Bern.4Diaz, Historia verdadera c. v
fait en partie les frais, s'apprêtait à mettre à la voile; le chef, Juan de Grijalva, était un homme jeune encore, qui s'était distingué dans plusieurs occasions par son courage et qui jouissait dans l'île d'une certaine popularité.
La violence des courants ayant entraîné la flottille vers le sud, la première terre qu'on aperçut fut l'île de Cozumel1. C'était un lieu vénéré des Indiens, qui s'y rendaient en pèlerinage de divers points du continent ; on, y remarquait plusieurs temples, dont un en forme de tour carrée, percé de quatre ouvertures et orné d'un grand nombre d'idoles, dominait au loin l'Océan.. Après une courte reconnaissance, l'expédition fit route au nord, doubla le cap Catoche, et se bornant à observer la côte, prit terre au bout de quelques jours à l'embouchure du Rio Champoton, où elle reçut un aussi rude accueil que celle qui l'avait précédée. Poursuivant sa marche dans l'ouest, sans perdre de vue le littoral, elle pénétra dans la rivière de Tabasco, où, pour la première fois, les Espagnols entendirent parler du florissant empire de Montézuma. Enfin elle atteignit l'extrémité du golfe, reconnut Culhua, aujourd'hui San Juan d'Ulua, et s'arrêta à l'embouchure du Rio Panuco. Ce fut pendant cette navigation intéressante, que les rivages américains apparurent sous un nouveau jour aux compagnons de Grijalva, et que dans la chaleur de leur admiration, ils donnèrent le nom de Nouvelle Espagne à la côte méridionale du golfe. Plus tard, cette dénomination s'étendit au Mexique, et s'y restreignit ; mais elle est maintenant surannée2.
Les incidents de ce voyage et les renseignements importants qui en furent le fruit, produisirent une impression très-vive dans les colonies espagnoles et imprimèrent un nouvel essor au génie aventureux de la nation. Le corps expéditionnaire qui s'organisa à Cuba dans la même année, et qui mit à la voile le 10 février 1519, sous
1.. Cozumel ou Cuzamil, île des Hirondelles. Cogolludo, Historia de Yucatan, 1. irc. 3.
2. Les «États de Montézuma, ou le Mexique proprement dit, étaient bornés, dans la direction du golfe, par les rivières de Guazacualco et de Tupan, et du côté de l'océan Pacifique nar les plaines de Soconusco et le port de Zacatula. Clavijero, Storia del Messico, t. IV, p. 265; Bern. Diaz., c. 102, 103; Cortès in Lorenz., c. 1, p. 92.
482 CHAPITRE Vîlt.
le commandement de Fernand Cortès, ne se borna plus cette fois à effectuer une simple reconnaissance : il ne déposa les armes qu'après avoir conquis un empire. On sait comment cette troupe d'aventuriers, se dérobant à l'autorité du gouverneur Velasquez, s'appropria les fruits d'une entreprise qu'il avait lui-même conçue et préparée.
Parmi les principaux officiers attachés à la fortune de Cortès, se trouvait un gentilhomme de Salamanque, nommé Don Francisco de Montejo, qui déjà l'année précédente avait fait partie de l'expédition de Grijalva. L'histoire nous a conservé son portrait : «C'était un homme de moyenne taille, d'environ trente-cinq ans, d'un visage gai, ami du plaisir et bon compagnon; il était plus versé dans les affaires que dans l'art militaire; du reste, libéral et dépensant au delà de ses revenus1. » Cortès le choisit pour négociateur près de la cour d'Espagne et le chargea de présenter au roi la première lettre qu'il data du Mexique et les.premiers témoignages matériels de la civilisation du Nouveau Monde2. Il ne suffisait pas à cet homme extraordinaire d'accomplir de grandes choses; il fallait encore qu'elles fussent approuvées à Madrid, où les plaintes légitimes de Velasquez, qui comptait de puissants amis dans le conseil des Indes, pouvaient faire avorter les conceptions de son génie. Le procès entre les deux rivaux fut longtemps incertain, et il était encore pendant après la prise de Mexico ; mais l'éclat de cette victoire et les faits héroïques qui l'avaient préparée, effacèrent les irrégularités du passé et emportèrent définitivement la balance en faveur du conquérant heureux.
Ce fut quelques années plus tard que Don Francisco de Montejo, qui s'était fait connaître avantageusement à la cour de Madrid, obtint du roi l'autorisation d'entreprendre à ses frais la réduction du Yucatan. Cette péninsule, indépendante des États mexicains,
1. Bern. Diaz. , c. 205. L'auteur le fait naître à Séville, ce qui a peu d'importance; j'ai suivi la version d'Herrera, Dec. III, 1. x, c. 1.
2. Parmi ces objets figuraient les deux magnifiques plats d'or et d'argent représentant le soleil et la lune, chefs-d'œuvre de l'orfèvrerie mexicaine. Gomara, Hist. gen. de las Indias > part, n , fol. 27.
distincte par son idiome et par son régime politique, avait été si profondément oubliée, au milieu des grands événements qui s'accomplissaient à l'autre extrémité du golfe, qu'on la croyait une île, complètement détachée du continent1.
Quelle que fût l'opinion de l'ancien confident de Cortès sur ce point de géographie, il n'avait pas oublié le spectacle dont il avait été témoin pendant la croisière de Grijalva; les villages échelonnés le long de la côte, la culture du pays, les édifices en pierre de taille, indices d'une civilisation plus ou moins avancée, semblaient promettre une fortune à son ambition. 11 avait emporté de ces rivages, où en échange de quelques bagatelles ses compagnons avaient recueilli pour quinze mille pesos de bijoux, une idée très-exagérée et même très-erronée de leur richesse ; d'ailleurs il comptait sur la politique, au moins autant que sur les armes, pour lui en faciliter l'accès. Si les habitants s'étaient montrés parfois hostiles, dans d'autres circonstances ils avaient accueilli les Espagnols avec des marques de respect extraordinaires, comme des êtres supérieurs à l'humanité. Plein de ces espérances, qu'il fit partager aisément à un certain nombre d'aventuriers, et se croyant déjà, comme son glorieux émule, à la veille de gagner un empire, il vendit ses propriétés, qui lui rapportaient un revenu de deux mille ducats, fréta trois bâtiments, enrôla quinze cents hommes, acheta des armes, des munitions, des chevaux, et mit à la voile dans le cours de l'année 1527, six ans après la prise de Mexico2.
Le corps expéditionnaire toucha d'abord à l'île de Cozumel, puis débarqua sur le continent voisin, dont il prit possession, au nom du roi d'Espagne, avec les formalités usitées. Aucun incident ne troubla ces opérations préliminaires; les habitants s'étaient enfuis à l'approche des vaisseaux ; ils avaient reconnu ces redoutables étrangers,
1. Bernai Diaz prétend que ce problème géographique fut résolu pendant l'expédition de Grijalva, à laquelle il assistait; mais il résulte des termes de la cédule royale, qui confère à Don Francisco de Montejo le droit de conquérir et de peupler les îles du Cozumel et de Yucalan, que cette assertion est inexacte. B. Diaz, c. 10.
2. L'armement, selon Cogolludo, se composait de quatre bâtiments avec un effectif de 400 hommes. On préférera, sans doute, la version d'Herrera, qui, en sa qualité d'historiographe de la couronne, devait être bien informé.
dont la renommée avait encore grandi, depuis la chute de Montézuma. Dépourvu d'interprète et de guide, le chef espagnol résolut d'agir avec une extrême circonspection ; il s'avança donc de village en village, sans perdre de vue la côte, aujourd'hui silencieuse et déserte, mais florissante alors par sa population et sa culture. Ce fut ainsi qu'il atteignit Conil, où il s'arrêta pour recueillir des renseignements et méditer son plan de campagne.
La péninsule que les Espagnols venaient d'envahir était alors fractionnée en différentes principautés, gouvernées par des caciques indépendants, souvent en guerre les uns avec les autres. Le nom de Yucatan, qui lui fut appliqué de bonne heure, n'a pas une origine certaine : Bernai Diaz l'explique par les deux mots Yuca et Taie, champ de Yuca (manioc) ; mais cette étymologie est peu satisfaisante, et il vaut mieux croire avec Herrera que ce fut le résultat d'une équivoque entre gens qui cherchaient inutilement à se comprendre1. Un pays qui manquait aussi complètement d'unité politique, ne devait pas, suivant cet historien , être compris sous une dénomination générale2. Toutefois les indigènes, appartenant à une même race et parlant un langage identique d'une extrémité du territoire à l'autre, prenaient le nom de Mayas, qu'ils se donnent encore aujourd'hui
Convaincu par l'exemple récent du Mexique que la prise d'une ville considérable entraînerait la soumission de la contrée, Montejo s'informa des divers centres de population, des chefs les plus puissants, de leurs inimitiés, de leurs alliances, des forces dont ils pouvaient disposer, et après avoir mûrement délibéré, il se décida à prendre la direction de Choaca. On commença, dès lors, à entrevoir
1. Le fait s'est reproduit souvent : lorsque Cordova aborda pour la première fois au Yucatan, les indigènes l'ayant accueilli par les mots de Conéx Cotorh, venez à notre village, on comprit qu'il s'agissait du nom de la localité , qui prit dès lors celui de cap Coloche ou Catoche. Stephens, Incid. of trav. , t. I, c. m, p. 49. Gomara, Hist. de las Indiasy part, i, fol. 27.
2. B. Diaz, Hist. Verdad. , c. vu; Herrera, Dec. II, 1. n, c. 18. Herrera cependant se. fonde sur une mauvaise raison, comme nous le prouve l'exemple de son propre pays ; on sait d'ailleurs que le Yucatan fut soumis, à une certaine époque, au régime monarchique et gouverné par un seul chef.
toutes les difficultés de la conquête ; cette partie du Yucatan n'était qu'une solitude pierreuse, brûlante, infestée de broussailles, sans route, sans abri et sans eau; le soleil avait tari les sources,: et les Indiens avaient emporté dans leur fuite le secret de leurs réservoirs souterrains. Cependant l'ennemi ne se montrait nulle part; mais on avait à lutter contre la fatigue, le besoin, la maladie, et lorsqu'au bout de plusieurs jours on atteignit la ville de Choaca, on la trouva déserte et dénuée de toute espèce de ressources.
Les Espagnols, trompés dans leur attente, poursuivirent leur route sur AkéK La contrée était toujours solitaire; le silence, l'abandon continuaient à y régner; ces circonstances ne semblaient pas d'un favorable augure, et plusieurs eussent préféré l'attaque directe d'un ennemi au danger invisible dont ils étaient environnés. Tout à coup, au milieu des bois, s'élève une rumeur inopinée : le bruit grandit, ce sont les Indiens ! Une multitude furieuse se précipite sur la petite armée en poussant d'effrayantes clameurs. A l'aspect de ces guerriers sauvages, peints d'une mainière bizarre et bondissant comme des lions, les compagnons de Montejo s'arrêtent indécis; le son rauque des instruments de guerre, le sifflement des flèches* la confusion, la soudaineté, cet appareil barbare, paralysent un instant le courage des plus aguerris. Avant qu'ils aient pris l'offensive, une grêle de traits pénètre dans leurs rangs et blesse un grand nombre d'entre eux. Enfin le combat s'engage des deux côtés; il se prolonge jusqu'à la nuit avec le même acharnement; les Indiens, que la supériorité des armes et la tactique européenne ont accablés mais non vaincus, bivaquent sur le champ de bataille sans perdre de vue l'ennemi.
Le général espagnol, ne connaissant ni les ressources ni le nombre des assaillants, attendit avec anxiété le retour de l'aurore; au matin il fait sonner la charge, et le combat se renouvelle avec des succès partagés. Cependant, vers le milieu du jour, découragés par tant de résistance, les Indiens commencent à plier sous le feu de la
1. L'itinéraire d'Herrera, relativement à ces différentes marches, diffère un peu de celui de Cogolludo ; nous suivrons ici de préférence l'historien national du Yucatan.
mousqueterie et finissent par abandonner le terrain jonché d'une multitude de morts1. On n'osa pas les poursuivre dans les bois où ils se dispersèrent. Tel fut l'accueil que nos aventuriers reçurent au Yucatan ; leur résolution n'en fut point ébranlée ; mais les rêves dorés dont ils s'étaient bercés pendant la traversée, furent assombris par quelques nuages.
Cette première rencontre fit juger , et la suite des événements le confirma, que les indigènes de la péninsule étaient plus belliqueux que ceux de l'empire mexicain. Ils possédaient une certaine tactique militaire; leurs combattants se rangeaient sur deux ailes, appuyées sur un corps de bataille; ils se servaient de frondes, d'arcs, de longues lances terminées par une pointe de silex, de haches et d'épées à deux mains d'un bois très-dur et très-pesant; pour armes défensives, ils portaient des casaques de coton piquées et fortement doublées; ils connaissaient en outre l'art d'élever des retranchements pour défendre un passage, et ils y pratiquaient des meurtrières, d'où ils incommodaient beaucoup leurs adversaires, car ils étaient excellents archers.
Maître d'Àké, le chef espagnol commença par s'y fortifier; puis il poursuivit l'exécution de son plan et s'avança à petites journées jusqu'à Çhichén-Ilza, évitant avec les Indiens toute rencontre inutile. La ville dont il s'agit était une des plus considérables du pays; on y voyait de grands édifices en pierres de taille, dont les ruines sont demeurées célèbres. L'importance et la solidité de ces constructions, susceptibles d'être converties en forteresses inexpugnables, décidèrent Mon tejo à fixer dans cette place le siège de ses opérations; au bout de quelques mois, sa politique adroite et conciliante avait calmé le ressentiment des habitants, qui consentirent à approvisionner la colonie et même à concourir aux travaux qu'entraînait son installation.
Ce fut alors qu'il commit, sous l'influence de ce léger succès, une faute dont les conséquences furent très-graves, car elles faillirent
i. La chronique du pays porte à 1,200 le nombre des Indiens qui restèrent sur le champ de bataille.
ruiner ses espérances et elles en retardèrent considérablement 1 avènement. Ne découvrant, dans le rayon qu'il occupait, aucune trace de métaux précieux, et ayant appris par ouï-dire qu'il existait des gisements aurifères dans la province de Ba-Khalal (Bacalar?), il divisa imprudemment ses forces, déjà trop affaiblies, en donnant à l'un de ses lieutenants la mission d'explorer cette région. A dater de ce jour, toute communication cessa entre la colonie naissante et le corps expéditionnaire, qui se virent exposés l'un et l'autre aux plus sérieux périls. Nous ne suivrons point la troupe du capitaine Davila, qui, réduite à une poignée de combattants, ne parvint qu'au bout de deux années, après d'incroyables épreuves, à regagner la côte.
Ceux qui restèrent à Chichén-Itza , occupés de soins agricoles, eurent bientôt à leur tour de plus graves soucis. Les indigènes, jugeant à ces travaux que le séjour des étrangers devait se prolonger, commencèrent à manifester leur mécontentement. Ils refusèrent d'abord toute espèce de prestation et de subsides, puis se tinrent à l'écart et finirent par insulter les Espagnols lorsqu'ils les rencontraient isolés ; ces symptômes étaient les précurseurs d'un soulèvement général qui ne tarda pas à éclater. On vit une multitude armée accourir de tous les points de la province; la ville fut investie, les communications interceptées, la garnison gardée à vue, mais pas un acte d'agression ne fut tenté : la tactique des Indiens était plus sûre et plus inquiétante ; ils tenaient leurs ennemis bloqués , et semblaient décidés à les réduire par la famine. Montejo comprit le^ianger, et résolut de le conjurer par un effort suprême ; abandonnant des retranchements inutiles, il offrit la bataille en rase campagne. Le combat fut un des plus meurtriers que les Espagnols aient soutenus dans le Nouveau Monde ; cent cinquante des leurs y perdirent la vie ; le reste, couvert de blessures, épuisé, découragé, se replia sur la ville, et trompant', au milieu de la nuit , la vigilance des assiégeants, s'échappa dans la direction de Campêche, sans que l'on ait jamais su par quel chemin.
Un désastre si grave et si inattendu fit naître de tristes
réflexions dans l'esprit des survivants; on n'avait rencontré nulle part autant de résistance, et la conquête d'un pays pauvre semblait peu digne de tant d'efforts; cependant, comme la réputation et la fortune de Montejo étaient engagées dans cette entreprise, il n'hésita pas à la poursuivre jusqu'à ce qu'il fût à bout de ressources. Après une nouvelle tentative, qui faillit lui coûter la vie, il laissa les débris de sa petite armée à Campêche, point obscur alors et même inhabité, pour aller recruter des renforts au Mexique, où la célébrité du nom de Cortès et la richesse des provinces qu'il avait annexées à la couronne , attiraient une foule d'aventuriers.
L'absence du chef consomma la ruine de l'expédition : abandonnés sur une côte déserte entre la mer et l'ennemi, harcelés sans relâche, manquant de vivres et de munitions, les Espagnols perdirent bientôt courage; ils comparaient d'ailleurs la pauvreté du Yucatan à la richesse fabuleuse du Pérou , dont la renommée commençait à se répandre, et ils regrettaient amèrement d'avoir épuisé leurs forces et prodigué leur sang dans une entreprise aussi peu profitable. Ces dernières considérations agirent si fortement sur leur esprit qu'ils saisirent une occasion favorable et qu'ils évacuèrent le pays.
Tels furent les commencements d'une lutte qui devait aboutir à la conquête, mais par une route plus sanglante et plus difficile qu'on ne L'avait jugé. La constance de Montejo n'en fut point ébranlée, car il appartenait à cette race: énergique qui savait nonseulement oser, mais supporter patiemment l'infortune. On le voit, quelques années plus tard, reprendre l'offensive sur un autre point de la péninsule; une seconde expédition débarque à Champoton sous le commandement de son fils, tandis qu'il rallie lui-même, dans le Tabasco, d'autres aventuriers que l'ambition et la cupidité bercent encore de leurs chimères.
Là, de nouveaux désastres les attendent : surpris par les Indiens au; milieu de la nuit, ils échappent miraculeusement à une complète destruction ; leurs sentinelles sont égorgées ; les soldats isolés que la faim attiré hors du camp sont enlevés et immolés sur l'autel
du Dieu de la guerre. Sans abri contre l'intempérie des saisons, dénués de tout, harassés par des veilles et par des luttes" toujours renaissantes, couverts de plaies ou de blessures qu'irrite la malignité du climat, ils se maintiennent < obstinément sur le point où flotte leur drapeau , quand une ligue générale des Caciques rassemble en un seul corps d'armée tous les guerriers de la contrée : le camp est assailli, enlevé, puis repris; les assauts se succèdent avec acharnement ; tout effort pour avancer devient inutile; c'est un prodige de ne pas* reculer. Comment ne pas admirer, malgré l'injustice de ces guerres, la constance de tels hommes qui résistent pendant trois années, sans être secourus, à tant de privations, de dangers, de souffrances, quoique la mort éclaircisse leurs rangs au point de réduire leur nombre à dix-neuf combattants!
Vers cette époque, des renforts parvinrent à Champoton, et Ton en profita pour quitter ce poste incommode et gagner les hauteurs de Campêche, où l'on se fortifia; le site paraissant favorable aux opérations ultérieures, les Espagnols y jetèrent les fondements d'une ville qui par la suite devint florissante. L'année d'après, un détachement en partit pour investir le bourg indien de Tihoô. Je n'insisterai pas sur les nouveaux combats qui ensanglantèrent cette période de l'occupation, et qui furent les derniers : la discorde s'était glissée parmi les défenseurs du Yucatan ; la défection d'un chef puissant avait rompu l'unité nationale ; chacun d'ailleurs était fatigué de la guerre; le règne de la politique commençait, et préparait à ce peuple simple un danger plus sérieux que les armes. Le 6 janvier 1542, après seize ans de luttes opiniâtres, les Espagnols fondèrent, sur l'emplacement de Tihoô, la ville actuelle de Merida; dès lors ils furent les maîtres du pays. Vingt-cinq ans s'étaient écoulés depuis le jour où la flottille de Cordova, doublant le cap Catoche, frayait la route aux conquérants futurs de la contrée ; pendant cet intervalle, Cortès avait détruit l'empire des Aztèques; Pizarre, celui des Incas ; Alvarado , celui des Kachiquels : résultats incroyables qui coûtèrent moins de temps que la réduction du Yucatan. Désormais
tous les peuples du Nouveau Monde, qui se distinguaient par leur civilisation , étaient connus et subjugués.
Tels sont les faits sommaires de cette histoire ; le lecteur curieux d'en connaître les détails peut consulter les annales d'Herrera et la chronique volumineuse du moine franciscain Cogolludo , l'historien national du pays i. Il est regrettable que ce dernier, préoccupé surtout de la gloire de son ordre, n'ait pas approfondi d'une manière plus complète l'origine et les antiquités de la population indigène, quand le flambeau de la tradition jetait encore quelques lueurs autour de lui. On peut néanmoins conclure des renseignements qui nous sont parvenus et des témoignages matériels qui se sont perpétués jusqu'à nos jours, que la civilisation du Yucatan n'était pas inférieure à celle de FÀnahuac, et que toutes deux avaient une origine commune. C'étaient les mêmes progrès dans les arts mécaniques, avec la même imperfection dans les moyens ; des lois civiles parfaitement analogues, sous une constitution politique différente ; le même culte enfin, ensanglanté par le sacrifice de victimes humaines.
Les mœurs des Mayas étaient moins sanguinaires toutefois que celles de leurs voisins; ce ne fut même qu'avec le temps qu'elles s'imprégnèrent, pour ainsi dire, de la barbarie des Aztèques, mais en gardant toujours quelque chose de leur primitive douceur. Ainsi les femmes n'assistaient point parmi eux aux exécutions capitales, et l'office de sacrificateur, considérable dans l'Anahuac , n'était entouré d'aucune estime au Yucatan2. L'anthropophagie, odieuse superstition , qui déshonorait l'état social des Mexicains , n'y était également pratiquée que d'une manière accidentelle; mais elle y existait, le fait n'est pas douteux, malgré la dénégation de Cogolludo, que réfute suffisamment l'aventure de Valdivia et de ses compagnons3. Nous trouvons d'ailleurs dans un historien qui manifeste assez de bienveillance pour les Mayas, l'aveu de leur complicité :