‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 18 sur 96 · Achatina fasciata, Mull · texte numérisé non relu

Achatina fasciata, Mull

a comparés. Les mollusques terrestres ne jouissant que de moyens bornés de locomotion , s'écartent peu du site où ils sont nés ; comme leur caractère distinctif le plus saillant réside dans leur enveloppe testacée , et que celle-ci porte généralement l'empreinte des circonstances locales au milieu desquelles ils ont vécu , il en résulte que dans une île où les conditions du sol et de la végétation sont aussi variées qu'à Cuba, il n'est pas un versant de montagne, un bassin ou une plage qui ne recèle quelque spécialité de leur tribu.

Les eaux tièdes de l'Océan sont également peuplées d'une multitude d'êtres animés, d'un ordre inférieur, qui par le calme flottent à leur surface ou jonchent le rivage après un coup de vent. J'ai remarqué sur les bancs qui s'étendent vers la pointe occidentale de l'île des oursins d'une belle couleur violette, armés de piquants longs et déliés comme des aiguilles à bas; on y rencontre aussi de larges astéries d'une nuance orangée, relevée d'incarnat, et d'autres radiaires dont les formes sont singulières et très-diversifiées. Quand le fond est vaseux, il est hanté par de grands mollusques de la famille des casques, que l'on pêche pour les exporter en Europe où la tabletterie tire parti de leur enveloppe nacrée ; à l'exception des coquillages, qui de tout temps ont été recherchés, la plupart de ces animaux marins, placés sur les derniers degrés de l'échelle zoologique, sont peu connus.

Parmi ceux qui méritent le plus de piquer la curiosité du naturaliste, je citerai Yencrine, animal fort étrange, participant à la fois des polypiers et des radiaires, dont l'organisation est encore trèsobscure et dont la place est incertaine dans la série des êtres animés. Ancienne habitante de nos mers, l'encrine en a disparu depuis des siècles, avec ces races antiques qui se sont successivement éteintes, et dont nous ne connaissons que les débris pierreux. Cependant, une espèce du même genre persiste encore à vivre dans la mer des Antilles, sur la côte septentrionale de Cuba. Aucun naturaliste réellement compétent n'a observé jusqu'ici cet animal à l'état vivant; je ne me flatte pas d'avoir été plus heureux , quoique je n'aie rien épargné pour réussir ; mais le succès est arrivé trop tard, et je suis seu-

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lement en mesuré de fournir une indication précise aux voyageurs qui me suivront. On chercherait vainement Pencrine dans le rayon de la Havane ; c'est à l'extrémité orientale et septentrionale de l'île, entre le port de Nipe et celui de Nuevitas, et notamment dans la petite baie dol Manati, qu'on la rencontrera adhérant aux rochers par les prolongements radicaux de sa tige. Lorsque le temps est calme, on la voit très-distinctement entr'ouvrir sa coupe viscérale, bordée de tentacules, et s'épanouir, commaune fleur sous-marine, à plusieurs pieds de profondeur. Le pêcheur qui m'a fourni ces renseignements était originaire de la localité; il connaissait Pencrine sous le nom depalma di mar. Les habitants du port de Manati la conservent vivante, comme objet de curiosité, dans des vases remplis d'eau salée 1. : Les huîtres de Cuba sont d'une espèce très -distincte des nôtres, mais elles n'en diffèrent point par le goût : au lieu d'adhérer aux rochers, elles se fixent aux branches inférieures des mangliers, s'y agglomèrent, et forment des régimes que le pêcheur peut cueillir comme des fruits, de son bateau. Ces coquillages multiplient surtout à l'embouchure des fleuves où la salure de la mer est modérée. Un préjugé accrédité parmi les Européens leur attribue des qualités nuisibles; cependant je n'ai découvert aucun fait qui justifiât cette opinion, et j'en ai mangé plusieurs fois sans avoir éprouvé aucune incommodité. Quelquefois ce mollusque donne asile à un crabe rougeâtre et mou d'une petite espèce, qui vit en parasite entre les lobes de son manteau. Les amateurs ne se laissent point effrayer pour si peu; ils prétendent même que l'huître y gagne en qualité; mais les étrangers trouvent rarement cet assaisonnement à leur gré. Quoique les huîtres abondent dans maint parage et que la pêche en soit extrêmement facile, rien de plus rare sur le

1. I/encrine a été décrite et figurée , je crois, pour la première fois, sous le nom de palma animal, par D. Antonio Parra, naturaliste havanais, dans un ouvrage fort rare intitulé : Description de diferentas piezas de historia natural las mas del ramo maritimo. Habana, 1787, p. 181, pi. 70. La comatule, découverte en 1823 dans les mers d'Europe, se rattache par analogie à la famille des encrines ; il ne paraît pas toutefois que l'espèce de Cuba subisse la même métamorphose, et jouisse à aucune époque de son existence de la -faculté de se mouvoir librement au fond des eaux.

marché de la Havane , où l'indolence des habitants se trahit par leur manque d'industrie.

La classe nombreuse des insectes et des crustacés présente un champ d'étude assez vaste, malgré les rapports naturels qui rattachent la faune entomologique de Cuba à celle des autres îles de l'archipel et des portions voisines du continent. Je mentionnerai parmi les crustacés une petite écrevisse, aux pinces grêles et allongées, commune autour de la Havane, et une espèce plus grosse, ignorée des naturalistes, que l'on rencontre à l'occident de l'île, mais seulement dans les ruisseaux qui arrosent le versant septentrional des montagnes. Cette particularité bien connue des giiajiros et des nègres marrons leur fournit un indice lorsqu'ils sont égarés dans les bois.

Les eaux douces nourrissent plusieurs espèces de poissons, généralement peu connues ; on en compte jusqu'à huit dans la région occidentale de l'île (Vaelta de abajo), entre autres une anguille qui habite les cours d'eau du partido de Santa Cruz1. Là se trouve également une belle et grande salamandre, d'un vert éclatant avec des bandes noirâtres sur le dos. Je tiens ces renseignements d'un véritable ami de la nature, qui vivait isolé dans l'intérieur de la contrée où il jouissait pleinement de la création tropicale. Ce philosophe, né sous un autre ciel , ne se préoccupait point de classifications ni de systèmes; il dédaignait les livres, se bornait à contempler, et négligeait de recueillir; sa collection, c'était l'île tout entière ; doué d'un jarret actif et d'une bonne mémoire, il rapportait de ses excursions une impression durable de tout ce qu'il avait observé. Je lui dois d'intéressants détails qui m'ont prouvé que la faune de Cuba est une mine féconde, que l'on n'épuisera pas de longtemps.

Les mémoires de M. Poey nous ont fait récemment connaître une espèce nouvelle de lepidosteus , répandue dans les lacs et les rivières de la région occidentale. Les lépidostes sont de curieux poissons , au corps allongé, cylindracé, revêtu d'une cuirasse osseuse formée

t . Notamment les rios Tacotaco et Santo-Domingo.

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d'écaillés imbriquées et articulées entre elles par séries : leurs mâchoires sont puissantes, leur apparence est formidable; ils se rapprochent des reptiles et notamment des crocodiles, non-seulement par certains caractères extérieurs, mais par diverses particularités de leur structure intime, qui les distingue de tous les genres vivant actuellement sur le globe. Leur type n'offre d'analogie qu'avec les races antiques qui peuplèrent les eaux pendant les premiers âges du monde , à une époque où la limite entre les poissons et les sauriens n'était pas nettement définie.

Il y a longtemps que le savant auteur des Recherches sur les poissons fossiles a appelé l'attention des naturalistes sur l'organisation étrange des lépidostes , et mis en évidence les relations que je viens de signaler, en créant la famille des saur d'ides1 : il résulte de ses investigations cjue ce genre de poissons , circonscrit aujourd'hui dans certains lacs et certains cours d'eau du Nouveau Monde, était jadis cosmopolite, car on en a trouvé des débris fossiles en Europe, en Asie et même en Australie, dans les plus anciennes formations renfermant des vestiges d'animaux vertébrés. Leur existence exceptionnelle en Amérique, semble prouver que cette contrée n'a pas été altérée aussi profondément dans sa constitution physique que le reste du globe, d'où leur race a complètement disparu2. L'encrine nous a déjà offert un phénomène du même genre, qui vient corroborer cette présomption 5.

Le lépidoste de Cuba, ou manjuari, décrit avec détail par M. Poey, atteint un mètre et demi de longueur ; la chair en est bonne à manger, mais les œufs passent pour être vénéneux à.

De tous les êtres animés, les oiseaux sont ceux que la nature a

1. Agassiz, Recherches sur les poissons fossiles, t. II, part. 2, chap. i.

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