‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 33 sur 96 · Herrera, Dec. TV, 1. x, c · texte numérisé non relu

Herrera, Dec. TV, 1. x, c

apprêtés, dès tortillas de maïs, quelques bananes, des piments crus pour assaisonnement et de l'eau pour boisson, telle est leur nourriture habituelle (F); la chair de bœuf découpée par lanières et sechée au soleil, celle de porc dans les grandes occasions, les œufs, le chocolat, les bourgeons de palmier et un petit nombre de fruits ou de racines, complètent à peu près l'ensemble de leurs ressources alimentaires; mais il faut bien le confesser, leur sobriété n'est qu'une vertu négative, née de la nécessité et prête à succomber à la première occasion.

L'Indien n'est point prodigue de ses épargnes; aucune privation ne lui paraît trop dure pour les garder intactes, aucune séduction ne le fait chanceler; il vit misérablement à côté de son trésor, emportant souvent dans la tombe le secret d'un dépôt que ses enfants ont ignoré: c'est ainsi qu'une certaine quantité de numéraire disparaît pour toujours de la circulation et retourne au sein de la terre. Son avarice est inintelligente ; entre un impôt léger et une prestation onéreuse, il choisira sans hésiter le travail ; mais il a de la probité et il se fait un point d'honneur de remplir fidèlement ses engagements envers l'homme dont il reçoit un salaire et qu'il nomme son maître : à cet égard, on le prendrait difficilement en défaut, au moins tant qu'il demeure à jeun. Du despotisme des caciques il est tombé sous le joug espagnol, et sa nature s'est identifiée avec la domesticité, aujourd'hui même, où la constitution du pays est basée sur l'égalité, ses rapports avec les blancs n'ont pas changé de caractère ; il les envisage avec cette méfiance instinctive de la faiblesse qui se sent à la disposition de la force. Jamais on ne l'entend parler de ses enfants, de sa famille, de ses intérêts les plus chers. Il ne discutera pas avec vous, quoiqu'il soit obstiné dans ses idées, mais il formulera son opinion avec une réserve prudente, ou la mettra en harmonie avec celle de son interlocuteur; dès lors il n'est pas difficile de le prendre en contradiction avec lui-même , sans parvenir cependant à pénétrer le secret qu'il veut garder. Telssont les résultats d'une longue et douloureuse servitude.

L'appareil de la sensibilité est comparable à certains instruments de musique ; lorsqu'il est rarement exercé, les objets extérieurs ne lui communiquent qu'un faible ébranlement. Chez les Indiens, la somme des peines est donc limitée comme celle des jouissances ; ils ne ressentent ni les unes ni les autres avec beaucoup de vivacité ; le sommeil de leur intelligence leur procure d'ailleurs un bénéfice, celui de ne pas connaître l'ennui : on les voit, oisifs et silencieux, supporter le poids des heures avec une incroyable facilité, mais s'il survient un compagnon, ils s'animeront et déploieront une loquacité singulière. On ne sait comment concilier l'abondance, qui leur est naturelle; avec le cercle restreint de leurs idées. C'était pour moi un sujet d'étonnement toujours nouveau, lorsque je voyageais avec des guides indigènes, que le flux de paroles qu'ils épanchaient entre eux avec des rires immodérés , pendant une partie de la nuit. J'aurais donné beaucoup pour connaître le sens de ces propos, et pour pouvoir juger du caractère plaisant de leur esprit; mais ignorant leur langue et n'ayant nulle envie de l'apprendre, je n'ai point joui de cette satisfaction.

Le gouvernement du Yucatan n'a pas trouvé de meilleur expédient pour combattre la paresse et l'imprévoyance des indigènes, que d'exiger, par une dérogation au principe fondamental de l'État, que chaque père de famille cultivât et ensemençât annuellement 60 metkates de maïs1. Les alcades des différents partidos veillent à l'exécution de cette prescription et transmettent à l'autorité supérieure les résultats de leur recensement annuel. Ceux qui contreviennent à la loi sont condamnés à des prestations en nature qu'ils effectuent sur les chemins publics ; mais il existe un autre moyen de tirer parti des Indiens, qui dérive de l'ancienne législation coloniale [mita) et qui perpétue sous une forme moins violente les énormités du temps passé : tout homme de couleur ayant une dette dont il ne peut se libérer, est obligé de l'acquitter par son travail et devient jusqu'au remboursement l'esclave de son créan-

1. Le metkate = 24 varas = environ 20 mètres carrés. 60 metkates font à peu près 12 ares.

cier, qui s'indemnise de ses avances par les services qu'il en reçoit, et jouit même du droit de le vendre ou de le mettre en location. Le seul adoucissement que la loi accorde au débiteur, c'est de pouvoir changer de maître lorsqu'il est mécontent, pourvu qu'il en trouve un autre disposé à solder son débet. Celui-ci ne néglige pas de lui faire contracter de nouvelles obligations, lesquelles s' ajoutant successivement au compte des années précédentes, rendent bientôt sa libération impossible. C'est ainsi qu'une race imprévoyante, qui proportionne habituellement son labeur à la mesure de ses besoins journaliers et cède facilement à l'attrait du crédit, tombe dans un piège tendu à sa simplicité et se trouve fatalement réduite à une servitude perpétuelle. Dans certaines localités, comme la Palizada et le bas Tabasco, les quatre cinquièmes de la population indigène végètent dans ces conditions misérables. Les capitaux ainsi placés à fonds perdus rapportent de gros bénéfices, surtout aux industriels qui exploitent le bois de Campêche; mais l'institution ne saurait être trop sévèrement jugée, car elle fournit à des hommes avides et sans principes des moyens d'oppression dont ils font le plus détestable usage : les avances , les caresses qu'ils prodiguent aux Indiens, ne sont qu'une amorce trompeuse pour les entraîner dans un piège dont ils ne voient pas le danger. Le sentiment de la famille, principale vertu de cette race, est ainsi détruit pour toujours; les jeunes gens engagés dans une voie aussi funeste, renoncent généralement au mariage : comment songeraient- ils à associer une compagne à leur triste destinée? Libres de tous liens et de toute affection, ils continuent à escompter leur avenir et contractent le goût d'une existence vagabonde qui favorise le dérèglement de leurs mœurs.

Les détails qu'on vient de lire s'appliquent d'une manière spéciale à l'Indien de l'Amérique Centrale qui habite le climat énervant de la Tierra'caliente; on trouvera des mœurs différentes sur les hauts plateaux de la Cordillère guatémalienne , désignés particulièrement sous le nom de los Altos. Là, sous un ciel moins doux, mais plus favorable à l'exercice des facultés physiques, se perpétuent les des-

cendahts des anciens Kachiquels, race active et courageuse, dont la tête ne grisonne jamais, et qui sait trouver dans le travail nonseulement le pain de chaque jour, mais une augmentation progressive de bien-être1; là, de vastes cultures succédant aux forêts, attestent, sur un sol moins heureusement doué, les efforts d'une industrie persévérante. L'intervention du gouvernement n'est ici nullement nécessaire pour stimuler la production; de nombreux métiers occupent la population sédentaire, et alimentent d'étoffes de laine et de coton les marchés de l'Amérique Centrale ; maçons, tailleurs de pierres, fabricants de briques et de poterie, ces Indiens construisent pour leur usage des habitations confortables et ne sont point étrangers aux autres jouissances matérielles qui deviennent la récompense de leur labeur. Mieux vêtus que les autres indigènes, on les reconnaît aisément aux traits plus mâles de leur visage, à leur barbe mieux fournie, à leur démarche enfin, plus fière et plus indépendante; bien loin d'avoir déchu depuis l'émancipation du pays, leur importance s'est accrue dans l'État, sous l'influence d'une liberté dont ils ont su comprendre l'usage.

Je résume par un petit nombre de considérations cet aperçu, qui trouvera son complément dans la suite de mon voyage. On a vu le gouvernement espagnol, inspiré par une politique réparatrice, tendre la main aux malheureux Indiens, et protéger leur existence contre l'avidité violente des colonies ; sous l'influence des lois nouvelles qui garantissaient aux vaincus une faible liberté, ils continuèrent à multiplier avec la race des conquérants ; mais réduits aux éléments de la civilisation, étrangers au mouvement des intérêts publics, relégués dans une sphère obscure et méprisée, ils ne constituaient dans l'État qu'une caste infime, sans autres liens avec les véritables citoyens que ceux d'une demi -servitude; puis tout à coup une révolution inattendue, modifiant profondément leur

i. Ces Indiens seraient d'origine toltèque, si Ton en croit un auteur national. Voy. la relation d'Ixtlilxochhitl, p. 145, dans Ternaux Compans, Recueil de pièces relatives à l'histoire de l'Amérique. Les traits spéciaux qui les distinguent n'avaient pas échappé aux conquérants. Voy. dans Ramusio la lettre d'Alvarado à Cortès, t. III, p. 247, édit. de Venise. I. 44

condition sociale, est venue combler l'abîme qui les séparait de leurs maîtres. Quelles seront les conséquences d'une semblable transformation dans l'Amérique Centrale, où cette population, dont le chiffre est redoutable, nourrit toujours une animosité secrète contre ses anciens oppresseurs? comment remédier à la généreuse imprudence qui a brisé ses fers sans ménagement et sans préparation ?

En considérant cette dernière question au point de vue du danger qui menace l'harmonie sociale, on ne voit que deux partis à prendre : ou ramener les Indiens à la condition subalterne qui était leur partage sous l'ancienne administration coloniale; ou s'efforcer de les éclairer, de les rallier au corps politique, en d'autres termes, d'identifier leurs sentiments et leurs intérêts à ceux de la race espagnole. Le premier moyen n'appartient plus à notre temps ni à nos mœurs ; le second est plein de difficultés : d'abord, un obstacle moral qui a ses racines dans les préjugés nationaux ; puis , un obstacle matériel résultant, surtout au Guatemala, de la configuration du pays. Le gouvernement est-il doué d'une volonté assez persévérante et jouit-il de la stabilité nécessaire pour entreprendre d'effacer toute inégalité sociale en faisant passer dans les mœurs les dispositions libérales du Code? possède-t-il des ressources suffisantes pour aplanir la cordillère, c'est-à-dire pour doter la contrée de bonnes voies de circulation? 11 est permis d'en douter. Ce n'est qu'à ce prix cependant que les deux races marcheront à l'assimilation et que la menace permanente qui naît de leur isolement s'évanouira. En attendant, la vitalité du pays s'épuisera en perturbations et en luttes intestines, jusqu'à ce que, l'équilibre étant décidément rompu, le triomphe reste aux mains de la race prépondérante. Or, si les Espagnols dominent par leur intelligence et par la variété de leurs ressources, les Indiens l'emportent infiniment sur eux par le chiffre de leur population, et nous ne sommes plus au temps où la détonation d'une arquebuse mettait leurs armées en déroute.

N'a-t-on pas vu le Yucatan désolé récemment par une guerre

d'extermination où faillit s'abîmer l'élément européen ? Le Guatemala n'a-t-il pas été ravagé et conquis par les bandes indiennes de Carrera? Comment donc se résoudra cette situation critique? On n'oserait le conjecturer; mais on peut affirmer qu'un État placé dans des conditions si anormales, si aléatoires, ne saurait s'élever à un haut degré de prospérité.

Le golfe du Mexique, cette Méditerranée du Nouveau Monde, est exposé pendant six mois de l'année, depuis l'équinoxc d'automne

jusqu'à celui du printemps, à de violentes tempêtes; si la mer, dans

cet intervalle, présente quelques dangers, la côte en revanche est parfaitement solubre. Mais aussitôt, que les vents du nord ont cessé de souiller, 1c soleil, dans la plénitude de sa force, commence à embraser la terre; bientôt les premières pluies viennent activer la fermentation générale; des mélanges gazeux plus ou moins délétères se dégagent du sol, surtout dans le voisinage des forets; un poison

invisible circule dans l'atmosphère : quelles que soient la pureté du ciel et la magnificence de la campagne, l'étranger doit fuir ces rivages dangereux, jusqu'à ce que les vents froids, qui descendent de la baie d'Hudson, aient balayé les miasmes dont ils sont imprégnés.

Les communications entre les différents points de la côte espagnole baignés par cette mer intérieure, sont peu actives et fort irrégulières, même dans la belle saison ; elles roulent sur un cabotage hasardeux qui, de cap en cap et d'abri en abri, conduit le navigateur à sa destination par une ligne maintes fois brisée. Les petits bâtiments gréés pour cet usage ont conservé le nom indien de canoas; rarement pontés, ils portent deux voiles latines et jaugent au plus, de 30 à 40 tonneaux. Les cayucos sont de simples pirogues faites d'un tronc d'arbre, et employées sur les rivières1, La marine du pays se réduit à ces frêles embarcations qui, malgré la circonspection habituelle de leur marche, sont loin de présenter toutes les garanties de sécurité désirables ; il est rare qu'elles prennent la mer quand le temps est douteux, et lorsqu'elles sont surprises par la tempête, on les voit fuir comme des mouettes effarées et chercher leur salut à l'embouchure des fleuves, ou au fond des petites baies que la nature a distribuées parcimonieusement sur la côte. On peut ainsi faire escale depuis la Pointe des salines, à l'extrémité orientale du Yucatan, jusqu'au port de la Vera Cruz; par Sisal, Campêche, Champoton, Carmen, Tabasco, Guazacoalcos et Àlvarado ; ces voyages sont rarement des parties de plaisir.

Morin, qui surveillait les mouvements du port, avait arrêté notre passage sur un de ces petits bâtiments, prêt à faire voile pour la Lagune et pour l'île de Carmen. J'eusse préféré la voie de l'intérieur, qui m'eût offert un intérêt plus vif; mais je craignais de perdre un temps précieux au début de mon voyage, car la marche est excessi-

1. Les bois dont on se sert le plus ordinairement sont ceux de cedrela, d'acajou et de ceïba. Je signale, en passant, l'analogie des deux mots cayuco et cayeq qui ont la même signification , et qui appartiennent , le premier à la langue maya , le second à la langue turque

vement laborieuse dans cette partie déserte de la contrée; nous nous exposions d'ailleurs, en nous y engageant, à demeurer longtemps prisonniers, faute de moyens de transport, sur le rivage de la Lagune. Je me décidai donc pour la voie maritime.

Le ciel se couvrit dans la matinée de notre départ, et Morin prétendit, d'après certains indices, que nous aurions un coup de vent. Je remarquai moi-même, en me rendant à bord, que l'horizon était fort assombri ; cependant les embarcations sortaient du port comme d'habitude, favorisées par une brise du nord-est qui ridait la surface des eaux, rarement agitées devant Campêche, grâce au banc qui amortit la lame. Notre navigation débuta sous de fâcheux auspices, car en virant de bord nous échouâmes sur le sable. Il nous fallut une heure pour nous remettre à flot et pour prendre le large. C4ette petite scène divertissait un groupe de spectateurs, composé de quelques personnes de ma connaissance qui, depuis le môle où elles étaient arrêtées , me souhaitaient joyeusement un bon voyage : je venais de leur serrer la main et de leur dire un long adieu, dans une disposition d'esprit bien différente; quoique nos relations eussent une date récente, il me semblait, en me séparant d'eux pour rentrer dans mon isolement, que je perdais d'anciens amis.

Nous croisâmes jusqu'à huit heures du soir à quelques encablures de terre, en attendant le curé de Carmen, qui avait pris passage sur notre canoa; la nuit était obscure, le vent avait fraîchi; des gouttes de pluie tombaient par intervalle, symptôme d'assez mauvais augure en cette saison. Au milieu des imprécations de l'équipage que ce genre de manœuvre commençait à impatienter et qui, sans respect pour la robe ecclésiastique, donnait au diable celui qui la portait, je me laissai glisser tout doucement dans la cale et m'accommodant de mon mieux entre deux sacs de riz, je fis tous mes efforts pour m'endormir. La chaleur était suffocante; baigné de sueur et respirant à peine, je sentais mon cœur défaillir dans cette atmosphère méphitique, tandis que mille insectes inconnus bourdonnaient ou frémissaient autour de moi : c'était un noviciat pénible, mais il fallait bien le subir. Au bout d'un certain temps, il me

sembla qu'on hélait depuis notre bord ; il se fit un mouvement sur le pont : le tumulte cessa ; je sentis virer le bâtiment, qui s'inclina sur le flanc opposé; la lame brisait avec violence et les membrures craquaient comme si leur assemblage eût été prêt à éclater. Ce départ, je l'avoue, me semblait un peu hasardé, et l'état de la mer, que je jugeais fort agitée, ne me permettait guère de goûter le sommeil. Cependant le vent parut se calmer ; le roulis diminua, le bruit des vagues devint un clapotis insignifiant, je m'endormis. Au point du jour, je fus réveillé- brusquement par une voix rude qui retentit à mon oreille : « Scnor, vous plairait-il d'aller à terre? » Je secouai les derniers songes du matin, et me frottant les yeux, je reconnus le. patron de la barque : « Serions-nous arrivés, Don Felipe? » demandai-je; et sans attendre sa réponse, j'escaladai les sacs de riz et me hissai sur le pont. Quel ne fut pas mon étonnement, quand je vis en face de moi le môle, les murs crénelés, enfin les clochers de Campêche ! Je me tournai vers le marin sans articuler une syllabe; mais ma physionomie en disait probablement assez, car il s'écria joyeusement comme pour me consoler : « Nous sommes mieux ici, Senor, que sur les rochers du Morro. » J'étais naturellement de son avis, mais à peine voulus-je en convenir. En débarquant, je trouvai sur le môle les amis qui m'avaient accompagné la veille ; ils me reçurent avec une explosion de gaieté que je fus obligé de partager. Le mauvais temps dura trois jours; c'était le dernier souffle des vents du nord; la nappe azurée du golfe, dont l'équilibre est à peine rompu par l'action des marées, allait s'endormir pour six mois, tandis que le soleil franchissait l'équateur et s'avançait vers le tropique.

Lorsque nous reprîmes la mer, le ciel était empreint d'un caractère de sérénité durable; la température s'était rafraîchie, et l'équipage manifestait bruyamment sa satisfaction, sous l'influence du beau temps, qui jamais n'est mieux assuré qu'après l'orage. Le coup d'œil dont nous jouissions était enchanteur; les éminences boisées qui dominaient la ville, les bosquets de cocotiers, la campagne parsemée de maisonnettes et noyée dans la vapeur harmonieuse du matin, composaient une scène tropicale d'une suavité et

d'une finesse de tons incomparables ; tous les pêcheurs des alentours avaient profité de la renaissance du calme pour donner la chasse aux requins, et mille petites voiles lumineuses étincelaient sur l'azur du golfe, comme des étoiles au firmament.

La côte, jusqu'au village de Champoton, éloigné de 14 lieues, présente une succession de collines boisées dont la base est hérissée de rochers. Le plus redouté de ces écueils est le Morro : « Ici, me dit le patron de la barque en désignant les parages voisins, les bâtiments se perdent, il est vrai, mais l'équipage se tire quelquefois d'affaire; là-bas, ajouta -t-il en indiquant du doigt la masse bleuâtre du Morro, il n'y a point de salut à espérer. » J'examinais avec curiosité ce cap dont nous approchions rapidement, et qui plonge par une triple ramification dans la mer : c'était un morne grisâtre, d'un aspect sinistre, pelé comme la tête d'un vautour ; on distinguait les assises parallèles du rocher, interrompues par de larges crevasses ou par des cavités irrégulières ; la base, battue par le ressac, disparaissait de temps en temps sous une nappe éblouissante d'écume1. Une végétation sombre et vigoureuse envahissant les gorges adjacentes, contrastait avec la nudité des hauteurs. Au delà, la côte décrit un arc assez profond et forme une baie bordée d'une grève sablonneuse où blanchissent quelques maisonnettes; 'est la rade du Ceïba, refuge des navigateurs surpris par le mauvais mps dans ces parages.

Notre voyage en était là, quand on servit le déjeuner : du biscuit, ^requin assaisonné d'un filet de vinaigre, de l'eau claire, un petit vte de rhum et un cigare pour activer la digestion; tel était For-diire de l'équipage et tel fut le nôtre pendant la traversée. Les voyeurs plus délicats auront raison de prendre leurs mesures , lorsqis s'embarqueront avec les caboteurs du golfe; la chère que l'on v, à leur bord mérite à juste titre d'être appelée primitive : un iïh» piat réunit les matelots et les passagers; le fragment d'un biscuit^ £ chacun d'assiette, et grâce à la nature qui a pourvu à

1. Cet e^ egt probablement ie même qu'Herrera a désigné sous le nom de Montagne des diableyro de lo$ diabloSt Dec ÏUy L vlIj c# 9#

tout, l'absence de fourchette se fait à peine sentir. Pour moi qui ne crains pas de donner au hasard une petite part dans mes spéculations, je ne m'effraie jamais de ces misères; réservant pour d'autres circonstances mes ressources et mon activité, je m'abandonne, en pareil cas , aux bontés de la Providence. C'est un système dont mon indolence s'accommode et qui m'a épargné tant d'ennuis que je lui pardonne volontiers quelques mécomptes.

Aussitôt que nous eûmes achevé, le curé tira des cartes et me proposa une partie de monte: je m'excusai sur mon inexpérience, mais il trouva dans l'équipage les dispositions qu'il souhaitait et il sut les mettre à profit pendant toute la durée du voyage. C'était un homme d'un extérieur vulgaire et d'un tempérament jovial; d'une ignorance toute mexicaine, ennemi des mortifications, fort léger de bagage : il n'avait cependant pas négligé d'embarquer avec lui quelques bouteilles de vin d'Espagne. Quand nous arrivâmes à Carmen, une partie de la population l'attendait sur la plage: c'était à qui toucherait sa robe ou baiserait sa main. Dans le tumulte de l'ovation, notre curé, qui avait encore un pied dans le bateau, perdit fâcheusement l'équilibre et compromit sa dignité; mais la revanche qu'il prit fut éclatante : s' élançant prestement sur la plage, sans hésiter, sans parlementer, sans choisir, il procéd? du pied et du poing à une distribution générale, qui apprit à qi l'ignorait que le zèle même a des limites que l'on ne transgres pas toujours impunément. Ce fut par cette correction paternel» dont le spectacle était assez divertissant, que le pasteur inauP son retour et reprit possession de son troupeau.

Depuis la rade du Ceïba, une zone de sable blanc comi^ce à régner le long du rivage ; les collines s'abaissent , s'enfcent dans l'intérieur, et disparaissent tout à fait un peu au A de Champoton. Ce village, que nous aperçûmes bientôt, est ,1S au bord d'une rivière qui porte le même nom et prend /Source dans les marais à quatorze lieues vers le sud. Nous vima * em~ bouchure un banc d'huîtres assez considérable ; l'espèce Srande, allongée, raboteuse, à talons fort saillants et à valve^erement

arquées1; elle a bon goût, et elle est mieux connue des gourmands de Campêche que des naturalistes. Champoton, jadis Polomhan, est un site justement célèbre dans l'histoire de la conquête : les indigènes disputèrent avec obstination aux Espagnols la possession de ce poste militaire qui, dans un pays sec, tirait une grande importance des eaux vives dont il était pourvu; trois fois, dans un intervalle de vingt ans, ceux-ci tentèrent de s'y établir, trois fois ils en furent chassés après avoir essuyé des pertes sensibles. Il faut lire dans Bernai Diaz, qui assista aux deux premières expéditions, le récit de ces rudes combats : « Je raconterai, dit-il, ce qui se passa pendant la bataille ( et certes on peut dire bataille et même des plus terribles ainsi qu'on le verra)... Les Indiens fondirent sur nous comme des chiens enragés; ils nous enveloppèrent de toute part et nous accablèrent d'une telle grêle de flèches, de pierres et d'autres projectiles, qu'au premier choc dix des nôtres furent blessés2. Ce fut à l'embouchure du fleuve que Cordova, atteint de sept flèches, donna l'ordre d'appareiller pour regagner Cuba, où il expira en débarquant. Le nom de Mala Pelea (combat malheureux) que la baie porte encore aujourd'hui, perpétue le souvenir de ces luttes acharnées. Du reste, le site de Champoton n'inspire au voyageur que des idées riantes ; on se persuade difficilement que ces vertes collines baignées par la rivière, furent arrosées de sang, et que ces frais ombrages où régnent maintenant la paix, le calme et la sécurité, furent témoins de tant de fureurs.

Depuis le point du jour, j'avais l'esprit fort occupé des crocodiles du Rio Champoton qui, disait-on, étaient extrêmement nombreux; je brûlais de contempler ces monstrueux lézards dans leur domaine, de me signaler par quelque exploit à leurs dépens, et d'enrichir l'histoire naturelle de leur dépouille. A peine eûmes-nous pris terre, que sautant sur la plage, armé de mon fusil et d'un couteau de chasse , je m'enfonçai dans le taillis et remontai le cours de la

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