‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 15 sur 96 · Sar corner is coriace a Naud · texte numérisé non relu

Sar corner is coriace a Naud

elle y formerait de belles forêts si les bergers n'avaient la funeste habitude d'incendier pendant l'été l'herbe des pâturages. Rien de plus singulier que l'aspect de ces pins aux environs de la Cotoma, où leurs cimes pyramidales se confondent avec celles d'un palmier (cocos crispa H. et B) qui s'élève presque à la même hauteur et leur dispute âprement le terrain.

Après deux journées agréablement employées à visiter les environs de Nueva Gerona, nous retrouvâmes notre canot au bord du Rio de Casas, et nous nous embarquâmes sur le soir pour rallier la goélette. La pleine lune argentait les rives boisées du fleuve. Plongés dans une rêverie silencieuse, nous aspirions les tièdes émanations des végétaux aquatiques et nous prêtions l'oreille au chant nocturne des insectes qui célébraient le départ du soleil et le retour de la fraîcheur; le bruissement continu de leurs ailes, le murmure du courant et l'écho de la marée lointaine, formaient une harmonie confuse, qui remplissait l'espace sans troubler le calme de la nuit. Je songeais, tandis que nous voguions vers le large, à l'enchaînement de circonstances qui m'avait entraîné vers cette île éloignée, aux sensations diverses que j'y avais éprouvées, aux forêts, aux montagnes, aux savanes plantées de pins, que j'avais parcourues et dont j'avais appris les noms: vision charmante et fugitive qui allait rentrer pour jamais dans les brumes de l'Océan! L'idée que l'on ne reverra plus un site que l'on a contemplé, un pays où l'on a vécu, inspire à l'âme un sentiment instinctif de mélancolie que l'on peut expliquer, je crois, par la conscience que nous portons en nous, et qui s'éveille alors, de la courte durée de l'existence.

L'île des Pins, dont la superficie peut être évaluée à cent dix-sept lieues carrées et la périphérie à soixante-huit1, est étranglée dans son milieu par le golfe de la Siguanea et par de vastes marécages communiquant avec la mer, qui lui donnent la forme d'un 8. La nature a doté chacune de ces moitiés d'une constitution physique bien différente. La partie méridionale est plane et peu élevée au-

1 De 20 1/4 au degré.

dessus du niveau de l'Océan; le sol est un calcaire madréporique , caverneux, appelé seboruco, recouvert de quelques pouces d'une terre noire, végétale et entrecoupée de lagunes qu'alimente l'écoulement des savanes supérieures. Cette région , sur une étendue de quarante lieues carrées, est couverte d'impénétrables forêts dont les essences sont extrêmement diversifiées. M. Lanier, dans le Mémoire que j'ai précédemment cité, énumère cent soixante et une espèces de végétaux arborescents, qui tous portent un nom dans la langue du pays : vingt-six fournissent des bois de construction ; quarante-six donnent des feuilles et des fruits propres à la nourriture des bestiaux; dix-sept sont doués de vertus médicinales, et cinquante-huit trouvent leur emploi dans l'économie domestique. Deux espèces seulement sont utilisées par les teinturiers, et sept produisent des fruits mangeables. 11 faut noter en outre vingt et une lianes distinctes, dont onze servent à fabriquer des cercles, câbles, ruches, paniers, etc.; neuf sont médicinales, et une seule, le cumaraguey, est un poison violent.

Le nord est totalement différent : là , plus de grandes forêts, plus de terre végétale ; la majeure partie du territoire n'est qu'une lande sablonneuse, brûlée par le soleil, semée de pins et de palmiers qui en déguisent à peine l'aridité. Du sein de ces savanes remarquables par leur aspect planiforme , s'élèvent brusquement des mamelons isolés ou de petites chaînes escarpées , couvertes de verdure , qui ne se lient entre elles par aucune ramification et ressemblent à des îles jetées sur l'Océan. La base géognostique de quelques-unes de ces montagnes est un marbre blanc cristallin, d'un grain dur et passablement fin; dans le voisinage d'une cité opulente et sous un climat chaud, l'exploitation de ce minéral devrait être une source de richesse; mais les habitudes routinières, les préjugés, l'ignorance et le peu d'estime que les Havanais professent pour les beaux-arts , en diminuent considérablement la valeur, au moins quant à présent. Ce furent les carrières de Paros , île stérile comme celle des Pins, qui, dans l'antiquité, contribuèrent à développer le goût et le sentiment du beau dont les Grecs nous ont transmis l'héritage; mais

ce feu sacré que nous avons précieusement recueilli, ne s'est pas encore propagé jusqu'à Cuba, où le culte du dieu Plutus absorbe toutes les aspirations de la société. Qui sait cependant si le bruit des marteaux qui retentissent aujourd'hui dans la vallée de Nueva (îerona ne réveillera pas le génie des beaux-arts endormi depuis si longtemps dans la mer des Antilles?

La montagne la plus importante de l'île est la Canada, élevée de 461 mètres au-dessus de l'Océan; la Daguilla en compte 410; la Sierra de Caballos , 299 ; la Sierra de Casas del Sur, 288, etc. Les seules rivières capables de porter bateau sont celles de Santa Fé et de las Nuevas , ainsi que le Rio de Sierra de Casas , qui conserve deux mètres d'eau à une lieue de son embouchure.

Au pied de ces montagnes, comme au bord des ruisseaux, la terre ne manque pas de fertilité ; on y cultive le tabac avec quelque succès; mais en dehors de ces limites restreintes, le pays reprend sa stérilité. Voilà ce qui explique l'abandon de l'île des Pins, vouée presque exclusivement à la vaine pâture, et peu susceptible de s'élever jamais à de plus hautes destinées. L'exploitation des marbres dans le nord et celle des forêts dans le sud , l'ont tirée momentanément de son obscurité; mais quand les bois auront été épuisés par un petit nombre de spéculateurs avides, quand les carrières seront abandonnées, l'île retombera dans un oubli profond, et le silence de ses rivages ne sera plus troublé que par l'aviron du pêcheur, ou la barque furtive du contrebandier.

CIIÂPITHE VI

Avant d'abandonner l'île de Cuba» qui olïre un champ d'exploration si attrayant au philosophe et au naturaliste, je nie propose

de jeter un coup d'œil sur les conditions générales du pays et soi* l'état social clés habitants; toutefois malgré l' intérêt dont ce sujet paraît digue, comme il tient un rang secondaire dans ta relation de mon voyage, je me bornerai à exposer quelques-uns des faits généraux qui m'ont le plus particulièrement frappé.

Placée sur les confins de l'Atlantique, h deux mille lieues du continent européen'1, l'île de Cuba se projette dans l'ouest bien au

1. La Havane toialw prérisement sous le 85e parallèle* iln méridien de Paris, en sorte qm la distance entre lesdenx villes iiest pas moindre «le 2125 linu-s de 25 au depré.

delà des autres Antilles, et laisse même en arrière toute la grande masse de l'Amérique méridionale; en effet, le parallèle qui passe par le cap Saint-Antoine coupe l'océan Pacifique à cent quatre-vingts lieues au moins des côtes de Guayaquil, les plus reculées de cette partie du monde vers l'occident. La vapeur, en abrégeant l'intervalle qui sépare les deux hémisphères , a réduit à un mois la durée du trajet entre les côtes d'Europe et la Havane; mais les navires à voile ne se jouent pas aussi facilement de l'espace, et la moyenne de leur navigation est de quarante-deux jours. Les tempêtes du nord (los nortes), qui régnent pendant l'hiver, les ouragans de l'automne et les écueils dont l'île est entourée , sèment de quelques hasards cette route longue et monotone, comme l'attestent les sinistres enregistrés chaque année. Ces catastrophes causent peu d'émotion dans le pays, excepté parmi les personnes qui y sont directement intéressées.

Lorsque je m'embarquai pour exécuter mon voyage, l'île de Cuba me semblait enveloppée d'une mystérieuse obscurité; sans doute je possédais quelques notions sur la Havane , mais aucune sur l'intérieur de la contrée. J'avais lu que d'impénétrables forêts, des marécages pestilentiels et surtout l'abandon du sol opposaient d'invincibles obstacles à la circulation, et je me demandais si les petits centres de population, disséminés le long du littoral, entretenaient les uns avec les autres des relations suivies ou végétaient dans l'isolement; quel était le degré de culture de leurs habitants, leur industrie, leur mode de subsistance; enfin, si les terres ignorées qui se prolongent dans l'intérieur de l'île appartenaient à d'autres maîtres qu'aux bêtes fauves et à la nature. Les livres étaient muets sur ces questions, et sur bon nombre d'autres qui occupèrent mon imag ination jusqu'au jour où je fus en mesure de les envisager et de les résoudre moi-même l.

On possède d'assez bons renseignements sur le relief et la consti-

1. Je ne connaissais point alors Y Histoire physique , politique et naturelle de l'île de Cuba, par M. Ramon de la Sagra, ouvrage considérable, dont la publication n'est pas encore complètement terminée.

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tution géognostique de Cuba, quoique les neuf dixièmes du territoire soient encore vierges de toute exploration scientifique. Les obstacles naturels , le manque de routes et la rareté de la population, expliquent pourquoi les habitants sont dénués de connaissances exactes sur leur propre pays. Cependant, avec un peu de résolution, un bon cheval et un guide, on peut parcourir l'île dans toute son étendue; le guide surtout est essentiel, car il faut une pratique bien sûre, pour suivre à travers les bois et les montagnes la trace des sentiers ou celle des ravins, seules voies de communication ouvertes à travers la contrée. Au milieu de complications qu'il est impossible de décrire et que l'on comprendrait difficilement en Europe, le voyageur chemine à tous les rhumbs de vent et parcourt une distance double ou triple de celle qu'il aurait à franchir sur un chemin régulièrement tracé. De vastes marécages, des rivières encaissées ou torrentueuses, des forêts entrecoupées de fondrières, des sierras abruptes, éprouvent tour à tour sa constance et son énergie; enfin, l'étendue solitaire des savanes, que le soleil embrase de ses feux, pénètre son âme d'un sentiment de lassitude et de découragement.

Ce n'est pas qu'au sein de cette nature sauvage l'absence de l'homme se fasse entièrement sentir; on peut, de distance en distance, rencontrer un gîte pour la nuit; mais quel gîte, bon Dieu! la voûte des bois est souvent préférable. A l'aboiement des chiens, aux clameurs des enfants, on devine que l'arrivée d'un étranger n'est pas un événement ordinaire. Les femmes ont un regard dur et hautain; les hommes, je ne sais quoi de sombre et de sinistre qui bannit la sécurité. Cependant l'hospitalité n'est point méconnue dans ces demeures isolées: accueilli sans empressement, le voyageur n'est jamais repoussé ; le traitement qu'il reçoit est même aussi satisfaisant que le permet la pauvreté de ses hôtes; mais il cherche vainement sur leur physionomie la cordialité, l'abandon, la joyeuse et libre franchise qui doublent le prix du bienfait, et il éprouve un soulagement secret en s'éloignant, le lendemain, pour rentrer dans la solitude.

Le mode de division de la propriété ajoute une difficulté de plus à la construction de bonnes routes clans l'intérieur de Cuba; il n'en est pas moins étonnant que dans l'intervalle de trois siècles et demi le gouvernement espagnol n'ait pas doté d'une seule voie de communication cette île essentiellement agricole 4. J'ai dit ailleurs que les habitants avaient entrepris de combler cette lacune à l'aide de la vapeur. Lorsque les besoins locaux auront développé sur une échelle plus vaste l'industrie des chemins de fer et lorsque les rameaux isolés se relieront entre eux de manière a former un système général de circulation, on verra un phénomène fort étrange, c'est-à-dire un pays exclusivement pourvu de voies ferrées, et qui aura passé sans transition, sous le rapport de la viabilité, de l'état primitif à celui de la civilisation la plus avancée. En attendant cette époque, dont l'avènement n'est pas encore prochain, on a la ressource des bateaux à vapeur qui, partant de la Havane et.de Batabano, fonctionnent des deux côtés de l'île et mettent en relation les villes les plus importantes du littoral. La largeur de Cuba étant assez restreinte, on peut se transporter aisément, du port où l'on débarque, sur les différents points de l'intérieur2; mais ces déplacements, comme je l'ai dit ailleurs, sont peu du goût des Havanais, qui visitent rarement leur propriétés quand elles sont éloignées de la capitale.

Les conquérants espagnols ne rencontrèrent point h Cuba la facile richesse du Mexique et du Pérou : telle était la rareté des métaux précieux, qu'on renonça bientôt à leur recherche. Le merveilleux spectacle de la nature tropicale, que Colomb dépeignait avec un enthousiasme si naïf, n'offrait à l'immigration qu'un appât insuffisant; ce fut donc seulement à l'époque où le mou-

1. Tel est le haut prix des transports, que le tasajo (viande salée dont on nourrit les esclaves) revient à meilleur marché lorsqu'on le tire de Buenos -Ayres que lorsqu'on l'achète dans l'île.

2. La plus grande largeur de Cuha est de S 9 lieues marines, à partir de la pointe septentrionale dn Sabinal jusqu'aux ensenadas de Mora; cette ligne traverse 7 lieues de mer; la partie la plus étroite n'a que 7 lieues 1/2 de largeur, depuis la baie del Martel jusqu'au bord septentrional du golfe de Mojana.

veinent maritime prit un certain développement clans le golfe voisin, que des colonies sérieuses commencèrent à se fonder dans l'île, où elles cherchèrent une source de fortune dans la production du bétail. L'espace ne manquait pas aux premiers occupants; mais les progrès de cette population nouvelle et les contestations qui s'ensuivirent, firent sentir la nécessité d'imposer une limite h la jouissance absolue que chacun prétendait s'attribuer. Le gouverneur eut pour mandat de réglementer cet objet de concert avec les corps municipaux ; en conséquence, on exigea de chaque colon une déclaration préalable du lieu qu'il choisissait pour siège de son établissement (asiento) et du rayon qu'il se proposait d'occuper; puis V asiento devint un point central et invariable, afin de fournir, au besoin, un moyen de vérification et de contrôle; enfin, on mit un terme aux abus, en bornant le rayon de toute concession à deux lieues , pour les fermes affectées à la production du grand bétail [halo), et à une lieue seulement pour celles où l'on élevait des porcs et des moutons [c orrai). Telle fut l'origine de la mesure circulaire qui divise encore aujourd'hui la superficie territoriale de Cuba.

Les limites de ces concessions devinrent tellement incertaines, avec le temps, non- seulement à cause de leur étendue, mais par suite de complications incidentes dont j'omets le détail, qu'il fut impossible de les rétablir,* lorsque plus tard on en sentit le besoin. Après de longs efforts et un immense travail, il fallut y renoncer, pour les neuf dixièmes, au moins, du territoire. On peut donc affirmer qu'il n'existe aucun pays où les bases de la propriété soient aussi contestables que dans l'île de Cuba. L'impossibilité matérielle de borner des domaines aussi considérables, de mettre obstacle aux anticipations et même de les constater, introduisit bientôt un usage que l'on retrouve sur une échelle plus vaste en Algérie : les confins des propriétés limitrophes devinrent un terrain neutre où, par une tolérance mutuelle, qui plus tard prit un caractère légal, le parcours fut autorisé dans un rayon déterminé; puis, par compensation, le côté libre s'étendit et absorba insensiblement toutes les parcelles que la répartition n'avait pas atteintes. Le mal n'était pas sans remède, car la loi

n'avait institué, originairement, que de simples usufruitiers; et il appartenait au gouvernement, dont les droits étaient réservés, de prendre une mesure décisive qui conciliât les intérêts privés avec ceux du domaine public. L'ordonnance de 1816, en consolidant la propriété à l'usufruit et en légitimant toute usurpation appuyée sur une possession de quarante années, ne semble pas avoir répondu complètement aux besoins et aux vœux du pays ; il en est résulté de nouveaux embarras dont la nature est fort étrange : qui croirait quel' Fiat, jadis maître absolu du territoire, ne possède presque rien aujourd'hui , dans une île qui compte par lieue carrée cinquante-un hommes libres et seulement douze blancs1? L'ancien domaine de la couronne se trouve effectivement réduit aux parcelles isolées comprises entre les cercles tangents des propriétés limitrophes. Ainsi, tandis que de simples particuliers jouissent de concessions sans limites, dont la majeure partie reste inculte et improductive2, tandis que les bois disparaissent, que l'agriculture manque de bras et le pays de bonnes voies de communication, le gouvernement, frappé d'impuissance, ne peut ni ouvrir une grande route, ni concéder des terres aux étrangers dont il désire favoriser l'immigration. La dissipation des richesses forestières de Cuba, et même leur destruction rapide, sont au nombre des résultats qu'entraîne un tel ordre de choses: ainsi, par exemple, la marine havanaise tirait de Porto-Rico et d'autres points éloignés, les matériaux de construction qui lui étaient indispensables, quand les bois les plus précieux de l'île alimentaient les chantiers de Plymouth et de Liverpool3. L'acajou, le cedrela, le bois de fer, le gayac, deviennent de jour en jour plus rares; on va chercher à vingt- cinq ou trente lieues l'approvisionnement de charbon nécessaire à la capi-

1. La population totale de File, dont la superficie peut être évaluée à 3,700 lieues carrées, s'élevait en 1846, d'après un recensement officiel, à 898,732 habitants classés de la manière suivante: blancs, 42,567; hommes libres de couleur, 149,226; esclaves, 323,759.

2. La Hanabana , propriété du marquis de Real Proclamacion , n'a pas moins de cent lieues carrées.

3. De 1825 à 1840, le seul port de Jagua a exporté pour l'Angleterre une quantité de bois sut' lisante pour la construction de 30 frégates; il en est sorti environ le double; des ports de Sagua, Nipe, Muiizanillo, etc. Queipo, Informe fiscal, p. 66.

CUBA. loi

taie, et cependant, au temps de la conquête, l'île entière n'était qu'une forêt. Le déboisement a d'autres conséquences, car quelles que soient les conditions heureuses d'un climat, le sol n'en reste pas moins assujetti à certaines lois physiques absolues : ainsi les pentes, dépouillées de leurs taillis, se dégarnissent par l'effet du vent et de la pluie; les nuages se condensent et se résolvent plus rarement; avec l'ombre, disparaît la fraîcheur qui entretient l'humidité; plus d'engrais végétaux pour fertiliser la terre, que l'action prolongée du soleil dessèche et prive de ses qualités nutritives. On a calculé que l'île de Cuba ne renferme guère aujourd'hui que six cent mille hectares de bois ; les sucreries en absorbent annuellement deux mille et l'agriculture n'en détruit pas moins. Cette consommation, qui dans l'intervalle d'un siècle et demi doit atteindre le dernier arbre, ne peut aller qu'en progressant, surtout avec le concours des machines à vapeur ; et cependant telle est la vigueur de la végétation, dans ces régions privilégiées, qu'il faut toute l'insouciance du créole espagnol pour paralyser son élan. Rien ne serait plus facile que de créer à peu de frais des ressources, pour le chauffage : le guacima (pterospermum?), Yateje (cordia collococca LK.), le cedrela et beaucoup d'autres arbres peuvent être exploités à l'âge de quatre ans; le paraiso, après deux années de semis, etc. Déjà, depuis longtemps, on s'est inquiété de l'avenir des forêts ; la Société économique de la Havane, qui compte dans son sein des hommes éclairés, a même fondé un prix dans l'intérêt de leur conservation; mais ces efforts isolés et d'ailleurs fort languissants, n'aboutiront à rien si le gouvernement ne prend luimême l'initiative d'une grande réforme. Ce qu'il faut, en effet, pour prévenir la destruction des bois, ce sont des règlements conservateurs; un bon code forestier et l'organisation d'un corps d'agents spéciaux, chargés de faire exécuter la loi, produiront des résultats plus sûrs que les primes et toutes les théories élaborées sur la matière. Il est vrai que l'Espagne pourrait difficilement doter sa colonie d'institutions dont elle est dépourvue et dont elle-même n'a pas encore senti le prix.

Ce territoire qui fut dispensé d'une main si libérale aux premiers émigrants, n'exige pas, pour répondre aux vœux du cultivateur, une grande somme d'application et de persévérance : les principes de l'agriculture cubanaise se bornent à ensemencer et à recueillir; le reste est abandonné à la Providence. Lorsqu'on veut défricher un terrain, on commence par couper la futaie qui l'ombrage; l'opération se pratique à un mètre environ du sol, afin d'abréger le travail ; si la traite offre quelque avantage, on réserve les plus beaux arbres parmi ceux qui ont été abattus; le feu dévore le reste. Pendant les deux premières années, on sème du maïs dans l'intervalle de ces tronçons noircis, qui encombrent le champ jusqu'à ce qu'ils aient été réduits en poussière par l'action des agents naturels. En deuxjours, la germination s'opère et la jeune plante se produit au dehors ; en vingt-quatre heures, dans la belle saison, la tige grandit de dixhuit pouces; trois mois, enfin, suffisent pour conduire les épis h leur maturité , en sorte que dans l'espace d'une année on pourrait obtenir une triple récolte. Le cultivateur ne se préoccupe ni d'assolements, ni d'engrais, ces deux bases fondamentales du système agronomique de l'Europe, que les Anglais ont appliquées avec succès à leurs Antilles ; il ne sème point de prairies artificielles et ne recueille aucun fumier; la terre, livrée à ses propres ressources, est assez riche pour donner les mômes fruits pendant un grand nombre d'années consécutives1. Quelle serait donc la mesure de sa fécondité, si elle était traitée par des procédés analogues aux nôtres? N'oublions pas, cependant, que d'aussi brillants avantages sont compensés par l'ardeur d'un climat qui double le poids du travail ; la Providence, en douant le sol d'une fertilité si grande, a voulu sans doute proportionner Ja tâche aux forces du cultivateur (G).

L'organisation administrative de Cuba est assez compliquée ; au point de vue politique, l'île se divise en deux provinces; elle compte aussi deux juridictions et deux diocèses ; au point de vue militaire et financier, en trois départements et trois intendances; enfin, dans

1. Ainsi la carme à sucre, une fois plantée, dure de 40 à 50 ans, sans engrais, sur les terrains voisins de la Havane.

ses rapports avec la marine, en cinq provinces. Mais le peuple havanais a simplifié cette distribution complexe, en prenant pour point de départ le méridien de la capitale: tout ce qui est à l'est se nomme Vaelta de arriba, côté d'en haut; tout ce qui est à l'ouest, Vuelta de abajo, côté d'en bas. Ce partage inégal est fort essentiel à connaître, car il est adopté généralement et sert de base à la géographie locale.

Cuba est une île montagneuse, surtout au centre et aux extrémités, où le relief du sol acquiert une importance considérable. Le pic del Polrerillo, haut de 913 mètres, paraît être le point culminant du système central ; mais c'est aux environs d'Holguin et de San Yago, que se montrent les cimes imposantes de la Sierra- Maestra , qui surpasse en élévation les Montagnes -Bleues de la Jamaïque et le Cibao de Saint-Domingue 4. Les rivières qui naissent de ces différentes chaînes sont nécessairement limitées dans leur cours par la configuration restreinte de l'île ; la plus importante est le Cauto, qui descend des Montagnes de Cuivre, reçoit les eaux de la Sierra-Maestra , et se perd au bout de cinquante lieues dans le golfe solitaire de Bayamo. Navigable pendant une vingtaine de lieues, le Cauto est obstrué à son embouchure par des atterrissements qui ne permettent pas d'y pénétrer à marée basse. Viennent ensuite Sagua la Grande, qui naît des montagnes iïEseambray et tombe dans l'Atlantique près de Maravillas ; Jatibonieo, qui s'échappe d'une lagune, se perd au pied des Sierras de Matahambre , et reparaît une lieue plus loin avec fracas; Sasa, Agabama, la Hanabana et Cuyaguale. Parmi ces petits fleuves, ceux qui prennent leur source dans la chaîne de Trinidad, sont renommés par leurs cascades et par la qualité de leurs eaux ; on cite la chute du Moa, dont la hauteur est de 100 mètres : lorsque leur pente les entraîne vers le sud , ils se confondent avec les vastes marais qui baignent le littoral. Le nombre et la beauté des ports compensent largement clans l'île de Cuba le peu d'importance de la

1. 2,500 mètres (pic de Turquino). La hauteur des Montagnes-Bien es est de 2?400 mètres, et celle du pic de Yaque, point culminant du Cibao, de 2,000.

navigation fluviale; nulle part, en Amérique, la nature n'a creusé d'aussi magnifiques bassins pour la sûreté et la commodité des navires: ceux de Cuba, Guantanamo, Jagua, sur la côte du sud; JNipe, Nuevitas, la Havane, sur celle du nord , sont aussi remarquables par leur étendue que par les conditions de défense et de sécurité qu'ils présentent l.

Trois siècles et demi se sont écoulés depuis l'époque où Diego Velasquez achevait la conquête de Cuba, et dans cette île paisible, vouée par la nature à la production agricole , à peine si le régime politique a changé. Le temps cependant et les révolutions contemporaines ont fait germer de nouvelles idées et développé de nouveaux besoins. Il y a des hommes qui pensent, à la Havane, et qui ressentent l'ambition légitime d'être comptés pour quelque chose dans leur pays ; mais loin de favoriser ces aspirations et de leur imprimer une direction utile, l'Espagne s'applique à en comprimer l'essor : la politique de cette puissance découle toujours des mêmes principes qui ont amené la désaffection et l'explosion de ses autres colonies. Si, vaincue par la nécessité, elle s'est décidée, au commencement du siècle, à briser le vieux monopole qui paralysait le mouvement commercial de l'île, elle n'a pas fait une concession de plus. Un gouverneur militaire, résumant en sa personne toutes les attributions, tous les droits, sans que l'excès de son autorité soit tempéré par le moindre contrôle, telle est la forme simplifiée du gouvernement colonial. Pouvoirs exécutif, administratif, judiciaire , tout vient aboutir au capitaine général qui , en un mot , est investi de la plénitude des droits conférés par la loi aux gouverneurs des villes en état de siège2. Dans ces conditions rigoureuses, qui assimilent la colonie à une conquête récente , aucune autorité politique, aucun emploi public ne sont accordés aux natifs, si ce n'est par une rare exception. De là ces germes d'antipathie contre l'élément espagnol que les créoles sucent avec le lait et qui se traduisent

1. Le port de Nipe, le plus vaste de tous, mesure 65 milles carrés de superficie; celui de Nuevitas, 57; Guantanamo, 27; Jagua, 25.

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