‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 12 sur 96 · VENTE D'ESCLAVES · texte numérisé non relu

VENTE D'ESCLAVES

« A vendre au prix de (500 piastres une négresse et sa fille âgée «de quatre ans. Elle est saine, sans défauts, bonne repasseuse, « agile et très -soumise. S'adresser, etc.

« A vendre, au prix de 400 piastres une négresse de dix -sept ans, «accouchée depuis dix -huit jours; elle est très -douce et possède » des principes de couture.

« A vendre, un petit nègre de treize à quatorze ans. Dans la même » maison on vend aussi un petit mulâtre de huit ans, très-robuste, etc. »

Ces articles étaient méthodiquement classés après les ventes immobilières ; venaient ensuite, selon l'ordre usité, celles d'animaux, de voitures et d'objets mobiliers. Ma première impression, comme je l'ai dit, fut presque de l'étonnement : ce peu de lignes constataient une anomalie si étrange au milieu d'une société chrétienne et policée! Ensuite, j'éprouvai une commisération profonde pour ces êtres sans nom et sans patrie, qui n'appartenaient plus à l'humanité, mais qui étaient tombés au rang de valeurs mobilières et cotés comme telles sur le marché ; misérables créatures devenues un simple élément de la fortune publique et destinées à passer sur la terre sans y laisser d'autres regrets ni d'autres souvenirs que ceux qu'on accorde à un animal domestique !

Ces annonces, qui dans leur expression laconique résument toute la substance de l'esclavage, m'ont inspiré plus d'aversion pour cette institution barbare que la vue même des esclaves. Je dirai cependant à la louange des Espagnols, qu'en recueillant ce triste héritage de leurs pères , il n'ont rien négligé pour en atténuer le caractère odieux. Non-seulement leur législation s'est montrée plus libérale, plus paternelle, moins exclusive qu'en aucun lieu du monde; nonseulement elle a entouré l'existence des noirs de garanties plus sûres et leur a ouvert une voie plus large pour conquérir leur liberté , mais j'ajoute que la nation s'est prêtée sans effort à l'application de ces principes humains. Il y a une grande différence, je le dis à regret, entre le traitement que subissaient les nègres dans nos colonies et celui qu'ils reçoivent à Cuba, surtout dans l'intérieur des villes où la douceur des mœurs, sans effacer l'iniquité flagrante de l'esclavage, le ramène à une domesticité analogue à celle des contrées européennes. Je n'insisterai pas ; désormais la question est résolue en France conformément au vœu de la religion et de l'huma-

nité; elle aura le même sort en Espagne, par l'entraînement irrésistible des idées, dans un avenir plus ou moins éloigné. On peut se demander, alors, ce que deviendra la Reine des Antilles , quand elle aura perdu les bras qui alimentent sa prospérité? Que deviendront eux-mêmes les possesseurs du sol , en face de quatre cent mille affranchis dénués de tout? A deux mille lieues de la métropole, trouverontils dans leur énergie, dans leur union surtout, des ressources pour se défendre? Invoqueront-ils l'appui d'une puissance voisine qui ne cache pas sa convoitise? C'en est fait de la société cubanaise si , au lieu de compter sur elle-même et sur la mère patrie, elle s'engage dans ce dangereux centre d'attraction qui doit infailliblement l'absorber. Elle verra sa nationalité, ses mœurs, son langage, tout ce qui lui est précieux et cher, s'effacer dans l'individualité d'un allié dont l'énergie vitale est dix fois supérieure et dont le génie mercantile, très-différent du sien , ne tardera pas à lui être antipathique. Sa fortune immobilière , ses capitaux , son commerce , toute cette richesse qu'elle recueille aujourd'hui sans effort, deviendront l'héritage d'une race plus laborieuse, plus entreprenante, plus active, qui apprécie strictement le prix du temps, et qui en applique jusqu'à la moindre parcelle au soin de ses intérêts matériels. En présence d'une situation si grave , les citoyens animés d'un patriotisme sincère doivent oublier leurs griefs contre la métropole et attendre de l'action lente et mesurée du gouvernement les réformes auxquelles ils aspirent avec une ardeur irréfléchie peut-être. Le désir secret d'indépendance et de liberté politique que nourrissent quelques esprits inquiets, n'est propre qu'à précipiter une catastrophe dont ils gémiraient les premiers; car l'annexion, c'est l'annihilation.

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L'ILE »BS PINS

Lorsque Colomb, abandonnant l'espoir d'atteindre les régions civilisées de l'Inde et de rentrer triomphalement en Espagne après

avoir fait le tour du monde, retournait a flispanîola, convaincu plus fermement que jamais de l'identité de Cuba avec le continent asiatique, il découvrit une île monta gueuse qui s'élevait majestueusement de l'Océan au milieu, d'un labyrinthe de récifs, Y ayant relâché pour y faire du bois et de l'eau , il lui donna le nom iTEnangelista*. Il était réservé au grand navigateur d'éprouver jusque dans la tombe

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l'ingratitude de ses concitoyens; les noms qu'il avait imposés avec un droit et une autorité incontestables à ces terres inconnues avant lui , ont été successivement effacés par la postérité oublieuse , et celui d'Evangelista s'est perdu comme les autres dans ce naufrage des vieux souvenirs. Evangelista est aujourd'hui File des Pins, la isla de Pinos.

A douze lieues de la côte méridionale de Cuba , l'île des Pins n'était guère mieux connue au temps de mon voyage qu'à l'époque de sa découverte1; il n'en fallait pas plus pour m'inspirer un désir ardent de l'explorer. Cette idée, que j'avais conçue vaguement pendant la traversée, prit après mon débarquement la consistance d'un projet arrêté : ceux que j'interrogeais sur l'ancienne Evangelista en parlaient avec admiration, quoiqu'ils ne l'eussent pas visitée ; c'était une contrée vierge , suivant eux, dont les produits avaient un caractère spécial ; une petite ville dont on savait à peine le nom florissait mystérieusement dans l'intérieur ; le sud était couvert de forêts d'acajou; le nord était hérissé de montagnes de marbre blanc. Ces derniers faits n'étaient point une fiction , car ils avaient récemment attiré l'attention des spéculateurs et éveillé quelque mouvement entre les deux îles, circonstance favorable à mon dessein.

Je recueillis cependant des notions plus exactes et plus circonstanciées dans les Mémoires de la Société économique de la Havane2; les renseignements que j'y trouvai , et dont j'ai profité, sont dus à un Français, M. Lanier, fixé depuis un grand nombre d'années à Cuba et chargé, en 1836, d'une mission scientifique dans l'île des Pins. Cette bonne fortune me vint du hasard , car le travail intéressant de notre compatriote est peu connu dans le pays.

Ainsi préparé au voyage, j'attendis une occasion propice ; mais les jours s'écoulaient sans amener d'incident nouveau; les annonces

1. Du port de Batabano à l'île des Pins, la distance est d'environ trente lieues; mais on n'en compte que douze entre les deux îles , depuis la punta de los Barcos ( littoral de Cuba) jusqu'à la punta del rio de los Palacios.

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