Herrera, Hist. gen., Dec. \, 1. ix, c. 11 et
américaine ; mais cette source mystérieuse de jouissances s'est tarie par degrés, comme la sensibilité du tact s'émousse par un usage réitéré, comme la nuance délicate s'efface par Faction prolongée de la lumière.
Derrière les dunes qui bordent le littoral , on voit courir une chaîne de collines boisées , d'une apparence sauvage, dont le pied baigne dans les marais ; mais on ne découvre aucune trace de culture : la campagne est pleine de mélancolie; aucun mouvement, aucun bruit n'attire l'attention du passant , à moins que l'écho de ses pas n'éveille un héron solitaire, qui prend lourdement son essor et va s'abattre dans un hallier voisin. Au delà des marécages s'étend le sol pierreux, inégal et couvert, qui règne généralement dans la partie septentrionale du Yucatan.
Le village de Sisal est défendu du côté de la mer par un fortin flanqué de deux tourelles. Je fus tenté de m'incliner devant cette construction de forme surannée, comme devant un monument qui remontait à l'ère de la conquête ; trois canons sans affûts, figurant une batterie avancée, gisaient pacifiquement à l'abri d'une couverture de chaume. La garde de ce poste est confiée à une vingtaine d'Indiens, dont le chef n'a d'autre occupation, lorsqu'il est éveillé, que de pointer, de quart d'heure en quart d'heure, sa longuevue sur la solitude des eaux.
Personne, malgré l'inaction générale, ne se plaint à Sisal de la longueur des heures; sous cette latitude, le repos est une nécessité ; les facultés mentales s'assoupissent et le temps semble ployer ses ailes. La population indienne sommeille ainsi de père en fils dans une aisance précaire, et le peu d'Espagnols qui résident parmi elle se sont, pour ainsi dire, indianisés : on travaille juste assez pour subsister et pour se créer des loisirs; le surplus de l'existence se consume à rouler des cigarettes, à pincer de la mandoline et à se balancer indolemment dans un hamac. A de rares intervalles , dans la belle saison , on voit poindre les voiles d'un petit bâtiment qui apporte des nouvelles de Campêche ou de l'île de Cuba ; parfois aussi un coche, traîné par des mulets, amène de Merida de jeunes hidalgos,
qui ont terminé leurs études et qui vont compléter leur éducation à la Havane , le centre de la civilisation dans ces parages. La catastrophe du paquebot anglais avait un peu troublé l'heureuse stagnation de ces lieux ; on voyait errer les pauvres naufragés au hasard et sans but, lorsque la gravité de leurs blessures ne les condamnait pas à l'immobilité : le capitaine , désespéré et grièvement blessé , ne quittait pas sa chambre.
Le climat de Sisal est ardent, humide et fiévreux; le vomito n'y revêt point la forme épidémique , pas plus qu'à Campêche et à Merida; pourtant les étrangers ne doivent pas s'abandonner à une fausse sécurité, car ils peuvent être atteints à l'improviste sur tout le périmètre du golfe. On trouve de l'eau douce en creusant dans le sable à moins d'un mètre de profondeur ; comme elle provient de la filtration des marais, où les débris végétaux s'accumulent, fermentent et pourrissent, elle est de mauvaise qualité et contribue sans doute à l'insalubrité du pays.
Je ne donnai qu'une seule journée à l'examen de la localité, et après avoir expédié mon bagage de grand matin sur des mulets, je pris dans une petite voiture la route de Merida , éloignée de onze lieues. Quelque simple que paraisse cet arrangement , il ne fut pas conclu sans difficultés ni sans dommage pour ma bourse, et je compris que les épreuves allaient réellement commencer. Jusqu'alors, j'avais vécu avec l'insouciance du marin qui , tranquille sur ses besoins journaliers et n'ayant que la terre à craindre , traverse machinalement l'espace sans se préoccuper du lendemain ; il fallait désormais songer moi-même à tout, étudier le pays, complaire aux habitants, calculer mes ressources, avec la certitude, dans un avenir peu éloigné, d'être réduit à celles que ma prévoyance aurait su ménager. Ces réflexions me conduisirent à passer l'inspection de mon bagage, afin d'en retrancher toute espèce de superfluité, réforme que je complétai à Campêche, et dont je n'eus plus tard qu'à m' applaudir.
Nous roulâmes pendant près d'une lieue , en quittant le village de Sisal , sur une longue chaussée bordée de marécages. Au sable et aux lagunes succéda un terrain pierreux , sec , peu accidenté, formé
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d'un calcaire coquillier caverneux, extrêmement friable, et couvert de bois peu élevés qui , dans cette saison , étaient en grande partie dégarnis de leurs feuilles 1. La route, jusqu'à Merida , présente invariablement la même perspective. C'est une avenue droite et plane , tracée au milieu de halliers, dont la triste uniformité se prolonge à travers la campagne ; ceux qui l'ont pratiquée conviennent qu'il n'en existe guère de plus monotone ; cependant , tel est l'attrait de la nouveauté , que je pensais bien différemment. Je ne me lassais pas de contempler ce paysage ingrat, de m'extasier aux moindres accidents du sol, et de me confondre à la vue des plantes qui en déguisaient la stérilité. C'étaient des yuccas et des bromélias rigides, des casses aux grappes dorées, reconnaissables à leurs longues étamines, des bignonias en pleine floraison, des ceïbas malingres dont le coton soyeux jonchait la terre, enfin cet arbuste charmant, qui croît partout sous les tropiques, et dont le nom rappelle un pieux usage2. Ces lieux étaient peuplés d'une multitude d'oiseaux dont la familiarité m'étonnait ; je vis des perroquets, des colibris, des geais d'un bleu d'azur, des cardinaux huppés, des tangaras au plumage éclatant; ils voltigeaient de buisson en buisson, sans manifester de frayeur, ignorant bien évidemment le penchant destructeur de l'homme. La tentation était si forte que nous nous arrêtions à chaque pas, au risque de ne jamais arriver, pour livrer à ces gracieuses créatures une guerre aussi barbare qu'inutile.
Vers dix heures , nous atteignîmes un bourg beaucoup plus important que Sisal , où nous nous arrêtâmes pour déjeuner et où nous substituâmes des chevaux de selle à notre véhicule. Ce fut dans cette localité, qui porte le nom indien d'Hunucma, que je goûtai pour la première fois le pain de la ticrra calienle, fabriqué avec la farine du maïs. Après avoir dépouillé la graine, par le lessivage, de son tégument coloré, on la broie entre deux pierres dures et l'on en fait
1. Ces bois offrent beaucoup d'analogie avec les catingas du Brésil, dont lavégélation est moins vigoureuse que celle des forêts vierges et qui perdent annuellement leuis feuilles.
2. Vabrus precatorius L. , dont les semences servent à fabriquer des chapelets et des colliers pour les enfants.
une pâte que l'on convertit en galettes fort minces. Exposées au feu sur une plaque d'argile, ces galettes, appelées tortillas, cuisent en un instant, sans durcir et sans prendre de couleur ; et comme elles perdent par le refroidissement une partie de leur mérite, on les apprête seulement au moment du repas. On les sert enveloppées d'une serviette. Je les trouvai passablement fades, mais j'en admirai la blancheur; la consistance molle de la pâte permet à cette sorte de pain de se plier à toutes les formes et de suppléer à l'absence de cuillers, ustensiles peu usités dans le pays.
Quelques jours avant notre passage, Hunucma avait été le théâtre d'un drame qui peint sous de sombres couleurs les mœurs républicaines du Yucatan. Un fonctionnaire d'un certain rang avait été arraché de son domicile et massacré par la populace ; vainement demandait-il des juges , le peuple souverain avait prononcé ; on se borna à lui donner un prêtre et dix minutes pour se préparer. — J'ai vu la place où une multitude féroce usurpa le rôle du bourreau ; la pierre était encore tachée de sang ; et quoique cette journée eût laissé dans quelques esprits une impression sinistre, l'opinion générale absolvait les assassins, et les troubles qui agitaient la contrée leur assuraient l'impunité.
Les arcades blanches qui encadrent la grande place du village, le
toit plat des maisons > la verdure tranchée des palmiers, les femmes
< au visage brun drapées dans leurs mantes de coton, le calme, le
silence, le rayonnement éblouissant de la lumière , tout rappelle à l'imagination les scènes de l'Orient. La campagne se montre toujours plane, pierreuse et tristement boisée.
Ce fut par une avenue d'une perspective désespérante que nous nous acheminâmes vers Merida ; les distractions commençaient à s'épuiser ; les sensations s'étaient émoussées, et la route, dépouillée du prestige de l'inconnu , me parut bientôt parfaitement monotone. Depuis quatre heures nous marchions d'un pas accéléré, lorsque nous distinguâmes deux points blancs sur la bande lumineuse de l'horizon ; quelques instants après, le chemin devint creux, la vision disparut : nous étions à une lieue de la ville. Rien n'annonçait la
proximité d'un centre de population important; l'aridité du sol n'avait pas varié, et le pays dépourvu de culture montrait toujours le même aspect abandonné. Cependant une ou deux chaumières apparurent sur la lisière du bois ; des arbres fruitiers se mêlèrent à la végétation sauvage; puis les habitations se multiplièrent, la forêt s'effaça : nous étions arrivés sans avoir aperçu la ville. Déjà quelques lumières brillaient dans la rue large et solitaire qui continue l'avenue de Sisal à travers la cité; les renseignements dont nous étions pourvus nous eurent bientôt permis de trouver un asile , un souper qui ne se fit point attendre, et un lit aussi bon que puisse en offrir le Yucatan.
Merida, ville de vingt-quatre à vingt-cinq mille âmes, occupe avec ses jardins une étendue assez considérable ; les maisons sont basses et sans apparence; elles se composent d'un rez-de-chaussée, habité généralement par une seule famille; les rues, droites, spacieuses et bordées de trottoirs, se coupent à angle droit, selon la règle invariable que les Espagnols ont adoptée dans le Nouveau Monde. En été le vent y soulève une poussière fine et pénétrante ; pendant l'hiver, les eaux, privées d'un écoulement suffisant, y séjournent et forment des mares stagnantes. Quelle que soit la direction que l'on suive en partant du centre de la cité, on verra peu à peu les jardins s'agrandir, les chaumières succéder aux maisons, les plantes sauvages disputer le terrain aux espèces cultivées, jusqu'à ce que toute trace humaine disparaisse, et que la forêt, comme un impénétrable rideau , s'étende autour du spectateur. Aucune éminence, aucun relief du sol ne permet de dominer cet obstacle et de saisir l'ensemble ou même une portion de la ville ; il faut y pénétrer pour en constater l'existence. Cependant les bois qui en dérobent la vue n'ont point une élévation remarquable ; plantés sur un territoire maigre et rocailleux, voués d'ailleurs à la vaine pâture , ce sont de véritables halliers , où domine une sorte d'inga , dont le port et le feuillage rappellent le jujubier de l'Algérie. Un pays aussi couvert et aussi peu accidenté, imprime dans l'âme du voyageur le cachet de sa propre mélancolie; pourtant, le matin, ï. 10
les avenues qui conduisent à la ville s'animent d'un certain mouvement pittoresque. On voit d'innombrables oiseaux , quelques-uns d'un plumage éclatant, sortir du bois par troupes et fondre sur les jardins voisins; des iguanes monstrueuses s'étendent paresseusement au soleil , ou font frémir les feuilles en rentrant avec précipitation dans leur trou; le chant du coq, le gloussement du dindon , trahissent une chaumière indienne cachée dans la verdure ; vous rencontrez des bûcherons au corps nu et cuivré , traînant le bois coupé dans la forêt, ou des Indiennes vêtues de blanc, qui portent au marché le produit de leur industrie. Je ne me lassais pas d'admirer le bois de rose, paré de mille corolles orangées, dentelées, coquettement plissées, qui précèdent l'apparition des feuilles chez ce végétal, et le frangipanier dont les fleurs magnifiques exhalent une délicieuse odeur1.
Si la campagne de Merida porte l'empreinte de la monotonie, rien ne peut donner une idée de la tristesse qui règne dans la cité : les rues droites et solitaires, prolongées indéfiniment ? l'uniformité des maisons assombries par le temps, les grandes places où l'herbe verdoie, l'apparence mesquine des boutiques, la multiplicité des églises et le son perpétuel des cloches, donnent à cette capitale déchue une certaine couleur monastique, qui est en harmonie avec les mœurs des habitants. De loin en loin une volante gothique précieusement enveloppée d'une toile grise qui laisse apercevoir des vestiges de dorure, interrompt le silence solennel de la rue ; ou bien, quand la nuit tombe, une procession sort d'une église et promène à la lueur des flambeaux quelque pieuse image. Trois ou quatre fois l'an, on célèbre par des réjouissances publiques et par des combats de taureaux la fête d'un saint populaire; mais en général, les plaisirs de la société sont bornés, et la vie s'écoule volontiers autour du foyer domestique. 11 est rare qu'à neuf heures du soir le calme de la cité soit troublé; tout s'éteint alors, tout s'endort, on n'entend plus que
1. Arbol de rosa ou ciricote des Espagnols: c'est un tecoma ; les feuilles, âpres au toucher, servent dans les ménages à nettoyer l'argenterie. Le plumkra ou frangipanier poite au Yucatan le nom à'amabana ; on prépaie une confiture avec ses fleurs.
l'aboiement des chiens qui gardent la chaumière indienne sur la lisière de la forêt.
Les édifices que renferme Merida sont peu dignes d'intérêt ; je me bornerai à mentionner la cathédrale , monument vaste , construit en 1598, qui coûta trois cent mille piastres, et le palais de Montejo, dont la façade ornée de sculptures porte encore les armes et le nom du conquérant de la contrée.
Ce qui captive plus particulièrement ici l'attention des étrangers, c'est la population indigène que l'on voit dominer dans tous les lieux publics et notamment dans les marchés. On retrouve chez quelques-uns de ces Indiens les traits bien accentués de la race au front fuyant et au nez busqué, qui construisit les palais d'Uxmal , de Palenque et de Ghichén-ltza. Je fus frappé de cette analogie, quoique la similitude soit loin d'être parfaite, les artistes nationaux ayant exagéré vraisemblablement certains caractères qui constituaient alors l'idéal de la beauté. Une seule promenade aux marchés de Merida m'en apprit plus sur l'origine des ruines qui couvrent la péninsule, que les savantes dissertations dont mon esprit s'était nourri. Le costume que portent ces Indiens est identique d'un bout à l'autre du Yucatan ; rien de plus simple et de mieux approprié au climat: composé des mêmes éléments et d'un même tissu pour les deux sexes , chez les hommes c'est un pantalon large qu'ils retroussent le plus haut possible et une courte chemise flottant à l'extérieur, contrairement aux usages du monde civilisé ; chez les femmes, c'est un étroit jupon [fmtan), serré autour des hanches, et une chemise moins longue, qui laisse voir les broderies dont le bas de la jupe est orné. Aucune ceinture ne dessine leur taille, qui se perd dans l'ampleur de ce dernier vêtement. Elles s'enveloppent, en outre, d'une sorte de mantille pour venir à la ville, et les hommes d'une couverture rayée, mais seulement quand le thermomètre descend à 17 ou 18 degrés. Dans la campagne, l'habillement se simplifie par la suppression des vêtements supérieurs ; les hommes demeurent avec leur pantalon et les femmes avec leur jupe, pour tout costume.
Les Indiennes des environs de Merida sont rarement jolies ; leur stature est médiocre ; elles ont les membres gros, les seins coniques, la face large, la bouche un peu grande, la lèvre supérieure nettement arquée, un tendance à l'embonpoint. Leur nez légèrement déprimé, leurs yeux médiocrement ouverts, dont l'angle externe tend à se redresser, leurs cheveux noirs et lisses qui blanchissent difficilement, leur teint cuivré et quelquefois jaunâtre, présentent un ensemble de caractères qui rapproche singulièrement leur race de celle des tribus d'origine mongole1. On ne saurait trop admirer l'extrême propreté de leurs vêtements et de leur personne , ainsi que l'habitude qu'elles partagent avec les hommes, dans un pays où l'eau n'est pas abondante, de se laver scrupuleusement tous les jours. Les mestizas2 ont les traits infiniment plus agréables; leur physionomie manque peut-être d'expression et de vivacité, mais elle respire cette langueur méridionale qui tient plus de la volupté que de la faiblesse. Je n7ai point remarqué que les Indiens du Yucatan fussent sombres et taciturnes, comme on nous dépeint ceux de l'Amérique du Nord; au contraire, j'étais émerveillé de leur joyeuse humeur : ma. barbe, par exemple , excitait franchement leur hilarité ; et tandis que cet ornement partout ailleurs inspire le respect, il eût fallu que je m'armasse du rasoir pour sauver parmi eux ma dignité.
Sous le rapport intellectuel , la race indigène m'a paru plus avancée au Yucatan que sur les autres points du continent américain où je l'ai retrouvée ; cette supériorité tient peut-être à son origine ; toutefois la configuration du pays n'y est pas étrangère. Comme la circulation ne rencontre aucun obstacle d'un bout à l'autre de la péninsule, et qu'il y existait des routes mètaae avant la conquête 3, les relations sociales ont dû s'y multiplier plus qu'ailleurs et produire
1. Je ne suis pas le premier qui ait été frappé de ces rapports dont je ne prétends rien conclure. Voy. Cuvier, Règne animal, 1. 1, p. 85; A. Saint- Hilaire, Voyage dans l'intérieur du Brésil, lre partie, t. II, p. 250; 2e partie, t. I, p. 362. Herrera lui-même avait pensé que la population américaine avait une origine asiatique. Hist. gen. , D. 111, 1. u, c. 10.