‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 34 sur 96 · B. Diaz, Hist. verdad, c · texte numérisé non relu

B. Diaz, Hist. verdad, c

rivière. Je marchais avec précaution, prêtant l'oreille au murmure du courant, et me promettant d'ajuster ma victime à l'œil et d'éviter le danger bien connu de sa queue. Cependant l'ombre des mangliers, traversée par quelques rayons brisés du soleil, entretenait mes yeux dans une perpétuelle illusion ; chaque racine à fleur d'eau et chaque tronc couché dans la vase qui reflétaient une parcelle de lumière, me faisaient palpiter en m'inspirant une secrète horreur; je croyais distinguer le dos grisâtre de quelqu'un de ces monstres, et même sentir les émanations musquées qui révèlent, dit-on, leur présence; mais en réalité je ne vis que des morceaux de bois ou des pierres moussues, et je n'entendis d'autre bruit que celui des feuilles mortes que la sécheresse détachait de leurs rameaux.

Sur le soir, nous remîmes à la voile, emportant avec nous un essaim de moustiques qui concoururent, avec les cuearachas et le roulis du bâtiment, à nous faire passer une détestable nuit ; l'horizon, au matin, n'offrait plus qu'une ligne continue de forêts. Vers le milieu du jour, nous vîmes poindre dans le nord-ouest l'île plane et sablonneuse de Carmen, dont l'extrémité était couverte de hauts taillis ; nous étions engagés dans le chenal qui sépare cette terre du continent; le rivage s'effaçait à notre gauche; la Laguna de * Terminos se développait en face de nous. Les premiers navigateurs qui reconnurent ce parage (1518), crurent voir un bras de l'Océan replié autour du Yucatan, et limitant à l'ouest cette péninsule qu'ils considéraient comme une île ; plus tard on constata la continuité du littoral et le véritable caractère de la Lagune ; mais le nom de Terminos (confins) ne lui en est pas moins resté, comme un témoignage des tâtonnements qui en ont accompagné la découverte i.

L'eau était trouble et parsemée de débris végétaux entraînés par le courant des rivières; de petits îlots d'un vert éclatant, distribués

1. Llegamos a una boca como de rio grande; parecia como estrecho; tan gran boca tenta que dezia elpiloto Anton de Alaminos que era isla e partian terminos con la tierrat y a por esta causa lepusimos nombre Boca de Terminos. Bern. Diaz, Hist. verdad , c. 10.

comme autant de satellites autour de l'île principale, servaient de refuge aux oiseaux aquatiques qui s'y précipitaient à notre approche. Après trois heures de navigation au milieu de cet archipel , ayant doublé la pointe occidentale de Carmen , nous aperçûmes le feuillage des cocotiers et les premières maisons de la ville. Je mis pied à terre sur la plage , avec moins de pompe que le curé, mais avec un meilleur succès, et je trouvai bientôt, dans la maison du consul anglais, M. Johnson, une hospitalité cordiale, qui me dédommagea de mes tribulations maritimes.

L'île de Carmen est une terre basse, plane, sablonneuse, un véritable banc de sept lieues de longueur sur une à deux de large, qui ferme la lagune du côté du golfe, en laissant un passage à chaque extrémité. Le canal oriental par lequel nous étions arrivés n'est accessible qu'aux canoas, et fréquenté seulement par les caboteurs du Yucatan ; la passe occidentale, avec treize pieds d'eau et un fond de vase, peut être franchie sans danger par les bâtiments de commerce d'un tonnage moyen qui, pour plus de sécurité, s'allègent en dehors de la barre. C'est ici que se tient le grand marché des bois de teinture, principalement de l'heematoxylon , essence précieuse qui peuple les terres d'alluvion au sud de la Lagune. Le bois coupé, façonné en billes et dépouillé de son écorce, descend le cours des rivières et vient s'entreposer dans les magasins de Carmen, d'où il est exporté sur les différentes places de l'Europe. La population, composée de deux mille habitants, vit uniquement de ce genre d'industrie, car le territoire de l'île est ingrat et produit peu; il est rare qu'un champ y donne deux récoltes consécutives, à moins d'être amendé par des engrais, méthode presque inconnue dans cette partie de l'Amérique. La plupart des objets de consommation viennent du dehors et s'échangent contre du numéraire; mais de telles relations ne sauraient subsister longtemps sur les mêmes bases, car la richesse forestière, qu'aucun règlement ne protège , décroît avec rapidité , et Ton peut prévoir le moment où l'avidité des propriétaires, exclusivement préoccupés d'un gain actuel et immédiat, aura tari la source qui les alimente.

La nature a déguisé la pauvreté de l'île de Carmen sous un manteau de verdure qui trompe agréablement les yeux. A l'aspect de cette végétation dont l'expansion est parfois vigoureuse, il semble que les habitants aient manqué d'industrie ou de persévérance. En effet, l'habitude de recueillir sans effort est si bien établie dans le nouveau monde espagnol, qu'on y délaisse toute terre qui ne répond pas subitement aux exigences du cultivateur. Les landes de Carmen , revêtues d'un taillis serré ou de graminées, pourraient produire sans doute quelque chose de plus utile à l'homme : la sécheresse du sol n'est que superficielle ; partout, à une légère profondeur, on trouve l'eau ou au moins l'humidité saline entretenue par l'attraction capillaire du sable; les pluies en outre, accumulées dans les bas-fonds, y forment des marécages pérennes qui débordent pendant l'hiver, et laissent après leur retraite une couche de détritus aux alentours. Ces observations ne seraient point perdues en Europe ; mais le mal réside bien moins ici dans la qualité du terrain que dans le caractère de la population. Le travail , sans doute, est une dure condition de notre existence ; cependant l'ambition , l'amour de la famille, le désir d'accroître notre bien-être, triomphent de la répugnance naturelle qu'il nous inspire, au point de donner du charme au labeur le plus rigoureux. Il faut aller dans l'Amérique espagnole pour trouver des gens que leur pauvreté rend si riches, qu'elle les place au-dessus de tous les besoins; aucun mobile ne les stimule dès qu'ils ont le strict nécessaire ; le bien-être pour eux, c'est l'acte du repos; leur ambition se borne à la subsistance quotidienne, et quant à leur famille, ils s'en remettent à la Providence du soin de veiller sur son avenir. C'est ainsi que chez eux l'insouciance du lendemain se prolonge, sans amélioration, sans progrès, depuis le berceau jusqu'à la tombe.

On pourrait croire que dans une île pauvre, où les habitants n'ont d'autre fortune que leurs bras, les salaires sont peu élevés; il n'en est rien, par le motif que je viens d'énoncer ; une forte rémunération triomphe à peine de l'apathie des plus nécessiteux : ainsi le gain d'un manœuvre n'est pas moindre d'une piastre par jour; s'il con-

sent. à poursuivre sa tâche pendant la durée d'une semaine, c'est pour acheter le droit de ne rien faire pendant un mois. Dans une petite ferme des alentours, je vis un préposé qui recevait 1,200 fr. de gages, outre le logement et d'autres accessoires, uniquement pour garder la maison, cultiver un petit jardin, et surveiller une exploitation de trois à quatre hectares; encore le propriétaire s'estimait-il fort heureux de le posséder. Je parle de M. Johnson , qui faisait de louables efforts pour convaincre cette population inerte qu'avec un peu d'industrie et de courage elle obtiendrait du sol qu'elle abandonne, des ressources suffisantes pour ses besoins.

La ville de Carmen n'est rien moins que remarquable au point de vue de l'architecture; comme la pierre manque dans le pays, les matériaux de construction sont empruntés aux bois du voisinagq,. On couvre en chaume, plus rarement en tuiles provenant du lest des navires. Au bord de la Lagune, où les maisons se pressent et s'agglomèrent, ces toits rustiques ne brillent pas à leur avantage ; mais en dehors du centre commercial , dans les quartiers plus retirés , le chaume est en harmonie avec les bananiers qui l'ombragent , et avec les jardins primitifs qui isolent chaque habitation. Les rues, bordées de pervenches roses et blanches, deviennent alors des avenues champêtres aboutissant à la forêt , percée de sentiers irréguliers et semée de mille accidents qui séduisent une imagination européenne en la berçant dans les régions de l'inconnu. Ce bourdonnement qui frappe l'oreille, c'est celui de l'oiseau-mouche ; à peine l'avez-vous entrevu , il étincelle et disparaît comme un brillant scarabée, ou plutôt comme le sphinx, dont le vol a le même caractère. Quand le soleil approche de son zénith et que la nature est plongée dans le silence et l'affaissement, vous pouvez surprendre l'iguane sur la branche où il s'est arrêté dans un état de demisommeil : toutefois la vigilance du reptile ne l'abandonne pas complètement ; au moindre bruit , il redresse la tête , son goitre se dilate , sa crête dorsale se hérisse, il écoute dans l'immobilité ; les variations de sa couleur trahissent son inquiétude; son dos, d'un bleu céleste, est devenu violet, puis il reflète les nuances de la

verdure qui l'environne et au sein de laquelle il ne tarde pas à disparaître» Mais le sentier s'efface au milieu d'impénétrables halliers, formés d* arbustes épineux et de plantes sarmenteuses ; des gousses noirâtres et velues, entr' ouvertes par la maturité, pendent à l'extrémité des rameaux et laissent échapper leurs semences qui s'accumulent sur le sol. Il faut en approcher avec circonspection : c'est la negretia urens, espèce de légumineuse, armée d'imperceptibles aiguillons qui se détachent au moindre contact et se fixent sur la peau où ils provoquent une irritation douloureuse. La plupart des beaux arbres sont tombés sous la hache ; cependant on voit encore quelques grands ceïbas, aux cimes largement étalées, ressemblant dans l'éloignement à des cèdres antiques. Le mancenillier, nommé dans le pays chechém, est reconnaissable à la verdure foncée de son feuillage et à ses fruits trompeurs, semblables à de petites pommes. Sans doute la crédulité populaire a calomnié ce végétal en accusant jusqu'à son ombre ; mais les bûcherons connaissent fort bien la causticité de son poison , qui produit sur la peau l'effet d'une brûlure. Les forêts de ces contrées offrent un champ d'étude et d'expérimentation infini, et je suis étonné que l'amour des découvertes, qui y entraîne incessamment les naturalistes, n'exerce pas la même attraction sur d'autres classes de savants. La nature n'y produit rien d'insignifiant ; le rôle des fluides végétaux n'y est point exclusivement borné aux fonctions de l'espèce; la sève ardente qui vivifie les plantes et qui pénètre leurs tissus est presque toujours douée de vertus spécifiques, susceptibles de lier par de nouveaux rapports ces corps organisés au reste de la création. Combien de principes inconnus , parmi tant de résines , de gommes , d'essences aromatiques ou huileuses, de sucs lactescents presque animalisés, attendent pour féconder nos arts ou notre industrie, pour enrichir le domaine médical, qu'une circonstance fortuite ait révélé leurs propriétés! Telles étaient mes réflexions en parcourant ces bois, où ma curiosité constamment éveillée ne se lassait jamais. Pourtant , je dois l'avouer, mes jouissances furent souvent gâtées par l'incommodité des insectes et par l'atteinte de certains végétaux, dont la piqûre

était suivie d'inflammations cuisantes ou de démangeaisons insupportables, surtout à l'heure consacrée au repos.

J'aimais, dans mes excursions solitaires, à m' arrêter près des habitations, quand j'entendais tinter la cloche de l'Angelus : je voyais la famille agenouillée, le père récitant la prière, et la mère unissant sa voix à celle de ses enfants ; puis tous se levaient à la fois et se souhaitaient réciproquement une bonne nuit, usage pieux qu date de |la conquête et qui revêt un moment le père de famille de cette dignité patriarcale dont il se dépouille trop souvent. Il m'arriva un soir, d'être attiré par des chants religieux vers une église dont l'apparence était plus que modeste, et qui s'élevait non loin de la plage : on célébrait je ne sais plus quelle fête ; l'autel resplendissait de lumière, le copal parfumait la nef, et le peuple chantait, prosterné dans la poussière. Il y a dans les cérémonies du culte catholique une poésie incontestable qui va directement au cœur, et les circonstances qui m'environnaient me rendaient particulièrement accessible à ce genre d'impression. En voyant cette pauvre trib.u , oubliée sur une parcelle du globe, confondre ses vœux et ses aspirations dans une même prière, je fus ému spontanément; la pensée de mon propre isolement venait d'éveiller un mouvement sympathique dans mon âme ; je sentais, comme je ne l'avais jamais senti, le prix de cette doctrine divine qui console toutes les afflictions, qui raffermit tous les courages, qui établit une communion touchante entre tous les membres de la famille chrétienne, et qui n'oublie pas même le voyageur dans ses pieuses formules... En ce moment, un son mélodieux s'élevant des profondeurs de l'église, effaça les dernières notes du chant que je venais d'entendre : le contraste était si marqué * et l'effet en fut si imprévu que je demeurai un moment interdit, comme un homme qui passe sans transition de l'obscurité à la lumière. J'avais reconnu, dès les premiers accents, une contredanse qui n'est pas neuve de l'autre côté de l'Océan ; ce prélude fut suivi d'une valse et couronné par une polka d'un style tout à fait dégagé. Le curé s'était procuré pour la solennité un orgue de Barbarie récemment importé dans l'île, où cet instrument avait excité de vifs

transports d'admiration. Heureusement les idées profanes qu'il éveilla dans mon esprit demeurèrent un mystère pour le reste des fidèles qui , plongés dans une admiration respectueuse , ne voyaient dans cette harmonie que l'expression des sentiments dont ils étaient eux-mêmes animés.

L'île de Carmen jouit d'une grande renommée de salubrité dans le rayon du golfe ; elle doit cet avantage à la constitution sablonneuse et à la sécheresse superficielle d'un sol qui renferme, d'ailleurs, peu de débris organisés. Mars, avril et mai sont les mois les plus secs de l'année sur tout le littoral ; pas une goutte d'eau ne tombe dans cet intervalle, et les rivières descendent à leur plus bas étiage. Vers le milieu de mai arrivent des pluies quotidiennes, presque toujours accompagnées d'éclairs et de tonnerres. En novembre, les vents du nord commencent à souffler et à dissiper les orages, qui deviennent de plus en plus rares jusqu'au retour de l'équinoxe. On pourrait donc, en se basant sur les phénomènes atmosphériques, dont la périodicité est remarquable sous les tropiques , diviser l'année en trois saisons, celle de l'humidité, du vent et de la sécheresse. Avril et mai président généralement à la floraison, quoique plusieurs plantes, favorisées par la douceur de la température, ne cessent jamais de fleurir et de fructifier. Transplantées sous ces latitudes, celles de notre hémisphère se plient aux lois qui régissent les espèces indigènes ; mais les modifications qu'elles subissent dans les phases de leur existence sont bien plus remarquables de l'autre côté de l'équateur. On a observé que les phénomènes de leur végétation se règlent dans leur série, sur le cours du soleil, et que l'époque de leur floraison est déterminée, comme chez nous, par le retour de cet astre vers le tropique le plus voisin i.

On ne rencontre ni dans l'île de Carmen ni sur les bords de la Lagune aucun tumulus, aucune ruine, aucun vestige enfin de l'industrie des temps passés. C'est une terre toute sauvage, que la nature semblait s'être réservée, en lui refusant les dons les plus

1. A. Saint-Hilaire, Voyage dans l'intérieur du Brésil, ne partie, t. I, p. 54.

LES LAGUNES. m

utiles à l'homme. Cependant, à l'époque de la conquête, il existait aux alentours des oratoires construits en pierres de taille, ornés d'idoles, ainsi que de bois de cerfs qui y avaient été déposés, vraisemblablement, à titre d'offrande ; l'érection de ces monuments, dont les débris ont disparu, fut attribuée à la dévotion des chasseurs ou à celle des marchands qui traversaient parfois ces lieux déserts1. J'éprouvais un charme singulier, lorsque les excitations de la journée ne me permettaient pas de goûter le sommeil , à contempler depuis ma fenêtre cette nappe d'eau solitaire, circonscrite par des terres inexplorées; mon imagination s'égarait sur la route mystérieuse qui s'ouvrait devant moi, et qui de fleuve en fleuve, de forêt en forêt, devait me conduire au terme de mon voyage. Quelques vagues appréhensions de l'avenir, quelques souvenirs tristes et doux traversaient aussi ma pensée ; enfin l'aspect solennel de la contrée, le calme auguste qui l'enveloppait, finissaient par me pénétrer d'un sentiment profondément religieux; je me sentais entraîné, avec une irrésistible puissance, vers celui qui préside à l'harmonie des nuits comme aux splendeurs du jour, et je me persuadais que sa bonté infinie veillait aussi sur moi. A cette heure de quiétude et de repos, le silence n'était troublé que par le chant nocturne du grillon et par le bruissement des vagues ; une fraîcheur délicieuse arrivait des horizons lointains et ranimait le sentiment de la vie allangui par le fardeau du jour.

La Lagune de Terminos peut avoir 15 lieues de longueur sur 8 à 10 de large ; elle ressemble à un lac par sa tranquillité et par la teinte limoneuse de ses ondes. Le territoire voisin n'offre qu'un sol mouvant, entrecoupé de dangereux marais. Rien n'est plus compliqué que l'hydrographie de ce petit coin du monde où les eaux, indécises, s'écoulent lentement de lagune en lagune et semblent se contrarier par une divergence dans leur cours. Au temps des sécheresses, chaque système a son lit distinct; on peut cheminer dans -l'intervalle, pourvu que l'on soit familiarisé avec les

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