‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 25 sur 96 · Du latin musca · texte numérisé non relu

Du latin musca

Il me reste à parler du garapata , insecte de la famille des tiques (iœodes), qui se plaît dans les lieux boisés, et dont il existe plusieurs espèces que les naturalistes n'ont pas distinguées nettement jusqu'à présent. Le garapata pullule dans la péninsule yucatèque; je ne l'ai pas rencontré à Cuba ni à l'île des Pins, où il doit cependant exister, mais j'ai constaté sa présence sur tous les points du continent que j'ai visités. Cet animalcule, un de ceux que la Providence a tirés du néant dans un but qui échappe à notre intelligence, ressemble volontiers, abstraction faite des pattes , à une outre vide et déprimée. Si l'on en juge par sa maigreur habituelle, il doit supporter de longs jeûnes; aussi accourt -il avec un empressement famélique dès qu'on a mis le pied sur son domaine. C'est naturellement par les jambes qu'il prend possession de votre personne, à moins qu'en froissant un buisson, vous ne l'ayez vousmême recueilli. Bientôt il a choisi son poste : son bec s'introduit dans la peau; sa tête pénètre dans les chairs ; ses pattes deviennent adhérentes, il n'est plus aisé de le déloger. Tandis qu'il pompe activement votre sang, vous voyez l'outre se remplir ; d'un état de maigreur extrême, l'insecte passe à une obésité exagérée ; les parois de son abdomen se distendent, et son volume s'accroît de jour en jour, jusqu'au moment où pleinement saturé, il se détache de son propre mouvement, et roule à terre comme un ivrogne.

Cette espèce de tique a l'odorat très-fin ; elle flaire de loin sa proie et arrive directement au but. J'ai souvent observé ses allures dans nos haltes au milieu des bois : elle accourait à nous avec toute la célérité que comportaient les accidents du sol, sans se laisser décourager par les obstacles. C'est une calamité pour les troupeaux, dont elle suit activement la trace. Quoiqu'elle pullule particulièrement sur leur trajet, on la rencontre aussi dans les solitudes les moins fréquentées. Il n'est pas aisé de concilier avec cette circonstance l'instinct qui la stimule aussitôt qu'une créature humaine ou un animal domestique se trouve à sa portée. Les anciens avaient observé déjà la même singularité chez le moustique : «Comment la nature, dit Pline, a-t-elle allumé dans ce petit être une soif aussi

ardente de sang et surtout de sang humain 4 ? » question qui date de dix-huit siècles et qui est restée sans réponse. La piqûre du garapata n'est nullement douloureuse; à peine y prend-on garde au début ; mais une fois que l'animal est bien établi, l'irritation occasionnée par sa présence se traduit par des démangeaisons cruelles. Le remède le plus sûr, c'est en rentrant chez soi de procéder à une perquisition minutieuse et d'arracher un à un ces odieux parasites: leur extraction, au bout de quelques heures, présente déjà certaines difficultés, car ils préfèrent se laisser mettre en pièces plutôt que de lâcher prise ; leur tête ou leur suçoir demeurent presque toujours engagés dans les chairs, où ils provoquent une légère tumeur suppurante. Il ne faut pas en outre négliger d'exposer au soleil les vêtements que l'on a portés ; le garapata en redoute les atteintes et vide immédiatement la place ; le contact de l'alcool ou celui d'une infusion de tabac, lui déplaisent encore plus, et les frictions que l'on pratique avec l'un ou l'autre de ces liquides déterminent sa chute, pourvu que son installation soit récente.

Il existait à Campêche, au temps de mon voyage, une collection assez précieuse d'antiquités américaines, recueillies dans les environs par deux ecclésiastiques, les frères Camacho, hommes d'une instruction bornée, mais d'un esprit curieux et d'un caractère bienveillant pour les étrangers. On y remarquait des figurines et des vases d'argile portant encore des traces de peinture et de vernis , des instruments de musique, de menus objets de parure, des haches, des fers de lance en silex ou en obsidienne, etc. L'examen de ces antiquités me confirma dans l'opinion que l'art plastique et celui du dessin étaient encore bien arriérés au Yucatan, à une époque où l'architecture avait déjà fait de. remarquables progrès chez les habitants. L'objet le plus intéressant que possédassent les deux archéologues était un groupe en terre cuite qui, selon eux, devait être considéré comme l'expression d'un fait réellement accompli. Un homme nu, les reins entourés d'une ceinture, tient un

1. Pline, Hist. nat. , 1. xi, c. 2. Voyez le passage remarquable qui sert d'introduction à Tliistoire des insectes.

linge déployé de la main gauche, et lève la droite armée d'un silex à double tranchant ; h genoux devant lui, se tient un second personnage dans l'attitude de la résignation ; deux autres figurines représentent, l'une un magistrat reconnaissable à ses insignes, et l'autre une jeune fille qui n'a pas encore atteint l'âge nubile. La liaison entre les différents acteurs de cette scène est facile à saisir, surtout en se rappelant qu'au Yucatan, comme au Mexique, la loi punissait de mort tout attentat sur une fille vierge. On remarque cependant ici deux particularités qui ne paraissent point conformes aux usages habituels : la nature du supplice et la qualité de l'exécuteur. Ordinairement la peine de mort était accompagnée de circonstances atroces que l'on ne retrouve pas dans la représentation de ce petit drame judiciaire ; le criminel était livré aux prêtres, qui le sacrifiaient, comme une victime expiatoire, dans l'appareil lugubre de leurs fonctions. Reconnaissables à leurs cheveux flottants et à leurs longues robes noires, les personnages de la caste sacerdotale ne sauraient être confondus avec l'homme nu que nous voyons armé du silex fatal. Cependant le supplice de la décollation n'était pas inconnu au Yucatan , et nous savons aussi que la loi du pays instituait des officiers publics chargés directement de l'exécution des sentences; cette tâche en outre, dans certains cas particuliers, revenait de plein droit à la partie lésée1. Rien ne contredit donc l'explication que j'ai précédemment donnée d'après les deux antiquaires de Campêche. Le groupe dont il est question est en terre rougeâtre, et d'un travail passablement grossier; il a été trouvé dans un tombeau, avec un squelette humain, à quelque distance de la ville; le crâne, que j'ai vu, portait une légère entaille à la base, mais je n'ai jamais su s'il était séparé des vertèbres lorsqu'on en fit la découverte.

Parmi les objets de curiosité réunis dans le cabinet des frères Camacho, il y en avait un sur lequel ils jugèrent à propos de fixer plus spécialement mon attention. « Voici, me dirent-ils, les flèches

1. Herrera, Dec. III; 1. m, c. 12. Torquemada, Monarchia Indiana, t. II, 1. xn, c. 6.

qui transpercèrent un voyageur anglais sur la route du Petén ; vous le voyez, elles sont encore teintes de sang. » En effet, je crus remarquer des taches couleur de rouille près du silex qui garnissait l'extrémité du roseau. Pour compléter l'effet de cette exhibition, les bons pères, dont l'intention était] certainement excellente, me lurent une note explicative qui surmontait ce funeste trophée. Quels doutes auraient pu résister à de tels témoignages? Il arriva cependant qu'en poursuivant ma route, je recueillis des renseignements certains sur la mort de l'infortuné Brown, et découvris que les Indiens féroces de la légende, étaient deux Espagnols du Tabasco. Ces misérables convoitaient un diamant dont on croyait Brown possesseur, mais qu'ils ne trouvèrent pas dans les dépouilles de leur victime ; la petite somme qu'ils lui volèrent et qu'ils cachèrent au coin d'un bois, fut déterrée par un troisième bandit, qui avait observé leurs allures. J'ai rencontré les assassins au bourg de la Palizada, où ils vivaient paisiblement de spéculations sur les bois.

Mon voyage dans la péninsule yucatèque n'a pas été assez complet et assez prolongé, pour que je puisse entrer dans des détails approfondis sur la constitution physique du pays, ses ressources et ses habitants; néanmoins je ne terminerai pas ce chapitre sans présenter quelques aperçus et quelques renseignements nouveaux sur une contrée d'autant plus curieuse qu'elle est moins souvent visitée.

Le Yucatan occupe une situation heureuse à l'entrée du golfe mexicain, non loin des plus grands centres commerciaux du Nouveau-Monde ; mais la nature lui a refusé les ports dont elle a doué si libéralement les îles voisines, et les magnifiques cours d'eau qui arrosent le continent opposé. Un seul port, celui de la Laguna, un seul fleuve, le Rio Usumasinta, situés tous deux à l'extrême limite de l'État, méritent une mention particulière; encore l'un n'admet-il que des bâtiments d'un faible tonnage, et l'autre ne baigne-t-il qu'une portion restreinte du territoire. La côte du golfe est basse, uniformément plane, excepté dans l'ouest, où elle est accidentée

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par de petites sierras qui sont autant d'écueils ; la lame y est forte , la mer sans profondeur, l'ancrage détestable. Du côté de l'Atlantique, le rivage est entouré d'une ceinture d'îlots et de récifs qui rendent l'attérissage très-périlleux ; dans ces conditions désavantageuses, la navigation n'a pris aucun essor au Yucatan ; elle se réduit à un faible cabotage, qui suffit, quant à présent, aux besoins commerciaux du pays.

Si l'on pénètre dans l'intérieur de la contrée, on ne trouve plus, en approchant des frontières indécises du Tabasco et du Guatemala, qu'une solitude boisée, souvent dépourvue d'eau , qui isole la péninsule de la grande masse du continent. C'est dans cette direction cependant, en inclinant à l'est, que l'on doit chercher la fertile province d'Acalan et les ruines de cette ville industrieuse , habitée par une population de marchands, qui choisissaient pour roi le plus habile, et qui, du temps de Cortès, étendaient teur trafic jusqu'aux dernières limites de l'Amérique Centrale4. Il existe encore aujourd'hui, dans le sud, un chemin conduisant au Petén à travers l'épaisseur des forêts; mais comme il aboutit à un pays plus pauvre, plus dépeuplé et plus profondément isolé, le Yucatan n'en tire aucun bénéfice. Quoi qu'il en soit, l'État, sagement administré, occupait un rang fort honorable parmi ceux de la confédération, lorsque les discordes civiles dont j'ai fait connaître l'origine, vinrent le détourner de sa véritable route et le faire déchoir, peut-être pour longtemps (E).

Autrefois plus nombreuse et plus également répartie 2, la population du Yucatan s'est concentrée, depuis la conquête, sur le versant de la méditerranée mexicaine, comme si, malgré l'infériorité du sol , elle devait attendre de là sa fortune et son avenir. Je ne crois pas néanmoins que ce soit l'effet d'un calcul ou d'une

1. Le commerce de la province d'Acalan était très-varié; il consistait en coton, cacao, sel, esclaves, or en petite quantité, coquillages, résines et parfums pour brûler dans les temples, bois de pin propre à l'éclairage, couleurs et teintures pour les jours de fête et de combat, ainsi que pour garantir le corps contre le froid ou la chaleur, etc. Herrera, Dec. III, 1. vu, c. 9.

2 Herrera, Dec. IV, 1. x, c. 2 et 3.

prédilection , mais plutôt le résultat naturel des anciennes restrictions qui lui interdisaient le séjour des côtes orientales, trop favorable au commerce de contrebande. Ces deux bassins, inégalement peuplés et presque inhabités vers le sud, sont séparés par une chaîne de collines qui traverse obliquement la péninsule, depuis la petite baie de Champoton jusqu'à Salamanca où elle vient expirer. On ne connaît qu'imparfaitement ce système, qui se rattache aux montagnes du Petén ; mais on sait que le versant oriental est le mieux arrosé, le moins pierreux et le plus fertile ; le sol se nivelle complètement en approchant du Tabasco, et le bassin de la Lagune se présente dans des conditions physiques toutes nouvelles : c'est un terrain d'alluvion , entrecoupé de rivières et de marécages, que l'on pourrait appeler le Delta du Yucatan. Là croissent les bois précieux qui empruntent leur nom à la ville de Campêche, jadis entrepôt principal de cette marchandise sur le golfe, comme l'atteste l'histoire du flibustier Grandmont, lequel, en 1684, ayant surpris la place, y célébra la Saint-Louis par un feu de joie où fut brûlé pour plus d'un million de bois de teinture. La création du port de Carmen a déplacé ce genre de commerce, et c'est par la Lagune que s'écoule aujourd'hui la majeure partie du produit des forêts.

En dehors des limites étroites que je viens d'indiquer, le Yucatan est un pays fort sec ; les indigènes surent mettre à profit la structure caverneuse du sol , pour recueillir et conserver les eaux pluviales qui disparaissaient promptement de la surface, et de vastes réservoirs, appelés Seaotes, distribués sur toute l'étendue de la contrée, fournissaient aux besoins de la population pendant la période de sécheresse. De nos jours ces senotes remplissent encore leur objet. Quelques-uns sont en grande partie l'œuvre de la nature ; d'autres n'ont pas été creusés sans efforts; celui de Bclonchen , par exemple, frappe d'étonnement par sa capacité et par la complication de ses galeries souterraines. Les Espagnols, pendant un intervalle de trois siècles, n'ont rien fondé dans le pays qui puisse rivaliser avec ces grands travaux d'utilité publique.

Le Yucatan , quand je l'ai visité , était une petite république

oligarchique, dont l'aristocratie se composait d'agriculteurs et de marchands. A peu près dégagé du pacte fédéral, par suite des événements que j'ai précédemment relatés, il suivait une politique indépendante, et n'obéissait guère qu'à sa propre impulsion. Le gouvernement procédait avec mesure; économe et circonspect, il avait , chose rare , la conscience de son inexpérience , ne négligeait aucune occasion de s'éclairer, et donnait le moins possible au hasard. Peut-être les hommes qui dirigeaient l'État ne jouissaient-ils pas d'une liberté suffisante pour s'élever résolument à la hauteur de leurs fonctions, et pour dégager complètement des intérêts généraux ceux de leur propre caste ; au surplus, le régime politique du pays ne pouvait pas être considéré comme fixe et définitif à une époque où la guerre civile éteignait à peine son flambeau. Le commerce du Yucatan réside principalement entre les mains des Espagnols nés en Europe, qui possèdent tout ce qui est nécessaire pour réussir dans une contrée dont ils connaissent de longue date les ressources et les besoins. A côté de ces marchands économes, végètent les créoles, sur les débris de leur ancienne opulence. Ujie antipathie pour ainsi dire traditionnelle divise ces deux classes de citoyens, dont l'une hérite peu à peu des richesses et des dignités de l'autre; elles contemplent d'un œil jaloux l'étranger qui exerce son industrie dans le pays ; le succès de ses opérations leur cause un déplaisir secret , et le bénéfice qu'il en retire leur paraît un préjudice porté à leurs intérêts et même à leurs droits légitimes. Cet esprit exclusif n'est point particulier au Yucatan; on le retrouve dans toute l'Amérique espagnole.

Un recensement officiel , publié en 1846, porte à 546,350 âmes la population de la péninsule, indépendamment de 30 à 40,000 nomades qui échappent au cens et se dérobent à l'impôt. Ce chiiïre donne à peu près ill habitants par lieue carrée, population bien inférieure à celle de Cuba, mais qui l'emporte sur celles du Mexique et des États de l'Amérique Centrale/Les Espagnols ne figurent que pour un douzième dans ce dénombrement; ce sont les indigènes qui en forment l'élément principal ; mêlés depuis trois siècles à

leurs vainqueurs , ils ne se sont point confondus avec eux ; et cependant, par une sorte d'abandon dont on a trop tard senti l'imprudence, la force militaire de l'État résidait presque uniquement entre leurs mains: la loi, sans -doute, appelait sous les drapeaux l'universalité des citoyens; chacun, depuis 16 ans jusqu'à 50, devait en principe contribuer au maintien des institutions et à la défense du pays ; mais le bénéfice du remplacement dégageait les Espagnols de cette obligation directe lorsqu'ils ne briguaient pas les insignes du commandement, dont leur caste avait le privilège. 11 est probable que les événements de ces dernières années auront amené quelque changement dans cette partie de l'organisation sociale.

Pendant la guerre que soutint le Yucatan contre le gouvernement fédéral , toutes les fractions de la population puisèrent dans le sentiment du danger l'union qui leur était nécessaire ; mais cet accord, qu'une communauté d'intérêts passagère avait produit, cessa bientôt avec la crainte de l'ennemi. Du reste, que l'on ne s'y trompe pas, dans les révolutions de l'Amérique espagnole les questions de principes ne sont qu'un vain mensonge; le relâchement du lien social, l'ignorance, les haines héréditaires, la cupidité, l'ambition, telles sont les causes réelles des agitations périodiques qui bouleversent et ensanglantent ce malheureux pays ; le plan, les incidents varient; le fond reste toujours le même. Au Tabasco, le mouvement se concerte pour alléger le trésor public de ses épargnes; à Mexico, théâtre d'un ordre plus élevé, c'est le pouvoir suprême, ce sont les dignités, les honneurs, les emplois, que les factions se disputent et s'arrachent , au nom de la constitution violée; au milieu de ce conflit immoral, plein de rapines et de violences, l'armée se vend au plus offrant , sauf à déserter au profit du plus fort ; et quand la misère est au comble, le peuple, que ces perturbations ont ruiné, s'indemnise par le brigandage des calamités qui Y accablent.

Les traits saillants de ce tableau ne s'appliquent point, je me hâte de le dire, à la république yucatèque; j'ajouterai même que malgré

les faits qui se sont passés sous mes yeux, j'ai conservé pour ce petit pays une estime toute particulière : aucun de ceux que j'ai visités en Amérique, ne m'a paru animé d'une émulation plus louable ni d'un patriotisme plus sincère; nulle part je n'ai vu la jeunesse plus désireuse d'apprendre, ni les familles mieux disposées à seconder cette inclination, en assurant à leurs enfants, même au prix de l'expatriation, les avantages d'une éducation libérale. Je ne saurais, du reste, en m' exprimant ainsi, être suspect de partialité, comme le voyageur qu'a ébloui une réception brillante: à Merida je vis des bourgeois importants, qui m'entretinrent longuement de leurs avantages personnels et des autres faveurs qu'ils avaient reçues de la fortune, et ce fut à ces communications intéressantes que se borna tout leur accueil; à Campêche, où j'arrivai muni d'excellentes lettres de recommandation et de crédit, à peine satisfit- on envers moi aux exigences de la plus stricte politesse ; il est vrai que j'emportai de chaque maison des vœux nombreux pour le succès de mon voyage, et rien ne m'autorise à penser qu'ils manquassent de sincérité.

Nous étions aux premiers jours de mars, et la température devenait accablante; pendant la nuit, le thermomètre centigrade se maintenait entre 28 et 29 degrés; pendant le jour, il montait à 37 ; à peine le soleil brillait-il à l'horizon, que déjà la terre était embrasée ; les nuages avaient tous disparu de l'immense coupole du ciel; dans les rues de la ville, le rayonnement était insupportable, et quand la brise manquait, chacun semblait anéanti. Je commençais à ressentir l'influence pernicieuse du climat; une langueur inaccoutumée enchaînait mon activité; mon appétit s'était éteint; d'autres prodromes enfin qui se manifestèrent, me firent appréhender l'invasion de la fièvre; convaincu qu'il était temps de m' éloigner et de gagner une région plus salubre, je procédai, de concert avec Morin, aux préparatifs du départ.

La ville de Campêche était le dernier point qui nous offrît quelques ressources; j'en profitai pour introduire dans notre matériel de voyage les modifications que l'expérience m'avait fait juger néces-

saires. Je remplaçai mes malles par des caisses solides de dimensions égales, qui, réunies deux à deux, complétaient la charge d'un mulet; j'abandonnai sans balancer tout ce qui me parut superflu; au lit de camp je substituai le hamac ; j'ajoutai quelques drogues à ma pharmacie, sur l'avis des médecins du pays; enfin j'envoyai Morin s'enquérir d'un canot, et pris congé, dans l'intervalle, du petit nombre de personnes qui, pendant mon séjour, m'avaient donné des marques d'intérêt. Je ne saurais omettre parmi celles dont je reçus un bienveillant accueil, le consul de France, M. Laisné de la Ville -l'Évêque, qui ne négligea rien pour encourager mes recherches et me faire oublier que j'étais loin de mon pays; caractère loyal , esprit aimable et conciliant, il avait su mériter dans un poste que les susceptibilités nationales et les circonstances politiques rendaient fort délicat, l'affection de ses compatriotes et la confiance des propres habitants, mérite assez rare, dont la révolution de 1848 l'a payé par le retrait de son emploi.

Je me propose d'exposer dans le chapitre qui va suivre les principaux faits de la conquête du Yucatan, dont l'histoire est généralement peu connue, et de jeter un coup d'œil sur la condition passée ainsi que sur l'état actuel des anciens habitants de la contrée. En traçant cette esquisse, je m'efforcerai de ne rien omettre d'essentiel, sans m'écarter toutefois des limites que m'impose la nature de cet ouvrage.

LES 1H&I&HS

Lorsqu'on ouvre l'historié du Nouveau Monde, on est frappé de la date récente que les meilleures autorités assignent à Popparifjon de l'homme sur ce grand continent; la plus ancienne peuplade dont la tradition ail. gardé le souvenir, celle des Toltèqucs, se montre pour la première fois dans PÀnalruac vers le milieu du vir siècle. L'Amérique était -elle déserte h cette époque? possédait- elle des habitants? d'où tiraient-ils leur origine? ces questions demeureront h jamais insolubles, malgré tous les efforts de notre intelligence. Nous manquons de renseignements sur ces temps primitifs, et les théories qu'on essaierait d'y substituer, quelque séduisantes qu'elles

puissent être, laisseront toujours notre esprit indécis1. Bornonsnous à faire remarquer que l'existence d'une race d'aborigènes, sur une portion du globe qui emprunte à son isolement et à ses productions naturelles un caractère d'individualité incontestable, n'est contredite par aucun fait et paraît même assez plausible.

Quel que soit le berceau des tribus américaines, leur destinée, sur la majeure partie du sol qu'elles occupaient, est un nouveau problème dans l'histoire de l'humanité : il semblerait qu'elles n'aient été dotées que pour nous transmettre leur patrimoine , et que leur existence même, par un privilège exclusif, ait été subordonnée à notre propre fin. Cependant nous ne pouvons assimiler leur rôle à celui des peuples du vieux monde qui se sont également éteints en léguant à leurs successeurs un héritage de connaissances utiles ; elles ne nous ont laissé que leurs savanes incultes, leurs forêts vierges, leurs cordillères abruptes, et quelques ruines éparses que le voyageur heurte par hasard, et dont l'énigme préoccupe en vain les savants. Au reste, ces considérations appartiennent tout au plus à la philosophie ; je les abandonne pour rentrer dans le domaine de l'histoire, et pour recueillir les lumières qu'elle répand sur des événements moins éloignés; je me propose seulement, avant d'introduire le lecteur sous la voûte des forêts qui abritent la chaumière indienne, de résumer ce que j'ai appris pendant mon voyage sur la condition actuelle des indigènes, et d'emprunter pour compléter ma tâche quelques souvenirs au temps passé. La chronique du Yucatan est généralement peu connue ; si elle ne brille pas du même éclat que celle du Mexique ou du Pérou, la culture des anciens habitants, leur résistance, les désastres et la persévérance invincible des Espagnols, enfin le caractère romanesque de la conquête, lui assignent encore une place considérable dans les annales du Nouveau Monde.

1. Les renseignements que nous possédons sur les origines américaines, se bornent aux faits consignés dans les tableaux hiéroglyphiques des Aztèques et aux traditions orales recueillies par les anciens annalistes à une époque voisine de la conquête. La chronique péruvienne est encore plus insuffisante que celle du Mexique , car les Incas n'ont point laissé d'archives nationales, ni même de documents sur la période de leur domination.

Vingt et un ans s'étaient écoulés depuis le premier voyage de .Colomb; la Côte Ferme, le Brésil, l'embouchure de l'immense Maranon, le Darien, l'Océan Pacifique, avaient été successivement découverts; mais ces conquêtes géographiques n'avaient répondu ni aux espérances des navigateurs, ni aux prévisions des savants : on n'avait rencontré que des peuplades grossières, plus ou moins indigentes, vivant dans un état voisin de la barbarie, et rien ne faisait présumer qu'il existât une civilisation américaine1, lorsque dans les premiers mois de l'année 1517, trois petits bâtiments sortirent du port de Cuba, aujourd'hui San Yago, pour effectuer un voyage de découverte. L'expédition était commandée par un riche hidalgo, d'un caractère entreprenant, nommé Don Hernandez de Gordova; elle doubla le cap Saint-Antoine, et d'après l'avis du pilote Àlaminos, qui avait navigué sous Colomb, fit voile directement à l'ouest. Le vingt et unième jour, on aperçut une terre que personne ne connaissait : c'était la pointe nord-est du Yucatan, nommée depuis le cap Galoche i ; un grand village apparaissait à deux lieues environ dans l'intérieur.

Cette perspective surprit beaucoup les Espagnols, qui se mirent à chercher sur la côte un lieu propre au débarquement. Tandis qu'ils s'occupaient de cet objet, cinq canots pourvus de voiles et d'avirons, se détachèrent du rivage et s'approchèrent de la petite escadre; ils étaient montés par des Indiens décemment et même richement vêtus, spectacle neuf en Amérique ; leurs armes, leur costume, leurs haches de cuivre étincelantes comme de l'or, le maintien plein de dignité des chefs, émerveillèrent les aventuriers de Cuba, On leur fit bon accueil, et l'on n'épargna rien pour les gagner ; à leur tour, ils offrirent des vivres, et après un échange

1. Il faut noter cependant que Colomb, à son quatrième voyage, avait rencontré près de l'ile Guanaja , dans le golfe de Honduras, un canot chargé de différents produits industriels, tels que cotonnades teintes, armes, haches de cuivre, creusets pour fondre le métal, etc. Tout porte à croire que cette embarcation venait du Yucatan, éloigné seulement d'une quarantaine de lieues. Herrera, Dec. 1,1. v, c. 5.

2. La côte orientale de la péninsule avait été reconnue dès Tannée 1506 par Juan Diaz de Solis et Yanez Pinzon; mais cette découverte incomplète était tombée dans l'oubli. Herrera, Dec. I, 1. vi, c. 17.

de démonstrations amicales, ils proposèrent aux étrangers de les conduire à leur village. L'étonnement des Espagnols s'accrut, lorsqu'ils virent en descendant à terre la culture du pays et les grands édifices en pierres de taille qui s'élevaient çà et là dans la campagne; ils marchaient sans défiance, sous la direction de leurs guides, fort occupés de tout ce qui frappait leurs yeux, lorsqu' en traversant un bois sombre , ils donnèrent dans une embuscade où quinze des leurs furent grièvement blessés; heureusement, le bruit <Jes armes à feu épouvanta les indigènes, qui prirent la fuite sans poursuivre leurs avantages. On sut plus tard que cinq ans auparavant, un petit bâtiment espagnol avait échoué dans les mêmes parages , et que cet événement avait éveillé la sollicitude des Indiens, qui se tenaient sur leurs gardes d'un bout à l'autre de la contrée.

Cette première reconnaissance du Yucatan, prolongée jusqu'à l'embouchure du Rio-Champoton, un peu au delà du site actuel de Campêche, eut une fin déplorable; les Espagnols, reçus partout en ennemis, décimés par la maladie, manquant d'eau et réduits à un équipage insuffisant, après avoir été forcés de brûler un de leurs vaisseaux, finirent par regagner Cuba, où leur chef, mortellement blessé, expira en touchant la terre.

Malgré ce mauvais succès, lorsqu'on vit dans la colonie les haches de cuivre, les idoles, les ornements en or, que les soldats de Cordova avaient pillés pendant leur déroute, et qui étaient alors autant de nouveautés extraordinaires; lorsque les prisonniers, pressés de questions qu'ils ^comprenaient à peine, eurent avoué, par crainte ou par suite d'un malentendu, que les métaux précieux étaient une production de leur pays1, chacun se sentit animé d'une ardeur invincible, et comme le bruit de ces merveilles se répandit de proche en proche avec l'exagération ordinaire, ce fut à qui s'enrôlerait pour aller conquérir le Yucatan. Vers la fin de l'année, une expédition considérable, dont le gouverneur Velasquez avait

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