‹ Voyage dans l'Afrique AustraleChapitre 8 sur 65 · T. IL · texte numérisé non relu

T. IL

pouvait en disposer. On voit qu'il était amené librement à signer une cession du territoire» à laquelle il consentait pourvu que les conditions imposées à Retief fussent remplies.

La lettre suivante est la dernière communication écrite de P. Retief au roi des Amazoulous.

A DINGAAN, ROI DES AMAZOULOUS.

Port-Natal, 8 novembre 1837.

C'est avec plaisir que je reconnais votre amitié et votre justice touchant mes troupeaux pris par vous de Massilicatzi. Je vous remercie pour ce qui est des peaux que vous avez de si bon cœur offert de me retourner; mais je désire que vous les gardiez pour votre propre usage et profit. Je n'ai nulle peine à croire, comme vous le dites, qu'un si petit nombre de mes troupeaux ait été pris par votre armée des mains de Massilicatzi, parce qu'ayant vu nombre des vôtres dans différents villages, je n'en ai rencontré aucun des miens parmi eux.

Massilicatzi, je n'en doute pas, a fui au loin, parce qu'il doit penser et sentir que je punirai sa très-mauvaise conduite. Déjà n'ai-je pas lieu de me plaindre d'avoir été contraint de tuer tant d'hommes de son peuple, pour avoir seulement été les exécuteurs de ses ordres cruels?

Ce qui vient d'arriver à Massilicatzi me donne à penser que le Tout-Puissant, ce Dieu qui sait tout, ne lui permet-

tra pas de vivre plus longtemps. Le grand livre de Dieu nous apprend que les rois qui se comportent comme Massilicatzi sont sévèrement punis, et qu*il ne leur est pas donné de vivre et de régner longtemps; et si vous désirez apprendre plus au long comment Dieu traite de semblables mauvais rois, vous pouvez vous en informer auprès de tous les missionnaires qui sont dans votre pays. Vous pouvez croire ce que vous diront ces prédicateurs touchant Dieu et son gouvernement sur le monde.

En regard de ces choses, je dois vous conseiller de causer fréquemment avec ces messieurs, qui désirent vous prêcher la parole de Dieu, parce qu'ils vous apprendront avec quelle grande justice Dieu a gouverné et gouverne encore tous les rois de la terre.

Je vous assure que c'est pour vous une excellente chose d'avoir permis à des prédicateurs de s'établir dans notre contrée ; bien plus, je vous certifie que des prédicateurs sont venus à vous parce que Dieu a mis dans leurs cœurs ridée de faire ainsi, et ils peuvent vous montrer, le tirant de la Bible, que ce que je vous dis présentement est vrai.

En ami, il faut que je vous dise cette grande vérité, que tous noirs ou blancs qui ne voudront pas entendre et croire la parole de Dieu seront malheureux. Ces messieurs ne sont pi» venus vous demander du territoire ou des bestiaux, moins encore pour vous causer de la peine en quoi que ce soit; mais seulement afin de vous prêcher à vous et à votre peuple la parole de Dieu.

Maintenant je remercie cordialement le roi pour sa bonne et favorable réponse à ma demande, et j'espère que le roi se rappellera sa parole et sa promesse lors de mon retour. Vous seriez satisfait que je fisse de même.

Je crois probable qu'avant mon retour chez vous, vous serez troublé par des avis touchant la requête que je vous ai adressée et la promesse que vous m'avez donnée; et je crois possible que davantage aicore sera raconté au roi quant à moi et quant à mon peuple, rapports qui pourraient avoir une apparence de vérité. Si de semblables discours vous étaient tenus, mon vœu, ma demande est qu'à mon retour vous me disiez qui a pu tenir un pareil langage; je ne crains pas de rencontrer en votre présence quiconque aurait mal parlé de moi et de mon peuple. Mon désir est qu'il ne vous plaise pas, avant mon retour, d'écouter qui que ce soit qui voudrait vous susciter des embarras concernant la contrée dans laquelle je souhaite vivre.

Pour ce qui est des voleurs qui ont pris vos bestiaux et de ce qu'ils ont dit, savoir, qu'ils étaient des boers, c'était un adroit artifice pour vous donner à penser que j'étais un voleur, afin de pouvoir eux-mêmes s'échapper impunis. Je crois avec confiance que je prouverai au roi que moi et mon peuple sommes innocents de ce crime; connaissant mon innocence, je sens que vous m'avez imposé une sévère obligation que je dois accomplir, afin de prouver que je ne suis pas coupable. Pour cette démarche que vous

me requérez de faire^ accompagnée comme ellefest de dépenses, d'embarras et de risques de vie, je vous en dois répondre à vous, au monde et au Dieu qui sait tout.

Maintenant, je vais plaçant ma confiance en Dieu, qui me donne l'espoir que je serai capable d'exécuter cette entreprise de telle manière que je pourrai donner à tous une réponse satisfaisante. Cela fait, j'attendrai alors la conyiction que j'ai affaire à un roi qui tient sa parole.

J'espère que quelques-uns de vos hommes, et spécialement ceux des Kraals, de qui les bœufs ont été volés, re- CBTront l'ordre de me suivre comme il est convenu, e qu'aussi ils obéiront ponctuellement à tous mes ordres.

Je vous remercie pour la bonne réception que vous m'avez faite, en retour de laquelle je m'efforcerai toujours de vous témoigner une égale bonne volonté. Votre dévoué.

Signé : P. Retief.

P. S. Je joins ci-incluse, pour l'information du roi, une note des personnes assassinées et des troupeaux pillés par Massilicatzi.

20 personnes blanches et 26 de couleur massacrées, parmi lesquelles étaient 9 femmes et 5 enfants; troupeaux pillés de 27 personnes; chevaux de selle, 51; chevaux élèves, 45; bœufs de trait, 946; bestiaux d'éleveurs, 3,726; moutons et boucs, 50,745, et aussi 9 fusils et 4 wagons.

Signé : P. Retief.

C'est donc après avoir accompli sa mission difficile que

Retief se présentait de nouveau devant Dingaan, aux promesses duquel il croyait pouvoir se fier; il y comptait mémo si fort qu'il avait préparé d'avance Tacte de cession de territoire, que Dingaan n'avait plus qu'à signer,

Mais, bien qu'il sût que de secrètes manœuvres avaient été ourdies contre lui et les siens ^; quoiqu'il eût, par tous moyens possibles, cherché à ménager la susceptibilité des missionnaires, qu'il savait capables de tant lui nuire ^, Relief ne se tint pas assez sur ses gardes. Voici un rapport succinct de tout ce qui se passa lors de cette dernière visite.

Ce fut dans la matinée du samedi 3 février 1838 que P. Retief et son parti atteignirent Ungunkunklove, la capitale de Dingaan, où avant de pénétrer ils donnèrent au roi le spectacle d'un combat simulé à cheval. Cette démonstration de parade sembla faire à Dingaan beaucoup de plaisir, et il s'empressa de témoigner le désir de voir tirer d'ensemble cent coups de fusil. Retief s'en abstint par prudence, et Dingaan affecta de paraître n'y plus songer en donnant lui-même le signal des danses, marque de grande considération pour ses visiteurs, qu'il prolongea le samedi et le dimanche entier sans presque souffrir d'interruption.

A Owen et Gardiner avaient répondu à Dingaan, qui sMnformait de ce qu'étaient les boers : o Ces hommes se soustraient par la fuite au pouvoir de leur roi. Ils n'agiraient pas ainsi s'ils étaient de bons sujets. Ce sont des vagabonds dont le voisinage est redoutable. Ils vous rendront le mal pour le bien que vous leur ferez. »

* On a pu s'en convaincre par sa dernière lettre & Dingaan.

Le lundi 5, dans la matinée, Dingaan congédia la plus part de ses régiments, ne retenant auprès de lui que ceux de recrues, composés à'abafanas et de deux d'élite, qui avaient nom OrnSchlanga-OrnSchlopu, les boucliers blancs, et Om-Schlanga-Mouniama, les boucliers noirs. La veille, sur les instances de Retief, il avait signé devant témoins le traité par lequel il abandonnait aux boers tout le terrain compris du nord au sud entre les rivières Touguela et Om- Zimvobo, et de Test à Touest entre la mer et les montagnes de Quathlambène. Celte affaire le préoccupait vivement; quelquefois même il avait un air assombri , inaccoutumé, qu'observa un jeune settler anglais alors dans l'habitation de M. Owen. Ce jeune homme s'empressa de témoigner aux boers ses craintes, d'autant plus fondées que, vivant dans l'intimité dn missionnaire Owen, il avait recueilli le sens semiH)b8Cur de plus d'une phrase sinistre.

Les boers n'en tinrent pas de compte. William Wood, le settler dont je parle, se retira chez Owen, qui se gardait de se montrer au dehors, et fut témoin de la scène suivante.

Dingaan, après être sorti de sa hutte, s'assit vers la partie supérieure du mouzi, dans son large fauteuil à bras, fait d'une seule pièce. Ses deux principaux régiments furent rangés à droite et à gauche, ayant sur leurs ailes les plus proches du siège royal leurs deux capitaines, pour qu'ils pussent recevoir et transmettre les ordres émanés de la bouche du roi.

Le cercle fut formé, et aussitôt un message fut adressé à Retief , le priant d'entrer dans l'enceinte, lui et tout son monde, afin d'y recevoir les adieux de Dingaan. Relief se rendit à cette demande, accompagné de tous les siens et des domestiques, à l'exception de deux hommes partis à la recherche des chevaux. Leurs armes étaient restées sans garde sous les deux arbres à lait (kooker-boom) situés hors du mouzi.

Comme Retief s'approchait de Dingaan, le roi lui dit d'annoncer aux fermiers de Natal, sitôt après son retour chez eux, que son plus grand désir était de les voir se répandre et posséder le pays qu'il venait de leur concéder^ et aussi de leur parler souvent de sa personne. Alors il souhaita au parti de Retief un voyage agréable vers Natal, et sans plus tarder il les engagea à s'asseoir et à boire le tchouala, invitation que par malheur les boers acceptèrent.

Retief se tenait auprès du roi, mais les fermiers et leurs domestiques étaient à une faible distance. Dingaan ordonna à ses troupes de chanter et de danser, afin de divertir les boers. L'air retentit de chants guerriers, et la terre trembla sous le frappement des pieds.

A peine y avait-il un quart d'heure depuis le commencement de la danse que Dingaan, se levant, entonna luimême une chanson improvisée sur un air connu des Amazoulous, et dont les boers ne comprenaient aucunement le sens. Puis vint la dernière strophe : «< Buvez,

oh ! buvez-en de la bière; vos gosiers brûlants la réclament. Buvez-en tant que vous le pourrez ; car demain vous ne boirez plus! À moi, mes guerriers ! Lancez-vous, saisissez, tenez bon, et tuez, tuez-moi tous ces sorciers-là! »

La terrible sentence, Vom-tagaty boulah, était sortie de la bouche du chef. Une confusion sans exemple prit la place de Tordre. Dix Gafres, s' acharnant sur chaque boer, se furent bientôt emparés de leur proie, qui, de désespoir, jouait du couteau, piquant et taillant à tort et à travers. Vingt assaillants furent ainsi tués; mais tous les boers, succombant au nombre, furent empoignés, et dans leur rage ils mordaient encore de ces corps nus chaque partie à portée de leurs dents.

Malgré le vacarme de l'attaque soudaine, de la résistance désespérée, une voix surgissait encore dominant tout : c'était celle du tyran. « Prenez le cœur et le foie du roi des fermiers, et placez-les sur la route des fermiers. »>

tes boers, garrottés, furent traînés jusque sur une colline distante de 300 pas, où, sur Tordre réitéré de Dingaan, les Âmazoulous se mirent en devoir de tuer leurs victimes, en frappant les uns à coups de tongas sur la tête et en brisant le cou aux autres en forçant la tête de tourner vers Tarrière du corps. Retief seul fut ouvert; son cœur et son foie, enveloppés dans une pièce d'étolfe, furent portés à Dingaan. Les cadavres restèrent sur la même place oh ils étaient tombés sans que Ton se permit de toucher à leurs vêtements.

Le massacre terminé, les deux capitaines favoris de Dingaan s'approchèrent du roi et causèrent longtemps avec lui : c'étaient Schlala et Tomboussa. Le résultat de la conférence fut l'envoi d'un parti puissant vers le camp de wagons, alors établi près de BoichjesmanS'Biviery où Retief avait laissé les femmes et les enfants de ses infortunés compagnons* L'ordre était de tout y tuer sans exception, hommes, femmes, enfants, qu'ils fussent blancs ou noirs.

L'horrible bande, sans prendre seulement le temps de se laver du sang des boers tués le jour même, s'allongea comme un hideux serpent noir sur le tapis vert des plaines environnantes ; elle poussait des cris aigus, cris de guerre terrifiants, se promettant une longue série d'actes semblables. Mais d'Ungunkuncklove à Boschjesman&-Rivier, la distance était grande, les rivières aussi étaient en partie gonflées, ce qui empêcha le hideux corps noir d'atteindre le point indiqué avant le 46 au soir.

Le n février 4838, le crépuscule allait éclore; tout dormait au camp, que, déjà cerné et envahi par les Âmazoulous au nombre de 40,000, plus d'un des habitants était passé du sommeil à la mort. L'éveil donné, les cris de désespoir des victimes, les cris si déchirants des femmes et des enfants, se mêlèrent aux hurlements féroces des assaillants. Point de grâce ! Le fer, retiré de la poitrine du mari, était plongé dans le sein de la femme, traversait en outre le corps des enfants. Le sang coulait par flots; le groupe noir s'agitait dans cette mare pourprée et parais-

sait chaussé de brodequins rouges. Une fois assurés qu'ils n'avaient plus afhire qu'à des femmes et à des enfants, les barbares prirent le cruel plaisir de larder leurs victimes^ d'ouvrir le ventre aux fenmies enceintes encore vivantes, d'en extraire le fruit, qu'ils saisissaient par les pieds, et dont ils brisaient la tête sur le fer des roues. Les mères demandaient en grâce à leurs bourreaux qu'ils les ache* vassent, que d'un seul coupla tête fût brisée; mais point : seulement, après le pillage effectué, les cruels Zoulous, quand ils allaient partir, se décidèrent à lever encore une fois sur elles leur tonga rouge de sang.

Tout fut impitoyablement massacré sur ce lieu, où s'élève aujourd'hui une ville nouvelle, tout, excepté une jeune fille tombée sous les cadavres de sa famille, qui survécut à dix-neuf coups d'assagaye, et que j'eus occasion de voir sous Draakensberg. Outre quelques hommes, 317 fem* mes et enfants périrent dans ce massacre, et portèrent à 616 le nombre total d'individus des deux sexes assassinés par les Cafres.

LesÂmazoulous, couverts de sang, mais non rassasiés de carnage, se divisèrent alors en plusieurs corps détacSiés, dont le plus fort alla donner sur le camp de Blaw-Kranz«- Rivier. Mais là se trouvaient H. Potgieter, Jacobus Huys et G. Maritz, qui les attendirent de pied ferme, les accueillirent sévèrement et les contraignirent à lâcher pied, abandonnant tout espoir de réussir dans leur tentative, après avoir laissé sur le terrain 5 ou 600 de leurs morts.

En même temps, vers le gué de Boschjesmans-Rîvier, 3,000 Âmazoulous tentaient de le franchir pour joindre et massacrer les habitants d'un petit camp qui n'avait guère à opposer plus de 34 hommes tirant le fusil; la force du courant entraînait les individus qui cherchaient à traverser isolément. Les Âmazoulous s'imaginèrent qu'il était mieux de faire la chaîne, d'autant qu'ils remarquaient que les boers ne tiraient pas chaque fois qu'ils essayaient ce moyen.

Voici donc les boers perchés au bord méridional, assis et croisant nonchalamment leurs longs fusils sur les genoux, tandis que de la rive septentrionale s'avançait à tâtons un ruban d'hommes qui bientôt allait avoir deux extrémités solidement établies. C'était justement ce qu'attendaient les boers. Deux coups partent, deux chaînons sont brisés; les 30 ou 40 hommes du centre, abandonnés à la force de l'eau , sont emportés par elle, tourbillonnent, disparaissent, pour reparaître encore et s'engloutir ensuite. Les quelques naufragés qui s'estiment heureux de gravir les roches sises du côté des boers sont fusillés par les enfants. À deux ou trois reprises différentes même tentative des Àmazoulous , même rupture , même noyade.

Boschjesmans-Rivier engloutit ainsi dans ses eaux rapides plus de 200 Gafres et sauva les 34 tirailleurs du déchirement de 3,000 Âmazoulous.

Aussitôt que ces désastreuses nouvelles, suites de la perfi-

die de Dingaan, se furent répandues dans les divers camps des boers et cbez les setllers anglais de Port-Natal, l'indignation s'éleva partout à son paroxysme. De leur côté, les settlers de Natal réunirent 1,000 hommes, tant blancs que Hottentots et Cafres, comprenant 250 fusiliers, le reste armé de boucliers et d'assagayes. Ce corps était destiné à envahir le pays des Amazoulous en franchissant Touguela à une lieue de son embouchure. D'autre part, les boers s'étaient réunis au nombre de 340 hommes, tous bien montés en chevaux et en armes, mais ne devant traverser Touguela que dans le haut, à 12 ou 15 lieues dé sa source.

Contraint de diviser ses forces, Dingaan devait éprouver un échec décisif; la réussite paraissait certaine à tous. En conséquence, le 6 avril 1838, le commando des boers quitta le camp sous les ordres de Pieter Uys et J. Potgieter. A leur entrée sur le territoire de Dingaan, les boers virent la contrée abandonnée. Ce 'ne fut qu'à leur approche d'Ungunkuncklove qu'ils rencontrèrent de l'opposition.

Là ils trouvèrent, le 1 1 avril, l'armée des Amazoulous, partagée en trois divisions, forte de 7,000 hommes, avantageusement postés sur divers rocs formant un demi-cercle. La route qui conduisait à la royale résidence passait à travers une gorge étroite, sise au milieu du cercle, et sur chaque côté l'ennemi était prêt à répondre à l'attaque. La troisième division était couchée en embuscade dans le but évident de se refermer sur les boers, s'ils entraient dans le cercle, et de leur couper ainsi toute retraite.

Malgré l'immense disproportion du nombre, les boers résolurent d'attaquer sans délai, fls se séparèrent en deux corps à peu près égaux,, et affirontèr^t de la sorte deux dirions zoulouses. Dès la première charge, une division des Àmazoulous fut complètement mise en déroute; mais d'un autre côté il parait que le bruit des boucliers, frappés dans cette intention, effraya les chevaux des boers à tel point que la confusion les empêcha de rester groupés.

Alors le parti que commandait P. Uys dut soutenir seul le choc de l'armée zoulouse, ce qu'il fit dignement. Par un feu soutenu et parfaitement dirigé, les boers avaient déjà jeté la confusion dans les rangs de leurs ennemis; mais, doublant leur courage et prétendant payer d'audace, les Amazoulous revinrent immédiatement à la charge, et la vaillante petite troupe se vit en un instant cernée de toutes parts.

Chaque boer combattait en désespéré; rachamement des Amazoulous paraissait s'augmenter en raison de leurs pertes. Déjà depuis une heure et demie l'attaque et la défense rivalisaient d'efforts, quand les boers, reconnaissant que le danger devenait de plus en plus imminent^ s'entendirmt pour concentrer leur feu sur un seul point du cercle. Ce fut l'affaire d'un instant; l'issue ouverte à tra- Vfers un rempart d'hommes, les chevaux, lancés au galop, passèrent outre, entraînant leurs cavaliers, qui de dessus leurs montures envoyaient encore des coups de fusil aux

plus hardis des assaillants, dont les assagayes plurent un instant autour d'eux.

D'après l'estimation la plus faible et la plus raisonnable^ les Àmazoulous perdirent dans cette afEaire environ 6(M> des leurs ; c'étaient les plus ardents, les plus braves, ceux qui, n'écoutant que leur ardeur, s'étaient rués les premiers au commencement. Quand les Àmazoulous, cédant à l'impétuosité et au feu destructeur des boers, se retirèrent, Piet Uys, suivi d'une vingtaine d'hommes, s'élança bravement à leur poursuite jusque dans une gorge, oà il fut tout à coup cerné par un grand nombre d'ennemis, ne comptant plus autour de lui que neuf de ses compagnons. Uys se défendit de la plus héroïque façon, ayant à ses côtés son jeune fils, âgé de douze ans, qui tomba percé d'un assagaye, jusqu'à ce que lui-môme, cloué à son cheval par un autre assagaye qui lui avait traversé la cuisse, tomba épuisé par la perte de son sang. Ses dernières paroles fu«* rent : c Battez-vous, mes braves camarades, jusqu'à vous faire jour à travers vos ennemis ; pour moi, je meurs. »

Les boers laissèrent dix des leurs sur t^ette place. Dans leur retraite, ils tuèrent encore bon nombre d'Àmazoulous qui s'étaient mis à leur poursuite. Et ceux-ci, forcés d'abandonner ridée d'agir le même jour, détachèrent sept espions chargés de reconnaître la position que prendraient les boers pour la nuit. Mdheureusement pour ces espions, qu'aperçurent quelques boers stationnés dans un champ de maïs, on leur coupa la retraite; pas un ne put remplir

la mission pour laquelle il avait été envoyé; tous tombèrent sous les balles.

Le jour même de cette sanglante affaire, les setders anglais partaient de la baie Natal afin d'agir de concert avec les boers, quoiqu'à distance. Le 16 avril, ils passaient le Touguela et s'emparaient de nombreux troupeaux, après en avoir battu les propriétaires. Leur nombre était de 800 à 1 ,000 , comprenant %80 fusiliers principalement composés de Cafres. Mais le 17, au lever du soleil, ils se virent entourés par un corps nombreux d' Amazoulous commandés par Panda ; ils venaient justement d'apprendre la défaite des boers et l'espèce d'avantage si coûteux obtenu par les Amazoulous, ce qui ne contribua pas peu, sans doute, à influencer leur courage dans une position aussi critique.

Le conflit fut sanglant et d'autant plus «désespéré que les Cafres de Ogle avaient lâché pied pour se soustraire par la fuite. Durant deux heures les coups de fusil retentirent au loin, puis ils se turent après la chute du parti de Natal, duquel il n'échappa que 15 hommes de ceux qui résistèrent; 15 qui, malgré les crocodiles, n'hésitèrent pas à se jeter dans les eaux du Touguela.

13 Européens, 10 Hottentots et 6 ou 700 Cafres de Port- Natal y furent tués par les Amazoulous, qui eux-mêmes perdirent trois régiments entiers, composés chacun de 1,000 hommes.

Sitôt après cet exploit , S15,000 guerriers amazoulous

prirent la route de Port-Natal, où ils se répandirent, pillant les bestiaia, enlevant toute propriété meuble, exerçant sur leurs prisonniers les plus cruelles vengeances. Avertis à temps, les habitants purent chercher un asile sur un navire récemment entré dans le port; mais les Cafres d'Om-Guinée furent moins heureux : réfugiés dans les bois avec leurs femmes et leurs enfants, ils y furent bientôt traqués et bientôt saisis. Les honunes furent simplement tués à coups d'assagayes; les femmes furent réservées pour un cruel amusement : habillées d'herbes sèches, les bras fixés sur le dos, elles furent enfermées dans un kraal où les spectateurs placés au dehors lançaient sur elles des charbons enflammés. Les contorsions effrayantes qu'elles faisaient sous les flammes, leur course désespérée et en délire, que les Zoulous nommaient une danse, tout fut pour ceux-ci une récréation digne d'eux, une fête qui leur procura toute la joie que leurs cœurs, barbares aussi longtemps que dure la guerre , étaient capables de ressentir.

Ce fut quelques jours après ces désastres que vinrent à Port-Natal deuxboers, J. Uys et L. Badenhost, chargés de faire des arrangements pour une résistance mutuelle, et de promettre que 200 des leurs viendraient protéger la place. Cinq mois ensuite, les boers d'un côté, les Amazoulous de l'autre, après s'être refaits, songeaient encore à en venir aux mains et n'attendaient que l'occasion. Alors par philanthropie, toujours mu par cette raison si louable.

le gouverneur Napier lança une proclamation^ interdisant rexporiatîon de la poudre, du plomb et des armes à feu. 11 voulait, disait-il, arrêter l'effusion du sang, aflfectant de ne pas croire à la possibilité que les boers fussent massacrés par les Cafres, à défaut de munitions suffisantes. Il faisait en même temps à ces mêmes boers de honteuses propositions, comme celle de retourner habiter la colonie, où il leur promettait des avantages^ dont ils n'avaient jamais joui. Encore par philanthropie, il envoyait, le 20 novembre 1839, à Port -Natal j le major Charter, avec un détachement de 100 hommes de troupes de ligne pour empêcher les boers de prendre leur revanche sur les Ca-^ fres. Mais c'était en réalité une prise de possession, comme elle fut avouée plus tard par les commandants euxmêmes; car, avec leur manque absolu de moyens de locomotion, les troupes anglaises d'infanterie étaient dans l'impossibilité d'interdire aux boers de faire la guerre aux Cafres si cela leur plaisait. Il ne leur était pas plus aisé non plus de protéger les boers contre une invasion de Cafres, et à peine eussent-ils pu se défendre eux-mêmes dans un genre d'attaque à eux inconnu.

Aussi, malgré les protestations du gouverneur, sir Georges Napier, faites aux boers par le major Charter, ceux-ci ne restèrent pas inaclifs durant les mois de novembre et décembre 1838 et janvier 1839; ils entrèrent sous le commandement de Prétorius dans la contrée de Dingaan, afin de prendre une éclatante revanche et de se payer de leurs

pertes. Après diverses prises et quelques escarmouches^ où tes patrouilles ayaient fusillé passablement de Cafres épars, espions ou supposes tels, les boers étaient arrivés le 15 décembre non loin à'Om^imaXy (rivière des buffles), au pied d'une montagne isolée, proche de laquelle coulait en seipéntant dans des plaines dTierbes longues une petite rivière nommée depuis lors Bloedr-Rivier (rivière de sang). C'est de là qu'ils virent se lever pour eux le fameux soleil du dimanche 1 6 décembre 4 838, le plus grand jour de leur histoire.

Tout avait été disposé pour la défense, car dès la veille on savait l'approche des forces cafres, s' élevant de 30 à 36^000 hommes. Nulle crainte ne régnait au camp; jamais les boers ne s'étaient encore trouvés réunis en une troupe aussi nombreuse; ils comptaient 900 hommes bien armés, résolus, se fiant à la force de leurs fusils et à la puissance de leurs canons, dont ils avaient eu soin de se munir cette fois. Le pays s'étendait au loin, sans obstruction d'arbres ni de roches ; le ciel était beau, l'air était pur; mais l'incertitude qui précède le crépuscule durait encore quand les sentinelles avancées crurent entendre un froissement d'herbes , et découvrirent aussitôt les Amazoulous qui s'avançaient en ordre, chaque régiment ayant son grand capitaine en tête.

L'éveil fut donné en même temps que s'exécutait la manœuvre de cernement où les ennemis déployaient toute leur agilité. Cet instant suffit au jour pour éclairer assez

la position des assaillants. Les canons ouvrirent le feu, lançant une grêle de mitraille de chaque embrasure^ éten* dant devant eux sur la terre un nombre plus ou moins grand de corps noirs , s' élevant quelquefois à quarante; Les fusils des boers détonèrent ensuite sur tous les points, logeant leurs balles avec une précision désespérante pour les Cafres.

Les Àmazoulous répondaient pour la première fois par des armes à feu prises aux settlers tués à Touguela; mais leurs coups mal adressés restaient sans résultats visibles; leurs assagayes, sillonnant l'air sur mille points à la fois, menaçaient de faire considérablement de mal si l'approche leur était permise. Heureusement pour les boers^ chaque point où les corps s'avançaient plus menaçants était aussitôt balayé parleur mitraille;

Depuis deux heures le combat durait sans interruption, au grand détriment des Cafresj dont les morts couvraient la terre, lorsque le commandant des boers, craignant de voir se ralentir le feu par le manque de balles, ordonna d'ouvrir instantanément plusieurs issues et de fondre à outrance sur les assaillants, qu'il fallait à toute force déloger de leurs positions pour avoir le repos nécessaire.

Cette mesure n'était pas sans danger; mieux valait infiniment pour les boers continuer à rester retranchés, lors même que leur feu dût être moins nourri. Quoi qu'il en pût êlre^ cette sortie, par son ensemble d'exécution, par la hardiesse qu'elle témoignait, par la stupéfaction qu'elle

produisit chez les Cafres, jeta dans leurs rangs la terreur, et les contraignit à la fuite la plus rapide. L'acharnement des boers était tel que plus d'un^ éloigné de 2 lieues du camp, quoique seul à cheval, allait fusillant chaque fuyard qu'il apercevait.

Ceux-ci, débandés, erraient à l'aventure; mais beaucoup, profitant d'un trou, d'une pierre, d'un champ d'herbes longues, d'une rivière ou d'une bordure de ro« seaux, avaient cherché, en se blottissant, à se soustraire aux regards des poursuivants. Des enfants des boers furent les premiers à découvrir une retraite de ce genre, oui quelques centaines de Gafres se comportaient comme des crocodiles ou tout au moins comme des hippopotames : plongés dans l'eau jusqu'au nez et couverts par une bordure de roseaux, ils espéraient attendre ainsi la nuit, qui de ses ombres protégerait leur retour chez eux. Pour les enfants la découverte éta\^ précieuse. Ils voulaient d'abord procéder seuls; mais malgré eux quelques hommes s'adjoignirent à leur bande, qui cerna les amphibies de nouvelle espèce. Ceux-ci tour à tour plongeaient à la vue d'un fusil couché dirigé sur leurs têtes; mais l'air, ce principe d'existence indispensable aux poumons, les forçait à relever le nez pour respirer, et alors les têtes, traversées par la balle, plongeaient pour ne plus se relever. De cette manière plusieurs centaines d'Amazoulous furent tués dans la rivière de Sang, qui prit son nom de cet événement.

San^ doute ces procédés paraîtront cruds à do» Européen} mais que devaient faire les boors m présœoe de l'impossibilité matérielle de garder des priso&ni^rs? Assurément tout Européen à leur place eût agi de même, ie nombre des morts compté sur le champ de bataille excédait 3^00; celui des blessés fut inconnu, et devait âtre encore plus grand. Tel avait été pourtant le résultat de quelques heures de fusillade habilemeat dirigée par 900 Sud-Africains, qui ne durent leur salut qu'àla fcraie de leurs fusils, à la charge, à la nature des projectiles et à leur adresse incontestable.

Après avoir traversé Om-Schlatousse le 49, les boers arrivèrent le 20 en face de la ville capitale de Dingaan^qui fumait encore, incendiée la veille par les ordres du des^ pote fuyant. C'était un ovale long de 6 ou 800 pas, vide à l'intérieur, comprenant sur son pourtour 1,800 huttes disposées par rangs, dont diacune pouvait abriter 20 guerriers«

Le 21, le camp des boers fut assis sur la hauteur od avaient été massacrés. Tannée précédente, Betief et ses malheureux compagnons. Cette vue insphra à tous une pix>* fonde douleur; là encore ils purent raviver la haina qu'ils portent naturellement aux Cafres et trouver une puissante excuse à leur impitoyable façon d'agir... L'un d'eux écrivait : (c La vue du cruel martyre dont les os de nos parents et de nos compagnons morts nous donnaient des preuves irrécusables, inspirait l'horreur la plus profonde à nous qui

nous les rappelions. Notre regard s'en écartait sans cesse^ car notre cœur se gonflait, et les larmes coulaient des yeux de tous. Tout était là, jusqu'aux courroies de cuir vert qui avaient s»vi à les garrotter, et que Von voyait encore attachées aux ossements de quelques-uns d'entre eux. Les bâtons et les massues dont on avait fait usage pour les frapper se rencontraient par milliers et en pièces le long du chemin par lequel on les avait traînés. Ces bâtons étaient pour la plupart de ceux dont les Amazoulous se servent dans leurs danses; d'autres étaient des palissades dont ils construisent leurs maisons ou des entourages de parcs. Entre les autres squelettes ou ossements qui gisaient là, on reconnaissait ceux des boers à leurs crânes brisés, et aussi parleur position au milieu de monceaux de pierres détachées, les mêmes dont les Cafres s'étaient servis pour mettre un terme à leurs souffrances. »

Le squelette de P. Retief fut reconnu par des lambeaux de vêtements qui y adhéraient encore; et comme si Dieu avait voulu dénoncer les droits des boers sur la contrée concédée par Dingaan, un seul objet se trouva sur lui préservé de la corruption : c'était son portefeuille en cuir tanné où divers papiers étaient renfermés. Ouvert en présence de tous les assistants, un papier écrit en anglais excita vivement la curiosité. Edward Parker, que le hasard avait conduit à faire partie de l'expédition, le traduisit aussitôt, et révéla par ce simple monument le droit des boers à la contrée de Natal. Cette pièce, courte, concise.

explicite, a quelque chose de si sacré, que je la livre textuellement eu anglais, telle que je l'ai copiée sur ForiginaL

Unkankinglove, &th febroary 1838.

Know ail men by this !

That whereas Pieter Retief, governor of Ihe Dutch emigrants farmers , has retakenmy cattle which Sinkonyella had stollen from me, which cattle he, the said Retief , deliyered unto me ; I, Dingaan, king of the Zoolas, do hereby I certify and déclare that I, thought fit to resign unto him, ^ Retief and his countrymen the place called Port-Natal, I together with ail the land annexed, that is to say, from the Togela to the Om-Sovoobo rivers west ward, and from the | sea to the north as far as the land may be useful and in my | possession.

Which I did by this and give unto themfor their eyerlasting property.

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