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À deux pas de mon domicile, il y avait un marché d'un autre genre, approvisionné surtout en jardinage. Ce fut là que je fis connaissance avec les plantes alimentaires de l'île. Je fus surpris d'abord de la quantité d'herbages et de racines semblables à ceux de nos climats, tels que laitues, carottes, pourpier, radis , asperges , etc., qui étaient associés aux tomates, aux piments et aux aubergines, productions réellement indigènes dont la naturalisation, déjà ancienne en Europe, nous a fait perdre de vue l'origine. Les capsules de l' hibiscus esculentus, médiocrement recherchées des étrangers à cause de leur viscosité , se mariaient aux haricots verts et aux petits pois que l'on préfère à la Havane lorsqu'ils approchent de la maturité ; les patates, les ignames, les cucurbitacées de forme singulière, représentaient plus spécialement, avec quelques racines qui m'étaient inconnues, la végétation des Antilles. À l'exception des bananes, dont les régimes encombraient le marché, on voyait peu de fruits ; la saison n'était pas assez avancée; je remarquai cependant des oranges, des citrons, des cocos, des sapotes et des papayes volumineuses.
Personne n'ignore que le fruit du cocotier est une noix dont l'amande, en forme de sphéroïde creux, renferme dans sa capacité une eau laiteuse , légèrement sucrée. La substance charnue qui garnit l'intérieur de la coque est d'un goût analogue à celui de nos amandes ; elle s'épaissit en mûrissant et finit par devenir coriace. Cette pulpe n'est estimée que des enfants , mais on en fait de délicieuses confitures qui s'aigrissent malheureusement trop vite pour être exportées. Le coco doit son principal mérite au liquide contenu dans son intérieur ; c'est une boisson salubre, agréable et rafraîchissante; j'ai conservé pour ce fruit bienfaisant de la reconnaissance. La rencontre d'un cocotier est en effet une bonne fortune pour le voyageur altéré ; l'aspect de ce feuillage ami réjouit le cœur et fait tout oublier,... à l'exception du prix que la nature a mis à ses dons , en suspendant si haut des fruits qu'il serait doux de cueillir sans effort.
Tout ce qui concerne la banane a été dit et répété depuis longtemps. C'est un fruit pâteux et légèrement fondant , d'un goût analogue à celui de la pomme de rainette. Les ressources qu'il fournit
à l'alimentation le placent au premier rang parmi les productions de l'île; cueilli lorsqu'il est encore vert, et rôti sur le feu, il remplace le pain dans la campagne. En général, on mange la banane cuite, à l'exception de celle de Guinée, petite espèce renommée pour sa délicatesse
La sapote est une baie ronde, de la grosseur d'une pomme, revêtue d'une peau grise et terne, rougeâtre à l'intérieur, fondante, excessivement sucrée, sans aucun goût bien caractérisé. L'arbre qui la produit atteint environ soixante pieds et s'arrondit par masses vigoureuses d'un bel effet dans le paysage. J'ai vu les plus beaux sapotilliers sur les plages maritimes du Yucatan , particulièrement aux environs de Campêche et de la Lagune.
Les oranges de Cuba, inférieures à celles du Portugal et des Açores, sont chères et naturellement recherchées sous un climat ardent qui produit très-peu de fruits acidulés. Espacés convenablement dans une plantation de cafiers, les orangers sont d'un très-bon rapport et n'exigent d'ailleurs que peu de soins et de travail. Pourquoi donc ce genre de culture est- il complètement négligé? La meilleure raison que Ton puisse en donner, c'est qu'ici les capitaux s'engagent difficilement dans des spéculations qui ne donnent pas de bénéfices immédiats, et dont les résultats sont au contraire graduels et éloignés.
L'étranger habitué aux douceurs et aux commodités de la vie , doit se résigner à quelques sacrifices en débarquant à la Havane. Il n'existe qu'un petit nombre d'auberges dans la ville; encore ces établissements, généralement précaires, ne se distinguent-ils ni par la bonne tenue, ni par la propreté. On est surpris qu'une capitale, peuplée de cent dix-neuf mille âmes (sans compter les esclaves), ouverte à un immense commerce et renfermant de prodigieuses richesses, ne présente pas toutes les ressources matérielles que l'on est en droit d'attendre de la fortune et de la civilisation de ses habitants. Les Havanais expliquent cette lacune par le prix élevé des loyers , la qualité des étrangers , et la stagnation du mouvement commercial pendant plusieurs mois de l'année. 11 est vrai qu'à l'exception d'un petit nombre d'Américains, qui viennent se réchauffer au soleil du tropique, quand les vents froids du nord passent sur la
Louisiane, on voit peu de touristes dans les rues de la Havane; les capitaines de la marine marchande économisent et se confinent à bord ; enfin le reste des étrangers se compose d'aventuriers dont la bourse est légère et qui n'ont pas le droit de se montrer bien difficiles. On ne saurait non plus nier que l'activité commerciale ne diminue beaucoup pendant la période du vomito : de juin jusqu'à septembre , on évite autant qu'il est possible le dangereux parage de la Havane ; les familles riches se retirent à la campagne ; le mouvement du port se ralentit; les équipages descendent plus rarement à terre ; la cité devient silencieuse, les hôtels sont tout à fait déserts. Cependant ces raisons ne me paraissent pas concluants, et je crois qu'il faut en chercher de meilleures dans le caractère et dans les mœurs de la population. En effet, la Nouvelle- Orléans, située de l'autre côté du golfe dans des conditions analogues, offre au voyageur toutes les ressources d'une grande capitale, grâce à l'esprit actif et industrieux de ses habitants.
Le prix , dans les hôtels de la Havane , varie de deux à quatre piastres par jour; on déjeune à neuf heures et on dîne régulièrement à trois ; les repas sont abondants et substantiels; l'huile d'olive et le saindoux forment la base des assaisonnements : quant aux mets, ils ne diffèrent pas de ceux du midi de l'Espagne, sauf les modifications qui résultent d'un régime végétal plus diversifié. Rarement sert-on des fruits au dessert ; mais une profusion de confitures toujours excessivement sucrées. Les meilleures se préparent avec la pulpe du coco; la pâte et la gelée de goyave sont également fort appréciées, ainsi que la conserve aigrelette que l'on obtient des fruits du tamarinier. Aucun peuple ne professe pour ces friandises autant d'estime que l'Espagnol; il en mange à toute heure sans se lasser jamais, justifiant ainsi la remarque de Boileau :
Que de tous mets sucrés, secs, eu pâte ou liquides, Les estomacs dévots furent toujours avides.
Il arrive fréquemment aux étrangers qui, pour la première fois , débarquent à la Havane de s'observer pendant quelques jours et de se persuader, à la moindre altération de leurs fonctions , qu'ils éprou-
vent les symptômes précurseurs du vomilo neyro. La pâleur bilieuse des habitants, les émanations exotiques, la haute température, tout agit sur leur imagination, que les récits de la traversée ont déjà prédisposée. Ils oublient que la saison est salubre et que les germes pestilentiels ne se sont pas encore développés , pour se rappeler une seule chose, c'est que la Havane est un de leurs plus redoutables foyers. Il serait superflu de chercher à prémunir les imaginations impressionnables contre une pareille tendance ; il vaut mieux les fortifier, je crois, en leur donnant la véritable mesure du danger.
On prétend à Cuba que depuis 1699, époque où la fièvre jaune fut observée pour la première fois dans l'île, ce typhus a perdu beaucoup de sa malignité et qu'il tend même à disparaître , comme d'autres maladies épidémiques qui se sont effacées successivement du globe. Les médecins qui professent cette opinion sont obligés d'admettre que le fléau, dans sa marche décroissante, est contrarié par des périodes de recrudescence , dont il est impossible d'expliquer la cause.
En 1846, lors de mon premier séjour dans ces parages, le chiffre de la mortalité n'excéda pas 2 pour 0/0 ; l'année suivante, le résultat fut aussi favorable ; mais à la Nouvelle-Orléans , la maladie éclata avec une telle violence que la moyenne des décès pendant le mois d'août s'éleva à 36 1/3 par jour. On remarqua dans cette circonstance que les nationaux eux-mêmes n'étaient pas toujours épargnés, et qu'ils perdaient le bénéfice de l'acclimatation , après un séjour prolongé sous une latitude plus tempérée. Depuis, nous avons vu la fièvre jaune étendre ses ravages aux petites Antilles et à la Guyane où elle a sévi chaque année avec une déplorable intensité. L'opinion des médecins havanais ne paraît donc fondée que sur l'observation de phénomènes locaux, qui ne préjugent malheureusement en rien la question générale.
Les symptômes précurseurs du vomito se réduisent à trois principaux : le mal de tête , un sentiment douloureux dans la région lombaire, et l'invasion de la fièvre. Les signes confirmatifs sont la coloration de la conjonctive en jaune, les nausées et les vomisse-
fi6 CHAPITRE IV.
ments bilieux. Aussitôt que ces indices se manifestent, il faut agir énergiquement ; le succès dépend de la célérité. L'emploi judicieux des laxatifs et des diurétiques constitue , dans les cas ordinaires , la base essentielle du traitement; mais la maladie dont les viscères abdominaux sont le siège, se complique souvent d'embarras au cerveau, de trouble dans les fonctions digestives, et d'autres altérations concomitantes. Il est donc essentiel de recourir à un praticien expérimenté, capable d'apprécier les désordres d'un coup d'œil prompt et sûr, et de régler sur leur nature la formule des moyens curatifs. Jadis on ne procédait pas avec cet esprit d'analyse ; les médecins étaient habitués à une routine systématique dont ils reconnaissaient naïvement l'impuissance en se présentant au lit de leurs malades, accompagnés du notaire et du confesseur.
Les Havanais n'échappent au vomito que pour courir à leur tour un danger dont les étrangers redoutent beaucoup moins les atteintes ; je veux parler des pneumonies aiguës qui rognent pendant l'hiver et que l'on attribue aux variations subites de température. Les femmes y sont fort exposées lorsqu'elles quittent un bal ou une fête en état de moiteur et légèrement vêtues , pour monter dans un équipage ouvert à tous les vents. C'est ainsi que chaque climat a son germe particulier de destruction , que l'homme s'accoutume à braver par un heureux oubli de sa fragilité. Mais revenons aux conditions normales de l'existence.
Parmi les nécessités de la vie, celle du vêtement coûterait moins que toute autre à satisfaire sous les tropiques, si le luxe elfréné des hautes classes, en pénétrant jusqu'aux dernières couches de la société, n'entretenait en elles une vanité ruineuse, qui paralyse le bénéfice du bon marché et les avantages économiques du climat. L'usage à la Havane tolère à peine les tissus de coton ; tout homme qui se respecte ne porte que du fil ; s'il jouit de quelque aisance, son linge est en toile fine d'Ecosse : raccommoder serait une petitesse; tout objet qui réclame ce soin est bientôt délaissé. Ces habitudes fastueuses ne favorisent que les producteurs étrangers , car l'île ne possède aucune manufacture : on n'y travaille ni la laine, ni le
coton , ni la soie ; tous les articles d'habillement proviennent de l'extérieur. L'Angleterre y importe ses toiles et ses coutils; la France , ses soieries et ses draps ; l'Allemagne, des bas et quelques cotonnades ; en sorte que , si , par un événement quelconque , Cuba était privée de ses pourvoyeurs habituels , on se demande à quel expédient la population serait réduite pour se vêtir.
Le commerce français languit à la Havane, en dépit de ces circonstances favorables; roulant exclusivement sur des objets de luxe, d'un poids et d'un volume minimes , il est insuffisant pour entretenir entre les deux pays un certain mouvement maritime. Indépendamment des draps et des soieries, les articles de mercerie, de papeterie, de tabletterie ? les modes , la parfumerie et la bijouterie sont les éléments principaux qui en forment la base, mais chacun dans une proportion restreinte ; on ne voit figurer les vins sur le tableau d'exportation, que pour un chiffre insignifiant. Les retours s'effectuent en numéraire. Cependant l'Angleterre, depuis quelques années, a vu croître d'une manière notable l'importance de ses opérations. On ne saurait trop admirer l'esprit industrieux des fabricants de cette nation , qui se pénètrent des besoins d'un pays, en étudient les modes, les moindres fantaisies, et savent approprier leurs assortiments aux goûts et aux caprices de tous les consommateurs étrangers. Ce n'est point par la qualité supérieure, ni même par le bas prix de leurs produits, mais bien par cette pratique intelligente, qu'ils trouvent les moyens de nous vaincre sur nos propres marchés.
Le monopole des comestibles réside à la Havane entre les mains des Catalans, race économe, industrieuse et douée d'un caractère entreprenant. Ces Catalans débarquent ordinairement dans l'île en véritables aventuriers, avec quelques réaux ou une mince pacotille : puis au bout de peu d'années, on les voit dans l'aisance, souvent même à la tête d'une fortune. L'esprit de corps qui les anime ne contribue pas moins à leurs succès que leurs qualités personnelles. Ils forment une association puissante qui est à la tête des cafés, des restaurants, des fonds de pâtisserie, de bonbonnerie, d'épicerie, etc.
A peine un bâtiment est- il signalé au large, qu'ils en ont déjà connaissance ; leurs agents sont les premiers à bord ; ils se rendent compte du chargement, et, s'ils trouvent les marchandises à leur gré, ils se concertent, estiment et arrêtent un prix; le marché conclu, la répartition s'effectue proportionnellement à la mise de fonds de chacun des coassociés. Rejeter leurs conditions, c'est s'exposer au risque de manquer la vente ; maîtres du cours et procédant avec un rare concert, ils écartent ou écrasent tous les concurrents étrangers. C'est ainsi qu'ils profitent de l'indolence et de la légèreté des créoles pour exploiter leur propre domaine par des moyens variés , mais légitimes. Que l'on n'aille pas croire cependant que le temps où l'on faisait fortune à la Havane avec peu de mérite , peu d'argent , peu de science, ne soit point passé sans retour; cette illusion conduirait à de grands mécomptes. Depuis que les ports de la colonie sont ouverts au commerce universel , et que la navigation à vapeur a resserré les liens des deux mondes, le désir d'apprendre et de connaître s'est éveillé dans l'île ; l'intelligence naturellement vive des habitants s'est développée, et quoique le savoir dans ces jeunes contrées soit généralement peu profond, il faut mieux que de l'audace aujourd'hui pour y réussir.
Au milieu d'une civilisation qui par ses dehors diffère peu de la nôtre, et qui même ne manque pas d'un certain raffinement, le voyageur européen est sensiblement frappé du fait si neuf de l'esclavage. Vainement il s'y est cru préparé", vainement il a admis ce phénomène social comme un ordre de choses que le temps et l'usage ont pour ainsi dire consacré : son impression n'en est pas moins profonde lorsque le phénomène est flagrant sous ses yeux. Ce fut du moins ce qui m'arriva en parcourant pour la première fois un journal de la Havane où je lus ce qui suit au titre des annonces :