Ordonnance de Ferdinand Vil, du 28 mai
en une sourde irritation contre la métropole. L'Espagne a cru trouver sa sûreté dans cet antagonisme ; au lieu de chercher à l'étouffer, elle l'a toujours entretenu, comme un contre-poids à l'esprit innovateur et au désir secret d'indépendance , qui font ombrage à son autorité jalouse.
Il est rare que le gouverneur général, malgré la rapidité de son passage, ne trouve le temps, avant de quitter l'île, de tirer un parti lucratif de sa charge. Le traitement de ce haut dignitaire n'excède pas, il est vrai, 100,000 francs ; mais il peut l'élever à 500 000, en usant discrètement de son pouvoir, et à plus d'un million lorsqu'il donne libre carrière à sa convoitise. Voilà ce que personne n'ignore à la cour de Madrid, où un poste aussi avantageux devient le point de mire de toutes les ambitions; c'est à qui sollicitera un exil dont les ennuis sont compensés par l'exercice du commandement absolu et la réalisation d'une fortune. Cette dernière perspective enflamme surtout l'imagination des élus; ils partent pour leur destination en se berçant de rêves dorés, et ne songent guère, lorsqu'ils prennent possession de leur poste , qu'à donner à ces abstractions une forme sensible et matérielle. Sans parler des fonctionnaires d'un certain rang, sur lesquels rayonne le pouvoir discrétionnaire du chef, il existe dans les différentes branches du service public un grand nombre d'employés avides, nécessiteux, infidèles, qui par de petites exactions quotidiennes s'indemnisent de la modicité de leur traitement: toute plainte serait superflue, car il s'écoulerait des années avant qu'une enquête sérieuse vînt mettre au grand jour leurs méfaits. Une répression aussi incertaine et aussi longuement différée équivaut à l'impunité.
Après trois années d'exercice , le capitaine général cède la place à un successeur qui s'y installe dans les mêmes vues, c'est-à-dire avec le dessein de s'enrichir le plus promptement possible. Les Havanais n'ont donc rien à gagner à l'avènement de ce nouveau personnage. On peut dire de leur île qu'elle ressemble à une ferme dont le propriétaire tire autant qu'il le peut, et dont il s'efforce, à chaque renouvellement de bail, de tirer plus encore ; elle entretient,
indépendamment de la marine locale, une armée de dix à douze mille hommes, avec un nombreux état-major; elle supporte la dépense des fortifications, des routes, des travaux hydrauliques; elle rétribue les autorités civiles et judiciaires, et fait en outre, chaque année, des remises considérables à la métropole1. Au surplus, et pour résumer les griefs des créoles, si l'île est sérieusement menacée dans sa richesse forestière ; si les voies de communication manquent ; si la propriété foncière est mal assise ; si des lois indigestes éternisent les procès et consomment la ruine des plaideurs ; si, à l'abri de certaines juridictions privilégiées, les hommes puissants commettent impunément l'iniquité; si la magistrature n'inspire ni respect ni confiance; si enfin l'intelligence souple et vive des habitants se consume dans une oisiveté passionnée ou se repaît de dangereuses chimères, il faut en accuser, avant tout, suivant eux, la politique de la mère patrie et le vice de ses propres institutions, dont le régime colonial porte naturellement l'empreinte.
J'aurais voulu pénétrer d'une manière plus intime dans les mœurs de la société havanaise; je pouvais l'essayer, au moins dans une certaine mesure, car les informations ne m'ont point manqué, et les sources où j'avais puisé méritaient toute confiance ; mais comme je suis seul juge de ce point délicat, je préfère m' abstenir, ou plutôt me borner à quelques appréciations générales, afin de ne pas m'exposer à une accusation de légèreté, que la brièveté de mon séjour semblerait justifier.
Le mérite personnel , je regrette de le dire , est un avantage trèssecondaire à la Havane, où la jeunesse, privée de stimulant et d'encouragement national, languit dans de stériles écoles, sans émulation et sans progrès. Il est vrai que beaucoup de familles riches envoient leurs enfants en Europe ou aux États-Unis, pour y chercher l'aliment intellectuel que leur patrie ne saurait leur offrir ; doués d'aptitude et
1. Les revenus de File de Cuba varient de 8 à 11 millions de piastres (de 40 à 50 millions de francs). L'Espagne en perçoit environ le tiers; le gouvernement local fait face avec le reste aux frais généraux de l'administration et à ceux des différentes branches du service public. Cuba et Java sont les seules colonies assez riches pour donner un excédant de recettes sur le chiffre de leurs dépenses.
d'esprit naturel, mais habitués à trop d'indépendance pour supporter le joug du travail, ils reviennent avec une instruction plus brillante que solide, l'imagination souvent remplie d'illusions et de projets irréfléchis. Au reste , ce premier feu ne tarde pas à s'amortir dans l'oisiveté des mœurs coloniales, à moins que la carrière médicale ou celle du barreau, seules professions qui obtiennent quelque considération dans l'île, ne lui fournisse un aliment. Ceux dont l'éducation est exclusivement nationale et qui jamais n'ont quitté leur pays, ressentent bien moins encore le besoin de cultiver leur esprit et de l'appliquer à une occupation sérieuse ; traités en hommes, dès l'âge le plus tendre, ils s'essaient à en jouer le rôle et prennent de bonne heure l'habitude de céder à tous leurs penchants. A douze ans, ce sont de petits prodiges, on ne se lasse pas d'admirer leur précocité ; mais ils ressemblent à ces plantes hâtives, dont la sève a circulé trop tôt, et qui ne donnent que des fruits avortés. Quant aux classes inférieures, dont les instincts n'ont été épurés par aucune espèce de culture , non-seulement elles végètent dans la plus grossière ignorance , mais on peut dire que l'absence de tout principe laisse chez elles une place ouverte à toutes les tentations1. Une altération profonde des notions morales pénètre cette portion du corps social , qui renferme un grand nombre d'individus d'une physionomie suspecte, d'une couleur indécise et d'une race équivoque, prêts a trafiquer de tout, même de la vie d' autrui, si la crainte du châtiment ne les arrêtait (D).
Quoique les Havanais soient naturellement aptes à ressentir toutes les jouissances du goût et de l'esprit, ils font un cas médiocre des artistes et encore moindre des savants. Rarement ils lisent : on chercherait inutilement dans leur ville un cabinet de lecture ou une société littéraire ; leurs journaux sont puérils et dénués d'intérêt ; et comment s'en étonnerait-on, lorsqu'en Espagne, où rien ne s'oppose au libre développement de la presse, elle est encore si loin de la
1. Sur 04,000 enfants blancs des deux sexes, âgés de dix ans, existant dans la province de la Havane en 1844, 5,607 seulement recevaient l'instruction primaire élémentaire dans les écoles publiques. Que penser du reste de l'île ?
maturité? Les feuilles du dehors , à moins d'événements considérables, comme ceux qui viennent d'ébranler le vieux monde, trouvent peu de lecteurs attentifs ; quel que soit le mérite de leur rédaction , c'est un produit dont le débit est presque nul. Un étranger qui suivait le cours de chimie, à l'université de la Havane, me dépeignait un jour la contenance impassible des élèves, tandis que le professeur effectuait sous leurs yeux une expérience du plus haut intérêt. Il mettait cette froideur sur le compte de l'orgueil ; je l'attribue plutôt à l'ignorance. De quoi s'étonneraient des esprits indolents, qui se contentent de jouir des merveilles de la création sans remonter à leur principe? Dans les produits de notre industrie, ils ne voient que le fait accompli , et ne se fatiguent pas à chercher par quelles difficultés, par quelle longue succession de labeurs, de calculs et de combinaisons, l'esprit humain a dû passer pour réaliser quelques-unes de leurs fantaisies.
On s'explique aisément, au reste, que dans un pays où les aspirations de la société sont principalement dirigées vers le culte de la richesse, les lettres et les sciences jouissent de peu de faveur. A Cuba, la pauvreté est humiliante, elle flétrit plus qu'un vice , aucun effort ne coûte pour la dissimuler ; la médiocrité s'impose les plus durs sacrifices pour briller en public du même éclat que l'opulence. Que de privations secrètes ont payé quelquefois la toilette des jeunes filles et l'équipage qui les emporte à l'Opéra ! L'harmonie de la famille est à jamais troublée si l'une d'elles fait un riche mariage ; sa nouvelle fortune a creusé un abîme que la plus vive tendresse ne suffira pas à combler ; en outre ses sœurs consentiront difficilement à déroger, et les prétentions qu'elles affichent rendront leur hymen impossible. Le même besoin de luxe et d'étalage remue comme un vertige toutes les classes de la société ; c'est un mal très- .sérieux, qui engendre une extrême profusion, et qui cache, sous des apparences trompeuses , beaucoup de trouble , de pauvreté et de souffrances.
11 est probable que le faste et l'ostentation de la population albanaise ont leur source, comme partout ailleurs, dans un grand fonds
de vanité ; mais combien je préfère cette faiblesse, qui d'ailleurs n'exclut ni l'esprit de sociabilité, ni d'autres qualités aimables, à l'orgueil intraitable des Espagnols de la classe inférieure ! 11 n'en est pas un seul, quelle que soit l'obscurité de son origine, qui, en débarquant à Cuba , ne se pique d'être bon gentilhomme et ne se montre pointilleux sur la particule dont il fait précéder son nom. La domesticité s'accorde mal avec ces prétentions à la noblesse; aussi, ceux que la nécessité réduit à entrer en condition, ne s'acquittent-ils de leur service qu'avec une répugnance marquée et s'imaginentils en racheter l'humilité par la susceptibilité la plus ridicule. Leur insouciance, leur humeur, l'opinion avantageuse qu'ils ont de leur personne , les rendent excessivement désagréables. Comme la Havane est une ville de ressources, ils s'inquiètent peu du lendemain et sont toujours prêts à rompre leurs engagements sous le moindre prétexte. Dans les cafés , ils prennent des manières familières, ou bien ils remplissent leur office avec une indolence impertinente qu'ils semblent affecter comme pour sauver leur dignité. Quant aux domestiques noirs, on ne peut les comparer qu'à des enfants ingrats; quelle que soit la bonté de leurs maîtres, ils y répondent rarement par la reconnaissance , et la mobilité de leur esprit les pousse à en changer aussi fréquemment qu'ils en trouvent l'occasion. Pour citer un exemple de leurs friponneries habituelles, il n'est pas rare de leur voir louer aux passants l'équipage qui leur est confié, en attendant la sortie de leur maître d'une fête ou d'un spectacle. Je fus moimême, un soir, complice involontaire d'un semblable méfait, et je me convainquis que j'étais retourné chez moi dans la voiture d'un grand seigneur.
Le goût du faste, l'esprit processif qui s'est introduit dans les mœurs et l'antipathie des classes libres pour le travail agricole, sont les trois plaies de l'île de Cuba.
Les procès , coûteux en tous pays , portent ici en eux le germe d'une ruine inévitable. La propriété est, en effet, fondée sur des bases tellement discutables, que la source des contestations ne tarit pour ainsi dire jamais. De là une multitude d'avocats, de procu-
reurs, d'hommes de loi de toute sorte, qui dévorent le patrimoine des plaideurs avec d'autant moins de scrupule, que leur nombre toujours croissant réduit celui de leurs clîents. Au surplus, l'esprit de chicane a fleuri de temps immémorial dans toute l'Amérique espagnole, et l'on peut dire que ce fut un des premiers fruits de la civilisation européenne transplantée dans le Nouveau-Monde 1. Nulle part cependant les abus du barreau n'ont joui d'une aussi triste célébrité qu'à la Havane.
La législation coloniale ne se prête que trop aisément aux contestations judiciaires ; on se ferait difficilement une idée du nombre infini de subtilités et de chicanes, de petits moyens iniques et dangereux, d'exceptions dilatoires, enfin de l'arsenal où la mauvaise foi va puiser pour éterniser les procès. Cet amas de ressources injustes fournit des armes inépuisables aux avocats, qui parviennent à greffer sur une cause mille et une actions subsidiaires, dont il est rare de voir le terme. Le débiteur, par leur conseil, se couvre de son insolvabilité, et il la prouve victorieusement, quel que soit l'état de sa fortune; ou bien il se retranche à l'abri de quelque fuero privilégié, au mépris de la juridiction ordinaire. Le mal consiste moins à payer cher la justice qu'à ne pas l'obtenir après beaucoup de sacrifices; malheureusement l'indolence des fonctionnaires supérieurs et la difficulté de faire parvenir en haut lieu les plaintes les mieux fondées, favorisent toutes les énormités et laissent les tribunaux de second ordre arbitres de la fortune et de la liberté des citoyens.
On a calculé que le montant des frais de procédure atteignait, année commune, dans l'île de Cuba, la somme de 10 millions, et le papier timbré employé dans les actes judiciaires, celle de 160,000 francs2. Au reste, le besoin de plaider est passé dans les mœurs; les incidents se multipliant au gré des adversaires,
1. Les légistes furent considérés de bonne heure comme un fléau dans les colonies espagnoles, à tel point que l'an 1526, trente -quatre ans seulement après la découverte de l'Amérique, lorsque Don Francisco de Montejo obtint l'autorisation de conquérir et de coloniser le Yucatan, l'accès de cette province leur fut interdit formellement par un article de la cédule royale.