‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 10 sur 96 · A. bibliothecarum Poey · texte numérisé non relu

A. bibliothecarum Poey

Quoique l'île de Cuba ne produise ni blé, ni vin, .ni huile, ni beurre, ni fromage, on y vit néanmoins très-bien, surtout à la Havane. L'Espagne y importe ses vins, ses huiles et ses farines; le riz, les pommes de terre, les salaisons, la glace, arrivent sur les bâtiments de l'Union, ces infatigables pourvoyeurs des deux mondes ; la France fournit aussi des vins et des comestibles de luxe ; toutes ces denrées s'échangent contre du sucre , du tabac ou des piastres; la dépendance de l'île est tellement absolue, que l'on ne saurait s'y passer des marchés étrangers sans être réduit à des extrémités fort dures.

La Havane consomme annuellement quarante mille têtes de gros bétail, le même nombre de porcs, et le quart de moutons; il faut ajouter à cette quantité de viande , les salaisons importées par les navires de commerce. Un chiffre aussi élevé eu égard à celui de la population, qui ne dépasse pas cent dix neuf mille personnes libres, manifeste hautement le bien-être dont jouissent les habitants4. Cependant, l'élève du bétail est resté stationnaire dans l'île; aucun progrès n'a été réalisé dans cette branche de l'industrie agricole à laquelle elle fut vouée presque exclusivement dans l'origine; on n'y connaît encore aujourd'hui d'autres pâturages que ceux que la terre donne spontanément; abondants à l'époque des pluies, le soleil les flétrit pendant l'été. Il n'est pas rare alors de voir périr d'inanition la moitié du troupeau, sans que le propriétaire profite de la leçon et cherche à prévenir le retour d'une nouvelle catastrophe , soit en récoltant du fourrage , soit en semant des prairies artificielles comme on le pratique avec succès à la Jamaïque. Tant que les producteurs administreront leurs intérêts avec cette imprévoyance aventureuse, qui est un trait saillant du caractère national, les progrès de l'agriculture seront nuls dans l'île de Cuba.

Le bétail vivant ainsi dans des conditions précaires qui assimilent

1. On a calculé que la quantité de viande fraîche qui se consomme annuellement à la Havane, équivaut à 74 kilogr. par personne. En Europe elle est réglée à 71 kilogr. 1/2 pour Londres, 43 pour Paris, et 11 seulement pour l'Espagne.

Voyez l'excellent mémoire intitulé Informe fiscal sobre fomento de la poblacion blanca en la isla de Cuba, Queipo, Madrid, 1845.

jusqu'à un certain point son existence à celle des animaux sauvages, ne fournit à la boucherie qu'une viande maigre, coriace, très -inférieure en qualité à celle de nos troupeaux ; on peut en dire autant delà volaille et du gibier, dont la fibre est généralement sèche et résistante : l'Algérie n'était pas mieux partagée dans les premières années de notre occupation ? et cependant on y est parvenu, avec de l'industrie, à engraisser passablement la volaille; le gibier même est devenu plus délicat depuis que la culture a pris de l'extension et de la variété.

L'île de Cuba nourrit des chevreuils, des porcs sauvages et des pintades , qui ont considérablement multiplié depuis leur introduction. Le poisson est abondant et varié, et s'il n'entre pas plus largement dans la consommation générale, c'est par suite du monopole qui en élève le prix. Le marché où il se débite a été construit en effet par un spéculateur, qui jouit du droit d'en affermer les places et même de prélever une contribution sur la marée qui se vend ailleurs. C'est ainsi qu'une ville dont les revenus sont considérables, achète par des concessions exorbitantes les fondations les plus nécessaires à son bien-être, lorsqu'elle ne les tient pas de la générosité des particuliers 1. J'ai visité souvent le marché dont il est question, galerie fraîche, bien aérée, dont les arcades dominent la mer; un comptoir recouvert en dalles de marbre blanc, légèrement inclinées pour l'écoulement des eaux, règne d'une extrémité à l'autre. Je ne me lassais pas d'admirer la beauté des poissons que Ton y voyait exposés et la diversité de leurs couleurs ; il y en avait de noirs , de bleus , de verts et de marbrés; d'autres, roses ou lilas avec un treillis d'or; quelques-uns d'un jaune vif relevé d'amarante, ou d'un rouge écarlate parsemé de points d'azur; en un mot, toutes les nuances du prisme, tout l'éclat des métaux étincelaient sur la robe de ces habitants de l'océan tropical. On vend aussi dans le même lieu des crabes, des langoustes, des crevettes, ainsi que des coquillages

1. Je citerai tous les marchés neufs, l'opéra, la bibliothèque, etc.

parmi lesquels je remarquai une très-belle espèce de pholade 4.

A la base des rochers qui supportent cette construction, une petite anse creusée par la nature, abrite la flottille des pêcheurs, qui , sautant de leurs barques, n'ont qu'un escalier à gravir pour se trouver au centre de leur commerce. En face, de l'autre côté du port, on a établi dans la mer des réservoirs pour la conservation du poisson. L'ouragan les avait gravement endommagés lorsque je les visitai ; d'ailleurs ils n'offraient rien de particulier. Je n'y vis qu'une demi- douzaine de tortues, qui s'obstinaient à chercher une issue à travers les étroits barreaux de leur prison. Tandis que j'examinais leur manège, j'entendis une voix derrière moi, et j'aperçus, en tournant la tête, un homme d'une taille haute, d'une charpente osseuse, d'une physionomie fortement accentuée; il s'avançait accompagné de deux pêcheurs, discutant avec eux le mérite d'un nouvel amphibie que ceux-ci apportaient au réservoir. Aux vête ments noirs et fanés de ce personnage, à sa tournure, aux connaissances pratiques que sa conversation annonçait , je le pris pour un maître d'hôtel de bonne maison, et après l'avoir salué du titre de caballero, je lui demandai si les tortues étaient communes dans ces parages. « Elles doivent l'être au moins en ce moment, répondit-il en fixant sur l'eau un regard mélancolique; cette enceinte que vous voyez , Seiïor, en renfermait plus de trois cents ; mais l'ouragan a tout brisé, tout fracassé, tout dispersé. Encore, ajouta-t-il avec une expression de regret, encore, à la veille du carême! Mais patience , en voilà toujours une de rattrapée ! »

A ces mots, je reconnus le riche concessionnaire des marchés de la ville, le fermier de la pêche, du théâtre, etc., un de ces hommes aux allures équivoques, dont la vie renferme plus d'un mystère que l'on se dit tout bas, mais que tout haut on feint d'ignorer. Le type n'en est point rare à la Havane, où l'on s'occupe fort peu d'analyser les sources de la richesse et où la possession paraît un titre suffisant.

Page 1