COUP D'ŒIL SUE LA HH.VAHE
Le lendemain de celte, aventure, je tus réveillé de bonne heure
par un vacarme épouvantable; des sons étranges et des clameurs s'élevaient par intervalles, puis se propageaient à travers la ville, qui semblait émue jusque dans ses profondeurs comme h l'approche
d'un ouragan. Surpris et même un peu troublé, je me saisis à la lutte du vêtement nécessaire pour courir aux informations. J'appris alors, avec quelque étonnemont, qu'il s'agissait d'une simple réjouissance; les noirs inauguraient le carnaval en vertu d'un ancien usage qui accorde aux esclaves un jour de liberté pour la fête des Rois. Aussitôt que ma toilette fut achevée, je me transportai dons
la rue. De tous les points de la cité montait une rumeur sourde et croissante : cent mascarades grotesques se précipitaient des faubourgs avec une suite bruyante et une formidable musique ; chaque bande prétendait éclipser les autres, et toutes rivalisaient de turbulence. Il me sembla que les travestissements qui passaient sous mes yeux ne manquaient pas de caractère et qu'ils pouvaient être ramenés à trois types principaux : les uns me parurent empruntés aux souvenirs du pays natal; ils reflétaient évidemment quelques-unes des conceptions bizarres que la superstition a fait éclore sur les rives du Niger; les autres portaient le cachet de l'Orient, réminiscence d'une servitude plus douce; les derniers enfin se rattachaient aux anciennes traditions de la contrée. C'était donc sous le triple symbole de la patrie, de l'humanité et de la liberté que les pauvres esclaves se réfugiaient, sans doute à leur insu, dans ce jour de joyeux oubli. Tout objet produisant du bruit à l'aide du souffle ou par le choc, s'était transformé dans leurs mains en instrument de musique. Aux sons de cette harmonie foudroyante , les nègres les plus considérables, ceux que l'affranchissement avait réhabilités, faisaient d'incroyables efforts pour maîtriser leurs sensations; on lisait sur leur physionomie mobile la lutte qu'ils soutenaient intérieurement afin d'en comprimer l'explosion et de conserver le décorum que la qualité d'hommes libres leur imposait. Quant à leurs femmes et à leurs filles, elles faisaient bon marché de ces scrupules et se trémoussaient en mesure sur les balcons ou les terrasses d'où elles assistaient à la fête. Je vis même à l'angle d'une rue un cuisinier trépigner devant ses fourneaux, sans prendre souci des passants, et régler sur le rhythme des instruments tous les menus détails de son service.
Vainement chercherais -je à donner une idée du coup d'œil que présenta la place quand plusieurs de ces mascarades y firent irruption à la fois, entraînant à leur suite une partie de la population noire en habits de galas. Toutes les variétés de la race africaine s'y montraient confondues, depuis le Mandingue au nez écrasé et aux cheveux laineux, jusqu'à l'Abyssin à la longue chevelure et au profil arabe. Une foule de négrillons se précipitaient sur leurs traces,
costumés d'une manière fantasque et surannée qui rappelait ces magots d'autrefois affectionnés par l'école vénitienne. La partie féminine étalait à son tour un luxe que l'on ne voit nulle autre part qu'à la Havane; mantilles ou crêpes de Chine, bas de soie, souliers de satin blanc, rien n'avait été épargné pour rehausser les dons de la nature, et vraiment parmi les jeunes négresses aux cheveux tressés de fleurs et jouant de l'éventail, il s'en trouvait parfois qui n'étaient pas trop laides; d'élégants petits-maîtres papillonnaient autour de ces beautés, une badine à la main, une cigarette aux lèvres, vêtus de coutil blanc et portant du linge fin qui contrastait singulièrement avec la couleur de leur peau.
Ce carnaval , par sa turbulence et son étrangeté ? laisse bien loin en arrière tout ce que j'ai vu dans le même genre à Naples et à Rome. Les spiritueux ne sont point épargnés, et ils jouent même un rôle important dans la fête. L'attitude des blancs, pendant ces saturnales, est celle de spectateurs parfaitement désintéressés ; mais l'autorité veille, et les mesures sont prises pour déjouer les complots qui pourraient se tramer à. la faveur d'un tumulte aussi général.
Au coucher du soleil, tout rentra dans l'ordre accoutumé; et comme la réjouissance avait pris au bout de quelques heures le caractère d'un fléau public, chacun se félicita d'en voir arriver le terme. Le même jour, un paquebot venant d'Europe mouillait précisément en face du quai; je laisse à juger l'étonnement des nouveaux débarqués qui surprirent la cité au milieu de cette crise grotesque.
La Havane, au point de vue matériel , n'offre rien de saillant; les arts et l'industrie ont ajouté peu de choses remarquables aux avantages que cette ville tient de la nature ; les monuments publics qui , dans les grandes cités , reflètent généralement le passé historique et le génie des habitants, n'ont point ici de caractère et portent tous, à l'exception des ouvrages de défense, le cachet de la médiocrité; on voit que la population, courbée sous les sévérités du régime colonial , ne s'est jamais élevée aux conceptions originales qui ont leur source dans la liberté. Il est d'ailleurs tout siïnple de retrouver chez
elle une certaine conformité d'usages et d'habitudes avec ceux du midi de l'Espagne, quoique l'institution de l'esclavage ait introduit de graves modifications dans les mœurs.
Limitée d'un côté par la mer, de l'autre par la ligne des fortifications, depuis longtemps l'enceinte de la Havane n'est plus en harmonie avec le chiffre toujours croissant de la population. Une nouvelle cité mieux aérée , mieux percée, mieux bâtie, s'est élevée aux portes de l'ancienne sous le nom de Ciudad extra muros. Je n'ai point à m'occuper de celle-ci, qui se développe paisiblement à l'ombre de la ville aristocratique et commerçante dans laquelle nous allons pénétrer.
Le lecteur a déjà parcouru ces rues étroites, poudreuses pendant l'été, couvertes en hiver d'une boue liquide et permanente; il se représentera facilement les passants cheminant à la file sur un trottoir de deux pieds de largeur, et s' effaçant contre les maisons dont les barreaux leur servent de temps en temps d'appui. Chaque pas est une victoire ; chaque rencontre un péril ; les nègres aux pieds nus cèdent la place sans hésiter aux blancs et s'enfoncent résolument dans la vase, mais ceux-ci n'abandonnent pas un pouce du terrain; tandis qu'ils s'évertuent à équilibrer leurs mouvements, et qu'ils se croisent avec toute la circonspection nécessaire , plusieurs volantes effleurent rapidement le trottoir et leur distribuent une part égale de l'élément liquide, trop heureux d'éviter une contusion en se précipitant sous le porche voisin ou dans quelque boutique dont ils enfoncent la porte. Il y a cependant deux bonnes choses à noter dans les rues de la Havane : fabsence de mendiants, et celle de ces passants arrêtés à l'angle des maisons et rendant le public témoin (telle est la singularité de l'usage) d'un acte qu'ils prennent la peine de dissimuler dans leur intérieur. Le climat, il est vrai , favorise ces habitudes de décence et de propreté.
Ce qui précède fait aisément comprendre le rôle important des voitures dans la vie havanaise. Il n'est pas convenable de se montrer à pied dans les rues, au moins par le mauvais temps; pour les femmes d'une certaine condition, ce serait même une inconvenance
choquante; au surplus, aucune d'elles ne se plaint d'un usage qui flatte la vanité et qui convient merveilleusement à l'indolence ; à peine daignent -elles descendre, par un raffinement de bon ton aristocratique, à la porte des magasins où elles promènent leurs fantaisies; les commis apportent les étoffes et les font passer sous les yeux de ces fières beautés, qui discutent la nuance d'un satin, la finesse d'une dentelle, choisissent, achètent et paient sans quitter leur volante.
Après le coucher du soleil , quand le mouvement se ralentit , que les bruits du jour s'affaiblissent, qu'enfin l'obscurité s'empare des rues, on voit briller de distance en distance le fanal des serenos. Enveloppés de leurs manteaux bruns, appuyés sur leurs piques, ils veillent comme des ombres silencieuses au repos de la cité. On doit au général ïacon l'institution de cette garde nocturne, qui contribue efficacement à la sécurité publique. Avant l'administration de ce gouverneur, les rues de la Havane, que l'on parcourt librement aujourd'hui à toutes les heures du jour et de la nuit, étaient pleines de dangers et jouissaient d'une triste célébrité.
Les maisons de la ville sont composées généralement d'un rezde-chaussée et d'un étage. Quand le rez-de-chaussée n'a pas été approprié au commerce et distribué en magasins ou en boutiques, il est percé de vastes fenêtres tellement rapprochées l'une de l'autre que les murs intermédiaires ne sont plus que de simples pilastres. Pendant la chaleur tout est clos soigneusement, rien ne transpire du dedans au dehors, on pourrait dire que la ville est cloîtrée ; mais quand le soleil commence à décliner, les fenêtres s'ouvrent béantes, et chaque habitation , percée à jour, devient un objet de distraction pour les passants. Les petites scènes d'intérieur qui se succèdent offrent surtout à l'étranger un sujet d'observation et d'amusement: ici la table est mise et la famille prend paisiblement son repas; vous pouvez juger en passant de l'appétit et du goût des convives; plus loin c'est un salon où les charmes de la conversation ont réuni quelques personnes , la pièce est éclairée par des bougies emprisonnées dans des cylindres de verre, qui les protègent contre les oscil-
lations de l'atmosphère. La toilette des femmes est toujours élégante ; celle des hommes est irréprochable. On cause, on rit ou Ton discute sur des choses rarement graves, en se laissant aller au balancement d'un fauteuil mobile, dont les étrangers se moquent d'abord et qu'ils finissent par apprécier. Il règne dans ces cercles intimes un esprit de sociabilité charmant, qui inspire à chacun le besoin de plaire et donne de la valeur aux plus frivoles bagatelles. Ailleurs un bal ou un concert fixe plus particulièrement l'attention du public, qui jouit gratis de ce spectacle. Mais voici qu'aux fenêtres voisines apparaissent des têtes brunes de jeunes filles; elles viennent, dans un léger déshabillé, respirer la fraîcheur du soir et prêter l'oreille aux accents de l'orchestre, qui sans doute font battre leur cœur. Est-ce la mouche phosphorescente des Antilles qui semble se jouer autour de leurs lèvres?... Non, c'est une cigarette dont elles aspirent la vapeur enivrante pour tromper leur ennui. Plus tard , à l'exception des serenos , nul ne saurait dire ce qui se passe à l'ombre de ces gigantesques fenêtres que la nuit a enveloppées de son manteau.
Les maisons de la Havane n'ont qu'un étage orné de balcons et plus rarement d'une galerie couverte qui règne le long de la façade. Lorsqu'elles sont réduites à un simple rez-de-chaussée, les fenêtres en atteignent le faîte , et s'ouvrent depuis le niveau de la rue jusqu'à la ligne du toit. Le porche sert habituellement de remise, disposition fort incommode pour la circulation ; quelquefois aussi l'équipage est installé, comme un meuble de prix , dans un coin du salon.
Ces habitations ne sauraient rivaliser avec les nôtres pour la commodité, l'élégance et le comfort intérieur. Les pièces, généralement dépourvues de plafonds, montrent à nu l'assemblage irrégulier de leur charpente; les papiers de tenture en sont d'ailleurs bannis comme favorisant la multiplication des insectes : on revêt simplement les murs d'une peinture à la chaux, relevée par une bordure ou par des arabesques d'une exécution au-dessous du médiocre. Le sol est un béton , composé de sable et de chaux , que l'on bat fortement et qui acquiert de la dureté et du poli. La distribution varie peu d'une maison à une autre ; le salon prend jour sur
la rue; là sont exposées à l'admiration des passants les raretés, les merveilles transmises par héritage ou récemment arrivées d'Europe; vient ensuite la salle à manger, sorte de péristyle ouvert sur une cour intérieure qui occupe le centre de l'édifice. Adossée à la cuisine, et souvent dans la cuisine même, se trouve une retraite que l'on n'irait pas y chercher partout ailleurs qu'à la Havane, si ce n'esta Naples toutefois, où l'excentricité d'un tel usage scandalise également les étrangers.
On retrouve dans le plan de ces habitations et dans leur distribution comme une réminiscence des traditions arabes , et l'on ne doit pas s'en étonner puisque l'architecture mauresque non-seulement dominait en Espagne à l'époque où furent fondées les colonies américaines, mais s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans le sud de la Péninsule. On voit effectivement en Andalousie bon nombre de maisons construites d'après les mêmes principes que celles de l'Algérie et du Maroc; seulement la différence des mœurs y a introduit quelques modifications accessoires. Les ouvertures se sont multipliées et agrandies, les escaliers se sont améliorés, les pièces ne sont plus isolées, tout le reste , jusqu'aux ornements, porte encore le cachet de la civilisation orientale. Je n'ai pas prétendu , dans la description qui précède, ramener toutes les maisons de la Havane à un type absolu ; il y en a sans doute de plus belles, de plus vastes et de plus richement décorées ; mais elles font exception à la règle commune.
Il ne manque aux promenades de la ville que des arbres et, par conséquent, de l'ombrage. Ce n'est pas précisément la faute des habitants, mais plutôt celle des ouragans. La plaza de armas, dans l'enceinte des murs, est néanmoins plantée de superbes palmiers que la hauteur des édifices a protégés jusqu'ici contre la violence du vent. L'aspect en est réellement merveilleux. C'est un lieu fréquenté par le monde élégant, et où Ton entend tous les soirs une excellente musique. Lepaseo de la Reina, avenue large, irrégulière, poudreuse , se déroule à l'extérieur de la cité et sépare l'ancienne Havane de la nouvelle. Cette promenade, qui m'a paru nue et
monotone, ne manquait pas, dit-on, de verdure avant le dernier ouragan; quand je la vis, il n'en restait que le souvenir, avec l'espoir fondé sur les plantations nouvelles. Peut-être obtiendrait-on de meilleurs résultats en choisissant, pour l'ornement des lieux publics, des arbres à racines pivotantes et en abandonnant les palmiers, dont l'effet est très - pittoresque , mais la résistance presque nulle.
L'Opéra donne sur le paseo de la Reina. On peut citer cet édifice comme un modèle de convenance , de légèreté et de bon goût dans son ordonnance et sa décoration intérieures. Cinq rangs de galeries, supportées par de minces colonnettes , sont divisés en loges par des compartiments à hauteur d'appui ; les parois consistent en une simple persienne qui laisse pénétrer l'air et la lumière des couloirs ; l'appui est à claire-voie, formé d'une balustrade dorée régnant au pourtour de la salle. Cette disposition heureuse permet aux belles Havanaises de se montrer dans tout leur éclat , depuis les bandeaux de leur chevelure noire jusqu'aux pieds mignons dont elles sont hères à juste titre. Rien d'éblouissant comme l'ensemble de ces parures qui se détachent , sans mélange étranger, sur un fond gris et or, à la clarté des lustres et de cent candélabres. Un Turc (si les Turcs allaient à la Havane) comparerait galamment ce riche et gracieux entourage à un semis de tulipes dans des corbeilles d'or. Le parterre, où la majeure partie des hommes se rassemble, sans doute pour ne pas troubler l'harmonie des toilettes féminines, est divisé en stalles numérotées, revêtues de maroquin rouge, et parfaitement distribuées pour la circulation. Ce théâtre, construit sous l'administration du général Tacon, peut contenir environ dix-huit cents spectateurs et a coûté près d'un million.
A côté de l'Opéra se trouve le plus beau café de la ville; c'est une construction vaste, à deux étages, communiquant par un escalier de marbre blanc. Le principal luxe de l'établissement consiste dans l'étendue des pièces, où l'air circule librement. On y jouit d'autant de fraîcheur qu'il est possible d'en obtenir sous un climat dont la température moyenne est de vingt-cinq degrés. L'hospitalité, dans
les cafés de la Havane, est plus large qu'en Europe; on entre, on s'assied, on se promène, on sort, sans être exposé à l'importunité d'un garçon qui, sous prétexte de prévenir vos désirs, vous harcèle et vous suit des yeux jusqu'à ce que vous ayez payé votre tribut : il est vrai que , par compensation , le service est fort négligé. On trouve dans ces cafés des sirops, des limonades, des glaces, du chocolat et des pâtisseries sucrées; un double robinet adapté au comptoir verse, au choix des consommateurs, de la bière ou de l'eau gazeuse ; le breuvage s'échappe en frémissant, remplit le verre et déborde à grands flots. Vous êtes étonné de cette prodigalité ; mais rassurez- vous, rien n'est perdu; le surplus retourne au réservoir par une issue secrète , en sorte que le nectar dont vous vous délectez, a rincé vingt fois la main qui le dispense, lorsque vous l'approchez de vos lèvres. La plupart des cafés de la Havane sont pourvus de billards qui , malgré la chaleur, demeurent rarement inoccupés. Quant aux journaux, la lecture n'en est pas considérée comme un délassement; ce que l'on y cherche avant tout, c'est le cours du sucre et des autres produits coloniaux sur les marchés étrangers. 11 n'existe dans la ville aucun cabinet littéraire, et les efforts de quelques hommes sérieux pour y fonder un cercle ont échoué devant l'indifférence générale.
En revanche , la loterie fait briller son amorce dans tous les lieux publics ; incarnée dans les mœurs havanaises , elle offre un appât irrésistible à une population ardente et avide de jouissances , qui dépense sans compter des richesses facilement acquises : tous les vingt jours, il se distribue de vingt à vingt- cinq mille billets, rapportant au delà de 100,000 francs au Trésor. Il faudrait être dénué de toute ressource pour ne pas amasser dans l'intervalle de quoi faire face à cette dépense. Pendant mon séjour, un horloger français, dont le commerce était loin de prospérer, gagna 250,000 fr. avec lesquels il prit fort sagement congé de la colonie. Quelque temps après, un des principaux lots échut à une association d'esclaves qui s'étaient cotisés pour faire les frais d'un billet. Ces caprices de la fortune, publiés par les cent voix
de la renommée, enflamment toutes les imaginations et les remplissent d'espérances chimériques , on voit les hommes les plus sérieux ouvrir sur leur budget un compte courant à la loterie et poursuivre un numéro ou une série avec une persévérance que rien ne décourage. Le gouvernement ne néglige pas, bien entendu, d'entretenir un feu qui brûle à son profit et qui produit, non point une vaine fumée , mais en un résultat clair et appréciable.
Les églises de la Havane ne méritent guère une longue description; comme en Espagne, les fidèles s'agenouillent sur la pierre, sans distinction de caste ni de rang ; mais ce spectacle est bien plus saisissant encore dans un pays où la constitution sociale creuse un abîme entre les habitants. Du reste, cette humilité passagère n'exclut point , chez les classes élevées, un certain appareil aristocratique; on voit des négrillons en livrée suivre pas à pas leur maîtresse, recouvrant les dalles d'un tapis ou attendant respectueusement un ordre, tandis que la belle dame assise sur ses talons, à la mode de l'Orient, joue gracieusement de l'éventail, tout en récitant sa prière. Ce sujet me conduit à exprimer un regret : qu'est devenu le ceïba qui fut témoin du premier hommage que les Espagnols rendirent au Créateur en abordant à l'île de Cuba? Cet arbre vénérable, au pied duquel s'agenouilla Colomb, méritait d'être respecté comme un monument d'un prix inestimable; il appartenait à l'histoire , il éveillait de grands et religieux souvenirs, tandis que la chapelle mesquine qui lui a succédé laisse le passant froid et indifférent.
Pour en finir avec les monuments publics et les curiosités de la Havane, je citerai la prison, vaste édifice construit au bord de la mer, le cabinet d'histoire naturelle, dont l'importance est secondaire, et enfin la bibliothèque, qui est petite mais parfaitement tenue. Fondée en 1838, par la Société économique, elle possède environ sept à huit mille volumes ; les insectes , surtout les dermestes, et un petit coléoptère du genre anobium1, y causent de notables dommages.