‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 37 sur 96 · Voy. chap. v, p · texte numérisé non relu

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bres, au milieu des émanations fétides que la chaleur dégageait de ce détestable lieu. L'équipage, au contraire, dans le costume primitif de ces contrées, témoignait bruyamment sa satisfaction, . comme les grenouilles manifestent la leur en pareille occurrence. Le vent sifflait dans nos agrès, le clapotis de la pluie se mêlait au bruissement des vagues, la coque du bâtiment craquait, décidément c'était une tempête d'eau douce. Au bout de deux heures, qui nous parurent deux siècles, nous pûmes enfin sortir de notre cachot et respirer un air plus pur. Dans l'intervalle, nous avions franchi les lagunes et nous voguions sur la rivière, dont les sinuosités commençaient à se dessiner. Les berges étaient taillées à pic ou en talus rapide dans un sol mélangé de sable et d'argile; les rives, planes, couvertes de joncs et de graminées, entrecoupées de magnifiques ombrages. On apercevait à travers la verdure, la nappe bleue des lagunes qui baignaient de lointaines forêts. J'eus le temps de compléter mes observations, car le vent nous manqua et nous n'avançâmes plus qu'à la palenque: c'est ainsi que l'on nomme une perche longue et fourchue dont on se sert pour côtoyer les fleuves, en l'appuyant contre l'épaule et en marchant le long du canot. Trois hommes sont nécessaires à l'exécution de cette manœuvre; les deux premiers donnent l'impulsion, en poussant alternativement, tandis que le troisième, muni d'une espèce de gaife, maintient l'embarcation le long du bord à l'aide des branches qu'il saisit au passage. Cette manière de voyager n'est pas expéditive ; comme la voile reste toujours larguée afin de soulager les rameurs, il arrive que le vent, dont la direction varie suivant les détours de la route ou dont l'action est paralysée par les bois, tantôt chasse le canot sous les arbres où il s'embarrasse avec ses agrès, et tantôt l'abandonne au milieu du fleuve où la profondeur des eaux rend la palenque inutile. Il faut alors redoubler d'efforts , ou attendre patiemment un nouveau souffle de la brise. Ce travail ingrat et opiniâtre est du petit nombre de ceux que les Indiens exécutent bien, et pour lesquels ils ne montrent pas d'aversion.

La végétation prend une physionomie de plus en plus intéressante

à mesure que l'on avance dans l'intérieur; de grands saules aux rameaux pleureurs, des bambous gigantesques, de belles cypéridées semblables au papyrus, des palmiers aquatiques aux tiges grêles et annelées, des cécropias aux larges feuilles, concourent à l'ornement des deux rives ; puis des masses de verdure nuancées de grappes violettes, des troncs blanchâtres et prodigieux, des lianes minces et tendues comme les agrès d'un navire, passent sans interruption sous les yeux. Je remarquai le palmier jagualc, aux gracieuses ombelles inclinées sur le fleuve, aux fruits acidulés et pendants par régimes, de la grosseur et de la forme d'un gland, que les enfants recherchent et qui fournissent même une distraction au voyageur/Une variété considérable d'oiseaux jouit en paix de l'existence dans ces lieux solitaires; c'est l'ibis au plumage éclatant; l'aramus à la voix retentissante; le porphyrion bleu, nommé par les habitants poule de Montézuma, etc. Le martin -pêcheur à collier, espèce beaucoup plus grosse que la nôtre, rasait continuellement la surface des eaux, tandis que des faucons jetaient des cris aigus, plongeaient dans la rivière, et s'élevant perpendiculairement avec leur proie, tournoyaient à une grande hauteur. Nous laissâmes sur la droite un bois touffu d'oréodoxas et plusieurs rameaux sans importance qui se détachent du Rio Palizada pour se perdre dans les marais; des caïmans grisâtres semblaient nous observer du fond des petites anses où ils se tenaient immobiles; à peine distinguait-on ces amphibies des troncs déracinés que le fleuve avait couverts de son limon. Enveloppé de mon manteau et couché sur le pont, je jouissais délicieusement d'un spectacle dont la nouveauté m'enchantait, et qui suppléait, par son excitation, à l'absence de souvenirs qui est l'attribut de ces contrées. J'ai procédé avec le même bonheur pendant toute la durée de mon voyage; l'intérêt le plus vif en a marqué les périodes successives, car je marchais vers l'inconnu avec cette ardeur passionnée dont la nature a mis le germe dans nos âmes. Cependant, en exceptant la première impression que produisit sur moi le Nouveau Monde, je dois avouer que les scènes de PUsumasinta, par leur grandeur mélancolique et leur poésie pri-

mitive, sont celles qui ont laissé les traces les plus profondes dans mes souvenirs.

Nous atteignîmes sur le soir une terre basse cernée par des flaques d'eau, que Ton nomme Y île des Oiseaux, et qui mériterait mieux d'être appelée l'île des moustiques. Aussitôt que l'on eut amarré le canot, chacun fit ses préparatifs pour la nuit et se mit à dresser une sorte de petite tente, de forme rectangulaire, fabriquée avec quelques mètres de calicot. Cet appareil est fort usité dans le pays; une fois dans l'intérieur, où l'on se glisse aussi prestement que l'on peut, on ferme toute issue en repliant les bords libres de l'étoffe sous la natte qui doit servir de lit. Je n'étais pas assez novice pour me trouver au dépourvu ; j'avais acheté en France une moustiquaire que je considérais, sur la foi du marchand qui me l'avait vendue, comme le dernier mot du progrès; mais je ne tardai pas à me convaincre que l'inventeur de ce système n'avait jamais navigué sur l'Usumasinta. A peine étais-je parvenu, avec toute l'adresse et toute la circonspection nécessaires, à m'introduire sous mon rideau de gaze, que l'ennemi, guidé par son instinct, pénétrait victorieusement dans la place. Ce fut d'abord un simple moucheron, puis un second, puis un troisième, puis une centaine, puis un nombre infini. J'entendais, avec une terreur croissante, comme le murmure d'une ruche à mon oreille, et je sentais, à n'en pouvoir douter, mille aiguillons qui traversaient ma peau. Ce fut en vain que j'essayai d'opposer à cette invasion toutes les ressources de mon industrie; furieux et à bout d'expédients , je finis par vider la place en donnant au diable la moustiquaire et même, je dois l'avouer, son inventeur. Un long bourdonnement régnait sur l'étendue du fleuve, et les essaims qui se jouaient dans l'espace, eussent obscurci la clarté du soleil. Les heures se consumèrent douloureusement à lutter sans succès contre des myriades d'ennemis invisibles; je contemplais avec indifférence l'aspect nocturne du paysage, les grandes ombres projetées sur l'eau et les spirales phosphorescentes que décrivaient les insectes lumineux. Les partisans des causes finales ne manqueront pas d'expliquer d'une manière satisfaisante le rôle du moustique dans

la création; pour moi, je le confesse, après y avoir réfléchi mûrement pendant toute cette nuit, et pendant bien d'autres, hélas! je n'ai rien pu conclure et laisse la question dans son intégrité.

Les étoiles disparurent successivement à l'horizon, et j'eus enfin la satisfaction d'éveiller tout le monde. Bientôt après nous fûmes en route. Le temps était charmant, mais le vent se taisait, et comme nous avancions avec lenteur, je pus goûter sans quitter le bord le plaisir de la chasse. Don Pancho manœuvrait de fort bonne grâce pour repêcher le gibier qui tombait; non pas qu'il partageât mes vues et qu'il prît un intérêt bien vif aux progrès des sciences naturelles , mais il voyait un supplément de provisions dans chaque pièce nouvelle que j'ajoutais à ma collection. Nous faisions effectivement maigre chère; le biscuit moisi, le tassao et les haricots noirs composaient tout notre ordinaire, en sorte que parfois je me prenais à soupirer en songeant au requin de Campêche. Vers le milieu de la journée, nous atteignîmes la ferme de San Geronimito, située à l'embouchure d'un ruisseau où nous vîmes une grande quantité dé bois de teinture empilé sur la rive en attendant l'embarquement. L'Usumasinta reçoit en cet endroit le Rio Viejo, un de ses propres bras, qui circonscrit un vaste territoire entrecoupé de lagunes, nommé VUe de San kidro. L'inclinaison du sol est tellement indécise, que le Rio Viejo décrit les trois quarts d'un cercle et coule pendant près de deux lieues dans une direction opposée à celle de la branche principale.

En approchant du bourg de la Palizada, terme de notre navigation, la rivière devient plus étroite et plus rapide ; les bois s'éclaircissent, l'œil peut errer en liberté sur la nappe onduleuse des savanes. Les rayons du soleil couchant inondaient ces prairies où régnait un immense repos; les saules inclinés sur la rive, les flaques d'eau lumineuses, les troupeaux , les lointaines forêts composaient un ensemble qui me captiva singulièrement, en produisant sur moi la plus délicieuse illusion. C'était bien un paysage d'Europe que je croyais revoir, un paysage que ma mémoire ne saurait oublier. 11 me sembla que je reconnaissais les plaines où j'avais

joué dans mon enfance, les saules, les marécages, la rivière au cours incertain; et, mon imagination remontant dans le passé, j'essayai, par une heureuse fiction, d'y transporter mon existence. Mais, phénomène étrange, les souvenirs les plus récents et les plus chers, me paraissaient d'une date extrêmement éloignée, comme si beaucoup d'années se fussent accumulées dans l'intervalle. La distance des lieux produit le même effet que la distance des temps; la perspective est à peu près la même : jamais je ne l'avais aussi tristement éprouvé. Bientôt la végétation, qui imprime aux différents climats leur véritable caractère, fit évanouir toute illusion. Le bojon, arbre droit, élancé, que je n'ai observé qu'à distance, montra sur plusieurs points sa cime en parasol , qui rappelle celle du pin d'Italie; le cecropia étala sur la lisière des bois ses rameaux semblables à d'immenses candélabres; des mimosas à fleur rose, de beaux convolvulus, ornèrent le bord des eaux, et des massifs d'arums, aux feuilles sagittées, pressèrent leurs tiges mobiles dans la direction du courant.

Il était dix heures du soir, lorsque nous aperçûmes à la clarté de la lune les cocotiers, qui annoncent ordinairement, dans cette partie du monde, le voisinage des lieux habités; quelques lumières éparses et des formes confuses que nous entrevîmes dans la nuit, signalaient le bourg de la Palizada, que nous venions d'atteindre après cinquante -quatre heures de voyage. Nous avions franchi dix-huit lieues qui se réduisent à sept en mesurant directement l'intervalle. L'heure était bien tardive pour chercher un asile; heureusement un des passagers, habitant de la localité, nous tira d'embarras en nous offrant son propre domicile. On eut bientôt disposé des hamacs, où chacun de nous s'installa et s'endormit avec une satisfaction très-réelle. L'hospitalité est facile à exercer sous les tropiques ; avec deux clous et quelques aunes de toile , le maître du logis est toujours en mesuré de recevoir et de contenter ses hôtes.

Le lendemain, je me présentai chez le curé, muni de mes lettres de recommandation. Je trouvai dans le père Alberti un homme

bien supérieur à la généralité des ecclésiastiques, qui sont fort ignorants et mènent un genre de vie assez peu édifiant, dans toute l'Amérique espagnole. Il était né au Guatemala, et il devait à ses voyages, peut-être même à ses malheurs, une expérience du monde et une instruction libre de préjugés, que je fus surpris de rencontrer en pareil lieu. Je n'ai point su par quel enchaînement de circonstances il exerçait d'obscures fonctions dans un pays aussi éloigné du sien, et sur un théâtre aussi peu digne de son mérite ; quoi qu'il en fût, il les remplissait dignement , car dans cette bourgade isolée dont il était à la fois le pasteur, le magistrat et le médecin, chacun l'aimait et l'honorait.

11 y a peu d'années, la Palizada n'était encore qu'un misérable hameau, exclusivement habité par des Indiens. L'exploitation des bois de teinture, en atteignant ces parages, y créa un mouvement inaccoutumé, et changea rapidement les conditions de la population. Un certain nombre de jeunes gens de couleur, sans famille et sans fortune, race déshéritée que le relâchement des mœurs multiplie dans l'Amérique espagnole, vint y chercher des moyens de subsistance ; puis on vit arriver des tailleurs, des barbiers, des marchands, attirés par l'espoir de partager les bénéfices de la petite société nouvelle. La guerre que nous fîmes au Mexique en 1838 eut pour effet d'introduire dans la Palizada quelques Français, victimes de l'animosité que le succès de nos armes avait excitée parmi nos adversaires1. Je ne fus pas médiocrement surpris de rencontrer des compatriotes dans ce delta marécageux et ignoré ; ils sp tiraient passablement d'affaire, et ne regrettaient point ce qu'ils avaient perdu. Le commerce du bois de Campêche est ici, comme dans l'île de Carmen, la source des fortunes et l'élément unique du travail; tous les capitaux, tous les efforts, toutes les ressources se concentrent sur ce genre de spéculation , qui consiste à acheter au plus bas dans la localité, pour revendre le plus cher

1. Le gouvernement se vengea de la prise de San-Juan-d'Ulua, en enjoignant aux Français, par un décret daté du 1er septembre, de vider le territoire de la république dans un délai de quinze jours.

possible à la Lagune. L'opération est bonne ordinairement lorsqu'elle se traite au comptant, car les propriétaires espagnols, toujours aux expédients pour satisfaire leur passion dominante, celle du jeu, résistent difficilement à l'appât des espèces sonnantes, et souscrivent, pour s'en procurer, à des rabais considérables. Lorsque le produit est en baisse, la misère se fait rudement sentir; mais on ne saurait plaindre une population qui possède un territoire d'une fertilité incomparable, et qui refuse d'en tirer parti.

Le rio Palizada, comme je l'ai dit précédemment, est le bras le plus oriental et le plus important de l'Usumasinta. Sa profondeur, en face de la bourgade, varie de quatre brasses à six brasses et demie, selon la saison. A l'époque des crues, le pays est noyé fort avant dans l'intérieur; il ne subsiste plus sur le trajet de l'inondation qu'un petit nombre d'îlots , outre les rives du fleuve que leur exhaussement met généralement à l'abri i. La plupart des habitants abandonnent alors la partie inférieure de leurs maisons, pour se réfugier sur un plancher temporaire qu'ils élèvent à une certaine hauteur. La volaille, encore plus à plaindre, n'a pour asile que le chaume incliné des toits. Au mois de mai, le dessèchement est complet; c'est la période des fièvres endémiques qui frappent sans ménagement les étrangers, et dont les indigènes eux-mêmes n'évitent pas toujours les atteintes.

Les vastes marécages qui enveloppent la Palizada, méritent tout l'intérêt du naturaliste, et peuvent être considérés comme Y Eldorado du chasseur. Une plante particulière, munie de longues racines fibreuses, végète à la surface des eaux, qu'elle transforme en prairies mobiles, de manière à tromper un œil qui n'est pas exercé. Cette nappe de verdure flottante s'arrête à la limite des courants et laisse subsister à travers les lagunes un réseau de communication libre de toute entrave. On voit fleurir çà et là de magnifiques nymphœas blancs, ainsi qu'une espèce de gentianée, dont la corolle est délicate et veloutée. De loin en loin, de petites îles boisées sont

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