‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 22 sur 96 · Mesure que je ferai connaître plus loin · texte numérisé non relu

Mesure que je ferai connaître plus loin

126 CHAPITRE Vï.

modité des travaux. Lorsqu'ils commencent à s'étaler (platearse); on leur donne une première façon et on les débarrasse des insectes nuisibles, opération très-minutieuse, que Ton doit pratiquer jour par jour, feuille par feuille, jusqu'au moment de la récolte. Aucune plante en effet n'a plus d'ennemis à redouter: une fourmi s'empare de la graine, un puceron attaque la jeune tige, une chenille dévore le parenchyme des feuilles vertes, les limaces enfin et les escargots poursuivent leurs ravages jusqu'à la dernière heure. On a vu des plantations radicalement détruites par le concours de tous ces animaux ; le cultivateur est alors obligé de se procurer d'autres plants et de recommencer sur nouveaux frais pour ne pas perdre le revenu d'une année.

Le tabac reçoit une seconde façon avant sa maturité ; on supprime le bourgeon terminal, ainsi que les bourgeons axillaires, afin de faire affluer la sève vers les feuilles. Trois à quatre mois plus tard, selon l'exposition et la saison, la plante est arrivée à son point de perfection.

La récolte s'effectue généralement depuis la fin de décembre jusqu'au mois de février; on commence par tronçonner la tige de verticille en verticille : les feuilles supérieures, plus souples et plus fines, sont destinées à former l'enveloppe du cigare (capa) ; celles d'en bas, plus épaisses et rarement intactes, doivent en constituer la substance intérieure (tripa). Le veguero ou cultivateur procède à ce premier triage , en disposant les tronçons de la plante à droite et à gauche de la ligne qu'il parcourt. La récolte se flétrit sur place, puis on la recueille et on la suspend pendant deux ou trois , jours sous un hangar, où la maturité se consomme et .où elle prend de la couleur; rentrée enfin dans un grenier bien aéré, elle achève de sécher jusqu'au mois de juin, époque où l'on procède au choix des qualités, opération délicate qui exige ordinairement le concours d'un agent spécial (escogidor).

Le tabac mis en tas, légèrement humecté et recouvert de chaume, s'échauffe, fermente, se ramollit et devient maniable. Le choix s'effectue feuille par feuille, et donne six qualités qui portent les

.noms suivants : qucbrado , libra, première, deuxième, troisième et quatrième; on les classe par paquets de cent feuilles ou manojas sans s'arrêter au poids : quatre-vingts manojas forment un tercio. C'est par tercios que l'on vend et que Ton achète , quand la récolte n'est pas livrée sur pied.

Il faut, pour apprécier le mérite d'un tabac, plus de tact qu'on ne le croit généralement; les connaisseurs de la Havane distinguent (du moins ils le prétendent) le climat, la nature du sol sec ou marécageux, et jusqu'au crû qui a produit la feuille. Nos vignerons, en Bourgogne , montrent la même sagacité dans la dégustation des vins; mais pour les vins, comme pour le tabac, c'est une prétention mal fondée chez la plupart des amateurs1.

Le quebrado constitue une qualité spéciale , formée dés feuilles que les insectes ont gâtées ou qui ont été lacérées par le vent : ce sont ordinairement les plus larges, les plus mûres et les plus savoureuses. Le prix de la récolte étant basé principalement sur la quantité de feuilles intactes qui peuvent servir d'enveloppes aux cigares, le quebrado est peu recherché des acheteurs; il devient le lot du vegtiero, qui fume sans contredit le meilleur tabac de l'île. Cette particularité n'a pas échappé aux débitants, qui imitent la forme rustique des cigares de la campagne et les vendent fort cher, sous le nom de vegueros , en certifiant au besoin leur origine.

Lorsqu'on veut employer le tabac, on ouvre, le tercio et on humecte les manojas; on étend ensuite avec précaution les feuilles destinées aux enveloppes, afin que l'humidité les pénètre également, et l'on a soin d'en retrancher les nervures; le reste est jeté dans un baril où le ramollissement se consomme. Le tabac ne subit point d'autre préparation avant d'être roulé en cigares. Je n'entrerai pas dans le détail minutieux de cette industrie, dont l'intérêt est secondaire ; il suffit de savoir que la feuille précieuse , depuis son introduction dans l'atelier jusqu'au moment où elle en sort sous la forme consacrée par l'usage , a passé par les mains d'une douzaine

1. On reconnaît souvent, sans être bien habile, les fameux tabacs de la Vuelta de abajo, aux particules sablonneuses qui demeurent adhérentes à la feuille.

d'ouvriers différents. Les fumeurs doivent perdre une illusion qu'un écrivain aimable , mais doué d'une imagination trop vive , a pu faire naître dans leur esprit i : ce sont les hommes , je le dis à regret, qui dans l'intérieur des villes se livrent exclusivement à la fabrication des cigares. Un préjugé né de la vanité éloigne les femmes de ce genre de travail qui conviendrait sans doute parfaitement à leur sexe ; les jeunes guajiras dédaignent même une occupation aussi vulgaire , et préfèrent employer leurs loisirs à tresser des chapeaux de paille.

Le cigare, ainsi que je l'ai dit plus haut, se compose de deux parties distinctes, l'enveloppe ou capa, et la substance interne que Ton désigne sous le nom peu poétique de tripa: le mérite du fabricant consiste à les associer l'une à l'autre, en consultant la nature de la feuille, afin que la combustion soit régulière. La couleur et la qualité de l'enveloppe servent habituellement d'étiquette au cigare; il y a dans chaque atelier des ouvriers spéciaux qui saisissent avec une subtilité remarquable les nuances les plus fugitives du tabac, et d'une masse de cigares qui paraît uniforme savent extraire des produits de sept à huit couleurs, qu'ils assortissent dans des caisses séparées. On estime à la Havane un cigare dont l'enveloppe est lisse, sans nervures, d'un brun marron foncé, et qui donne une cendre médiocrement tenace, d'un gris plombé, s'effeuillaut aisément. La nuance jaunâtre, qui jouit de quelque faveur en Europe, n'est nullement appréciée dans l'île : elle appartient aux premières feuilles, que le soleil a dépouillées de leur arôme en les flétrissant sur leur tige. J'ai vu cependant, au Guatemala, un tabac naturellement jaune, fortement chargé de principes empyreumatiques ; on a essayé de l'acclimater à Cuba, mais il y a dégénéré.

La forme des cigares usités à la Havane se réduit à trois types principaux, le regalia, lepanatela et le miliare. Le regalia demande plus de façon et coûte par conséquent plus cher ; on préfère , dans le pays, les proportions modestes du miliare, et l'on fait bon mar-

■1. La Havane, par Mlne Merlin, t. II, p. 424.

ché de l'apparence extérieure qui flatte les étrangers, mais qui souvent n'est qu'une trompeuse amorce. C'est au consommateur à s'assurer lui-même de la qualité du tabac qu'il achète; il en fixe le prix à la fabrique et désigne la forme qui lui convient. On a de fort bons cigares à 80 francs le millier; le commerce britannique ne les paie pas plus cher. A l'époque de mon voyage, le gouvernement français se procurait au prix de 130 francs les demiregalias dont il prenait le soin de nous approvisionner, avec un bénéfice de 80 p. 0/0 ; il en est probablement de même aujourd'hui.

Les qualités médiocres qui forment la base de la consommation en France, perdent en vieillissant une partie de leur âcreté et deviennent en même temps plus combustibles, par l'évaporation de l'élément aqueux qu'elles renferment; mais on aurait tort d'en tirer une induction générale et d'apprécier un cigare en raison de sa dessiccation. Le bon tabac doit être souple, onctueux au toucher, et susceptible de brûler facilement au sortir de la fabrique; trois semaines suffisent pour le conduire à point, et rarement, sous le climat des Antilles, le garde-t-on au delà de six mois; après un intervalle plus long , la feuille se dessèche, les molécules essentielles et aromatiques s'évaporent, et il ne reste plus qu'un brûlot insipide, sans stimulus et sans parfum.

Le tabac, source de richesses, non -seulement pour l'île de Cuba , mais pour le commerce étranger et même pour plusieurs États de l'Europe dont il accroît le revenu, conduit rarement à la fortune le pauvre veguero, qui arrose cette plante de ses sueurs. Aucun cultivateur n'est exposé à plus de chances aléatoires : la récolte est incertaine, la qualité, variable comme celle du vin; les soins sont minutieux et incessants, circonstance qui ne permet guère aux plantations de prendre un large développement. C'est l'industrie du petit propriétaire et du petit fermier. Comme les vegas se louent fort cher, ces derniers se font un scrupule de distraire la moindre parcelle d'un territoire aussi précieux, pour l'appliquer à leurs besoins; ils préfèrent, par un assez mauvais calcul, s'approvi-

sionner à grands frais, trop souvent à crédit, quelquefois à une distance considérable, des denrées nécessaires à leur subsistance. Rien n'est plus pauvre, enfin, que les localités d'où nous tirons cette feuille si estimée ; l'existence du cultivateur n'y dépend pas seulement des saisons, elle est encore à la merci des spéculateurs havanais, qui s'entendent habilement à exploiter son indigence.

Il y a trente ans environ que la culture du tabac a pris un développement sérieux dans l'île de Cuba; auparavant, cet objet était trop insignifiant pour intéresser l'aristocratie commerciale , qui en abandonnait le monopole aux petits négociants; mais le rapide essor de la consommation européenne, la dépréciation du café et la concurrence des sucres étrangers ont concouru à réhabiliter un produit dont l'importance est devenue considérable. Quoique le tabac de la Havane soit encore sans rival , il ne faut pas croire avec les habitants qu'il en sera toujours ainsi ; cette plante aura le sort de la canne à sucre et du cafier; l'industrie découvrira ailleurs des sites également favorables à sa culture, ou le hasard les signalera. J'ai remarqué moi-même, clans le cours de mon voyage, certaines localités qui m'ont paru aussi heureusement douées que les fameuses vegas de la Vuelta de abajo; l'île del Chinai , par exemple, formée par le rio Ummasinta, entre le Yucatan et le Tabasco, offre, sous la même latitude, une terre d'alluvion légèrement sablonneuse, que la crue du fleuve fertilise, et qui ne demanderait peut-être qu'un essai pour rivaliser avec le sol privilégié de Cuba.

Quant à nous, nous ne fumerons de bons cigares que quand le gouvernement, renonçant à son monopole, livrera le commerce du tabac à son cours naturel, en se bornant à le frapper d'un droit. La concurrence saura nous procurer les meilleures qualités à un prix raisonnable, et le trésor retrouvera sous une autre forme une partie des ressources dont on ne peut songer à le priver.

CMAIMTUK VII

LE CONT1NEKT AMERIOAIW

Les premières nouvel lus qui rnVrrivèrent d'Europt? furent d'une nature tellement cruelle, que je faillis renoncer à mes projets H abandonner mon voyage. .Mois il n'y avait point alors de bâtiment en partance dans les eaux de la Havane: j'eus le temps de réfléchir, de mûrir ma résolution, et de retrouver une partie de la fermeté4 qui m'a soutenu dans mon isolement, comme dans toutes mes autres épreuves. An bout de quelques jours, j'étais décidé à poursuivre ma route et à chercher dans l'exercice d'une vie nouvelle une diversion à mes chagrins.

Vers cette époque, les hostilités qui éclatèrent entre le Mexique et

les États-Unis produisirent un ralentissement dans le mouvement du golfe, et rendirent les communications plus rares entre l'île de Cuba et la rive espagnole ; cependant, au milieu de février, j'appris qu'une goélette allait appareiller pour Campêche. Les circonstances ne me permettaient pas d'hésiter; j'arrêtai donc mon passage sur ce bâtiment, qui, le 19 au soir, leva l'ancre et mit à la voile. Aucun lien ne m'attachait à la Havane; néanmoins, en voyant fuir les collines de Régla, les vaisseaux endormis sur leurs ancres, les édifices dorés par le soleil couchant, j'éprouvai je ne sais quoi de triste qui ressemblait à un regret : le dernier anneau qui me rattachait à l'Europe venait de se briser. La sécurité journalière, la certitude du lendemain , l'oubli de tout danger, de tout soin matériel , dont la douce habitude nous enracine si fortement au sol, lorsque nous avons eu le bonheur de naître au sein d'une société policée , s'effaçaient avec ces rives hospitalières, qui reflétaient encore l'image de la patrie; au contraire, l'horizon opposé paraissait enveloppé d'une vague et mystérieuse obscurité.

Rien de plus incertain que les renseignements dont j'étais muni; les connaissances géographiques des Havanais ne s'étendent guère au delà du cercle de leurs opérations commerciales, en sorte qu'à l'exception d'un petit nombre de points fréquentés par les caboteurs, le continent voisin est pour eux une terre inconnue. Lorsque j'en fus bien convaincu, je me crus en droit d'attribuer à leur imagination une partie des dangers dont ils semaient libéralement ma route : en tout cas, si mon voyage offrait quelques hasards, j'y étais assez bien préparé.

J'avais senti depuis longtemps la nécessité de m'assurer d'un domestique, ou mieux encore, s'il était possible, de m' adjoindre un compagnon sûr; question fort délicate, car le succès de mon entreprise et ma propre sécurité dépendaient du choix que j'allais arrêter. Je crus trouver les qualités que je cherchais dans un matelot de la Sylphide, jeune, actif, résolu, éprouvé par de nombreuses vicissitudes maritimes et notamment par un séjour de deux ans dans le Tabasco, où il s'était trouvé confiné à la suite d'un

naufrage. Morin devait à cette dernière circonstance le bénéfice de l'acclimatation et un certain usage de la langue espagnole, deux points essentiels à mes yeux ; industrieux , adroit comme les hommes de sa profession, il pouvait me prêter un concours fort utile. Je lui fis quelques ouvertures après notre arrivée à la Havane, et le trouvant bien disposé , je m'occupai d'obtenir son débarquement et de faire régulariser sa position à la chancellerie du consulat. Dans cette conjoncture, j'eus beaucoup à me louer de la bienveillance du consul et de la générosité du capitaine Drinot, qui consentit, pour m'obliger, à perdre un des meilleurs marins de son équipage. L'arrangement ne fut conclu toutefois que quand le digne capitaine eut mis sa conscience en repos , en engageant Morin à ne rien précipiter, mais à considérer qu'il s'agissait d'un voyage hasardeux, bien différent de tous ceux qu'il avait entrepris jusqu'alors. Quant à moi, il me déclara que ne sachant rien du passé de mon futur compagnon, il ne garantissait point l'avenir et il m'exhorta à la prudence; mais cette considération ne devait nullement m' arrêter; il y a telle situation d'où l'on ne sortirait jamais, si l'on ne donnait pas quelque chose au hasard; d'ailleurs, en jetant les yeux sur la population qui m'environnait , je ne pouvais pas hésiter à préférer l'inconnu. Il arriva que je n'eus point à m'en repentir.

Nous étions donc embarqués, Morin et moi, sur une goélette frétée pour Campêche , qui devait, chemin faisant, nous déposer dans la rade de Sisal. Ce petit bâtiment m'avait été vanté comme la perle du golfe mexicain; on ne tarissait pas à la Havane sur la rapidité de sa marche, l'humeur gracieuse du capitaine, et la libéralité du traitement : de telles conditions n'étant pas ordinaires dans la marine espagnole, je me consolai des quarante piastres (215 fr.) que coûtait notçe passage, somme exorbitante pour une aussi courte traversée. Cependant, je fus un peu surpris quand, dès le premier jour, on nous mit au régime du biscuit : il est vrai que le biscuit de la Havane, comme on nous le fit observer, est de qualité supérieure et parfaitement sain ; mais quel fut mon désappointement lorsque la nuit survint! point de lit, point de matelas, pas même

une simple couverture; du reste, nous avions carte blanche pour bivaquer militairement partout où bon nous semblerait. Ce fut alors que les hôtelleries de la Péninsule me revinrent en mémoire; je comparai la goélette à une venta flottante, et me roulant dans mon manteau , j'en pris philosophiquement mon parti. Il suffisait au surplus de considérer le costume et la désinvolture du capitaine, son chapeau déformé, ses pieds nus dans des souliers vernis, transformés en pantoufles, pour se former une opinion sur la tenue du bord et sur la propreté de l'équipage.

Notre navigation commença sous de tristes auspices. A peine eûmes-nous perdu de vue la terre, qu'un océan de vapeurs nous enveloppa et nous déroba l'aspect du ciel. Bientôt la pluie descendit par torrents ; le tonnerre couvrait le bruit des eaux , et les éclairs, que l'obscurité de la nuit rendait plus effrayants encore, embrasaient à la fois tous les points de l'horizon. Dans la matinée du quatrième jour, les nuées orageuses se dissipèrent ; un rayon de soleil traversa leurs couches amincies, et nous vîmes poindre, à cette clarté douteuse, les côtes lointaines du Yucatan. A dix heures, nous filions sept nœuds par une bonne brise du nord , à trois milles de terre ; on distinguait une plage basse et sablonneuse plantée de cocotiers ; la mer avait pris cette teinte particulière qui annonce les basfonds.

Depuis le cap Catoche, extrémité orientale du Yucatan, le littoral, sur un développement de plus de cent lieues, ne présente qu'une solitude inculte, où quelques rares Indiens ont fixé leur demeure. Aucun port, aucune baie praticable, n'offre un refuge au navigateur qui fuit les vents du nord , le long de ce rivage maintenant silencieux, mais animé par une population nombreuse à l'époque où il fut découvert. A la hauteur de Campêche, la cqte est subitement accidentée par une petite chaîne de montagnes qui naît de l'intérieur ; une baie vaste et profonde, que Ton rencontre ensuite, la Laguna de Terminas, marque les limites occidentales du Yucatan et sépare cet État de celui de Tabasco. Le pays, à partir de là, change complètement de caractère; fertilisé par de nombreux cours d'eau, il

réunit à un haut degré les conditions d'humidité et de chaleur favorables au règne végétal. Quelques-uns des fleuves qui l'arrosent forment , à leur embouchure , des petits ports mieux connus par le danger de leur barre que par l'activité de leur commerce; une seule ville, Campêche, est assise dans une situation riante, au bord de cet arc immense qui s'étend solitairement jusqu'à la Vera-Gruz. En remontant, à cinquante lieues dans l'est, depuis ce point central, on rencontre au milieu des dunes le village de Sisal 9 que j'avais choisi comme lieu de débarquement ; de là , je me proposais de me rendre à Merida, de visiter les ruines d'Uxmal1 et de Chichén- Itza, puis de gagner Campêche et la Lagune, où, profitant de l'opportunité des rivières, je devais poursuivre ma route dans la direction du Guatemala. Ce plan, que j'avais arrêté en France, fut un peu contrarié, comme on le verra plus tard, dans la première partie de son exécution.

Aucun mouvement de terrain ne variait la plane uniformité du rivage que nous longeâmes pendant toute la durée du jour. Vers le soir, une faible ondulation, couronnée d'un point blanc, se dessina dans la direction du sud-ouest, et j'entendis prononcer le nom de Sisal. Rien n'annonçait un port, pas même une rade foraine; la côte se prolongeait invariablement en ligne droite : une petite goélette que nous vîmes sur ses ancres à trois milles de terre , nous donna la mesure de la sécurité que ces parages inspirent aux navigateurs. En effet, l'ancrage y est mauvais, la lame forte; et par les vents du nord, qui soufflent fréquemment , les bâtiments courent risque de s'échouer à la côte.

Le capitaine mit en panne à une bonne lieue au large et nous donna sa plus chétive embarcation pour nous conduire à terre. Nous prîmes congé de lui avec une satisfaction que nous ne cherchâmes pas à déguiser. Cependant la houle était si grosse, que notre traversée ne s'effectua pas sans péril et le débarquement compta presque pour un naufrage. Au moment d'aborder, le ressac

1. Je dois faire observer dès à présent que la lettre x se prononce ch au Yucatan Ainsi, Vxmaly Ouchmal.

entraîna la barque et la rejeta violemment contre la charpente du débarcadère; la commotion nous renversa. Un second choc semblait inévitable , et déjà l'eau nous envahissait , lorsqu'on nous fit parvenir une amarre au milieu des vagues en fureur ; ce fut à l'aide de ce cordage, auquel nous nous cramponnâmes tour à tour, que l'on nous hala sur la terre ferme comme de véritables poissons. Ce mode de débarquement , aussi nouveau pour nous que pittoresque , paraît fort usité dans la rade de Sisal.

Je foulais donc le continent américain ; ce n'était plus une île bornée, mais un monde qui s'ouvrait devant moi : obstacles , privations, fatigues, maladies, tout ce qui assombrit l'âme du voyageur isolé , se dissipait devant cette perspective magique , comme le brouillard aux rayons du soleil. Déjà mon imagination prenait possession de l'espace; je traversais des régions inconnues, je visitais des peuplades oubliées , je moissonnais à pleines mains et presque sans effort dans le champ si attrayant des découvertes. Heureux moments, jouissances trop vives, que l'âme ne goûte pas deux fois, et qui valent toute une existence, si l'on mesure la vie par les sensations qui marquent chacun des instants de sa durée !

La première chose qui me frappa fut le mouvement d'une population nouvelle, au teint cuivré, aux regards bienveillant^, pleine d'animation et de joyeuse humeur. L'aspect de ces Indiens qui s'empressaient autour de nous, surprit agréablement mes yeux habitués au spectacle de la servitude. Dans l'éloignement, j'aperçus une troupe d'hommes d'une apparence sauvage, fort étrangement vêtus, distincts par leur barbe et par la nuance moins foncqe de leur peau; ils accouraient de l'extrémité du village. Mais j'étais trop préoccupé de tout ce qui m'environnait pour donner à ces nouveaux venus une attention sérieuse : les maisonnettes en clayonnage ombragées de palmiers , les draperies blanches des femmes , les dunes de sable mouvant, les marécages illuminés par les rayons mourants du soleil, le cri des oiseaux d'eau à l'approche de la nuit, composaient un ensemble mélancolique et singulier dont l'effet m'impressionnait fortement. Je voulus profiter des dernières lueurs du

jour pour jeter un coup d'œil sur la campagne , tandis que Morin cherchait dans le village une case hospitalière , où il faisait transporter nos bagages; quand je revins, tout était convenablement disposé. On me servit une tasse de chocolat , quelques pâtisseries indigènes, des cigarettes enveloppées d'une feuille de maïs, et bientôt après je m'endormis dans un hamac, bercé par le murmure des cocotiers et par le bruit lointain de la mer.

Quiconque a navigué, ne saurait oublier la douce quiétude et le sentiment de bien-être qui pénètrent les sens, surtout à l'heure du repos, quand, d'un lieu sûr, l'oreille écoute le mugissement des vagues ; cette jouissance , je l'éprouvais pleinement dans ma couche aérienne, où la nouveauté de ma situation tenait mes facultés suspendues entre la veille et le sommeil. Une circonstance d'ailleurs contribuait à me faire mieux sentir le prix de la sécurité : ces hommes d'une apparence sauvage que j'avais aperçus à mon débarquement étaient des naufragés; leur visage altéré par la souffrance, leur barbe inculte, leurs vêtements en lambeaux, se présentaient incessamment devant mes yeux, car je savais déjà tous les détails de leur terrible histoire.

La Tweed, un des paquebots de la ligne des Antilles, avait quitté le port de la Havane peu de jours avant celui de mon départ : ce navire allait à la Vera-Cruz; égaré par des brumes épaisses, dans la nuit du 12 au 13 février, il avait porté sur les Alacrans, écueils dangereux qui gisent à quarante lieues des côtes, à peu près sous le méridien de Sisal. .4u craquement qui se fit entendre, à la commotion qui ébranla le bâtiment, les plus diligents se levèrent et accoururent en toute hâte sur le pont; la nuit était obscure, la mer houleuse, déjà l'eau s'engouffrait dans la cale et envahissait l'entrepont, d'où partaient des cris déchirants. C'étaient ceux des enfants et des femmes surpris dans leur premier sommeil; le flot , en emportant l'escalier de communication, leur avait enlevé tout moyen de salut, et, dans ce moment de confusion et de terreur, personne ne s'en aperçut.

Ceux-là seuls que la destinée a pu placer dans des circonstances

analogues, se feront une idée de la scène de désolation qui suivit : dix minutes n'étaient pas écoulées, que la Tweed se séparait en trois ; comme la chaloupe avait sombré , il ne resta d'espoir qu'en ces fragments; mais chaque vague qui les balayait, entraînait un infortuné dont les forces étaient épuisées : de vingt-cinq qui s'étaient cramponnés à la proue, vingt furent enlevés successivement, et deux se noyèrent en s'efforçant d'atteindre les récifs.

Ce fut cependant sur ces bas-fonds , où la lame déferlait avec violence, que parvinrent isolément, meurtris, ensanglantés et presque sans connaissance, une soixantaine de naufragés, les uns par leur vigueur ou leur adresse, les autres par le caprice des flots qui les y jeta sans les choisir. Quatre-vingts environ avaient péri. Plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture, ils élèvent avec les débris de leur navire un rempart contre la fureur des vagues; là, pendant quatre jours, réduits à la plus chétive subsistance, ils disputent opiniâtrement leur vie aux requins et à l'Océan; leurs yeux attachés sur l'espace interrogent avec anxiété l'état de l'atmosphère, car le plus léger souffle qui troublera la sérénité du golfe peut être le précurseur de leur destruction. Heureusement la mer s'embellit* le vent se tait, les vapeurs se dissipent; mais le soleil rayonne comme une fournaise ardente et la soif se fait cruellement sentir.

Cependant six marins intrépides de l'équipage avaient résolu de sortir, par une tentative désespérée , de cette horrible position : après avoir réparé de leur mieux une barque délabrée que la mer avait épargnée, sans autres provisions qu'un peu de vin et de farine, sans autre moyen d'action que leurs bras, ils s'aventurèrent sur l'immensité des eaux. Mais après trente-cinq heures de lutte et de fatigue , à peine étaient-ils parvenus à s'éloigner de quelques milles qu'épuisés, découragés, l'aviron était tombé de leurs mains : leur barque flottait à la dérive, lorsque la Providence conduisit sur leur, passage une goélette espagnole faisant route pour Campêche.

Ce qui suivit est facile à deviner : la joie, comme la douleur, a

des excès qu'il est impossible de peindre au moyen des formules du langage ; c'est de la bouche des naufragés qu'il eût fallu entendre ce récit, tandis que leurs impressions étaient encore toutes palpitantes; mais il est des malheurs qui dépassent tellement la mesure ordinaire, que l'imagination se refuse à les concevoir. Un infortuné, nommé John, perdit dans cette nuit funeste, sa femme, sa fille et sa petite fortune. Ce n'était pas assez ; jeté sanglant sur les récifs, le poignet fracturé et menacé de la gangrène, ses compagnons, à l'aide d'un vieux couteau , lui font subir une mutilation douloureuse; le malheureux ne profère pas une plainte, il ne sent plus, il est anéanti. Recueilli avec les autres naufragés, ses yeux retrouvent des larmes en revoyant la terre ; sa sensibilité éclate par des sanglots, il gémit amèrement d'avoir été sauvé. Cependant ses blessures s'enveniment : on le transporte à Merida pour y être opéré; là, pendant dix-huit jours, il lutte obstinément contre la mort, et termine enfin sa déplorable existence dans les horreurs du tétanos , sans avoir perdu un seul instant connaissance. J'ai vu cet infortuné, j'ai entendu ses cris.

Une circonstance dramatique accompagna le désastre de la Tweed, et répandit une teinte encore plus lugubre sur cette terrible nuit; l'arrière du bâtiment, où est fixée la cloche de quart, demeura jusqu'au matin cloué sur les écueils, et les coups de mer qui ébranlaient cette masse en arrachaient un tintement 'funèbre qui glaçait le cœur des survivants; chacun croyait entendre le glas des malheureux que la vague emportait dans l'éternité.

La population de Sisal et celle de Meridase conduisirent noblement dans cette triste conjoncture; la première, en partageant avec les naufragés ses vêtements et sa subsistance ; la seconde, en ouvrant à leur profit une souscription, qui produisit rapidement 4,000 francs, somme considérable pour le pays.

L'aube du jour pénétrait à peine à travers les interstices de notre habitation, que déjà le chant des troupiales, cachés dans le feuillage des cocotiers, retentissait par tout le voisinage. On se lève et on se couche à Sisal avec le soleil et les oiseaux ; ces habitudes devaient

Uo CHAPITRE VIL

être désormais les nôtres. Je me dégageai donc des dernières étreintes du sommeil et je sautai à bas de mon hamac, avec l'intention d'explorer les alentours en commençant parie bord de la mer. La côte offre jusqu'à Gampêche l'aspect d'une plage unie et sablonneuse qui s'abaisse insensiblement sous les eaux ; la profondeur croît environ d'un pied en avançant au large. On ne saurait imaginer la quantité d'hydrophites , de polypiers, de coquillages, de débris organisés enfin, dont est jonchée la grève. De grandes pyrules sénestres, des strombes gigantesques, des fasciolaires et de jolies tellines captivent particulièrement les regards, par leurs dimensions et la beauté de leurs couleurs ; les dunes sont couvertes d'euphorbes, de portulacées, d'asclépias aux fruits singuliers, de yuccas et de cactées du genre cereus. Je ne puis exprimer avec quel ravissement je contemplais les moindres objets et surtout les productions végétales, qui différaient sensiblement de tout ce que j'avais vu jusqu'alors. 11 y avait dans les sensations multipliées que j'éprouvais, quelque chose d'enivrant et de neuf, que je comparerais volontiers aux jouissances du premier âge , si l'enfant arrivait au monde avec les sens perfectionnés de l'âge mûr.

J'ai lu qu'au temps de la conquête le spectacle inattendu du Nouveau Monde impressionna si fortement les aventuriers espagnols, qu'ils ne discernaient plus, dans les écarts de leur imagination, les limites du monde réel et celles du monde fantastique. « Ils se crurent transportés, dit Robertson, dans un pays enchanté, et après les merveilles dont ils avaient été témoins, rien n'était assez extraordinaire pour leur paraître incroyable1. » C'était alors que Ponce de Léon , sur la foi d'une tradition indienne , consumait les dernières années de sa vie dans la recherche de cette eau merveilleuse qui effaçait les rides du visage et rendait aux vieillards la vigueur de l'adolescence2. J'avoue sincèrement qu'il y avait quelque chose de cette naïve crédulité dans les sentiments confus qui m'agitèrent lorsque je me trouvai pour la première fois en présence de la nature

1. Robertson, The history of America, 1. m, p. 199, édit. 1777.

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