Humboldt, Essai polit, sur l'ï<e de Cuba, 1. 1, p
Yucatan n'a point de conifères ; on ne retrouve ces végétaux qu'en descendant jusqu'au golfe de Honduras; encore l'espèce est-elle distincte de toutes celles qui croissent à Cuba.
On ne saurait douter qu'il n'existât dans l'île un chien que les Indiens avaient plié à la domesticité; le témoignage de Colomb est positif : « Ils ressemblent à ceux d'Espagne, dit-il, mais ils n'aboient pas; ils ont l'air de petits loups, mais ce sont de vrais chiens; on les trouve aussi à Saint-Domingue et au Darien, où ils ont été apportés par les naturels1. » Cette description s'applique à un animal de la section des chacals , qui aurait été , plus vraisemblablement, importé du continent. J'ai ouï dire que la race n'en était pas éteinte à Cuba et qu'elle s'était perpétuée dans les montagnes de Trinidad; mais on peut aisément s'y tromper, car un grand nombre de chiens provenant d'Europe sont devenus sauvages et vivent par troupes dans les lieux les moins fréquentés : leur poil d'un roux uniforme, leur museau pointu, leurs oreilles droites et courtes, leur donnent l'apparence de bêtes fauves et permettent assez difficilement de reconnaître leur origine.
Les Havanais estiment beaucoup une petite espèce domestique dont la patrie est incertaine et qu'ils nomment perrito fino : d'un blanc pur avec le poil long, soyeux, frisé, les oreilles tombantes, la queue fournie, ce joli animal peut être considéré comme une miniature du barbet. Il s'en rapproche encore par sa fidélité et par une rare intelligence dont j'ai ouï citer plusieurs traits. Celui que je vais rapporter m'a été conté par un médecin de la Havane, le docteur Leriverend , homme de talent et de cœur, du petit nombre de ceux que l'on est fier en pays étranger d'appeler du nom de compatriote.
Ce médecin possédait un perrito fino qui faisait les délices de la maison par ses grâces et sa gentillesse. Un jour l'animal disparut, et quelques recherches que l'on fît, on ne parvint pas à le retrouver. Le docteur en conçut un véritable chagrin; partout où l'appelait son ministère, après s'être informé de ses malades, il ne manquait
1. Journal du premier voyage. Oviedo mentionne également ces chiens muets, qui furent dévorés jusqu'au dernier par ses compatriotes. Hist. gen. de las Indias, 1. xii, cl.
pas de s'enquérir de son chien , mais toujours sans résultat. Quinze jours s'étaient écoulés, lorsqu'un matin, à l'heure du déjeuner, ïe museau blanc du petit animal se montra par la porte entr'ouverte ; au même instant, il bondit aux pieds de son maître, l'accable de caresses et se livre" pendant une heure aux accès d'une joie folle qu'il est impossible de modérer. On ne douta pas qu'il n'eût été dérobé et vendu à l'autre extrémité de la ville. Réinstallé dans la maison, il y reprit ses habitudes. Cependant on remarqua que chaque soir il donnait , toujours à la même heure , des signes de frayeur que rien ne semblait justifier : il était saisi d'un tremblement convulsif, jetait autour de lui des regards inquiets, et allait se cacher sous les meubles , en poussant des gémissements plaintifs. On ne tarda pas à s'apercevoir que ces faits coïncidaient avec le passage d'un négrillon qui vendait du pain dans la rue, et dès lors un soupçon se glissa dans l'esprit du docteur. Ayant appelé un jour le petit marchand, il ferma brusquement la porte, et lui montrant sa canne avec un geste suffisamment expressif, parvint à lui arracher l'aveu circonstancié du larcin. Ainsi fut expliqué l'effroi du perrilo qui, au milieu des bruits confus de la rue, distinguait clairement la voix de son ravisseur.
Je ne terminerai pas ce chapitre sans entrer dans quelques détails sur un objet qui se rattache sans doute à l'histoire naturelle , mais que l'industrie et le commerce de l'île revendiquent comme un des éléments de leur prospérité : je veux parler du tabac, et naturellement je m'adresse aux fumeurs.
L'usage, ainsi que je l'ai dit précédemment, partage l'île de Cuba en deux portions inégales, la viielta de arriba et la vuelta de abajo, l'une à l'est, l'autre à l'ouest de la Havane. Cette division est précieuse en matière de tabac, car elle correspond exactement aux deux grandes qualités que la culture a développées dans l'île, qualités assez bien tranchées pour qu'il soit impossible de les confondre. Le tabac de la section orientale est noir, brûle bien et donne une cendre blanche; on en fait peu d'estime à la Havane, où les connaisseurs lui reprochent de manquer de goût et de finesse;
mais il ne déplaît pas dans la localité qui le produit. On le récolte principalement aux environs de San Yacjo et de Y ara; la France en consomme peu; la majeure partie s'exporte en Allemagne et aux États-Unis. 11 vaut rarement plus de 20 piastres dans les meilleures années, tandis que l'autre qualité se vend 50, 80 et jusqu'à 100 piastres le tertio1.
Les tabacs fins et recherchés de l'île, ceux qui portent par excellence le nom de tabacs de la Havane, ne proviennent pas des alentours de cette capitale, mais de trente à quarante lieues à l'ouest, où ils sont récoltés au bord des rios Hondo, Seco et Feo, depuis San Diego jusqu'à Consolation del Sur. Là s'étend une contrée montagneuse, entrecoupée de petites vallées, dont le sol légèrement sablonneux, fertilisé par l'inondation des rivières, paraît éminemment propre à la culture du tabac. Ces champs se nomment des vcgas, et Ton appelle vegueros les cultivateurs qui les mettent en rapport. J'ai ouï citer une de ces propriétés, de la contenance d'environ dix hectares, dont la valeur s'était élevée de 2,000 piastres à 30,000 dans un intervalle de vingt- huit ans. On peut juger, par cet exemple, de l'importance que la production du tabac a acquise depuis quelques années. Il ne faut pas croire cependant que toutes les vcgas soient estimées au même taux : la nature du sol, l'exposition et la proximité des eaux , influent sur la valeur du fonds comme sur la qualité de la récolte.
Entre les deux variétés principales que j'ai distinguées précédemment, et qui portent le nom des deux sections de l'île, on peut placer un tabac intermédiaire , cultivé dans le rayon de la Havane sous le nom de tabaco de parlido* Cest une feuille médiocre et dédaignée , dont une forte partie se convertit en cigares et se débite en France à un prix , comme on le sait, passablement élevé.
On sème le tabac dans les meilleurs crus de la Vuelta de abajo, depuis août jusqu'en octobre; les jeunes plants doivent être repiqués avant la Chandeleur, et disposés en quinconce pour la com-