Voir la note G n° 2 dans le second volume
3. On ne saurait nier que Tépée de Cortès n'ait anéanti une civilisation en voie de progression. Sans doute, el e n'eût jamais fourni une carrière aussi brillante que la nôtre, mais elle pouvait se développer dans ses limites naturelles, sous une forme originale comme celle des Chinois, par exemple, ou des peuples de la Malaisie. Chez les divers ra-
je veuille examiner : j'oublie ce qu'ils furent et ce qu'ils pouvaient être, pour les peindre, tels que je les ai rencontrés.
On ne peut attribuer qu'aux vues intéressées des premiers maîtres de l'Amérique, l'opinion qui s'est enracinée partout sur l'incapacité des indigènes. Comment expliquer en effet, après le tribut d'éloges et d'admiration qu'ils payèrent spontanément à la civilisation du Mexique, du Pérou et même du Yucatan, la flétrissure qu'ils imprimèrent plus tard à des populations qui avaient fourni des preuves irrécusables de leur aptitude, en proclamant qu'elles étaient nées' pour la servitude, et en les ravalant au-dessous de l'humanité? C'est qu'une pareille sentence rendait l'oppression plus facile et semblait presque la justifier. L'influence de cette politique a contribué dans une mesure plus large à l'annihilation de la race américaine, que les violences de la conquête et le zèle aveugle des ordres religieux qui, pour combattre l'idolâtrie, anéantirent les monuments et l'histoire du pays.
Rendons justice cependant au gouvernement espagnol ; il ne négligea rien pour mettre un terme aux excès1; les ordonnances et le Code spécial émanés du conseil des Indes, les instructions réitérées et les décrets du souverain, attestent une haute sollicitude, toujours-en lutte avec le mauvais vouloir des colons; malheureusement l'esprit qui dictait ces lois, destinées à de lointaines contrées, ne présidait point à leur exécution ; empreintes d'ailleurs du préjugé fatal qui stigmatisait les Indiens, elles contribuèrent à creuser l'abîme qui sépare encore aujourd'hui les vainqueurs des vaincus. Tous les privilèges accordés à ceux-ci étaient autant de témoignages de leur
meaux de la race humaine, les facultés intellectuelles paraissent aussi variables que les caractères physiologiques sur lesquels on fonde leur classification ; la civilisation, qui n'est autre chose que le jeu et le développement de ces éléments, leur est subordonnée dans son expansion, comme le volume d'une sphère à la grandeur de son rayon.
1. Les conquérants ne faisaient point les choses à demi, car ils débutaient par le partage du sol et des habitants, (Lorenzana, Hist. de Nueva Espana, p. 319 en note.) On peut juger, en outre, par le récit d'un témoin oculaire qui visita la Nouvelle Espagne et le Guatemala au commencement du xvue siècle, du traitement que les colons infligeaient aux indigènes, cent ans après la conquête, en dépit des règlements , des lois et de tous les efforts de la couronne. Voy. Gage, A New survey ofthe West Indias, c. 19, p. 138 de la deuxième édition.
infériorité : assimilés à des mineurs en matière civile, exempts du service militaire, mais assujettis à un travail forcé, soumis en outre à un tribut, à des punitions humiliantes, ils formaient dans l'État une classe sans nom, sans avenir et bientôt sans passé, comparable aux ilotes de Sparte. La législation coloniale alla plus loin encore ; en prohibant toute alliance légitime entre les deux races, elle scella la perpétuité de l'oppression. Jamais l'Indien ne s'est relevé de cet état d'avilissement auquel il a été voué pendant tant de générations, et qui a fini par énerver les facultés viriles qu'il possédait au temps de la conquête. Habitué de longue date au mépris ou à la pitié, il se considère comme un être d'une espèce inférieure, et pour le réhabiliter à ses propres yeux, il faudrait une succession d'efforts aussi persévérants que la servitude a été prolongée1.
Ce fut après l'émancipation des colonies que l'on apprécia clairement les funestes effets de cette politique : on espérait y remédier, mais le mal était trop profond; l'État avait besoin de citoyens, on ne trouva que des esclaves. Chez une race douée d'une organisation médiocrement flexible, et d'une rare persévérance dans les habitudes et dans les mœurs, il était plus facile d'effacer des souvenirs que de substituer des idées nouvelles aux anciennes ; les indigènes se montrèrent rebelles à l'impulsion qu'on essaya de leur communiquer. Déjà, dans un mémoire qui remonte à 1811, la municipalité de Guatemala avait appelé l'attention du gouvernement sur cette grave question, dont elle faisait dépendre la prospérité du pays; elle indiquait, entre autres moyens de régénération morale, l'abrogation des punitions corporelles, qui dégradent l'homme, et la suppression des débits de spiritueux, dont l'usage immodéré l'abrutit. Les Indiens, dans cette note, sont peints sous des couleurs extrêmement favorables; mais ils furent peu sensibles à cette sollicitude tardive, car leur première démarche, à l'avènement du pré-
1. J'emprunte aux Espagnols leur propre aveu : « Le mépris dont ils sont l'objet vient de l'opinion. Déclarez tant que vous voudrez que l'Indien a une àme raisonnable, l'Espagnol l'entend et ne contredit pas ; mais dans son for intérieur il garde sa conviction et la transmet à son fils, si ce n'est par ses paroles, au moins par ses actes et son exemple. » Gazeta de Guatemala y 1846.
sident Carrera , eut pour objet de réclamer le rétablissement de la bastonnade.
Telle était la triste condition des anciens possesseurs du sol , lorsque les colonies espagnoles rompirent le lien héréditaire qui les attachait à la mère patrie. Au cri de liberté qui retentit d'un bout de l'Amérique à l'autre, et dans l'enivrement du premier succès, les chaînes tombèrent, les castes s'effacèrent, les privilèges furent abolis, enfin les droits de l'homme, proclamés par la révolution française, devinrent la base d'un nouvel édifice social, composé des éléments les plus hétérogènes. Voilà donc les Indiens au niveau de leurs anciens maîtres et jouissant d'une indépendance que leurs ancêtres n'avaient pas même connue sous la domination des caciques; des hommes ignorants, abrutis, dégradés par une longue servitude, furent honorés du titre de citoyens, et la loi fondamentale de l'État les appela à en exercer les droits. Mais cette émancipation, à laquelle ils n'avaient été préparés, ni par les leçons, ni par les exemples de leurs pères, bien loin de tourner à l'avantage du pays, devint la source d'un grave préjudice. Incapables de comprendre et d'apprécier une situation aussi nouvelle, les indigènes n'ont été sensibles qu'au relâchement immédiat de leurs liens et à l'exonération de toute espèce de prestation et de tribut; aucun sentiment généreux, aucun germe d'émulation, d'ambition, de progrès, ne se sont révélés parmi eux; dégagés d'une tutèle qui leur était trop nécessaire, ils se sont abandonnés sans mesure à la paresse, à l'ivrognerie, et lorsqu'ils ont été sommés de remplir leurs obligations, ils ont déchiré le contrat en résistant ouvertement ou en retournant à la vie des forêts. On vit ainsi dépérir des villages qui étaient populeux et florissants sous l'administration coloniale; la culture diminua, la disette se fit sentir, les abris que la prévoyance du gouvernement entretenait pour les voyageurs tombèrent partout en ruine; les voies publiques se dégradèrent, les écoles cessèrent d'être fréquentées, la guerre civile même s'alluma, sans que la législation nouvelle fût armée de moyens suffisants pour rétablir l'ancien équilibre.
On peut excuser, dans une certaine mesure, la rigueur oppressive des anciens maîtres du Nouveau Monde ; quoiqu'elle blesse aujourd'hui tous nos instincts et tous nos sentiments, elle appartient bien moins à une nation qu'à une époque où l'erreur religieuse était un crime impardonnable 1. D'ailleurs on ne peut refuser au gouvernement espagnol de s'être préoccupé sérieusement et même incessamment du bien-être et de la sécurité des Indiens. Vers la fin du règne de Charles-Quint, leur condition malheureuse fut l'objet d'une nouvelle enquête; on chercha avec une noble émulation dans le conseil et à la cour un remède propre à cicatriser leurs blessures ; enfin un code de lois, las nuevas leyes, fut promulgué dans le but avoué de briser définitivement leurs fers. Les résultats de cette politique réparatrice sont appréciables aujourd'hui, malgré tous les obstacles que lui suscita la cupidité des colons; à côté de la postérité des conquérants a crû et multiplié celle des aborigènes, qui, au Pérou, forme le quart de la population , le tiers au Mexique, et les quatre cinquièmes dans les États de l'Amérique Centrale. Les Anglais, au contraire, par leur froid égoïsme et leurs calculs impitoyables, ont justement mérité le blâme de la postérité 2. Jamais ils ne prirent le souci d'élever et de gouverner les Indiens ; jamais ils n'eurent l'idée de les initier par degrés aux bienfaits de la civilisation ni de leur garantir, par quelques lois spéciales, la protection dont leur faiblesse avait besoin ; l'unique objet qu'ils se proposèrent fut de s'approprier le sol et d'en chasser les anciens maîtres au fur et à mesure de leurs progrès. Quelquefois ces usurpations furent colorées par des transactions illusoires dont la faim était le mobile,
1. Il va sans dire que je fais allusion au système du gouvernement espagnol, et nullement aux actes de cruauté que les mœurs d'aucun temps ne sauraient justifier.
2. Ils ne sont pas plus que les Espagnols à Tabri du reproche de cruauté; seulement, comme le théâtre était moins brillant et moins vaste, les faits ont eu moins de retentissement. Dans la guerre, par exemple, qu'ils firent au roi Philippe, sachent des Pakanoketts, 7,000 Indiens furent exterminés dans une seule rencontre, et les restes de la tribu exportés et vendus comme esclaves. Plus inhumain cent fois que le clergé mexicain, celui de la Nouvelle Angleterre déclara dans cette circonstance que les fils des rebelles devaient partager le sort de leurs pères et être mis à mort. Ces faits se passaient au commencement du xvne siècle.
et dont le prix fut du poison i. C'est ainsi que de vastes provinces n'ont coûté à leurs possesseurs qu'une bagatelle insignifiante 2. Enfin , à l'époque de leurs discordes civiles, ils abusèrent de la simplicité de cette race innocente pour en faire un instrument politique, qui fut anéanti par la jeune république américaine. Ajoutons, pour être justes, que si la France, dans ses rapports avec les indigènes, n'a montré ni la môme cruauté ni la même convoitise, elle n'est pas néanmoins à l'abri de tout reproche, et mérite particulièrement le dernier.
La confédération de l'Union a procédé avec moins de violence dans l'origine, mais autant d'inhumanité, en poursuivant philosophiquement, sans blesser les formes extérieures de la justice, la destruction des possesseurs du sol 3. Sans doute, il s'est rencontré des hommes généreux qui ont élevé de temps en temps la voix en faveur des Indiens ; le gouvernement s'est ému lui-même de leur décroissance rapide , et il a manifesté quelque sollicitude à leur égard, soit en prohibant le commerce des spiritueux, soit en intervenant comme médiateur dans leurs querelles, et même en consacrant des fonds à l'entretien de missionnaires qui se sont évertués à les convertir; en un mot, il a repris, dans une mesure restreinte, l'œuvre que les Espagnols accomplissaient il y a trois siècles. D'ailleurs il a fait étudier divers projets qui ont pour but de régénérer la race indigène et de lui préparer un rôle dans une société
1. L'usage des liqueurs fermentées, suivant un dicton de l'Amérique du Nord, « fait fondre les Indiens, comme la neige fond au soleil. »
2. Le territoire situé le long de la rivière Rouge, par exemple, comprenant 177 milles carrés ou environ 30 millions d'hectares, n'a coûté aux acquéreurs que les frais du contrat. Voyez les curieux documents publiés par Cadwallader Colden, dans l'ouvrage intitulé : The history ofthe five nations of Canada. London, 1750.
3. Il s'en faut néanmoins que cette république soit pure du sang indigène. Dans la guerre qu'elle fit aux six nations, en 1779, 40 villages indiens furent détruits, dans un seul district, et les habitants furent pourchassés comme des bêtes fauves, jusqu'à ce qu'il ne restât pas une maison, pas un arbre fruitier, pas un épi, pas un homme enfin dans tout le pays. Telles étaient les instructions formelles du général Washington. W. Stone, Histoire des races aborigènes de l'Amérique du Nord.
Le voyageur Stephens a donc mauvaise grâce lorsqu'il s'indigne en termes magnifiques contre les conquérants du Yucatan, qui étaient en arrière de deux siècles et demi sur ses compatriotes. Stephens Travers, t. II, c. 24, p. 447.
civilisée. Mais ces froides théories et ces efforts mesquins ne ressusciteront pas un peuple qui n'est plus; d'autant moins que la circonspection politique du gouvernement américain ne lui permet d'avancer qu'avec une extrême réserve dans cette voie de réparation tardive.
Aujourd'hui les débris de la famille indienne, repoussés vers les limites extrêmes du territoire, poursuivent dans l'Amérique du Nord cette existence précaire et misérable que l'imagination d'un écrivain national a revêtue de couleurs romanesques ; je n'ai pas à m'en occuper davantage : les appréciations qui vont suivre s'appliquent exclusivement aux peuplades de l'Amérique Centrale parmi lesquelles j'ai voyagé, et que j'ai observées de mes yeux.
Dans un pays où l'homme n'a jamais eu que des besoins bornés, où la fertilité du sol favorise son indolence, où la difficulté des communications, le condamnant à l'isolement, lui apprend à se passer d' autrui, il est bien difficile de lui faire échanger son indépendance contre la perspective d'un sort meilleur, car les bénéfices de la civilisation ne lui paraîtront pas une compensation suffisante de la contrainte et des restrictions qu'elle impose.
L'Indien de l'Amérique Centrale vit dans ces conditions sur la majeure partie du territoire, et particulièrement dans la région brûlante que l'on nomme Tierra caliente; c'est lui qui coupe, transporte et met en œuvre les matériaux de sa chaumière ; il cultive ou recueille dans les bois les végétaux dont il se nourrit ; son mobilier et ses vêtements sont également l'œuvre de ses mains; l'expérience de ses pères, dont il a hérité, lui apprend à pourvoir aux nécessités de la santé comme à celles de la maladie, et à tirer parti des ressources variées que lui offre le domaine de la nature sauvage : ces connaissances lui suffisent, et il n'aspire nullement à les . étendre. Peu soucieux du passé comme de l'avenir, le teipps n'a pas de prix pour lui; il considère le repos des sens et de l'esprit pomme le suprême bonheur. De vagues idées de fatalisme fournissent une excuse à son indolence et l'affermissent dans ses revers ; il supporte stoïquement l'altération de sa santé et la mauvaise for-
tune; la mort même, lorsqu'elle se présente, le trouve presque toujours préparé : « L'heure est venue, dit-il , je ne puis éviter le sort qui a présidé à ma naissance ; » ou bien : « Je vais me reposer, mon travail est accompli. » Sans doute , il est soutenu dans cette dernière épreuve par des croyances qui ont survécu à la persécution monastique, car je doute qu'il emprunte sa résignation au christianisme et à la lumière que répandent les dogmes de la foi sur le grand mystère du tombeau. La conversion des indigènes, il faut bien en convenir, est plus apparente que solide; elle se réduit, aujourd'hui comme au temps passé, à l'abandon ostensible de leur idolâtrie : ils reçoivent* sans doute le baptême, sollicitent le sacrement du mariage, et se montrent assidus aux offices quand l'église n'est pas éloignée, mais ces démonstrations extérieures, qui suffisaient aux ardents missionnaires, n'ont ni valeur ni portée, si le christianisme consiste dans l'initiation de l'esprit humain aux vérités de la révélation et aux principes de la plus pure morale. Ce serait une étrange illusion que d'espérer une autre moisson quand le terrain n'a été préparé par aucune espèce de culture i.
La mère indienne , en berçant son enfant , lui transmet mille superstitions puériles qu'elle a sucées elle-même avec le lait, et elle imprime à sa jeune intelligence le cachet de sa propre crédulité : c'est un être mystérieux et habillé de rouge qui siffle dans la forêt pour égarer le voyageur ; ce sont des esprits invisibles qui hantent les ruines des vieux édifices, des enchanteurs errant dans la campagne sous la forme de bêtes fauves, etc. Elle lui apprend que certains hommes méchants confient au vent des poisons invisibles qui frappent leurs ennemis de mort ou de folie2; pour le préserver du danger, elle lui attache au bras un amulette3. Que lui dit-elle de l'Être suprême, de l'âme immortelle, du mystère de
1. Voyez, sur l'instruction religieuse des Indiens à Fépoque; où florissaient les ordres monastiques, l'opinion d'un missionnaire catholique. Gage, New survey, etc., c. 19, p. 149,
2. J'ai trouvé ces superstitions établies dans le haut Tabasco; je ne prétends pas les généraliser, mais elles sont remplacées ailleurs par des croyances équivalentes.
3. C'est un bel insecte de la tribu des mélasomes {Zopherus Moreleti, Lucas), dont les téguments coriaces se conservent longtemps sans altération.
l'avenir? On n'en sait rien, car une longue tyrannie religieuse a appris à cette race faible, mais obstinée, à dissimuler profondément ses croyances. Elle lui inspire pour les hommes blancs un sentiment de méfiance craintive, mais elle lui communique en même temps cette soumission passive qui a sa source dans la conscience de leur supériorité. Tout porte à croire qu'elle fait aussi pénétrer dans sa jeune intelligence quelques rayons des traditions antiques et qu'elle murmure à son oreille des noms que l'on croit oubliés. Il est certain que rien n'a pu effacer de l'esprit des indigènes le souvenir injurieux de la conquête ; ils ont perdu le fil des événements, mais ils conservent la mémoire de l'antériorité de leurs droits.
De dix à douze ans, on met un machete1 entre les mains du jeune Indien, un fardeau léger sur ses épaules, et il accompagne son père dans ses excursions et ses voyages. Celui-ci lui apprend à s'orienter dans la forêt et à reconnaître sa route aux plus légers indices, à prévenir d'un œil vigilant l'atteinte des reptiles venimeux , à recueillir le miel des abeilles sauvages, à manier un aviron si le fleuve est prochain; il lui montre les lianes qui ont la propriété d'endormir le poisson, celles qui sont utiles par leur flexibilité ou qui fournissent de l'eau au voyageur altéré ; le lecce Maria, baume précieux pour la guérison des blessures; le guaco aux feuilles d'un vert pourpré, qui paralyse la morsure des serpents; il le conduit dans les lieux écartés où croît le cacao, etc. C'est ainsi que l'enfant s'accoutume à trouver ses ressources en lui-même et qu'il se façonne à cette vie d'indépendance et d'aventure qui exerce plus tard un charme irrésistible sur lui.
Le jeune Indien, à dix-sept ou dix-huit ans, est en état de pourvoir à tous les besoins de son existence ; à l'aide du feu et du machete, il se ménage un espace libre dans la forêt, défriche le sol, sème un champ de maïs, construit à proximité une chaumière, et cherche bientôt une compagne, s'il n'a pas été fiancé dès sa première enfance. Il n'est point vrai, comme on l'a prétendu, qu'un pareil choix lui
i . Couteau de chasse, dont on se sert principalement pour se frayer une route dans les bois.
soit indifférent, et qu'il ne se préoccupe ni de l'âge, ni des traits, ni des qualités de celle qu'il veut associer à son sort. Sans doute la passion de l'amour n'est pas comprise, au milieu des forêts du Nouveau Monde, dans le sens moral que nous attachons à ce mot ; en Europe même , la classe qui vit du travail de ses bras envisage surtout l'association conjugale au point de vue de l'assistance mutuelle que doivent se prêter les époux; mais l'attraction dont le germe est universel, n'en produit pas moins ses effets, qui se traduisent chez l'homme par des soins inaccoutumés et chez la jeune fille par d'innocentes coquetteries. On ne voit ces symptômes disparaître que chez les peuplades grossières où la force physique est exclusivement honorée, et où la femme occupe une place infime et méprisée dans la société. Telle fut sa condition chez les tribus sauvages de l'Amérique du Nord; mais elle jouissait déjà d'égards et de considération dans l'ancien État mexicain, et le portrait qu'Herrera nous a laissé de celles du Yucatan, fait présumer que les Mayas ne rejetaient pas absolument dans l'ombre la faiblesse, la délicatesse et l'influence morale de l'autre sexe i.
L'Indien montre pour ses foyers un attachement très-remarquable et que l'on s'explique aisément : sa chaumière est un asile où il jouit, environné des siens, d'une autorité incontestée qui le dédommage du mépris et de la supériorité des blancs. Là, rien ne trouble sa sécurité, ne contrarie ses goûts, ne gêne ses habitudes : la soumission et le dévouement de sa compagne sont absolus; ses enfants le respectent et l'écoutent avec docilité; il leur témoigne lui-même de l'affection, surtout dans leur bas âge, s'en occupe et leur donne des soins jusqu'à l'époque où ces liens mutuels s'affaiblissent par l'émancipation. L'amour de la patrie et les vertus civiques sont remplacés depuis longtemps chez cette race déshéritée par un sentiment unique, mais profond, celui de la famille.
La sobriété des indigènes a été comparée par les Espagnols euxmêmes à un jeûne rigide et perpétuel; des haricots grossièrement