‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 17 sur 96 · Queipo, Informe fiscal, p · texte numérisé non relu

Queipo, Informe fiscal, p

CUBA. Ml

et le jugement définitif demeurant quelquefois en suspens pendant plusieurs générations, les procès deviennent un passe- temps qui engendre rarement l'inimitié, quoiqu'en dernière analyse ils aboutissent à la ruine des plaideurs.

Il me reste, pour compléter ma tâche, à faire connaître le guajiro ou paysan de l'île que d'autres voyageurs ont peint sous des dehors brillants et poétiques, mais qu'à mon vif regret j'ai vu sous un jour un peu différent 4.

Assurément, au point de vue pittoresque, le guajiro l'emporte sur l'habitant de nos campagnes ; dans la physionomie et le maintien il a de la fierté, de l'élégance, je ne sais quoi d'indépendant et de superbe qu'il doit à l'exercice d'une liberté sans limites et d'une volonté rarement contestée. Voyez-le, le dimanche, pressant sa jument favorite; ses éperons sont d'argent massif; son couteau de chasse est une arme de prix; sa chemise de toile fine, soigneusement plissée, flotte au vent ; sa mine est haute et résolue ; il se rend à l'église du canton, ou peut-être à une aldea voisine, où l'attirent les yeux noirs de quelque guajira; la cantilène dont il charme sa route rappelle le chant monotone des Arabes de l'Algérie; c'est le même ton mineur, c'est le même rhythme aussi vieux que le monde. Il existe d'ailleurs plus d'un trait de ressemblance entre ce type particulier de la race espagnole et le peuple guerrier qui foula pendant huit cents ans le même sol ; mais je me borne à énoncer le fait sans établir de parallèle.

Indolent dans les circonstances ordinaires de la vie, le guajiro sait trouver de l'activité quand l'intérêt ou la passion le sollicite ; jaloux, dissimulé, vindicatif, il marche tortueusement au but et se laisse rarement détourner par un scrupule. Nulle part peut-être l'homme des champs ne pousse la vanité plus loin ; mais ce n'est point dans ses récoltes, dans ses enfants, ni dans ses qualités personnelles qu'il place son amour-propre, c'est particulièrement dans ses armes, ses vêtements, le harnachement de son cheval et son coq

1. Voyez notamment la Havane, par Mm« Merlin, t. II , c. xix.

ÎI2 CHAPITRE VI.

de combat; aucun sacrifice ne lui coûte pour satisfaire ce goût d'ostentation que l'on retrouve au même degré chez l'Arabe.

Quoiqu'il vive habituellement de peu, il est glouton et mange avec avidité, lorsque l'odcasion l'y invite. Si son repas se borne à des haricots noirs et des bananes, c'est qu'il a dévoré dans l'espace d'une semaine le porc qui aurait suffi pendant deux mois à l'alimentation de sa famille. Je me suis assis quelquefois à la table des paysans de Cuba, et j'ai toujours été frappé de leur voracité ; il est vrai qu'ils ne s'enivrent pas, quoiqu'ils aiment les spiritueux et en fassent un fréquent usage. Hospitaliers, comme tous les peuples pauvres, ils mettent sans hésiter ce qui leur appartient à la disposition de leur hôte, et dans leur bouche cette phrase n'est point une vaine formule. Toutefois on peut regretter qu'une aussi aimable vertu ne soit pas accompagnée chez eux de la grâce et de la cordialité qui pourraient en rehausser le prix.

Le jeu est le passe-temps favori des guajiros ,• ils exposent journellement leur avoir sur les hasards d'une carte ou d'un combat de coqs; mais quoique leur nature soit ardente et passionnée, les querelles où ils sont mêlés ont rarement un dénoûment tragique; tout se résout en gesticulations violentes et en vaines clameurs. Ils ne sont pas d'un tempérament gai ; rien n'est moins communicatif et ne ressemble aussi peu à la joie que l'expansion bruyante des gens de la campagne : leurs cris étourdissants, leurs gestes, leurs regards, inspirent toute autre idée que celle d'une réjouissance; leurs yeux brillent toujours d'un feu sombre, même au milieu d'une fête, et leur physionomie conserve je ne sais quoi d'équivoque et de concentré qui bannit la sécurité.

Les guajiros sont braves, et l'histoire de la piraterie pourrait enregistrer des traits nombreux de leur audace ; durs et patients lorsqu'ils poursuivent un but, leur énergie semble doubler dans la guerre impitoyable qu'ils font aux esclaves fugitifs. Us suivent avec l'instinct du limier la piste de ces malheureux, à travers les sierras les plus inaccessibles, et les attaquent sans se préoccuper du nombre, dès qu'ils ont découvert leur retraite. Leur impétuosité paralyse

le courage des nègres, qui songent plutôt à fuir qu'à se défendre; cruels par tempérament, ils poussent la barbarie jusqu'à livrer aux chiens le cadavre de leurs victimes, afin d'entretenir les penchants sanguinaires de ces animaux. Néanmoins, dans l'habitude de la vie, ils traitent leurs propres esclaves avec douceur, et vivent même avec eux sur le pied d'une familiarité dont on voit ailleurs peu d'exemples.

Les guajiras passent pour avoir l'esprit dominateur, et les premiers nuages qui s'élèvent dans leurs ménages, naissent, dit-on, de leurs prétentions au partage de l'autorité. Il y a parmi ces créoles de ravissantes créatures, douées d'une délicatesse de formes et d'une grâce un peu fière, je dirai même un peu sauvage, qui rend leur beauté plus piquante et que je n'ai vue nulle part ailleurs, si ce n'est dans les montagnes de l'Andalousie.

Il faut qu'un guajiro soit bien pauvre , pour conduire lui-même la charrue et se passer d'un esclave , qu'il loue , quand il ne peut l'acheter, afin de cultiver son champ; car le travail n'entre pas dans ses goûts, et il le méprise même comme un attribut de la servitude. Cette opinion est funeste à l'agriculture; il sera bien difficile, tant qu'elle subsistera, non-seulement de provoquer une large concurrence entre le travail libre et celui des esclaves, mais encore de substituer graduellement la première de ces formes à la seconde, question qui intéresse éminemment l'avenir de Cuba. On a mis en avant, il est vrai, pour justifier la nécessité de l'esclavage, la faiblesse de constitution des Européens, et Ton a prétendu que la race africaine était seule apte à résister sous les tropiques aux rigueurs d'une condition laborieuse; mais aujourd'hui, beaucoup d'hommes éclairés considèrent ce sentiment comme un préjugé et pensent que l'inaptitude dont on s'est prévalu pour l'étayer n'est qu'un héritage de l'orgueil. On peut en effet, citer, l'exemple de nos Antilles, qui ont été défrichées par une population européenne , que l'engagement fournissait, avant la traite, aux colonies. Aujourd'hui même, les Canariens, les plus pauvres guajiros de Cuba, cultivent leurs champs de leurs propres mains, et possèdent rarement un esclave

qui les aide dans leur labeur. Enfin, si les Indiens, comme beaucoup de personnes le supposent, sont originaires de l'Asie septentrionale, la question de l'acclimatation est résolue depuis des siècles. Quanta présent, le travail libre revient à un prix trop élevé pour être largement encouragé; ce n'est d'ailleurs qu'en modifiant le système d'exploitation rurale qui, dans les conditions actuelles, ne peut être appliqué que sur une vaste échelle, et en essayant de nouvelles cultures, susceptibles d'une division plus grande , que l'on aura fait un pas utile et décisif vers la solution du problème agricole *. En attendant , les Européens feront bien de se mettre en garde contre la tentation, jusqu'à ce qu'ils soient parfaitement renseignés sur l'économie du pays : la prime qu'on leur offre et qui peut les séduire, leur suffirait à peine pour louer une chétive habitation et pour payer le médecin , ainsi que les frais de maladie inséparables de l'acclimatation. Tout est nécessairement fort cher au sein d'une petite société qui ne possède pas moins de 75 millions de numéraire en circulation ; la dépréciation de la richesse métallique résultant de cette abondance, produit une élévation proportionnelle dans la valeur des objets d'échange. Les monopoles contribuent aussi à élever le prix des subsistances : celui qui pèse sur les marchés publics a fait hausser de cent pour cent la viande et le poisson ; de plus, les droits énormes dont sont frappés les produits étrangers , sans en excepter les farines, expliquent suffisamment la cherté de la vie et l'élévation des salaires 2, A ces déceptions qui attendent l'étranger, il faut ajouter le taux excessif de l'intérêt et la difficulté de se procurer des capitaux, même au milieu de leur abondance. Tels sont les résultats des mauvaises lois, du luxe, des embarras de la propriété

1. Ainsi, par exemple, et de l'avis de tons les économistes, la culture de la canne doit devenir indépendante de la fabrication du sucre, car ces deux opérations sont parfaitement distinctes, et elles exigent Tune et l'autre des capitaux considérables. Voy. Y Histoire politique, etc., de Vile de Cuba, par M. Ramond de la Sagra.

2. Les farines sont taxées à 2 piastres et 1/2 lorsqu'elles proviennent d'Espagne, et à 10 quand elles sont importées de l'étranger . La rigueur de ce droit différentiel a provoqué de justes représailles aux États-Unis, pays fécond en céréales, au grand préjudice du commerce cubanais. Une autre conséquence de cette guerre de tarifs, c'est l'extension que la fabrication du sucre a prise à la Louisiane, où cette industrie était négligée, et la concurrence qui en résulte sur les marchés étrangers.

foncière, et de la compression du régime hypothécaire qui l'enlace d'un inextricable réseau.

Les appréciations qui précèdent paraîtront certainement injustes à la Havane , où Ton n'a pas encore pardonné à une femme d'esprit et de talent quelques légères critiques, largement compensées par la prodigalité des éloges; cependant j'ai visité Cuba sans préventions; libre de toute influence et ne cherchant qu'à m'instruire, j'ai porté dans mon examen l'esprit d'impartialité qui est le premier devoir du voyageur, et n'ai pas non plus négligé de fortifier mon propre jugement par l'opinion d'hommes éclairés, qu'un séjour prolongé dans l'île avait suffisamment initiés aux mœurs et au caractère des habitants. Si j'ai commis quelques erreurs, ce n'est donc point de mon plein gré, ni surtout avec l'intention de blesser dans son légitime orgueil un peuple qui n'est pas sans défauts, mais qui peut en racheter beaucoup par ses qualités. Le caractère aimable des Havanais, leur aptitude, leur vive intelligence, produiraient d'excellents fruits, j'en suis certain, si ces dons naturels étaient fécondés par de meilleures institutions et par une forte éducation nationale.

On ne possédait, il y a quelques années, sur l'histoire naturelle de Cuba, que des renseignements superficiels, souvent dépourvus d'autorité et disséminés dans les traités généraux ; cette lacune a été comblée par un ouvrage d'un mérite incontestable et d'une fort belle exécution , publié sous les auspices du gouvernement espagnol1. Quelle que soit néanmoins l'importance de cette œuvre, elle est bien loin d'être complète , et le naturaliste que l'amour des découvertes conduirait dans les mêmes parages ne doit pas se décourager. Sans parler du règne inorganique, dont l'étude est à peine ébauchée, combien d'êtres curieux et encore ignorés vivent au sein des sierras, à l'ombre des bois vierges, dans les eaux douces qui arrosent les vallées intérieures de l'île et dans les eaux salées qui en

1. Histoire physique, politique et naturelle de Vile de Cuba, par M. Ramond de la Sagra, Paris, 1842-56. M. Poey> professeur de zoologie à l'Université de la Havane, a entamé également, depuis quelques années, «ne série de mémoires d'un intérêt extrêmement varié sur l'histoire naturelle de File.

baignent les contours! Le règne végétal, par exemple, offre un sujet d'observations inépuisable. Que de problèmes physiologiques à résoudre, de propriétés à constater, de dénominations à vérifier ou à rectifier ! Un seul arbre, festonné de lianes et greffé jusqu'au faîte de mille plantes parasites, arrêtera le botaniste pendant toute une journée. On dirait que dans ces régions splendides où la diversité semble être une loi de la nature , cette page de la création ait été traitée avec une prédilection particulière ; là , chaque plante nous surprend ou nous charme, depuis le majestueux palmier et le puissant ceïba, jusqu'à l'humble rose des savanes qui émaille les prairies de Toue&t, jusqu'à la frêle lobélie penchée au bord des ruisseaux, qui cache sous un air de candeur l'âcreté d'un suc vénéneux.

Les rameaux inférieurs du règne animal sont naturellement ceux dont l'étude est la moins avancée et qui offrent au naturaliste la source d'investigations la plus féconde. Ainsi, les mollusques terrestres se montrent tellement nombreux et diversifiés, que la moindre excursion au delà du terrain battu de la Havane, conduit à quelque découverte l. Certaines espèces rivalisent avec les productions de l'Océan par la vivacité et l'agréable distribution de leurs couleurs ; je me borne à en citer deux. L'une, voisine de nos escargots, mais seulement par la forme, se plaîtà l'extrémité orientale de l'île, où elle vit sur le tronc des palmiers : jaune, rouge, verte, lilas, aurore ou d'un noir violacé, elle compte un nombre infini de variétés et justifie très-bien le nom d'hélix picla que lui ont donné les conchyliologistes. L'autre, plus allongée, mais également variable dans sa brillante coloration , habite les taillis impénétrables qui bordent la zone maritime , principalement dans l'ouest, et fournit aux pêcheurs un appât dont le poisson est très-friand2 ; les pagures s'emparent ensuite de la coquilfe^ide et s'isolent dans sa capacité, comme de véritables ermites, auxquels l'imagination populaire les

1. I/énumératioii des mollusques terrestres et fluviatiles de l'île de Cuba montait à 97 espèces dans l'ouvrage de M. de la Sagra; depuis, M. Poey a élevé ce chiffre à 385 espèces, et je ne doute pas qu'on n'arrive à le doubler un jour. Voy. Memorias sobre la hist. nat. de ta isla de Cuba, par M. Poey, Havane, 1851-54, t. II, p. 11.

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