B. Diaz, c. 10. Herrera, Dec. Il, ]. m, c
embûches de la route ; quand viennent les pluies, les lagunes se remplissent, se gonflent et s'épanchent par leurs déversoirs naturels; le sol disparaît peu à peu, et les communications par la voie sèche deviennent impraticables. Il faut encore ici toutes les ressources de l'expérience pour suivre avec sécurité le fil de ce labyrinthe aquatique. On peut, à cette époque de l'année, de l'Usumasinta passer dans le Tabasco, et du Tabasco dans le Chiltepéque, sans que la navigation souffre d'interruption.
Le cours d'eau le plus considérable de ces parages est l'Usumasinta, dont le bras principal , sous le nom de Rio Palizada, débouche dans la Lagune de Terminos 4. À partir de ce fleuve, en remontant à l'est, on rencontre cinq autres rivières, qui se présentent dans l'ordre suivant : le Rio de San José , le Balchacaj , le Chumpan, le Chiboja grande et le Rio Candelaria. Je compléterai plus tard les notions que j'ai recueillies sur PUsumasinta, dont le nom est peu connu et dont le tracé présente une grande incertitude sur nos cartes. Le périmètre de la Lagune, au contraire, a été relevé avec assez d'exactitude; c'est un foyer commercial célèbre dans le rayon du golfe, quoique son existence soit à peine soupçonnée en Europe. Aux yeux des riverains, rien n'est au-dessus de la Lagune; ce bassin, les canots, la coupe et le transport des bois de teinture, résument dans leur esprit l'étendue, la richesse et le mouvement commercial du morde. Outre les espadons et différentes espèces de squales qui fourmillent dans ce grand lac salé, on y voit, par les temps calmes, une raie vorace, gigantesque et tachetée sur le dos, nommée dans le pays mania. Ce poisson que les pêcheurs redoutent et dont ils parviennent rarement à s'emparer, guette sa proie dans l'immobilité à l'ombre des plantes aquatiques, et l'étouffé, dit-on , entre les lobes de ses vastes n%ëoires, comme dans les replis d'un manteau {manta). Vers les limites de la Lagune, le domaine de la nature commence; les animaux sauvages rugissent dans les bois;
\. Dampier est, je croie, le premier voyageur qui ait fait connaître le véritable nom de ce fleuve, qu'il appelle Summasenta. Damp., A new voyage round ihe World, t. II, part, h, p. 51. Londres, 1699.
les reptiles s'enlacent au tronc des arbres; les moustiques prennent possession de l'atmosphère; l'homme n'est plus le maître de la création , mais un voyageur égaré, qui doit suivre avec circonspection sa route.
Dans la soirée du 24 mars, nous nous embarquâmes, Morin et moi , sur un canot frété pour l'intérieur, avec une brise très-faible qui nous chassa insensiblement vers l'autre rive. Un peu avant la nuit nous atteignîmes l'embouchure du fleuve, mais nous n'osâmes pas nous hasarder plus avant; on jeta l'ancre, et, comme distraction, nous pûmes contempler le lever de la lune. Tandis que j'observais les progrès de l'astre nocturne dont les rayons commençaient à scintiller sur l'eau, j'éprouvai tout à coup une vive douleur entre les deux épaules : m'étant débarrassé de mon habit par un mouvement tout spontané, je vis tomber à mes pieds un scorpion qui prit la fuite en redressant la queue, mais qui n'en reçut pas moins le châtiment que je lui réservais. Morin me frictionna avec quelques gouttes d'ammoniaque , et le lendemain j'étais guéri. Le patron du canot, vieux zambo1 vigoureux, au teint bronzé et aux cheveux crépus, doué d'une humeur joyeuse, assez rare en ces tristes régions, où l'acte de la vie est une demisouffrance, prétendit que j'avais introduit cet insecte à son bord dont il vantait fort plaisamment la propreté. Pendant qu'il s'égayait à mes dépens, un nouvel ennemi , en tout point semblable au premier, courait sur le bordage et menaçait sa propre sécurité. En ce moment on çarguait la grande voile, et les rayons de la lune tombaient directement sur le pont; on vit alors fourmiller dans la cale des milliers de blattes noires que la lumière semblait épouvanter. A cet aspect, je frémis de dégoût; les autres passagers, quoique plus aguerris, manifestèrent aussi beaucoup de répugnance; chacun contait un trait de la voracité des cucarachas, et tout le monde déclara qu'il était rare d'en rencontrer une collection pareille. Don Pancho, le patron, finit par en tomber d'accord, mais il ajouta,