‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 14 sur 96 · Commencée en 1846 et inaugurée le 28 octobre · texte numérisé non relu

Commencée en 1846 et inaugurée le 28 octobre

obstacle à la bonne construction et à la solidité des chaussées ordinaires. Il est vrai que le fer n'est pas un produit indigène ; mais le bois est abondant et de qualité supérieure-, en outre, les terrains ont très-peu de valeur, et même jusqu'à présent, ils ont été concédés gratuitement aux compagnies. Il est regrettable que l'on n'ait pas profité, pour doter l'île d'une voie plus importante , de l'enthousiasme patriotique qui accueillit les premiers essais et qui depuis s'est grandement refroidi; les travaux exécutés postérieurement ont manqué d'unité et ne répondent qu'à des besoins bornés. A la différence des nôtres, les chemins de Cuba ont pour objet principal le transport des produits agricoles ; la voie est simple comme aux Etats-Unis, en sorte que le convoi du matin fait le service inverse dans la même journée. La marche habituelle est de quatre lieues à l'heure , vitesse qui émerveille les habitants. N'est-ce pas, en effet, un prodige que de franchir aussi commodément des espaces dont le parcours était naguère si lent et si pénible?

La police des chemins de fer est toute paternelle à Cuba ; point de gardes, le plus souvent point de cantonniers sur la voie; l'administration s'en rapporte à la prudence et à la discrétion des passants; seulement sur les points habités, quand la ligne est coupée par une autre voie de communication, on tend une corde en travers de celle-ci au passage de la locomotive. Le railway retombe ensuite dans le domaine public. On assure qu'il n'arrive jamais d'accidents, ce qu'il faut attribuer à la rareté des convois, à la lenteur de leurs mouvements et à la faiblesse de la population disséminée sur toute l'étendue du trajet.

Nous sortîmes de la ville avec une prudente lenteur et nous employâmes environ vingt minutes à acquérir toute notre vélocité ; le mouvement était irrégulier, saccadé, quelquefois subit et véhément; évidemment nous étions à la merci d'une puissance indocile et trèsimparfaitement disciplinée. Bientôt se déroulèrent d'admirables campagnes dont la fertilité est justement célèbre; elles n'avaient point cet aspect monotone qui résulte ordinairement de la culture et qui lasse si promptement les yeux ; la richesse agricole était ici dotée

d'une inépuisable variété et conservait je ne sais quelle indépendance sauvage qui se manifestait avec une exubérance pittoresque. Pendant plus de six lieues ce fut un jardin continu; au feuillage ondoyant de la canne succédait un champ d'ananas, puis un massif de bananiers aux grandes feuilles lustrées, puis un ceïba colossal ou une plantation de cafiers, quelquefois un lambeau du sol avec sa parure primitive ; enfin sur tous les points d'innombrables palmiers. Cette magnificence passait devant nos yeux avec la rapidité d'un songe. Parcourir ces campagnes paisiblement à cheval , comme je l'ai fait plus tard, est une immense jouissance; mais les franchir une première fois sur l'aile de la vapeur, voler de surprise en surprise, de sensation en sensation, être étourdi, enivré, ébloui, sans avoir le temps de se recueillir et sans néanmoins se lasser, est un véritable délire qu'aucune langue ne peut exprimer.

A trois lieues de la Havane nous traversâmes une colline formée d'un grès argileux , à rognons siliceux , dont les assises sont fortement redressées; on aperçoit la rivière d' Almendares , qui coule près d'un bois sombre et serpente à travers les coteaux ; ce site est éminemment pittoresque. Bientôt après, le convoi s'arrêtait à YAguada del Cura, sorte de posada où déjeunent habituellement les voyageurs. Une petite scène qui survint au départ, montre le caractère créole sous un jour extrêmement favorable. La locomotive était lancée , et déjà nous nous trouvions à un bon quart de lieue , lorsqu'une dame s'aperçut de l'absence de son mari, qui s'était oublié à la table du déjeuner; une pareille mésaventure n'eût pas produit, sans doute, une émotion bien grande sur la route de Paris à Lyon ; il en fut autrement sur celle de Batabano. A peine les doléances de notre voyageuse eurent- elles mis le public au courant de l'incident, qu'on s'empresse autour d'elle, on la rassure, on la console, on prévient le directeur du train, qui suspend galamment la marche du convoi jusqu'à ce que le retardataire , poudreux et haletant, mais nullement confus, ait enfin regagné son poste. Telles sont en ce pays la bienveillance mutuelle et la simplicité de mœurs qui président aux relations sociales.

Trois lieues plus loin , nous fîmes halte en face de Bejucal , petite ville renommée par la longévité de ses habitants, assise sur le penchant des dernières collines qui prolongent leurs ramifications vers le sud. Le territoire est sec, mais le climat salubre; c'est le point de partage des eaux. Le sol devient rougeâtre, la culture s'efface peu à peu ; nous approchons des plaines marécageuses qui , depuis la laguna de Corléz jusqu'à Vensenadà de Cochinos, sur un développement de cinquante lieues, s'abaissent presque au niveau de l'Océan. Déjà se déroulaient à perte de vue les savanes couvertes de graminées entremêlées de joncs; des groupes de palmiers d'une physionomie nouvelle accidentaient cette solitude bornée par de lointaines 'forêts. Tout à coup nous entrevîmes la mer; quelques maisons de peu d'apparence se montrèrent; le convoi s'arrêta, nous étions au port de Batabano.

A peine ce point obscur mérite-t-il un souvenir. Le seul objet dont j'aie gardé mémoire est un massif de bambous qui croissait près du débarcadère. Je n'avais pas encore vu le bambou sur son terrain natal, et je fus très-étonné de l'aspect de ceux-ci; en les examinant, je m'aperçus qu'ils avaient eu la tête coupée à la hauteur de deux mètres , mutilation que l'on pratique pour en obtenir un produit régulier. La plante ainsi traitée devient rameuse au sommet et, avec son léger feuillage , prend de loin l'apparence du saule. Mais lorsqu'elle pousse en liberté au bord d'une rivière et qu'elle balance ses panicules sur des tiges de soixante pieds de hauteur, elle produit un effet d'autant plus remarquable qu'elle appartient à une famille fort humble dans nos climats.

Vers le soir, nous nous fîmes conduire à bord de la goélette, où l'on n'attendait plus que le lever de la brise pour appareiller. Le soleil brillait encore à l'horizon; le ciel était orageux, la mer blafarde et immobile, l'atmosphère étouffante ; pas un souffle ne ridait la surface des eaux, d'où s'élançaient de gros poissons qui retombaient lourdement autour du navire. Nous contemplâmes pendant quelque temps ce spectacle ; puis quand les ombres commencèrent à envelopper les terres basses de la Cienega et que la silhouette des

palmiers s'effaça , nous quittâmes le pont pour prendre possession de notre nouvelle résidence. La table était servie, et le cuisinier n'avait rien épargné pour nous donner une opinion flatteuse des ressources du bord ; mais au moment où j'allais faire honneur à ces préparatifs, l'appétit faillit m'abandonner. Je venais d'apercevoir, en promenant mes yeux sur la pièce, un nombre infini de taches noires qui s'animaient à la clarté des bougies et disparaissaient successivement : c'était une multitude de blattes , cette peste inévitable des pays chauds; on les voyait courir sur les lambris, se glisser dans les rideaux de nos couchettes , s'insinuer dans le moindre interstice, et pulluler surtout dans l'office où les provisions de tout genre convenaient à leur voracité. Il m'en coûta beaucoup, pendant les premiers jours, pour triompher de l'affreuse répugnance que ces insectes m'inspiraient ; puis enfin je m'y habituai après certaines épreuves dont le souvenir me fait encore frémir. Toutefois, la grande espèce du continent, qui atteint environ deux pouces de longueur, et que j'ai rencontrée par milliers dans l'État de Chiapa et dans le Tabasco, m'a toujours causé une horreur insurmontable.

Quoique la Cristina fût excellente voilière , la brise mollit tellement pendant la nuit que nous n'avions fait que quatorze milles au matin. Mais déjà le rivage de Batabano s'était effacé de notre horizon, et la ligne bleue que l'on voyait encore appartenait aux hautes terres de l'intérieur. La mer sur laquelle nous voguions ressemblait à un lac paisible; à la teinte blanchâtre des eaux et à la nuance particulière dont elles se coloraient aux rayons du soleil , on reconnaissait leur peu de profondeur. Les hauts-fonds rendent la navigation très-périlleuse dans ces parages; on est obligé fréquemment de jeter l'ancre pendant la nuit , et l'on n'avance pendant le jour que la sonde à la main. Çà et là verdissent des îles trompeuses, accessibles seulement aux tortues et aux oiseaux; elles sont formées de mangliers que les ouragans ont arrachés à la côte : chassés au large, ces arbres flottent à l'aventure, jusqu'à ce qu'une circonstance amène leur fixité. La faculté dont jouit le manglier de croître dans

l'eau salée, et de se multiplier par ses propres rameaux, explique le développement rapide de ces petites colonies végétales et leur propagation lointaine. Plusieurs de ces îlots , que Ton nomme des cayes (cayos), ont une base solide composée de coraux, sur laquelle s'amoncellent les sables. Du reste, les tempêtes du nord troublent rarement l'heureuse stagnation de ces mers; pendant le jour, le ciel y est d'airain; tout est brûlant, immobile et muet; au coucher du soleil , une brise molle souffle du rivage ; la nature se ranime, la vie semble renaître, et les rares navires enchaînés sur l'onde paresseuse se chargent de toutes leurs voiles pour filer quelques nœuds avant la nuit. Je n'ai pas remarqué que cette brise fût imprégnée des émanations aromatiques vantées par tous les voyageurs depuis que l'imagination de Colomb crut y reconnaître le parfum des épices.

Un peu avant la chute du jour, nous aperçûmes au sud, à trente milles de distance, une sommité bleuâtre et isolée; c'était la Sierra de Casas , une des montagnes principales de l'île des Pins. D'autres cimes apparurent successivement et se relièrent entre elles par une ligne basse et continue. Pour la seconde fois, le soleil plongea dans l'Océan ; mais nous avions l'espoir de retrouver la terre le lendemain matin avec ses premiers rayons. Cependant ce fut seulement dans la soirée que nous pûmes jouir de ce spectacle, après avoir dévié considérablement dans le sud-ouest. Nous mîmes alors le cap sur le golfe de la Sîguanea et jetâmes l'ancre à cinq milles de la plage. Le sol était couvert de forêts; on distinguait de très- grands arbres dont les rameaux blanchâtres et tourmentés se détachaient en lumière sur la sombre verdure des bois.

La nuit me parut d'une longueur interminable, et mon sommeil fut vingt fois interrompu. Aux premières lueurs de l'aube, je m'habillai et courus sur le pont : tout s'apprêtait déjà pour l'exploration projetée; la chaloupe était à la mer; on embarquait des provisions; mes compagnons manifestaient une ardeur égale à la mienne; les matelots eux-mêmes paraissaient enchantés, et ceux qui avaient été désignés pour nous accompagner jouissaient d'un privilège

fort envié de leurs camarades. Ce fut dans ces dispositions que nous quittâmes le bord; le commandant s'assit au gouvernail, le signal fut donné, les avirons plongèrent, et nous voguâmes rapidement vers la côte.

Le golfe de la Siguanea est celui que Colomb prit pour un détroit h son second voyage, et dans lequel il s'engagea, un peu témérairement, en allant de l'île de Cuba à Saint-Domingue. Resserrée entre une double ceinture de mangliers, la mer forme en effet un canal spacieux, qui se prolonge en se ramifiant dans l'intérieur. La flottille de l'amiral ayant suivi cette direction, arriva dans une baie retirée où le vent tomba tout à coup et où elle se trouva emprisonnée. Les vivres manquaient depuis la veille , et l'aspect de ces lieux solitaires , dépourvus de toute espèce de ressource , avait découragé profondément les équipages. Mais la fortune du grand navigateur ne devait pas l'abandonner ; sur le soir, la brise se leva, les bâtiments virèrent de bord et purent sortir sans avarie de ce labyrinthe dangereux. Le succès incroyable des évolutions de Colomb , à travers des récifs , des bancs , et des courants dont on n'avait alors aucune connaissance, remplit d'étonnement les marins de nos jours qui , malgré le secours des cartes et l'expérience de plusieurs siècles , ne s'aventurent qu'en hésitant dans les mômes parages.

Nous étions parvenus à l'extrémité du canal, et cette baie historique se développait à nos yeux sous la forme d'un bassin vaste et circulaire, entouré d'une impénétrable verdure; l'eau, calme, transparente, réfléchissait les moindres objets avec une admirable netteté ; des poissons argentés se jouaient à la surface ; des ibis aux ailes de ^u et de lourds pélicans se levaient au bruit de nos rames et prenaient successivement leur essor. Le mystère de cette solitude, la fraîcheur virginale dont elle était empreinte, nous avaient tous plongés dans un ravissement délicieux. Déjà de rares palmiers dominant la végétation maritime, annonçaient la consolidation du sol ; bientôt leurs cimes se pressèrent et formèrent des bosquets ; enfin des arbres de haute futaie apparurent; nous touchions déci-

dément la terre après avoir franchi près de trois lieues à l'aviron.

Ce fut à l'aide des mangliers dont les branches nous servirent d'appui que nous parvînmes, après quelques petites mésaventures, à gagner un terrain solide. De jolies sylvias, d'un bleu foncé, étaient sorties du bois, comme pour nous faire accueil, et voltigeaient autour de nous sans manifester de frayeur. Nous remarquâmes sur la plage des traces récentes de capromys et de nombreux coquillages du genre cerithium. J'observais tout avec une vive curiosité ; on me montra le premier acajou , et je recueillis précieusement une miniature de ce grand végétal pour le placer comme un trophée dans mon herbier.

L'objet sérieux de notre exploration était de reconnaître, comme je l'ai dit plus haut, la nature et l'étendue des bois, ainsi que toutes les circonstances relatives à leur exploitation. L'administration voulait être éclairée sur les ressources forestières de l'île des Pins, dont on parlait beaucoup depuis quelque temps à la Havane. Nous nous mîmes donc en marche précédés d'un certain nombre d'éclaireurs qui frayaient le chemin, sous la direction d'un guide que nous avions pris à Batabano. Le dernier ouragan avait laissé de si terribles traces de son passage, qu'il était impossible, au milieu des débris accumulés autour de nous, d'apprécier dignement la beauté des forêts. La grande majorité des arbres avaient l'écorce blanchâtre, les feuilles luisantes et quelquefois coriaces, la cime médiocrement fournie , les branches greffées de mille plantes parasites. On me fit remarquer le cedro (cedrela odorata L. ) , dont le bois incorruptible et facile à travailler sert à la fabrication des caisse de cigares; Yarabo, au cœur noir comme l'ébène ; le yaimùjui achras?), rouge, compacte, pesant, d'un grain fin et d'une rare dureté ; le jocuma (bumelia salicifolia Sw. ) , doué des mêmes qualités, mais coloré en jaune; le gayacan (gayacum sanctum L. ), le plus dur de tous, qui jouit en outre de propriétés médicinales; le gaïac est le seul arbre de ces forêts dont le tronc ne soit pas accidenté à la base, ce qui fournit un assez bon indice pour le distinguer des autres végétaux de haute futaie , presque toujours munis

de puissants contre-forts. Je vis encore un grand nombre de plantes peu connues ; plusieurs fournissent des gommes ou des résines, telles que Valmacigo (burseria gummifera Jacq.), Yocuje (calophyllum calaba Jacq. ) , le courbaril , Yayuda ( zanthoxylum Caribœam L. ) , une malpighie appelée peralejo , etc.

Une plante assez commune, que l'on nomme jaguey, peut être considérée comme le fléau de ces bois. Le jaguey a d'abord l'apparence d'un fil , rampant misérablement sur le sol où il végète inaperçu, jusqu'à ce qu'il ait trouvé un arbre qui lui prête son appui. Une fois fixé, par le moyen de ses racines aériennes, il grimpe le long du tronc, atteint la cime, s'épanouit au soleil et commence à prospérer. Des divers points de sa tige naissent des rameaux qui s'attachent aux branches voisines , grossissent , se rapprochent , se touchent, et finissent par s' entre -greffer. Enveloppé d'un réseau dont les mailles se rétrécissent de jour en jour, l'arbre ne tarde pas à dépérir ; huit ou dix années suffisent pour consommer sa ruine ; le jaguey alors est un arbre lui-même, du moins il en a l'apparence. Quand le temps a détruit le tronc sur lequel il s'était moulé, il est assez fort pour se passer d'appui; on le voit cependant, par un phénomène pour ainsi dire instinctif, diriger perpendiculairement vers le sol, quelquefois d'une hauteur considérable, des rameaux filiformes, qui s'y implantent, grossissent, et assurent définitivement sa solidité. Ce figuier, véritable symbole de l'ingratitude, produit un effet très-singulier dans les forêts.

Lorsque nous eûmes rempli notre mission, nous regagnâmes les bords de la mer en nous rapprochant de laSiguanea, colline aride, peu élevée, formée d'un quartz gris, compacte, à texture rugueuse; des palmiers et des pins croissaient aux alentours, mariant, par un phénomène singulier, le feuillage caractéristique du nord à celui de la zone tropicale. Quoique préparé à la vue de ces conifères parle nom moderne de l'île, je n'en fus pas moins frappé de les rencontrer dans une plaine brûlante, presque au niveau de l'Océan1.

1. M. de Humboldt avait déjà signalé ces pins dans son Essai politique sur l'île de Cuba, mais il s'était trompé sur leur espèce , comme on peut le voir dans l'Appendice.

Nous ralliâmes la Cristina un peu avant le coucher du soleil , très- fatigués , mais enchantés de notre journée. L'équipage avait profité de ses loisirs pour pêcher nombre de poissons dans la baie: l'espèce la plus remarquable était un serranus, de la taille d'une perche, connu dans le pays sous le nom de cabrilla. Nos marins en prirent deux variétés, l'une rouge et l'autre jaune, toutes deux avec des points d'azur entourés d'un petit cercle noir; ce fut presque à regret que je vis ces charmants poissons passer entre les mains du cuisinier, qui les traita avec aussi peu de considération que le plus vulgaire fretin. Chacun de nous était diversement affecté des impressions de la journée ; mais après souper, nous tombâmes tous d'accord et gagnâmes nos lits, où nous nous endormîmes du plus profond sommeil.

Quand l'aurore parut, nous avions laissé derrière nous le golfe de la Siguanea et la goélette doublait le cap Français, promontoire dangereux , dont les atterrissements se prolongent à une certaine distance en mer ; nous voguions avec précaution sur un banc sablonneux dont on distinguait nettement les moindres particularités. Quelques milles au delà nous trouvâmes assez de fond pour nous rapprocher de la terre, et nous jetâmes l'ancre, h portée de canon, dans une baie circulaire nommée le port Français, qui nous offrit un mouillage passable à l'abri des vents du nord. La chaloupe fut promptement parée, et dix minutes après, nous débarquions sur un point du littoral totalement différent de celui que nous avions visité la veille. Le soleil embrasait une plage de sable blanc accidentée par une masse confuse de rochers; des milliers de palmiers, pressés comme le chaume d'une rizière, tranchaient vigoureusement sur l'azur du ciel et formaient un rideau, entrecoupé d'ombre et de lumière , qui nous dérobait l'intérieur du pays. Aucun site ne répondait mieux à l'idée que mon imagination s'était formée des régions tropicales; je m'élançai de la chaloupe et saluai ces parages inconnus, qui effaçaient tous les souvenirs d'Europe de ma mémoire.

Les rochers qui bordaient le rivage avaient une structure sin-

gulière que je ne puis guère comparer qu'à celle de certains glaciers; criblés de cavités cellulaires ou hérissés d'aiguilles, tantôt ils prenaient la forme d'une arche et se projetaient au-dessus des eaux , tantôt ils étaient creusés en cavernes profondes où la mer s'engouffrait bruyamment. Des nérites et de jolies littorines rampaient sur leurs parois humides; des pourpres, des turbos énormes, des patelles, des oscabrions, étaient fixés à leur base dans l'immobilité ; enfin les cavités intermédiaires , submergées seulement à la marée montante , donnaient asile à des oursins violets qui les tapissaient de leurs piquants. A l'exception de ces radiaires, probablement nouveaux pour la science, tout le reste était sans valeur. On ne saurait d'ailleurs se figurer la quantité d'épongés et de polypiers que le mouvement des flots avait accumulés aux alentours.

Je laissai mes compagnons ramasser des coquilles sur la plage, pour jouir seul, d'une manière intime, du spectacle magique de la forêt. Leurs sensations ne pouvaient égaler les miennes , car ils étaient familiarisés depuis longtemps avec les scènes de la nature américaine; mais que n'eus- je pas donné pour presser la main d'un ami qui sentît aussi vivement que moi et dont les impressions fussent aussi neuves que l'étaient les miennes! Sans doute le calme de ces lieux solitaires avait été troublé rarement ; quelques pêcheurs y avaient séché leurs filets ; quelques pirates y avaient allumé le feu de leur bivouac; pour le moment, aucun vestige n'indiquait le passage de l'homme. Cependant, j'avançais sur un sable mouvant qui amortissait le bruit de mes pas; d'innombrables palmiers se succédaient devant moi; tout se taisait, tout était immobile ; pas un oiseau , pas un insecte , pas même un souffle perceptible de la brise. Je m'arrêtai pour m' orienter, et j'allais poursuivre ma route , lorsque mon attention fut éveillée par un mugissement sourd qui se renouvelait à des intervalles réguliers; je changeai de direction afin d'en connaître la cause : évidemment c'était le bruit des eaux ; bientôt je me trouvai au bord d'une excavation verticale communiquant avec la mer par quelque issue secrète à travers les rochers. C'était l'heure de la marée basse;

le fonds était à sec, et l'on distinguait les productions marines que le flot avait apportées ; le ressac se faisait clairement entendre à chaque oscillation de l'Océan. J'eus la curiosité de visiter cette espèce de puits, et je parvins à y descendre en m' aidant des lianes qui croissaient le long des parois; alors je découvris le canal souterrain et je vis blanchir la vague qui s'y précipitait avec fracas. Lorsque j'eus joui suffisamment de ce spectacle , je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il était moins facile de sortir de ces profondeurs que d'y pénétrer; heureusement il existait une seconde issue , étroite à la vérité, embarrassée d'arbustes, mais aboutissant par une pente douce à la forêt; ce fut la voie que je choisis. Le flux y avait accumulé un sable fin, qui formait un talus favorable à la progression. Je me mis donc en route dans une posture peu glorieuse à la vérité , mais justifiée par la circonstance: déjà la voûte s'élargissait; j'apercevais la cime des arbres et même un petit coin du ciel , lorsqu'un frémissement inopiné dans les broussailles suspendit mes mouvements et ma respiration. Un boa, troublé dans sa sécurité, déroulait lentement ses anneaux marbrés de noir et de blanc , et comme moi se disposait à gagner l'ouverture. Pour un naturaliste, l'occasion était opportune ; j'aurais dû m'en féliciter; mais hélas, et j'en suis confus, dans cette conjoncture mémorable, les intérêts de l'histoire naturelle furent complètement abandonnés. L'idée de poursuivre le monstre, de l'attaquer et de m'en rendre maître me vint sans doute , mais ce fut un peu tard. En attendant , je me tins immobile, dans une attitude purement contemplative, les yeux fixés sur le reptile qui poursuivait majestueusement sa route sans précipitation et sans frayeur. Lorsqu'à mon tour je sortis du passage, le serpent avait disparu; je me retrouvai seul , au milieu des palmiers, dont les feuilles rayonnaient sur ma tête comme d'innombrables éventails;

Trois sortes de boas, imparfaitement connus, habitent l'île de Cuba, mais j'ignore si on les rencontre également dans celle des Pins *. Quelques-uns de ces reptiles atteignent jusqu'à cinq mètres

1 Boa melanura Schleg.; leinotus maculatus Coct. et Bib., epicrales augulifer, Coct. et Bib.

de longueur; du reste, ils ne sont redoutables qu'à l'espèce volatile qu'ils poursuivent jusque dans les basses -cours, ainsi qu'aux agoutis ou capromys auxquels ils donnent assidûment la chasse. Les agoutis sont de petits mammifères de la taille d'un lapin , qui vivent de végétaux et se tiennent habituellement sur les arbres où ils aiment à se réunir. A l'approche d'un aussi dangereux ennemi, la frayeur s'empare de leur troupe ; on les voit courir de branche en branche en poussant de petits cris plaintifs , comme si le sentiment du danger leur ôtait toute présence d'esprit. Le serpent rampe le long du tronc avec une mesure calculée ; parvenu vers la cime , où les agoutis se sont retranchés, il change brusquement de tactique, déploie toute son agilité, et menaçant tantôt l'un, tantôt l'autre, de manière à rendre la retraite impossible, finit par les réunir tous sur une branche isolée. Alors, mesurant l'intervalle, il se contracte, choisit une victime, s'élance... mais l'agouti, d'un bond désespéré, s'est précipité vers le sol, les pattes étendues horizontalement pour amortir sa chute. Au même instant, le boa se détache et fond sur sa proie comme la foudre ; l'évolution est tellement prompte que souvent l'infortuné quadrupède est enveloppé dans les anneaux du reptile avant d'avoir touché la terre 4.

Nous mouillâmes le lendemain matin , à quelques milles plus loin, dans l'anse de Carapachivey ; le littoral était parsemé de grands coquillages de la famille des casques, qui multiplient sur les bas-fonds, et de polypiers pierreux de la plus admirable structure. Cette localité , où croissent les bois les plus épais de l'île , nous promettait de nouveaux plaisirs , car nous avions l'espoir d'y rencontrer des crocodiles. On avait disserté la veille, pendant une partie de la soirée , sur la chasse de ces amphibies et sur le meilleur procédé pour les dépouiller de leur cuirasse : l'un la voulait intacte avec les griffes et les mâchoires ; M. de la Paz retranchait la tête comme une superfluité incommode ; le domestique du com-

1 Cette espèce de capromys 9 qui se plaît sur les arbres et devient la proie des serpents, est le guabiniquinar des anciens Caraïbes. Gomara, Hist. gen. de las Indias, part. 1, fol. 27.

mandant, qui devait accompagner son maître, se contentait des pattes dont il se proposait de faire des bottes , mais il avait promis les dents à ses camarades du bord; il n'y avait pas un homme de l'équipage qui n'enviât les lauriers que nous allions cueillir et dont nous nous couronnions par anticipation.

Il arriva qu'au bord de la forêt nous aperçûmes une plante de la tribu des ophrys, qui décorait les arbres de ses fleurs du plus pur carmin. A cette vue, M. de la Paz, amateur passionné d'orchidées, oubliant la chasse aux- crocodiles, mit son fusil sur l'épaule du premier matelot qui passa, et commença une récolte si abondante que j'en fus alarmé. J'ajouterai, puisque j'ai mentionné cette fleur, que nous en retrouvâmes huit jours après un spécimen égaré dans un coin du bâtiment, et conservant encore tout son éclat, quoique la tige fût séparée du bulbe. Cependant la petite troupe dont nous nous étions détachés avait disparu dans l'épaisseur du bois et nous ne songions nullement à la rejoindre. Tandis que mon compagnon d'aventures allait d'un arbre à l'autre et moissonnait avec une ardeur insatiable, tout semblait conspirer, insectes, végétaux, coquilles, pour distraire également mon esprit du véritable objet de notre exploration. A une lieue de la mer, nous rencontrâmes des marécages où florissait un joli nymphaea ; la tentation était trop forte , nous ne pûmes pas y résister. Perdus dans les roseaux où la passion des découvertes nous tenait enchaînés, nous avions oublié les intérêts de la marine royale et même le monde entier, quand une voix tout à coup retentissant à nos oreilles , nous rappela aux réalités les moins flatteuses de l'existence : « Voulez -vous donc, caballeros , être mangés des crocodiles? » A cette apostrophe, nous levâmes subitement la tête et nous reconnûmes don José , notre guide , qui surveillait tous nos mouvements. Don José ne connaissait du globe que l'île des Pins , où il était né , et le port de Batabano ; mais il connaissait à fond ces deux localités. C'était un grand vieillard, maigre et osseux, endurci aux intempéries et rompu à la fatigue; il parlait rarement, à moins qu'on ne l'interrogeât, et ne s'abandonnait jamais à d'inutiles digressions. Il

savait le nom de chaque arbre, de chaque liane, même celui des plantes les plus humbles; il n'ignorait pas non plus leur usage et leurs propriétés. La solitude des bois ne l'intimidait guère; il était sûr de son instinct. Vêtu d'un pantalon de fil et d'une courte blouse serrée par une courroie , il avait pour chaussure des sandales en peau de chèvre ; un mauvais chapeau de paille dont le fond était troué , laissait flotter , comme un panache, une touffe de ses cheveux grisonnants; il portait un lasso, vieille corde d'écorce, roulé autour de son épaule, un couteau dans une gaine en peau de crocodile, et un sac à tabac enlevé sur une iguane, dont il avait utilisé le goitre fort industrieusement.

Nous nous ralliâmes à son appel et le suivîmes sans objection. La végétation changeait visiblement d'aspect ; les joncs et les cypéracées envahissaient le sol ; nous approchions d'un grand marais, et la dépouille à demi putréfiée d'un crocodile que nous rencontrâmes, prouva que l'avertissement de don José n'était nullement hors de saison. Ce ne fut pas sans peine et sans travail que nous parvînmes à nous frayer une issue à travers ces parages suspects, encombrés d'arbres gigantesques que l'ouragan avait déracinés et infestés d'une sorte de malpighie, dont la piqûre est excessivement douloureuse. Enfin nous atteignîmes une langue de terre cernée de tous côtés par les eaux ; nos gens n'avaient été nullement déconcertés par cet obstacle; ils avaient quitté leur chaussure et s'étaient engagés plus avant; le commandant dormait à l'ombre sous la garde d'un homme de l'équipage; le docteur avait pris une position horizontale à ses côtés ; nous jugeâmes, après une courte reconnaissance , que nous n'avions rien de mieux à faire que de les imiter.

Les bois que nous venions de traverser m'avaient paru tristes et solitaires; aucun oiseau ne les égayait de ses chants; mais la vie renaissait dans la clairière où nous nous étions arrêtés; une multitude de canards et d'autres palmipèdes, effrayés par la marche de notre avant-garde, se dispersaient autour du marécage qui retentissait de leurs clameurs, et de grands vautours fauves planaient circulairement au-dessus de nos têtes ou se perchaient sur les arbres

voisins, d'où ils semblaient nous observer. Le majagva (hibiscus tiliaceus, L. ) est un arbrisseau fort intéressant qui croît en abondance dans cette localité ; ses campanules, de la taille d'un lis, sont jaunes au moment de leur épanouissement, orangées au milieu du jour et pourpres sur le soir, en sorte que la même tige porte des fleurs de trois couleurs. L'écorce de cette malvacée sert à faire des cordages ; la couche intérieure du liber fournit un tissu végétal trèsfin, que Ton emploie pour lier les paquets de cigares ; le bois enfin, doué de souplesse et d'élasticité, est recherché dans le charronnage: on en fabrique des brancards pour les volantes.

Nos compagnons rapportèrent de leur expédition à travers les marais deux petits crocodiles vivants ; ils prétendirent en avoir vu de plus grands, et même d'énormes, qui s'étaient enfuis à leur approche ; nous dûmes nous contenter de ce modeste trophée et nous préparer aux plaisanteries du bord. Ces reptiles, longs d'un pied et demi, se montrèrent fort irritables lorsqu'ils furent en liberté sur le pont; ils cherchaient volontiers à mordre, et nous fûmes obligés de nous en défaire violemment.

Les différentes excursions que nous avions effectuées dans la partie méridionale de l'île nous avaient procuré les renseignements dont nous avions besoin ; comme la marche du bâtiment devenait de plus en plus difficile au milieu des récifs et des bancs qui se multipliaient , nous dûmes renoncer à notre projet de circumnavigation ; il fut donc décidé que l'on virerait de bord et que l'on doublerait une seconde fois le cap Français pour reporter l'exploration dans le nord. Pendant la nuit le vent souffla du sud, et nous fîmes vingtquatre lieues; à la pointe du jour, nous nous trouvions à trois milles de terre, vis-à-vis l'embouchure du Rio de Casas, un des cours d'eau les plus considérables de la contrée. La scène avait changé ; aux plages basses et sablonneuses, envahies par les forêts, succédaient des mornes escarpés dont la base plongeait perpendiculairement dans la mer; l'île paraissait aussi sauvage, aussi déserte, mais l'aspect en était infiniment plus pittoresque. Nous jetâmes l'ancre, nous prîmes un canot pour remonter le cours de la rivière ; accou-

tumés depuis plus de huit jours au spectacle uniforme des bois, nous éprouvions un plaisir infini à contempler des rochers, des ravins, des espaces découverts, tous les accidents enfin d'un pays montagneux. Au bout d'une heure et demie, les mangliers qui bordaient les deux rives cessèrent d'intercepter la vue, la campagne se développa librement, et la petite capitale de l'île apparut sur la droite du fleuve. Nous fûmes agréablement frappés, en débarquant, de la propreté des maisonnettes, couvertes en tuiles et blanchies à la chaux; l'aisance, le bon ordre, la paix que l'on respirait en ces lieux , annonçaient une population heureuse et bien réglée, qui, peut-être, devait à son isolement la meilleure part de son bonheur.

Nueva Gerona ne comptait en 1836 que 171 habitants; ce chiffre a triplé dans l'espace de dix années, sous l'influence de circonstances purement accidentelles , car en lui-même, le pays renferme peu d'éléments de prospérité. Je n'avais pas encore contemplé la nature tropicale sous un aspect aussi séduisant; comment peindre ces mamelons couronnés de palmiers, ces grands rochers festonnés de lianes, ces bosquets en fleur au pied de chaque colline, cette variété inépuisable de sites gracieux et singuliers, qui, pendant une lieue , nous remplirent d'admiration , tandis que nous nous rendions à cheval aux carrières de marbre? La route nous parut courte, malgré l'intensité de la chaleur ; et lorsque nous atteignîmes la Sierra de Caballos , où l'exploitation principale a son siège, chacun convint, en mettant pied à terre, que l'île de Cuba n'offrait rien de si merveilleux.

La Sierra de Caballos est une montagne boisée, d'un aspect tout particulier; la verdure aérienne et clair -semée des arbres disséminés sur ses pentes abruptes, produit l'effet d'un rideau transparent, à travers lequel apparaissent, comme de gigantesques escaliers, les rochers étages depuis la base jusqu'à la cime. Le draeo, espèce résineuse , au tronc droit et conique terminé par une cime diffuse, reconnaissable en outre à son écorce verte, imprime je ne sais quoi d'étrange au paysage. D'autres arbres projettent leurs

racines dans le vide, du haut d'escarpements à pic, et vont chercher leur point d'appui à soixante ou quatre-vingts pieds plus bas dans la vallée. Sur les parois de ces rochers rampent de fort jolis mollusques inconnus dans l'île de Cuba; on remarque surtout une hélicine, dont la spire est élégamment dentelée, singularité toute nouvelle chez les espèces de cette tribu et même en général chez les coquillages terrestres1. Je ne dois pas oublier, parmi les curiosités naturelles de la contrée , une grotte récemment découverte que nous visitâmes aux flambeaux : aucun signe extérieur n'en trahit l'existence; on y pénètre par une étroite issue que masquent les broussailles; bientôt la cavité s'agrandit, la voûte s'exhausse, on distingue des ogives, des colonnades de marbre, des arches qui paraissent suspendues dans le vide ; l'œil entrevoit confusément une succession d'étages communiquant par des galeries aériennes , d'où jaillissent des milliers d'étincelles, quand leur surface, semblable à une neige éblouissante, reflète les rayons de la lumière; la .partie inférieure est baignée par des eaux dormantes où les tortues d'un marécage voisin viennent chercher la fraîcheur pendant les heures brûlantes du jour.

Nous revînmes à Nueva Gerona en contournant la Sierra de Caballos. Le sol, dans cette direction, est aride et sablonneux. Mais dans ces climats il n'existe pas de stérilité absolue; une malpighie à grandes feuilles oblongues , marquées de nervures saillantes, et un mélastome d'une rare beauté, inconnus l'un et l'autre des botanistes, s'accommodent de ce terrain ingrat2. A peine eûmesnous dépassé la montagne, que nous découvrîmes une vaste lande plantée d'une multitude de pins. Ces arbres, que nous avions observés précédemment dans le sud-ouest, constituent deux espèces nouvelles dans la famille des conifères (B): celle que les habitants nomment pino tea n'est point bornée au territoire de l'île, elle peuple également les savanes méridionales de la Vuelta de abajo , et sans doute

1. //. Constellata Morlt. On trouve cette charmante coquille sur les rochers delà Sierra de Casas,

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