'étaient sauvés h notre approche, à l'exception d'un seul homme que les miens saisirent à l'effet de porter un nouveau paquet de fourrures volées. Plus loin une femme fut rencontrée; elle fut également retenue par celui qui portait ma caisse à munitions et préservatifs, dont elle dut forcément accepter la charge, et par qui elle était immédiatement et constamment suivie, afin que la fuite lui devînt impossible. Encore une fois mes efforts furent vains pour exempter de corvée ces deux étrangers. 11 eût fallu pour faire respecter mes ordres brûler la cervelle de deux des miens. Le remède était donc pire que le mal.
Nous nous avancions toujours dans la plaine immense, conservant la direction du nord, lorsque vint l'heure de la première halte. Nous manquions d'eau, chacun avait soif, et alors se tint un conciliabule. Notre prisonnier avait déclaré que nous ne rencontrerions pas une goutte d'eau durant trois jours de marche, ci nous nous obsli-
nions à poursuivre dans ce sens. Suivant ses dires^ il ne s'y en rencontrerait que chez les MahiUms, vers le nord, et chez les Amadebés ou Amadebelés, éloignés de trois à quatre journées de marche vers le nord-est. Les Hakatous ne recevaient les étrangers qu'à coups d'assagaye; les Amadebés^ étaient le peuple de Massilicatzi, et avec ce chef, il n'y avait, je le savais bien, aucune transaction possible pour moi ni pour mes gens si j'étais surpris sur son territoire, voire même si j'étais rencontré où j'étais alors.
Je proposai, connaissant approximativement le cours de l'Oury, de faire route droit à l'ouest; mais les miens préférèrent qu'elle fût rétrograde vers l'Om-Schlabatzi, dont la distance leur était connue, et où nous devions trouver un gibier abondant. Je me rendis à leur vœu, me réservant à part le projet de gagner les bords de TOury, afin de la descendre pendant plusieurs jours.
Dès lors nous mimes le cap au sud-ouest^ et après dix heures d'une marche rapide, durant laquelle nous n'avions rencontréqu'une vaste zol^^j9ar^, salinedontl'eau étaitcomplétement impotable, nos efforts nous amenèrent à planer bientôt sur les bords verdis de l'Om-Schlabatzi. La traverser, afin de prendre une position et nous baigner ensuite dans ses eaux limpides, fut l'affaire d'un instant ♦
i On dit communément Amadebés, quelquefois Amadébèlés. Le capitaine Barris écrit Matabilù Ces peuples avaient en outre le nom de i4ifM- BaUkylé, qui signifie non Us Invisibles, mais littéralement^ Déserteurs, de leur désertion de la tribu des Amazoulous, à laquelle ils appartenaient
Elle était si belle, son lit était si doux et si pur que nos excessives fatigues de la journée se virent dissipées en quelques minutes et payées au centuple! Mais, tandis que nous jouions ainsi aux crocodiles , narguant ceux de la véritable espèce qui s'y trouvaient sous des bordures de roseaux, un Cafre nous imposa silence en désignant sur le yersant opposé quelque chose d'un rouge argileux qui se mouvait : « Tom ! des rhinocéros! Allons-y. » Un quart d'heure plus tard nous venions d'en fusiller trois, dont une grande femelle était tombée, grasse à lard et nous promettant un souper délicieux. Tous mes Cafres toulurent assister au dépècement. Ils avaient raison, du reste; car la nuit arrivait rapidement, et d'une aussi excellente béte, il ne fallait pas laisser aux hyènes une trop large part.
Le ciel, qui se chargeait vers le sud, me faisant craindre quelque grande pluie, j'établis à la hâte une cabane revêtue de touffes d'herbes, afin d'avoir au moins Tapparence d'un abri pour la nuit. Un quart d'heure à peioe suffit aux Makaschias pour l'édification d'un toit de ce genre. Quand les provisions furent abritées, des feux élevèrent leurÛamme à 15 pieds, et lorsqu'ils ne présentèrent plus qu'une nappe de charbons incandescents, de superbes tranches ou cordes de viande entrelardée les revêtirent et s'y tordirent comme eussent fait de vrais serpents. C'était plaisir de voir ces hommes assis ou couchés retirer du feu une partie de leur grillade, la porter à
la bouche^ la saisir des dents^ et de leur assc^aye dirigée la hampe en haut^ trancher le morceau au ras de leurs lèyres, heureux qu'ils sont de pouvoir agir ainsi, considérant la saillie de leur bouche et le peu de projection de leur nez. Leur ardeur à la curée avait beau être grande, elle ne l'emportait pas sur la mienne; mon souper ne se termina qu'à minuit : je n'avais pas consommé moins de 1S livres de viande, et vers six heures la faim me réveillait déjà, rétais habité, sans le soupçonner alors, par un ténia de 4 pieds et demi de longueur, qui se décelait par de nombreux cucurbitains, lesquels, à dire vrai, m'étaient alors tOQt à fait inconnus.
Cette circonstance explique mon étonnante voracité passagère. La présence de cet insatiable et cruel parasite m'avait occasionné différentes indigestions lorsque les aliments pris n'étaient pas à sa convenance. La viande, quelque grande que fût la quantité absorbée, était assez promptement digérée, mais le riz au carry indien et les adrde bontje$ provoquaient ou des coliques ou des vomissements.
Le ténia dont je parle est bim connu et très-commun chez tous les Cafres, qu'ils soient zoulous ou makatisses. Ces hommes s'en inquiètent peu. Les Makaschlas ne recouraient à aucun remède; mais ceux de Port-Natal employaient la racine d'une fougère qui crc^t dans la plaine voisine de la baie et du camp actud des Anglais : elle a nom om-komo-komo ; on la pulvérise au mortier, l'on en
fait des pains qui doiTent être mangés. Habité par un se» cond ténia^ j'en essayai à mon retour; mais l'amertume que l'on goûte ainsi tout entière et la nature ligneuse du médicament m'empêchèrent d'en prendre la quantité suf^ fisante : aussi n'eut-^Ue pas d'effet bot moi, quoique ses propriétés soient reconnues par les Cafres. Ce remède est cependant de beaucoup inférieur à la racine de gnenadier*
Troublé comme je le fus longtemps par oes insatiables parasites, dont les cucurbitains étaient détachés de 18 à 20 par vingt-quatre heures^ je m'obstinai à deviner comment ils pouvaient se transmettre de personne à autrç. Mes r^dierchent n'aboutirent qu'à me faire sui^)08er que leurs mufs très-petits, légers et pulvérulents, après peu de séjour vers Textrémité inférieure du canal intestinal, se dé* tachaient et tombaient abandonnés au hasard, non pas .qu'ils dussent être transportés par les vents comme le pollen, mais jusqu'à ce qu'un concours de circonstances diverses les fit pénétrer chez l'honmie, soit par le nez, la bouche ou l'organe qui leur convenait le mieux.
Le 14, le souper de la veille ayant prédiiq[)osé chacun des miens au repos, je trouvai bon de laisser mes gens tranquilles; je pris mon fusil double, afin de me procurer quelques jolis oiseaux plus communs qu'à Sogoupana : c'étaient surtout des veuves, la longicaude, et Ja royale ou quatre Inîns; j'y obtins encore une vmété de hdbereau pt un blac mâle parfaitement adulte. Les grands guêpiers
roses à simple calotte verte y étaient assez communs; mais j'en avais obtenu à mon camp de Hokoha , et le plumage de ceux-ci était, comme toujours, assez peu frais.
Cette espèce, dont je n'ai encore rien dit et que j'ai procuré le premier aux collections ornythologiques du Jardin des Plantes, ne se rencontre abondamment sur les bords de l'Oury qu'à partir du point où elle reçoit la petite rivière de Mokoha, entre le 24* et le 25* d^é de latitude sud. &îcore ne commence-t-elle à s'y montrer que vers la fin de décembre, et la durée de son séjour dépend de celle des chaleurs. Beaucoup d'amateurs confondant à première vue ce guêpier nouveau avec le guêpier rose du Sénégal, je crois bon et utile d'en donner les mesures et la description.
D'une longueur totale de 36 centimètres 5 millimètres, le bec en a 4, le corps 12, la queue 10, et les deux pennes du milieu la débordent 4e 10 centimètres 5 millimètres; le bec, les pieds et les ongles sont noirs; une calotte d'un vert fondu de bleu d'algue marine couvre la tête; un beau trait noir passe sous l'œil, et se projette en arrière à même distance que la calotte, à laquelle il sert de base; le croupion, dans la partie supérieure comme dans l'inférieure, est d'un bleu plus clair et plus décidé que celui de la tête; les ailes , leurs couvertures et le dos sont d'un rouge brique fondu de rose; l'extrémité de toutes les pennes se brunit d'une teinte plus foncée, et du bec au croupioD,
sur toute la gorgé et Fabdomen s'étend une belle et attrayante couleur du rose lé plus tendre. Celui du Sénégal est inférieur en taille, et chez lui le vert ou bleu d'algue marine couvre la tête et le cou^
Levaillant nous apprend qu'il obtint chez les Kabobiquoîs, à la côte occidentale, un guêpier rose déjà connu avant lui et nommé guêpier de Nubie; si levaillant ne s'est pas trompé, il n'a donc pas trouvé l'espèce dont je parle. M. le docteur Smith, lors de son voyage, ne Tapas rencontrée non plus, ce qu'il faut attribuer à la saison; parce que cet oiseau passe l'hiver sous l'équateur; c'est surtout là qu'il faudrait le rechercher pour sa fraîcheur, vu que durant trois mois d'été, sur 45 individus que je tuai, cinq ou six à peine étaient passables. Beaucoup revêtaient encore à cette époque la livrée du jeune âge, laquelle est assez différente pour mériter une mention. Ainsi, les couleurs étant encore indécises, la tête était plus verte ; le manteau était également mêlé de vert et de rouge;' la gorge, d'un rose sale, laissait voir à sa base une tranche bleue qui s'étendait en une teinte bleuâtre sur l'abdomen entier; la queue n'avait pas non plus ses deux pennes, qui tendaient seulement à déborder de 2 centimètres. Ce guêpier est de passage dans ces contrées, de même
« Les individus que j'ai procurés au Jardin des Plantes ont servi à la, description que viennent d'en donner MM. O. Desmurs et Pucheran dans leur intéressant ouvrage sur les oiseaux.. C*est de ces naturalistes que le guêpier dont je parle a reçu le nom de Meraps nubicotdes.
que les Merop$ (yncuter et M. Savi§nii, tandis que le M. min/ulw et le M. bulhckcides y passent l'hiver et s'y Toient en tous temps.
Le lieu que nous ayions choisi pour campement présentait les herbes les plus bdles et les meilleures ; éUes étaient longues, fines et douces au goût: Leur apparence était admirable, etTom songeait que ce serait un excellent en* droit pour s'y établir avec des troupeaux. Un jour, s'il en avait les moyens, il chercherait à exécuter un semblable projet; car il tenait essentiellement à se ménagar un coin de terre vierge du contact des idées européennes oh il pût vivre dans une belle indépendance, mais non sans avoir sous ses ordres une population suffisamment respectable. Ainsi sont malheureusement les désirs des hommes : dbacun de nous veut être libre, mais chacun veut en outre commander à des inférieurs. L'homme de tous les temps et de tous les pays n'a jamais eu qu'un seul but, chercha ses aises. La première condition est l'affiranchiss^Qient de toute entrave; est-il libre, sa raison ne le soutient pas, il veut plus : c'est du luxe qu'il lui faut; et, pour le satisfaire, pour qu'il puisse mener une vie molle suivant son gré, 40, 100 ou 1000 hommes devront lui sacrifier leur temps; et ces goûts sont si généraux, ils ont des racines si profondes, que niveler les conditions ne servirait à rien ; le lendemain déjà se verraient des différences.
Plus loin, en suivant les bords de TOm-Schlabatzi, de vastes terrains se revêtaient de haack-doorn; leurs buissons
voisins et fréquemment lelîés ^itré eux par leurs propres branches ne souffraient la proximité d'aucune autre eq^èce de végétaux ligneux; c'était folie de songer à les traverser: aussi dus-je renoncer à Tidée de descendre le cours de la rivière jusqu'à la jonction de l'Oury.
Le 15, je levai le camp avant le jour et nous fîmes route au sud-ouest. Chaque Makaschla pour porter plus aisément sa ration de viande de rhinocéros^ l'avait arrangée en cordes torses capelées au cou; l'épaisseur de ces grelins de nouveau genre n'était pas. moindre de 15 centûnètres. Nos prisonniers étaient toujours avec nous; ils avaient pris une lai^e part à la bombance faite aux frais du rhinocéros et leur mine s'était bonifiée.. T^e début de la marche s'égaya d'une histoire à laquelle ils avaient donné lieu.
Comme durant l'obscurité de la nuit précédente la femme avait essayé de fuir, celui dont elle portait lacharge, .trop puissamment intéressé à ce qu'elle restât^ l'avait saisie et garrotté par les jambes, en ayant soin d'attacher fortement à la sienne propre le bout de la lanière, de telle sorte que la femme, n'ayant ni couteau ni pierre tranchante, ne pouvait se délier sans réveilla son geôlier; mais, pour se venger de ces cruelles précautions, elle avait tant et si bien fait que, guettant le moment où notre homme allait s'abandonner au sommeil, elle n'avait pas manqué de haler sur la courroie et de troubler son repos C'est ainsi que le Hakaschla avait payé d'une nuit blanche l'avan-
tage de garder sa prisonnière. La narration, assaisonnée de réflexions originales et piquantes, abrégea quelques heures de la matinée.
A quelle distance étions-nous de TOury, c'est ce que personne ne savait; nos prisonniers Tignoraient ou faisaient mine de n'en rien savoir, ce qui revenait au même, et toujours nous avancions dans la plaine sans fin. Déjà je comptais deux heures après-midi, et, pour tromper la soif, chacun recourait à des feuilles amères que l'on mâchait afin de renouveler la salive. Aucune espèce de gibier ne se rencontrait qui pût nous distraire. Un buffle eût été pour nous une excellente aubaine, parce qu'à défaut d'eau, on ouvre la panse afin d'exprimer dans la bouche l'eau contenue dans les herbes triturées qu'elle renferme ; ainsi font les Cafres. Il n'y avait malheureusement ni buffles ni quoi que ce fût en fait d'animaux vivants.
Mes yeux et ma tête se fatiguaient à chercher un changement dans la végétation qui nous indiquât la présence de l'eau, et soit que ce fût un effet réel d'optique ou une illusion créée par l'imagination trop tendue, chaque fois que je mesurais la plaine boisée, elle me semblait descendre en pente douce, ce qui me faisait supposer sans cesse qu'un lit de rivière n'était pas loin. La distance était-elle franchie, alors se reproduisait le même tableau, chaîné plus loin de la même déception, et après lui un autre, puis un autre, le tout répété à l'infini, comme ces bougies dans des glaces opposées, et, quoique trompé cent fois, je ne pou-
vais me défendre d'y croire toujours. De plus en plus pressés parla soif, nous ne songions guère à nous reposer : cependant deux haltes furent faites, durant lesquelles on n'échangea pas un mot; la langue collait au palais, et pour faire diversion à celte gène, je n'avais d'autre ressources que l'usage d'une balle de plomb; la salive est ainsi rappelée. Mais qu'est-ce auprès de la quantité d'eau dans laquelle on rêve se désaltérer et se plonger corps et âme?
De l'eau ! de l'eau î Combien sont 4ifférentes les impressions reçues à l'idée de cet élément absent dans lequel se plonge par la pensée l'homme qui a soif! Quelles délices dans ce moment d'oubli oh l'imagination s'y transporte, elle, sèche et aussi qu'émeuvent les besoins du corps ! Quelle volupté, lorsqu'elle s'y joue en nymphe, lorsqu'elle prend pour elle seule la moitié des eaux d'un fleuve ! Mais aussi quel triste abattement! que de brûlantes ardeurs qui dévorent ! quel poignant désespoir qui tue quand la réalité la rappelle ! L'homme alors se tord de souffrance; il boirait son propre sang, si son sang avait la fraîcheur et la saveur de l'eau. Il est tellement difficile défaire comprendre les effets de la soif, que celui-là seul qui a eu soif 1q sait. 11 aura beau être le plus distingué d'entre les littérateurs, tout son talent doit échouer devant la description complète d'un pareil besoin et des excessives folies que commet l'imagination errant à la recherche de l'eau, son seul but.
La mienne forait des puits artésiens à travers le sable granitique, elle détournait les sources qui trop tôt se déversaient dans le grand lit de TOury, elle faisait le vide dans de longs tubes afin que pas un point ne manquât de l'élément indispensable, et, folle à l'exc^, elle barrait les rivières à leur embouchure, car mieux valaient les inondations pour Tespèee humaine que la brûlante et stérile sécheresse. 0 heureuse Nouvelle-Hollande ! que ne m'étaitîl donné de la parcourir, elle si humide, au lieu de cette détestable Afrique, au sable qui cuit les pieds du voyageur, et dont certaines parties sont désertes môme pour les êtres qui n'ont besoin que d'une goutte d'eau durant toute leur vie! Projets fous, regrets inutiles se confondaient tour à tour dans ma tête, et, à travers leur réseau, toujours cette idée de Teau! Incessant cauchemar résumant l'éternité en quelques heures; car la longueur du temps ne se connaît que par la mesure de la souffrance , et cette souffrance elle-même se multiplie par dix, par cent, quand manque l'espoir! Le temps était donc bien long; cette journée seule me représente dans ma vie la durée de plusieurs mois; et encore j'ai oublié bien des mois, mais ce jourJà ne s'effacera jamais de mon souvenir.
Vers cinq heures, nous n'étions pas plus avancés; pas d'eau, et devant nous l'interminable plaine sans la moindre variation : une mare d'eau fangeuse nous eût satisfaits. Pas non plus, pas la moindre trace d'animaux; rien, rien que du sable, des feuilles amères et de l'air bien sec,
de ce bleu qu'adorent les peintres et les poètes, les sottes gens qui ne savent ce que valent les gros et noirs nuages ! C'est alors que je me pris à regretter bien amèrement mon lourd ciel de Flandre, ce manteau gris et froid dont s'y revêt, la terre où jamais homme n'a eu soif. Mais les regrets tuent, et pour les chasser, j'essayai de chanter. Malrheureusement, cette ressource me manquait aussi; impossible de prononcer une syllabe : la langue, le palais, toutes les parties intérieures de la bouche étaient enflammées!
A huit heures, le crépuscule tombait; personne n'était en état de cheminer plus longtemps; un cri de halte fut poussé, et chacun laissa aller son fardeau et s'affaissa sur la terre. Après quelques minutes de silence absolu, j'engageai cinq ou six Cafres à se mettre en quête aux abords, à l'effet de ramasser du bois et de découvrir un réservoir s'il s'y en trouvait; mais j'étais tellement convaincu du contraire que je ne pris même pas la peine d'achever ma phrase inutile. En effet, ils ne revinrent qu'avec dii bois sec dont nous fîmes un grand feu, en nous préparant à dormir simplement sans souper, parce que la soif interdisait la faim. Cependant comme l'un de mes affamés essayait de se faire une grillade, peut-être à l'effet d'écarter la soif pour un instant, je fis comme lui et j'eus lieu de m'en féliciter; le sommeil vint ensuite, et s'empara tellement de moi, que tous mes Cafres sur pied criant et battant à coups de tongas le buisson où était adossée ma tête,
afin d'y tuer un serpent qui venait de s'y réfugier, le vacarme qu'ils firent ne m'éveilla point, et au jour je me relevai sinon désaltéré, du moins beaucoup plus frais et plus dispos que ce que j'eusse espéré.
Le 16^ nous poursuivîmes notre marche. Les premières heures furent moins pénibles que celles de la veille; mais vers le milieu de la matinée, la soif vint encore concentrer toutes nos réflexions. Les maudites illusions de la veille se reproduisirent, ajoutant toujours une soufirance de plus aux souifrances trop réelles que nous étions fatigués de ressentir ; et de consolation, personne ne pouvait en recevoir d' autrui, chacun se taisant comme pour économiser la salive. Bien plus, dans de telles circonstances, que quelqu'un essaie de relever les courages par une onibre d'espoir, la triste réalité qui force l'incrédulité fait prendre cette démarche pour une insulte au malheur.
Ainsi nous cheminions toujours, l'air abattu, la marche vive; nos jambes, devenues de vraies machines de sauvetage, se hâtaient sous nous pour ainsi dire d'elles-mêmes, sans que la tôle y fût pour quelque chose, et l'espace fuyait derrière nous; mais devant il s' étendait vaste, et ses bornes inconnues ne nous offraient que néant. Encore étais-je heureux de la connaissance générale du pays et de l'idée que j'avais eue dès le matin de faire route droit à l'ouest, de préférence au sud-ouest; nous devions de la sorte rencontrer plus tôt la rivière. Cette espérance m'apportait quelque baume au cœur; car quelques heures si cruelles épar-
gnées étaient un avantage immensément compris par nous.
Enfin^ quand la chaleur yînt augmenter notre supplice en doublant encore nos fatigues et notre soif br&lante, quand chacun maudissait de bien bon cœur le sable qui, cédant aux pieds, ralentissait la marche et dégageait une poussière insupportable, un cri poussé par moi électrisa chaque homme prêt à défaillir. « Voici TOury ! la voici! >» A 600 pas de distance, des arbres plus hauts et d'un feuil-lage plus foncé m'avaient indiqué sa présence, et au même instant j'avais senti Teau par un je ne sais quoi de purement instinctif. Nous courûmes avec l'avidité que déploierait un avare pour la possession d'un riche trésor, jusqu'à ce que nos pieds baignés par l'eau d'un marais pussent nous transmettre la persuasion que ce n'était point un rêve
Boire et se rouler dans l'eau fut l'action de chacun; deux heures se passèrent en folies toutes assaisonnées d'une eau bien pure, et jamais de ma vie partie de plaisir ne me procura l'ombre des indicibles jouissances de ce moment. La marche avait duré vingt et une heures; le parcours avait excédé 24 lieues de France, et depuis trente heures nous n'avions rien bu. Le repos était acquis de droit à tous mes gens; mais pour moi, à qui il importait de connaître la rivière et ses bords, je la descendis durant quelque temps.
Ses eaux rousses avaient baissé delà moitié de leur plus
grandehauteur;elleslaissaientàdécouTert les roseaux couchés et salis par la fange; les arbres, qui n'ayaient pas été exempts du contact, étaient courbés, et leur écorce revêtue de limon disait assez que nous étions au lendemain d'une orgie. Ce n'était que désordre, encombrement, saleté, contraste d'autant plus frappant à mes yeux que la quinzaine précédente je m'étais assis plus haut sur une colline, ad-* mirant la longueur, la majesté, la tranquillité de l'Ouiy débordant partout dans les campagnes. Des traces nombreuses d'hippopotames, de rhinocéros, de bufBes et de cannas nous expliquaient pourquoi nous n'avions rien trouvé dans le pays si sec que nous avions parcouru pré* cédemment; les oiseaux, très^-répandus sur les arbres qui bordaient les rives, remplissaient l'air de mille cris; les guêpiers roses surtout volaient en plein midi sur nos têtes, si proches qu'on eût pu les fouetter; les petites cailles particulières à ces contrées, s'entr' appelant sans cesse, s'enlevaient à chacun de nos pas, et les avides fringiUes, réunis en troupes de quelques centaines de mille individus, simulaient par le bruit de leurs ailes au départ celui de coups de canon résonnant dans le lointain.
"M'arrétaîs-je dans un fourré, une scène se passait audessus de moi bien digne d'amuser les loisirs d'un chas-seur : c'étaient trente espèces d'oiseaux exprimant avec volubilité ce que la langue de chacun avait de plus piquant, de plus nargueur. Parmi elles se remarquaient surtout le si babillard Crateropu^ jardinet, ce type de poissarde parmi
les oiseaux^ et Ytrrimr eap&nsiê, cet acteur moqueur^ au long nez rouge, au long habit blmi mêlé de reflets d'ot «t de pourpre, ce ci -devant marquis déployant tout ce que son esprit a de français, d'épigrammatique; pnis le Bhinopomastm Smithii, de même forme^ plus petit, mais tout aussi railleur; puis encore les merles, les loriots, les tisserins, unissant leurs voix pour maudire un tranquille oiseau, modestement perché au centre de tout ce yacarme, la chevêche perlée, ce souffire^ouleur de tous les oiseaux diurnes.
Qu'a donc fait cette malheureuse à l'air si doux, si tranquille, sur son banc d'accusation, qu'on serait tenté de l'absoudre sans témoins? Quelle résignation ! Voyez comme elle s'en repose sur son innocence} Ne sembl&-t-eUe pjis conjurer l'orage par son silence, et contraindre au respect dû au malheur! La pauvrette est aveugle en plein jour; la chaleur du soleil se concentre dans son manteau fait pour la nuit; blottie paisiblement, qui donc a-t-ellepu gêner, offenser en quoi que ce soit? Quel est le crime qu'on lui reproche? La malheureuse appartient aune race exception^ nelle, honnie de toutes, c'est celle des parias, qui ne sort que la nuit pour chercher une nourriture refusée quand domine le soleil. Quelques-unes, les grandes, à défaut de serpents, de lézards ou de souris, se sont oubliées, égarées par la faim, à troubler le sommeil des pères et mères, et à enlever leurs petits revêtus de duvet. De là la haine sur la race entière ! et petits et grands sont ainsi devenus l'objet
des sarcasmes du public ailé diurne. Rien n'est comparable à cet acharnement de tous contre un seul. Vous pouvez choisir, chasseur, tirer, recharger, tirer encore : la gent emplumée a les passions vives; les coups de fusil ne Teffraient guère en pareil cas; et quand il n'y aura plus d'oiseaui, c'est que la chevêche elle-même aura disparu.
Le côté oriental que je parcourais avait l'apparence de la plus sauvage nature qui se pût imaginer. D'énormes troncs d'arbres renversés se cachaient sous les herbes longues, couchées, enlacées, qui retenaient les pieds à chaque pas; des fissures, des ravins barraient partout le passage et rendaient la marche impossible tout près et à quelque distance du fleuve. La rive gauche, au contraire, était plus Aue; les animaux semblaient y avoir tout foulé, tout aplani, et j'éprouvais un vif désir de m'y transporter. Je revins donc trouver les miens, afin de proposer l'exécution de mon projet. Il s'agissait de traverser la rivière, et à cet effet de chercher d'abord un gué facile à mes Makaschlas, ignorant, comme tous leurs compatriotes, l'art de la natation. Les lieux où le lit laissait voir des fosses profondes, creusées par les hippopotames, ne nous convenaient pas. Nous allâmes plus bas, où, en s' arrondissant en un long pli, le fleuve coulait entre deux berges de sable, et pour n'exposer personne de nos suivants, Tom et moi nous* nous mîmes à l'eau à l'effet de sonder la profondeur.
Une demi-heure de recherches nous ayant donné partout invariablement 3 mètres, force fut d'abandonner
l'idée d'opérer le passage à pied. Nos Makaschlas s'arrangeaient peu de mon but, surtout de la première manière d'y arriver, et quand ils nous Tirent réunir des arbres morts, en construire un radeau qui servit aies transporter, la peur s'empara d'eux, et quelques-uns s'enfuirent comme s'il se fût agi d'un grand danger. J'essayai, mais en vain, les moyens de persuasion, et quand tous furent épuisés, ma mauvaise humeur eut son libre cours, et les expressions équivalentes de canaille, sotte espèce, bons à rien, leur furent adressées à profusion; mais ils se prirent à en rire, les misérables! s'estimant fort heureux qu'au lieu de les exposer à l'eau, je me contentasse de les appeler comme des chiens.
Forcé de renoncer à mes vues, parce que je ne pouvais rien entreprendre de sérieux sans la présence de mes suivants, je me décidai, malgré les difficultés, à descendre l'Oury. La journée était, il est vrai, trop avancée; il valait mieux attendre au lendemain : chacun s'arrangea comme il l'entendait.
Je vis Tom s'écarter vers un côté où abondaient de grandes et fortes graminées, lesquelles l'emporteraient peut-être bien sur le froment si la culture leur venait en aide. Tom avait à la main un bâton à boule, le tonga des Amazoulous. Bientôt ensuite il se courba tant qu'il put pour se relever tout d'un coup au départ d'une innom* brable troupe d'oiseaux. Le tonga fut lâché, décrivit sa courbe, et se perdit dans la masse compacte. Tom courut
aussitôt, et ramassa vingt fringiUes, atteints par le tonga dans sa rotation»
4i Voyez, me dit îoni, rapportant fièrement ses petites et nombreuses yictimes, un homme pourrait vivre ici de sa chasse sans pondre ni baUes. Vingt oiseaux de tués au lancer d'un b&ton tournoyant! >» Curieux de savoir quelle quantité deux coups de f u«l m'en i»t>cuTeraient, je pris le mien, chargé du n"* 5 et du n"" 7. J'approchai à 40 pas, et tirai dans la bande, plus compacte et plus nombreuse qu'un nuage de sauterelles. Cent soixante-quatre individus furent retrouvés; mais un grand nombre de blessés s'étaient soustraits à la faveur des herbes, longues, mâées et couchées, formant un lit de % pieds d'épaisseur. l'aequis alors la certitude qu'à 30 pas un fusil double, chargé du n"" 9, devait infailliblement en procurer de cinq à six cents individus. De tels vols d'oiseaux ont souvent 400 et 4S0 pas de longueur sur 30 ou 40 d'épaisseur. Ils s'abattent de la sorte sur les endroits qui leur offrent les graminées dans leur maturité complète et s'enlèvent de même. La quantité qu'en rencontre un coup de fusil dans la mince trouée qu'il peut y faire donnera une idée de leur nombre total.
Ces fringilles, quoiqu'existant aussi proche du mouzi de Maponey et de Rbemkoka, y étaient cependant beaucoup moins nombreuses, et déjà les hommes, constamment de farde dans des huttes élevées sur des jneux à 44 pieds de hauteur, avaimt de la peine à les écarter par leurs clameurs et leiurs éponvantails; osais vors leconflœnt del'Oiury
et de laHorikoey, les populations qui, s'y établissant, songeraient & vivre des produits de la terre, ne récolteraient sans doute pas un grain de céréales, les sauterelles pouvant seules donner quelque idée des dégâts que commetr tent ces innombrables réunions.
La nuit, comme je m'étendais pour dormir à la lueur de nos grands feux, un galago se prit à sauter de branche en branche sur un arbre voisin; mais^ trop agile, il avait disparu avant que j'eusse pris mon arme. Une heure ensuite ronflaient les hippopotames à leur sortie de l'eau. L'un d'eux vint même froisser les herbages à SO pas de notre foyer et y brouter sans nous soupçonna le moins du monde. Un coup de fusil lui apprit que des maitres étaient proches, et le lourd animal quitta la place. Peu à près les lions firent retentir Pair de leurs effroyables rugissements; mais comme nous n'avions avec nous ni bœufs ni iprme qui pussent les attirer, nous dormîmes sans inquiétude de la présence de ces grands maitres des bois durant la irait.
« Au lever du jour^ comme je venais de donner l'ordre de se préparer au départ et de me mettre en mesure de chercher au large un chemin plus facile, afin de descendre rOury vers le nord, mes Makaschlas restèrent assis sur leurs paquets, nos prisonniers ayant la même nuit pris congé de nous sans iK)tre permission. le croyais que cette cause retenait mes gens, embarrassés de porter le surplus de la charge^ et je revins m'en enquérir. Je me trompais :
c'était autre chose. Le refus d'aller plus loin était una-, nime. La peur inspirée par les Hakatous, chez qui nous allions tomber, fut la raison émise. J'essayai de la vaincre. Mes paroles, emportées par les vents, ne produisirent rien. Je flattai mes poltrons sans être plus heureux, et Fimpatience me saisissant enfin, je menaçai les uns et les autres de faire usage de mes armes contre eux s'ils n'obéissaient; mais cette démarche fut vaine encore : pas un ne bougea, et que faire contre des momies opposant la force inerte à ma volonté? Que faire contre des hommes qui, n'étant point à mon service, n'étaient nullement à ma disposition? Ils m'avaient bien laissé usurper, il est vrai, une sorte d'autorité quand ils avaient jugé bon qu'il en fût ainsi, et de même ils pouvaient me la refuser. C'est ce qu'ils firent avec l'obstination la plus tenace et de la manière du monde la plus tranquille. Je voulais donc sans pouvoir et sans avoir raison de vouloir, et encore une fois je dus sacrifier ma volonté à la leur.
Il m'était bien pénible sans doute de mç laisser conduire par la volonté d'autrui, d'être arrivé là avec une intention bien fixe et d'y voir mes projets échouer contre le mauvais vouloir, l'insouciance ou la poltronnerie d'hommes ignorants et ignobles. Mais aussi j'avais eu le grave tort de ne point prévoir ce qui devait arriver, etl'eussé-je prévu, je me fusse également trouvé dans l'impossibilité d'agir autrement. Cette difficulté est, du reste, l'obstacle qui attend tout voyageur dans ces contrées. Plus d'un,
rempli d'ardeur et de dévouement aux intérêts de la science, est parti dans le but a?éré d'aller bien loin et beaucoup au delà des limites posées par ses devanciers; plus d'un a voulu fortement et voulait encore, en présence d'obstacles, franchir des distances fort grandes : mais un voyageur n'est pas seul, et ses suivants, qui ne prennent pas aux découvertes le même intérêt que lui, n'étant pas soute* nus par une force morale suffisante, refusent d'aller, parce qu'ils n'envisagent qu'une longue série de privations et de dangers incessants; et une fois qu'un coup d'œil de comparaison a été jeté par eux sur la contrée inconnue qui s'é« tend devant, puis sur celle qui reste derrière, il n'y a plus d'hésitation possible, le retour devient une urgente nécessité : là est le salut: Que pourrait donc faire un chef d'expédition dans ces circonstances, h cet éloignement od la masse commande? Supposons qu'il réussisse à se faire suivre, quelle sera sa position lors des événements malheureux qui l'attendent? Pourra-t-il soutenir les reproches de ses compagnons après en avoir comme assumé la responsabilité? Lui seul devient alors aux yeux de tous l'unique cause des maux présents, chacun le prend en l)orreur et lui voue toute sa haine, et bientôt le commerce des siens propres devient au voyageur plus difficile que celui des tribus sauvages.
Traverser l'Afrique méridionale du 34* degré latitude sud jusqu'à l'équateur ne serait pas un voyage très-difficile si, pour le faire, un explorateur avait à sa disposition
des moyens de transport faciles, comme des chameaux, par exemple, et une quinzaine d'hommes habitués aux climats et aux priyations, sur lesquels il pourrait compter comme sur lui-même. Les chariots, traînés par de longs attdages de bœufs, ne peuvent servir dans les contrées que j'ai parcourues que jusqu'au 24^ degré; au delà, mille obstacles ea retardent ou en entravent la marche. Les bœufs, rapidement enlevés par la maladie dans ces parages, ne sauraient convenir non plus comme animaux de charge. Les ch^ vaux meurent encore plus vite que les bœufs; mais le (Aa* meau, animal éminemment africain , quoiqu'il soit totalement inconnu dans Tifrique australe, y serait sans doute apte à servir. Bien plus, une béte de somme déforme aussi excentrique, aussi neuve, ferait l'admiration des tribus que traverserait l'explorateur, et. lui attirerait, i n'en pas douter, quelque bon accueil.
Quant aux hommes, c'est différent : je ne sais encore où on les pourrait prendre. Les Européens, trop tôt énervés par les chaleui;^, éprouvent un malaise d'autant plus grand que rien de la vie d'Afrique ne fait dans leur esprit une diversion suffisante aux privations de toute es^ pèce. Celles -ci influent rapidement sur leur moral, et dans cet état les. moindres périls prennent à leurs yeux d'effrayantes proportions. En peu de temps les Européens n'y sont plus ce que des hommes doivent toujours être. Les maladies ont aussi sur eux une ipifse facile, et certaines conduisent en quelques jours à la mort.
Les boe» sont aaturdlemmt trop indolents et trop ha^ bitués à leurs aises sur leurs chariots pour entreprendre une longue course avec un autre mode de transport; la vue des bœufs leur est aussi devenue tout à fait indispensable; car partout oti ils yont, ces hommes se croient en pays de connaissance, pounru qu'ils retrouvent aujMrès d'eux leurs animaux familiers ; ils ne sont non plus aventureux que dans un rayon qui leur est connu et duquel ils ne sortent pas« Leur coopération serait tout au moins douteuse; et habitués qu'ils sont dès l'enfance à ne reconnaître que leur père pour seigneur et maître, leur obéissance serait complètement nulles Hommes faits, ils ne sauraient convenir le moins du monde; jeunes gens, ils rendraient assurément de grands services. Mais il serait bien difficile de réunir le nombre qu'exigerait une entr^rke de 'ce genre, et ensuite le prix qu'on devrait allouer à chacun d'eux en pareil cas serait triple ou quadruple de celui que Von paierait au malleur et au plus adroit des Hottentots. Quant aux Hottentots, ils sont généralement grands parleurs, par conséquent poltrons. Compter sur leur dévouement serait un calcul d'autant plus absurde, qu'ils promettent d'ordinaire infiniment plus que ce qu'ils pourraient raisonnablaoaent tenir. L'insubordination est encore un de leurs vices; les Hottentots aiment aussi beaucoup trop la vie paisible; ils tiennent à la présence constante de leurs épouses, et pour cette cause les voyages leur conviennent fort peu .
Les Cafres siéraient plutôt; mais oh trouver des moy^is
su
assez puissants de stimulation^ et comment vaincre l'insurmontable répugnance que certaines tribus manifestent pour d'autres? Comment enfin leur faire comprendre l'importance du but que l'on se propose pour les engager à persévérer jusqu'au bout? Ceci est impossible à un blanc. Mais un homme peut aujourd'hui même inculquer à une partie d'entre eux ses volontés avec la certitude d'être obéi^ quoi qu'il puisse arriver. Cet homme, c'est un despote cafre : c'est Pa/nda. Qu'une société exploratrice soit assez adroite pour amener un tel souverain à participer à ses vues, ce chef n'aura qu'à désigner les hommes, un mot de sa bouche leur suffira; ils iront à pied aux points indiqués, quelle que soit la distance.
Lorsque régnait Djacka sur les Amazoulous, Farewel eut audience de ce prince; il lui exhiba de superbes produits de fabrique anglaise inconnus jusque-là de ces peuples neufs du contact européen. Farewel, profitant de l'état d'enthousiasme où était Djacka, lui décrivit mille choses plus étoiyiantes les unes que les autres. Il lui parla des villes anglaises, et particulièrement de celle du Cap, des habitation des blancs, de leur confortable , de leur luxe, des équipages, de la beauté des femmes, des gros et puissants canons, de grands monuments, de l'abondance des marchandises, des diverses races d'hommes, des grands vaisseaux enfin, sans aucunement sortir de la vérité. Farewel finit par étonner tellement Djacka, que celui-ci, jeté dans le doute par les images merveilleuses pré-
sentëes à son esprit, ordonna sans plus tarder que deux hommes, grands capitaines, gens d'esprit et de jugement^ allassent s'assurer par leurs yeux si vraiment la ville du cap de Bonne -Espérance renfermait les choses si extraordinaires que Farewel venait de peindre. « Allez, voyez, voyez bien sur toutes les faces, et vous me reviendrez ensuite. » Tel avait été son ordre, et l'exécution le couronna.
Massilicatzi , dans une circonstance où il prévoyait qu'un jour peut-être il serait contraint de s'enfoncer vers le nord, avait eu l'idée d'acquérir sur ces contrées les connaissances nécessaires à une migration. A cet effet , un certain nombre d'hommes fut détaché par lui , et la petite troupe n'effectua son retour qu'après cinq mois d'absence, c'est-à-dire après avoir poussé une reconnaissance à plus de deux mois de marche constante; ce qui ferait raisonnablement supposer une distance de plus de 500 lieues de France. La présence d'un très-grand lac avait été constatée ; mais il est impossible de dire si ce lac est celui de Maravi, d' Aquitunda ou de Quiffua.
Si donc les rois cafres sont les seuls dont les ordres soient compris et exécutés avec la plus admirable ponctualité , ne devrait-on pas chercher à utiliser l'ascendant qu'ils possèdent sur leurs sujets, afin de tenter avec plus de chance de réussite une entreprise qui intéresserait à un si haut point la science et le commerce?
L'opposition que me firent mes Makaschlas me décida à
attendre encore quelque temps encore, pendant lequel je battis les enyirons comme la veille. Yers midi seulement nous quittâmes ces lieux, faisait route au sud-^ud-est. C'était le 47 février, que rien ne signala, ma mauvaise humeur m'ayant fourni l'idée de ne laisser tuer aucun animal quel qu'il fût, afin de donner à entendre à mes sauvages qu'ils dépendaient essentidlement de moi pour ks vivre si je leur appartenais pour la marche. C'était une manière de représailles qui leur fut pénible; car quand vint la nuit, la flamme des ifeux brilla claire sans qu'aucune pièce de viande vint Téteindre.
Le 18, comme nous longions toujours l'Oury en la laissant à quelque distance sur la droite , un éléphant isolé se découvrit à nous. L'animal broutait des branches de mimosas non loin de la rivière, et rien ne lui avait révélé notre proximité. Je m'armai du plus gros fusil, et Tom me suivant, je profitai tantôt des buissons, tantôt d'excavations faites par les eaux pour arriver jusqu^À lui. Mais durant notre marche, l'éléphant avait changé de place, et nous ne le trouvâmes qu'à 100 pas plus loin. L'approche était facile, et bientôt Tom et moi, tous deux le fusil en joue, nous n'étions plus séparés du colosse que par une courte distance de 30 pas. Le temps de l'ajuster fut pris laidement, et nos deux coups, frappant à la fois sa peau couverte de fange desséchée, en firent jaillir la poussière. Chacun avait admirablement porté, et malgré cela ranimai s'enfuit, travena le marais et pénétra dans les bois,
où vainement nous le suivîmes deux heures sur ses traces marquées de sang. La chaleur et le manque d'eau nous le firent abandonner, et ce ne iut pas sans peine que nous retrouvâmes nos Cafres restés en arrière.
Deux heures après notre vaine tentative, Tom et moi nous résolûmes de faire payer à un rhinocéros africanm bicomU nos fatigues infructueuses. Uanimal était en plaine rase, où il cheminait dans un sentier frayé par ses confrères. Le vent venait de lui à nous en droite ligne. Cette circonstance aidant, nous nous jetâmes dans le même sentier, où, forçant de vitesse, nous Veûmes bientôt rejoint. SIO pas d'abord, bientôt réduits à 10, nous séparaient de la stupide et redoutable béte, quand me vint la bizarre idée de l'approcher à le toucher. Un signe à Tom, aussitôt compris par lui, et je partis, bien décidé à jouer à mon animal un véritable tour d'écolier. Malheureusement, si le rhinocéros voit mal , il entend mieux et sent parfaitement ; aussi l'inquiétude à peine éveillée chez lui, chercha-t-il à se tourner lorsque j'allais lui marcher sur les talons. Balte! en joue et pan sur les grandes côtes. L'animal partait, cédant à la crainte, quand Tom lui envoya son coup dans la culotte et le fit s'affaisser; mais, se relevant aussitôt, le rhinocéros vira sur nous et nous appuya une chasse rapide de 50 pas, durant le parcours desquels je me pris à penser que nous allions payer chèrement peut-être le plaisir d'une nai^e désapprouvée par la raison. Toutefois, le rhinocéros en fut pour ses
frais de course, et quand Tom et moi nous nous retrouyâmes, nos fronts ruisselants de sueur nous indiquaient mutuellement ce que nous avions dû dépenser de force excessive pour nous soustraire à la fureur de nôtre ennemi.
Vers midi, deux autres rhinocéros furent encore blessés sans succès, bien que la distance fût courte, ce qui nous fit supposer que la poudre dont nous faisions usage pouvait bien avoir été altérée par la fraîcheur des nuits passées dans les herbes que mouillait la rosée.
n était une heure lorsque j'aperçus le sommet de divers grands arbres se blanchir d'une réunion de vautours fauves dont la présence ne manque jamais d'éveiller la curiosité de chaque homme, car proche d'eux existe toujours quelque chose qui les attire : c'est une proie morte, le cadavre d'un buffle, d'un rhinocéros ou d'un canna tué par les lions; quelquefois c'est un éléphant blessé par les chasseurs, qui est tombé pour ne plus se relever et dont la trouvaille a quelque valeur par celle des défenses. « Tout à l'heure nous saurons ce que c'est, » dis-je à l'un des miens, qui, pressé par la faim comme tous les autres, me laissa pour courir avec eux.
Hais à peine mes gens tournaient-ils des buissons afin d'arriver à un ravin boueux, qu'un lion s'en échappe en bondissant, pressé par la peur et cherchant à gagner le large. 11 y avait plus de 100 pas de lui à moi; je l'ajuste en le suivant du canon ; mon coup part, le lion roule et reste étendu sans mouvement. Presque en même temps et
proche du point d'oii était sorti le lion, un buffle se lève et détale à 15 pas de Tom, qui le blesse, mais sans en déter* miner la chute.
Je croyais être applaudi par mes suivants; mais leur ardeur pour la charogne était telle qu'ils ne s'occupaient que d'elle. Au fond du ravin, ils trouvèrent un mélampe mâle, gisant à demi plongé dans la vase. L'animal tué par le lion datait de la veille; déjà sa chair était verdie; elle exhalait une odeur infecte, laquelle cependant ne rebuta pas mes Makaschlas. Tout fut dépecé, empaqueté et chargé par eux. Une discussion s'éleva au sujet de la . peau, que chacun prétendait avoir; et comme pas un ne voulut faûre de concessions, elle fut partagée également et rendue ainsi incapable de servir.
Mon lion fut ensuite visité. Atteint par ma balle à 4 0 pouces derrièro le pli de l'épaule, la mort avait été près- <]ue instantanée. C'était un grand vieux mâle à crinière fauve dont j'eusse désiré prendre la peau ; mais l'embarras delà préservation, l'impossibilité delà faire sécher en poursuivant la route, la difficulté de la faire porter par mes hommes chargés de butin , ces diverses causes me contraignirent à renoncer à mes vues. Mes Makaschlas trouvèrent bon alors de prendre de lui chacun quelque chose : l'un lui coupa la queue , l'autre enleva un lambeau de peau, et ses griffes furent partagées entre tous, destinées à être suspendues au cou des guerriers comme un signe
de bravoure.
Mdheiiraui: comme notas l'ftTians été en cbasse ce joHr^ li, le sokr jiûus troufa groupée aatour de feui pétil* lants^ où, malgré notre répugnance témoignée lois du dépècement du laélampe, nous nous associâmes insensiblement à nos gens bienhéuireux. Tom^ pour en avoir eu le premi^ l'idée, reçut mes félioittttons bien sinoères , tn la chair du mélampe était fort grasse, et, quoique verte et d'une odeur tnès^orte étant crue, cUe était rendue délicieuse par la cuisson. Jamais je n'en avais eu jusque-là de plus exquise. La direction que nous venions de tenir était celle du sud-est.
Le 19, comme nous basions exactement notre route sur le cours de la rivière, nous marchâmes au sud-sud-est, précisément vers les montagnes de Sougoupana, que nous avions en vue depuis la veille au matin, et dont nous pensions nous être beaucoi^) rapprochés lorsque nous les avions iospectées quelque peu avant le. coucher du so- 1^. Nous nousrappdàmes oette proximité apparente, et, la comparant avec l'éloignement auquel elles restaient le matin, Tom et moi nous ne fûmes pas peu surpris : c'était une différence de 3 À 48 lieues. Mais ce phâu>mène est d'intelligence facile, et voici commmt je me l'exfdique. La chaîne se prolongeant du sud vers l'est jusqu'à Test* nord-est, le matin de bonne heure les découpures étaient bien dessinées ^ mais les versants qui se présentaient â notre <èil étaient obscurs, aucune de leiurs parties n'était distincte. Vers midi, la lumière arrivant d'aplomb sur les
sommités, Taspect de ces montagnes n*étaît plus tranché sur le fond du ciel; les contours des formes restaient vagues, incertains^ et alors il était tout & fait impossible d'en calculer approîimatîvement la distance; mais quand veàrs le soir le soleil les éclairait de face, les saillies , les fissures, les bois, les parties nues, tout était clairement visible : elles paraissaient plus hautes , par conséquent plus rapprochées, et nous nous disions : « Demain, vers dix heures, nous en parcourrons les goi^. » Mais deui jours consécutifs notre calcul se trouva faux.
l'obtins durant la matinée quelques canards en l'honneur desquels une halte eut lieu ; et quand, vers midi, les débordements de TOury s'oSrirent à nous plus larges, avec une profondeur partout égale de 2 à 3 pieds, des aquatiques se montrèrent d'abord assez nombieux ; puis à l'explosion d'un coup de fusil, l'air retentit de clameurs assourdissantes et se voila partout du vol tournoyant de plusieurs centaines de mille individus; les plus nombreux étaient les canards, dont il y avait trois espèces, et à cellesci se joignait la brillante oie bronzée caroncrulée, si belle que j'en eusse voulu beaucoup pour mes collections, mais si grasse que non-seulement sa préparation devenait impossible, mais encore le simple usage qu'en eussent voulu faire les gourmets.
Sans m'inquiéter aucunement des crocodiles qui eussent eu trop beau jeu de moi, je circulai partout, et en moins, de vingt minutes j'obtins une dizaine de brillants indi-
yidus. Les mâles étaient à dire Trai plus rares, mais tous avaient alors le plumage le plus reflétant, et chacun d'eux portait dans tout son développement sur le bec la grande et singulière caroncule de nature huileuse. Quelque peu après, je découvris un courlis falcinelle ou voisin de cet oiseau que je ne m'étais point encore procuré; mon coup lâché, j'allai le ramasser, et autour de lui gisaient treize pluviers et vanneaux que je n'avais nullement soupçonnés. L'abondance des aquatiques était telle sur ces points, que je croyais réunis là tout ce que devait comporter la contrée dans un rayon de plus de 50 lieues. Mais aussi quel endroit plus propice? Partout de hautes graminées baignées par les eaux, qui m'abritaient la télé et me cachaient aux oiseaux nageant ou volant, partout une nourriture abondante et peu ou pas d'ennemis.
Les débordements s'étendant de plus en plus et la rivière formant un coude, nous nous enfonçâmes dans les bois, où nous marchions à la file. Il pouvait être quatre heures, tout y était silencieux ; notre attention à tous s'endormait et, comme il arrive fréquemment, je reposai mon esprit en ne songeant à rien. À 50 ou 60 pas sur ma gauche, quelque chose d'un rouge terreux vint à se mouvoir; sa hauteur me le fit prendre pour un éléphant, et Tom et les autres, arrêtés à mon appel flûte, se retirèrent avec moi, persuadés aussi que c'était bien un éléphant, une ^eule partie de son dos ayant été aperçue par eux.
Tom enleva sa capsule, visita sou am^e, et je pris legros
fusil, t^rtain que je ne pouvais employer une force trop grande considérant la mauvaise condition de ma poudre. Nous voici partis l'un suivant l'autre, tous deux courbés et marchant lentement, afin d'éviter le bris toujours trop éclatant des petites branches sèches. Quelques minutes suffisent, et 60 pas nous séparent de l'animal, qu'à notre grande surprise nous reconnaissons pour une forte femelle de rhinocéros simus. C'était donc beaucoup moins qu'un éléphant] mais sa rencontre est opportune, tout le monde a faim, et cette fois il nous importe beaucoup de bien semer la graine de notre souper.
L'extrémité démon lourd fusil reposantsur unebranche j ustemènt placée par le hasard , j' attendais qu'elle présentât le travers. Sa croupe immobile se montrait seule ; mais bientôt un autre corps se dégage de devant : c'est un petit, le sien, haut de 3 pieds et demi, qui tend le muffle de notre côté comme pour nous sentir. Maudit enfant qui peut-être va donner l'éveil à sa mère ! Je n'ajustais plus que lui. Qu'il se tourne; le voilà ! Mon coup part, le renverse, et le jeune rhinocéros s'agite dans la poussière, criant comme un cochon. Aussitôt la mère se retourne, inquiète, et s'efforce de relever son petit en le soulevant de sa corne, avec rintention apparente de le remettre sur pied pour le dérober au danger qui l'attend.
Tom n'avait pas tiré : « Filons, lui dis-je tout bas, ce n'est pas fini. » Nous reculâmes sans bruit jusqu'à 80 pas, afin que je pusse recharger mon arme, dont les balles
trop justes exigeaient maints coups de baguette, et quand nous y fûmes : « Tom, lui difrjé, il'ya falloir déloger la mère, c'est mon affaire; mais aussitôt mon fusil déchargé, TOUS courrez sur le jeune afin de l' achever. Ayant tout soyez leste ; car en voyant sa mère partir, s'il est susceptible d'un effort, il le fera poux la suivre. C'est entendu, allons! n
Je repris ma position au mém« point; la même branche soutint encore mon canon, et, comme précédemment, la femelle tournait autour de son petit sans s'inquiéter de ce qui pouvait se trouver dans le voisinage. Alors je saisis un temps d'arrêt où, présentant le flanc gauche bien à découvert, il m'était impossible de ne pas placer ma balle dans un rayon de 6 pouces. Vlan ! mon coup est parti; la mère bien blessée détale et, après elle le jeune, que Tcan stupéfait oublie de tirer.
« Eh bien, Tom, qu'est-ce donc? — Ah ! maître, rien; pas de souper ce soir, il est parti ! — Diable ! mais à quoi pensez-vous? — Ah! je pensais justement alors qu'ils^ rait resté ; mais il me semble que c'est une frime. Ce jeunelà, voyez-vous, cherchait à attendrir sa mère; il voulait sans doute la décider à le porter sur son dos, puis la peur l'a pris et il a oublié son rôle pour décamper au plus vite. — Mais, Tom, vous plaisantez mal à propos; c'est pour nos gens une affaire sérieusement désagréable. Songez donc que nous n'avons de canards que ce qui est nécessaire à nous deux; nos Makaschlas n'ont rien, il faut au mcûnsun
rhinocéros. Yoyer^ soîtcz ; le jeane nèsaforait dler Ion; qosDi à la mère^ c^esl dirent. »
Tom prit les traoes «rrosée& de sang et perdît de suite celles du jeune rhinocéros; mais, à S80 pas^ le Toilà qui déeoutre la mère marcdiant ea (bancelant comme un hconme ivre. Tom tire, vu instant s'écoule etla lourde héte tombe mcHie. Sa halle avait à p€»e pénétré de 4 pouces de pntfondeur; la mâemtie était logée dans ks poumons.
Le dépècement avait eu heu sans plus tarder; mais Ibm OL me revenant avait été mordu au petit doigt du pied par un serpent j^o^oiM^, et je dus passer ma soirée m soins et coiisolations auprès de lui, dont les sou£frances étaient aiguës et les inquiétudes encore plus vives;
Le 20, mes honunes occupés à sécher leur viande au Tent ei Tom se jugeant incapable de faire un pas par suite d'un gonflement eioessif et d*un retentissement dou-* loureux dans l'aine, je m'occupai à préparer divers oi-» seaux^ et vers deux heufres je pris avec moi deux hommes afin de me rapprocher de mon camp.
Vers qimtre heures, nous ^ons dans les montagnes ob nous circulions partout^ dans des vallées, des plaines et des bois très-joliment variés, sans qu'il fût jamais néces-saire de monter, toutes les vallées correspondant entre elles. Il était huit heures et complètement nuit quand nous ea sortîmes. Bientôt après nous reccmnûmes l'impossibilité de Gontinutt' ]dus longtemps; en effet, l'obscurité voilait tout de noir, et dans ces oûrconstuices des ravins sont pris,
pour des sentieis. Les lions^ du reste, ragissaient dmrière et devant nous, et quoique mes Cafres n'en témoignassent nulle crainte, je jugeai bon de nous arrêter sur le bord d'un coude de TOury.
Un grand feu vint ensuite nous égayer de sa lumière et nous délasser par sa chaleur, en même temps qu'il cuisait nos aliments et qu'il nous protégeait contre les grands car* nassiers, en ehAssant les ténèbres si favorables à leurs attaques. Excellente chose pour l'homme que le feu, à lui prêté à l'exception de tous les animaux. 1-t-on du feu la nuit dans des déserts habités seulement par des bêtes, et l'on est chez soi; un homme estril enlevé durant son sommeil par un lion ou une hyène, sans aucun doute cet homme aui:a laissé dormir son feu; mais tant que la flamme pétille, les rhinocéros sont seuls dangereux, pro^ bablement parce que son éclat les irrite, de même que le drapeau rouge agit sur l'œil du taureau.
Le jour une fois levé, nous parttmes de ces lieux, et en deux heures nous eûmes atteint notre camp, où Henning était enfin de retour après quarante et un jours d'absence. Il avait rencontré M. Michel van Breda, duquel j'obtenais un superbe attelage que, par excessive précaution de prudence, Henning avait laissé à Makali's-Berg.
À mon grand regret, Henning n'avait rien appris touchant mon second wagon, qu'Isaac van Niewkerk devait me ramener de Natal. L'impatience me rendait inquiet, et les motifs qui la déterminaient étaient plus qu'ordinaires,
car à Tabsence de Yètemeals allait se joindre la privation de munitions^ cette source du nécessaire dans de tels parages.
rtous étions alors au 24 février. Isaac Nievkerk était parti depuis le 1 0 octobre ; il n'était pas probable que des causes ordinaires l'eussent entravé aussi longtemps sans que le bruit de son retour fût parvenu aux bo^rs de Hakali's-Berg; l'attendre davantage m'était impossible^ et je chargeai Uenning de partir immédiatement afin de m'amener mes bœufs.
Le % mars, sa mission était remplie; mais l'Oury, qui s'était gonflée durant son absence, avait encore 9 pieds de profondeur au gué des chariots, et ce nouvel embarras je ne l'avais point prévu. Henning, resté sur l'autre bord, se mit à la nage et vint discuter avec moi les moyens à employer pour vaincre cette difficulté. On résolut que les bœufs traverseraient la rivière, qu'ils amèneraient le wagon à un gué de pied supérieur, praticable seulement à des hommes, que là nous transporterions nous-mêmes pièce à pièce tout ce qui composait le chargement, et qu'ensuite le wagon vide deseendrait au grand gué, afin d'y être remorqué par les bœufs mis à la nage, lesquels seraient eux-mêmes halés par la tête.
La première partie de ce plan fut exécutée en une journée et demie avec de grandes peines, puisqu'il nous fallait tout chargés remonter 400 pas d'un courant rapide; le reste nous paraissait facile, et bientôt ensuite nous étions
à le tenter; mais^ hâesl les àonmes postée à Teffet de haler les hoBak de tête ne forent pomi capables de les maintenir contre l'effet dû courant, qui fit dériver tes premièves pmes; le chariot descendit jusqu^au bord, retenu enfonoé dans 2 pieds de sable, et déjà sons son timon 5 pieds d'eau contraignaient les] timoniers k la nage. La ligne entière de bœufs s'allongea dans le sens du courant, se maintenant difficilement à la surface, et les animaux terrifiés, se tordant, s'engagèrent de telle façon que couper les grands traits et les estropes fut notre sèfule ressource pour les sauver, encore qu'elle dût être rapide d'exécution. Henning et Tom^ nageant au milieu de ces têtes cornues, coupèrent à tort et à travers, et l'attelage enfin dégagé se laissa dériver au loin; mais où allait-il? Pas une pose, bon Dieu ! La fatigue ne devait pas tarder à gagner les pauvres bêtes, et j'allais* me résoudre à perdre jusqu'au dernier bœuf.
À âOO pas au*dessous de l'embouchure de la Hokoba, je vis s'arrêter mes animaux; le courant m'y eut bientôt porté* J'étais heureux en songeant qu'ils avaient pris terre, sans savoir cependant comment les en faire sortir à cause de l'escarpement; mais ma joie ne fut pas longue, car je débarquai sur un banc de sable mouvant, où j'mfonçais jusqu'aux genoux. Henning et Tom arrivant ensuite, nous diassàmes nos bœufs, qui n'étaient retenus que par la surface que présentait leur ventre, et apl^s un long repos, une berge ayant été découverte au bord opposé, nous les gui-
dames nous-méaies pour opérer le passage, tandis que le chariot était resté ^isablé k 500 pas plus loin sur Fautre rive. Harassés par suite de nos trayaux^ et surtout de notre triste teutatiTe, il nous fut impossible de faire quoi que ce fût ce jour-l&; nous étions aussi trop peu nombreux pour oser espérer tirer nous-mêmes le chariot du mauvais pas où il était engagé, eCnéanmoins n&i vteiA été plus facile si seulement nous eussions eu un simpfe bout d'oussières de la largeur du fleuve, auquel nous eussions attaché nos bœufs attelés au grand trait; mais dans ces voyages le nécessaire'manque presque toujours, et fréquemment, faute d'une embarcation ou d'une demi-^encablure de corde, on voit, plus bas dans cette partie de l'Afrique, retenues durant des mois entiers par la crue d'une rivière^ trente, quarante, soixante familles sur leurs wagons, qui leur servent de véritables maiscMis. Mais le temps n'est rien aux boers, qui ne font pas grand'chose et qui se considèrent à peu près partout chez eux, pourvu qu'ils aient sous la vue leurs femmes, leurs chariots et leurs bceufs. Pour eux le proverbe anglais : Tifne$ i$ money, est complètement faux. Les Cafres seuk pouvaient me tirer d'affaire, l'en voulais beaucoup, et à cet effet, je fis prévenir Rhemltoka, lequel, au lieu deS5 hommes, m'envoya le lendemain 7 misérables borgnes, les plus débiles du mouzi. Nous é\ioos 14, tout compris. Il fallait essayer, et pour le faire, afin d'alléger la machine, j'en enlevai la caisse-tente, qui, mise à l'eau, flottait comme un canot] elle fut bientôt à destination.
Vint ensuite le tour du train aux lourdes roues solidement ferrées; nos forces réunies le déplantèrent, et k notre grand étonnement, il roula sur le fond ayec une extrême facilité. Le tout fut bientôt remonté, nous rechargeâmes lestement, et avec une indicible joie, nous quittâmes enfin ces lieux témoins de nos revers et de notre patience.
La condition de mes bœufs étant excellente, je n'eus pas de peine à faire 40 lieues par jour, malgré les difficultés de la route, amoindries cette fois par la connaissance d'une série de clairières que nous traversâmes. Le soir du cinquième jour nous étions chez Pilanne, auquel je remis ses hommes, en même temps que je conclus avec lui divers marchés pour des bœufs, dont j'avais besoin afin de parer aux accidents de route. Mais Pilanne voulait plus; il ne devait être satisfait de moi qu'après l'abandon de deux fusils communs, pour chacun desquels il m'offrait une défense d'éléphant du poids de 40 à 50 livres. Je savais que les boers ne le veulent pas; que des résolutions ont été prises par eux afin d'interdire aux Cafres la possession d'armes à feu; mais Pilanne y tenait tant, je lui avais déjà bien des obligations; et puis la chasse était son seul but. Je me rendis à sa demande et le quittai pour toujours.
Le lendemain j'étais chez Hakata, qui désirait aussi vivement obtenir des armes. Hakata était un excellent homme, mais je savais que déjà deux fusils étaient en sa possession, et je ne voulus pas entendre parler démarchés qui eussent pu me compromettre aux yeux des blancs,
dont Makata était proche. Le jour suivant, Makali's-Berg était derrière moi, l'habitation H. Potgieter se présenta bientôt; j'y trouyai son beau-fils, lequel ne cessait de s'extasier considérant mon long séjour chez les Cafres, ce qui à ses yeui était une confiance téméraire dont il s'étonnait que je n'eusse point été yictime.
Trois journées de route me conduisirent ensuite à Mooi- Rivier, oh je me vis dignement accueilli dans la famille Vermaes; mais là j'acquis la certitude que je ne devais plus compter sur le retour de mon second wagon, avec lequel mon but était de continuer mes perquisitions durant quelques mois encore. Isaac van Niewkerk, cet homme auquel j'avais si à tort donné ma confiance, avait fait route vers Zand-Rivier, et partout sur son passage il avait opéré la vente des objets qui m'étaient adressés par mdn correspondant, se réservant la facilité de disposer plus loin de tout le reste.
Cette nouvelle me jeta dans une violente colère. Les objets volés, sans compter bœufs et chariot, s'élevaient à une valeur de plus de 200 livres sterling ; leur usage m'edt été de la plus grande utilité. Si longtemps je les avais attendus, et sans les avoir jamais possédés, j'allais être contraint à en solder le montant sitôt à mon arrivée! Bien plus, Niewkerk avait des lettres d'Europe que jamais je ne lirais. Oh! mes lettres retenues par lui! Cette idée vint m'exaspérer au plus haut point, et sans tarder davantage, je résolus de faire route de manière à le joindre,
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dans runiqae but d'arrêter mon homme par un ooupde fusil, et de lire ce papier que l*ou baise à 3,000 lieues de son pays. Mais quand je me présentai au gué inférieur de Vaal-RiTier, là où, tombant d'une cascade, ses eaui écument en mqgissant, je la trouvai large brois fois comme la Seine à Paris et profonde de 12 pieds. Quarante wagons se groupaient sur ses bords ; quelques«-uns y étaient depuis trois semaines.
Je ne pouvais me résoudre à attendre; chaque minute était une heure de torture pour moi, qu'agitaient mSDe idées plus désagréables les unes que les autres. J'entends parler d'un homme qui, plus haut, passait d'habitude des wagons au moyen de barriques réuQies en radeau; là les eaux étaient plus tranquilles, la réussite devait couronner ses efforts. Malgré la perte d'une journée àcause des détours très-difficiles et très-scabrenx, j'y allai; mais cet homme était ivre. Il promit , me fit perdre du temps et ne fit rien. Je le quittai, remontai encore, et en un point où l'onde semblait dormir, je tentai de me faire à moi-même un radeau; malheureusement, il n'y avait là que du bois de saule tert et des roseaux verts, et trois jours d'un travail opiniâtre furent perdus sans résultat.
Alors il ne me restait plus que le gué supérieur, connu sous le nom de Lynequey^Drifl^ distant de deux journées. C'était m'écarter de mon but ; mais retourner sur mes pas, à travers des passages extrêmement difficiles, me rebutant trop, et au large gué l'attente devant être encore plus pro-
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longée, fbree me fut de renoncer à la pooisuite de IHkm^ kerk. Heanii^ fui de mon avisi le seul raosonnaUe, et nouspaftimes.
Dès que nous eûmes opéré la fraTersée de Vad^-Rivier, Tom fioUicitaet obtint la permîsskmde me quitter, afin de retourner au Bastaard-Land. Je lui remis deux fusUs promis pour ses senrioes, en y joi^ant tout ce dont je pounis disposer en sa faveur, et ce ne fut pas sans éprouver quelque émotion que je vis s'éloigner ce Itfave et honnête garçon. Henning et Guimba, mon jeune Cafre, étaient les seuls hommes qui me restassent pour adievtf ma longue route vers Natal.
Ce parcours ne prësmta rien d'extraordinaire; seulement, à la veille d'opérer la descmte de Draakensberg, j'a^ vais fait rencontre d'un boer du nom de Neethling, lequd, pour m'ôtre agréable, m'avait loi^uemententrdenudela tête d'un animal fossile trouvé dans le lit de Moeder-Bimer^ rivière boueuse. €et animal, d'après la description que m'en donnait Neethliog, devait être un ruminant de la plus grande taille; sa tête, qu'il avait vue, quoiqu'elle f&t d'une apparence analogue à celle d' un hippopotame, portait deux noyaux osseux qui , au temps oh ils étaient revêtus de corne, devaient offrir des armes démesurémentlongues. Técarlementque Ton pouvait raisonnablement supposer oibtre l'une et l'autre pointe devant être de 14 pieds, c'est-àdire S! pieds de plus que l'écartement des carnes du bœuf sud^africain le mieux monté que l'on ait connu. Après que
notre conversation fut épuisée sur ce chapitre, NeelUin^, qui me savait revenir de contrées où ne pénétraient pas les boers eux-mêmes, me fit cette réflexion : « Vous Jte allé bien loin dans l'intérieur, vous avez circulé partout; mais avez*vous vu des anthropophages? » J'avouai que f n'en avais jamais vu; que seulement je tenais de mes Oh fres, lors de mes excursions chez les Amazoulous, un dii? que je lui expliquai.
Il était question des Àmazimosy petite tribu sans importance que massacra Dingaan, sous le prétexte que les hommes qui la composaient s'emparaient par surprise d'hommes, de femmes et d'enfants de son )[)euple, afin deseo repattre ensuite. Il y avait longtemps de cet actede justia: depuis aussi longtemps, nul n'avait oui parler des imazimos, dont les quelques faibles débris s'étaient réfugiés, di sait-on, chez les Makatisses, où, afin d'éviter les mauTais traitements, ces hommes s*étaient bien gardés de témoigner leur goût pour la chair humaine. Puis s'était effectar leur mélange avec les Makatisses, d'entre lesquels on n^ les reconnaissait plus. On s'attachait cependant à les représenter comme très-remarqùables par leurs dents aiguisées à l'aide de petites pierres, et rendues de même forme que celles d'une scie. Un caractère naturel leur étaii propre, ajoutait-on : leurs cheveux croissaient à très-pec de distance de leurs sourcils, ce qui équivalait à direq"' ces hommes n'avaient qu'un front très- peu développé. « C'est vrai, me dit Neethling, j'ai appris la même chose;
mais on assure cependant qu'il en existe des tribus entières dans ces parages voisins de nous. — Qui donc le sait pour l'avoir vu? Est-ce un boer? Je désirerais bien rencontrer un tel homme; car les détails me sont précieux. — Non, reprit Neethling; il n'est pas, que je sache, un seul boer qui ait rencontré d'anthropophages, et nous sommes répandus dans ce pays depuis 1836. Mais puisque vous tenez & le savoir, je vous dirai que nous autres ne connaissons l'existence d'anthropophages dans les contrées que nous habitons et que nous sillonnons partout, que depuis la réception des journaux du Cap, qui nous Font appris ; et c'est un de vos compatriotes, un missionnaire protestant français, qui étaitl'auteur de l'article. »
QùeBingaan ait ainsi motivé le massacre des Amazimos, cela ne fait pas pour moi l'ombre d'un doute : c'est même très justement la manière de faire d'un roi des Amazoulous ; mais que les Amazimos aient été réellement des mangeurs d'hommes, cela, quoique possible, me paraît difficile, à cause de l'horreur qu'ont tous les peuples cafres pour leurs morts, qu'ils n'osent môme pas toucher du bout du doigt. Cette habitude des Amazimos, si elle a existé, neserait qu'une rare exception que je ne puis presque pas admettre, même lorsque la faim eût été d'une exigence extrême, parce que toutes ces contrées présentent sinon des fruits, du moins des bulbes et des racines sauvages, et que les Cafres les connaissent et les mangent avec plaisir.
L'on pourra juger combien fut grand mon étonnemerit T. II. 35
quand, depuis mon retour, je jetai un coup d'œil sur la ^^artadeTOjage deMH* ArlK)usset et Daumas; «nfAropopidh gesy cmmbale$f ces horribles et incroyables définitions s'y trouvent écrites sur dix points différents. Elles sont trèspropres à repousser de là tout explorateur qu'y conduirait Tamour de la science, ei h produire risolement dans lequel a si longtemps dormi le Paraguay sous les jésuites, séquestrateurs d'un peuple. Mais que l'on se rassure: les stations de M&ri^a^ de MotitOy de Thaborllncha, de Tbaifh Bomou et autres, sont au centre des tribus cannibales, et jusqu'ici jamais encore un missionnaire n'a été mangépar les Gafres . Les anthropophages dans Êette partie de l'Afrique ne sont donc autre chose que des fantômes terrifiants cré& par l'esprit, et sortis de la tète de ces bons missionnaires trop confiants, ou s'ims^nant rencontrer des hommes d'une inépuisable crédulité.
On Teut de l'argent, et l'on a raison : sans argent rien ne se fait; mais il faut exhiber une raison, car il n'est si bonne âme qui ne tienne à connaître Tempbi de ses Tersements. « Là-bas, vous crie-t-on, des hommes s'entremangent à plaisir; soyez donc humains, aidez-nous à les civiliser. Laissez-vous toucher et secondez nos efforts. » La bourse de l'homme digne et c^dule se délie alors; la satisfaction se r^and dans son cœur, car cet homme a la conscience d'avoir fait une action méritoire. Mais à quelque temps de là, du fond de l'Afrique éclate le rire expansif d'un homme blanc qui vit le mieux du monde au mi-
Hea des camûbales existants sur sa carte; et ce rire, qni le soupçonnerait, si je ne m'étais (ftiargé de le transmettre?
L'amoor du Trai ne manquera pas de me faire bien des ennemis. C*egt avec joie qve j'en accepte de semblables : au moins j'aurai remi^ ma mission, et pas un ne trou* Tera cbez moi, dans mes écrits, un seul mensonge qui Im amre à me HageHer; des erreurs, c'est possible, mais non des fautes calculées. Il est, je croîs, très-peu de Toyageurs qui puissent en dire oaitant. Hélas ! que n'ai-je les moyens de le faire ! Tant de mensonges se sont accumulés sur cette partie de TAfrique que je pourrais m'engager & fournir -MUS six mois un graiid in-octaro de réfutations; et r^ marquez que phis de la moitié des assertions dont je parle ont été émises a?ec intœtkm , comme des ^adins pour atteindre un but proposé depuis longtemps.
Il est d'autres détails que je reçus au bas de la chaîne ée Draak^ad)eFg d'un capitaine cafre, nommé Matouana, le même que j'ai dé^ dté lors de la gucme des boers contre les Âmazoulous; mais ces détails, du plus yiî intérêt pour r^nolôgie, sHis sont Trais, je ne puis les commuttiqver que sous la plus grande réserve. Cependant, je dois aussi le dire, il existe une concordance parfaite entre les assertioi» de Matouana et celles d'un de mes compagnons de chasse au pays des Âmazoulous, assertions dont je n'avais rien dit jusqu'à présent.
Il est questkm ici d'une race d'hommes que nul voytH
us
geurs encore n'a signalés. Je veux dire ceux que les Amadouions désignent du nom de Kossobalasy et quelquefois sous celui à'Ikoey, Ils vivent isolément au nord delà contrée des Amazoulous dans celle des Âmassouazis, vulgairement appelée à Port-Natal pays de Sapoussa, et où règpe actuellement son fils Massousse. Ces hommes, dont la taille ne dépasse pas \ mètre , sont de couleur basanée ^ale ; ils ont les cheveux noirs et touffus, la barbe épaisse et forte. L'ouïe est très-mauvaise chez eux, mais leur vue est parfaite et surpasse de beaucoup celle des Cafres. Par Tusage constant des habitations hémisphériques des termites, qu'ils vident tout d'abord, et au centre desquelles ils font du feu, le devant de leurs jambes est toujours plus ou moins brûlé; elles sont dans un état permanent de souffrance tel qu'elles sont très-affaiblies. Les Kossobalas ont l'arc et les flèches des Boschjesmans. À défaut dé gir bier, ils se repaissent d'insectes. Ils ont, malgré leur petit nombre, liberté de manœuvre chez les Àmassouazis. On craint de leur nuire à cause de la facilité qu'ils auraient d'empoisonner toutes les fontaines de la contrée.
Je me hâtai d'émettre tout de suite à Hatouana mon opinion que ces hommes étaient et ne pouvaient être autres que des BoKhjemans; mais les Boschjesmans sont bien connus des Amazoulous, qui les appellent imayoAo ou Mayàho. Les différences me furent exposées, et je me vis forcé, sinon d'accepter sa manière de voir, du moins de ne pouvoir la combattre avantageusement. Matouana
avdit longtemps résidé chez Sapoussa, ce qui est une garantie, et Hatouana n'avait nul intérêt à me conter une fable. Quoi qu'il en soit, les deux points différents où je recueillis ces documents, la première fois de Kamdàne, la seconde de Matouana, étaient distants de plus de 400 lieues.
Je ferai observer que jadis il a été fait mention d'une race k peu près pareille, vivant à Madagascar; le célèbre Buffon en parle, sous le nom de Quimot, Les recherches que Ton a tentées pour s'assurer de leur existence sont restées sans résultat; peut-être même aujourd'hui n'y at-il plus un seul Qmmos k Madagascar ; mais je ne vois pas pourquoi l'on s'appuierait sur leur disparition pour prononcer qu'ils n'ont jamais existé. Car, une fois l'homme arrivé aux dernières limites de la dégénération à force de misère, il peut se faire qu'il perde alors la faculté de reproduction. Cette cause, que je soupçonne simplement, est peut-être celle pour laquelle les Kossobalas sont très-peu nombreux au pays des Amassouazis, oii ils vivent cependant en bonne intelligence avec les populations environnantes. Toutefois, n'ayant pas vu cette race d'hommes extraordinaires , n'ayant recueilli d'elle que la description que je viens de transmettre, je reste dans Timpossi^ bilité de me prononcer d'une manière certaine.
J'arrivai à Natal vers la fin d'avril 1844, ayant ainsi terminé cette longue pérégrination, dont les limites ne de- Taient d'abord pas dépasser le laps de cinq ou six mois,
tant à canae da maucitte de iftiiBÎtioœ^ introuvables alois à Matail, qu'en laiscm des dépenfies eitraoïdittaves dam lesquelles une enctreprise de ce gense pouvait m'euti alwr . L*on a pu Toir que, eootnûremeiU k rhabifudedesexplorateursy je n'avûs jamsÂs osé émettre le hardi (Hrojel de partir de Port-Natal pour aller de ce point reeroîseï le tropique du Capricorne. J*ai fait aûeux que promettre au départ, et pour ne m^étie que laissé porter au gré du flot des circonstance» souveat désasitreuses*, je n'en éprouve pas moins aujourd'hui use eitréoie satisfaction d^a^w mis à une eertaine distance derrière moi les derniers jar Ions plantés depuis huit et dix ans par les Toyageurs aa^ ^is Smilh et Harris; nH}n estime, d'après des latitudes connues, m^ayant àùoné 33° 48' latitude sud au dernier point où la disette d'eau, jointe au mauiais Youloii et à la poltronnerie de mes gens, me contrait à rétrograder bien malgré moi.
Hais que je me hâte de le dire, peut-être ne suis-je pas le seul Européen qui ait pénétré aussi avant dans ees contrées. Mon digne et bien estimable ooUègue, tt. Wahlbeig (de Stodcfaolm) était sur la rive gauche de l'Ourj lors* que je me trouvais sur la rive droite. Le confluent des deux rivières de Morikoey et de l'Oury, aux eaux profondes à cette époque, aura-t-il barré ou permis le passage au hardi et si patient explorateur suédois? Jel'ignore; mais, quoi qu'il en soit, j*avais alors à courte dstanee un bon témoin de mes tentatives^ et j'aurais tous les torts du
monde si j'oubliara de rappder ici la présence d'un ami auquel l'histoire naturelle sçra un jour redevable d'une foule d'édairdssœients du plus haut int^t.