La crue est de 3 mètres à la Palizada
habitées par des écuretfils noirs et par diverses tribus de Tordre des passereaux. J'y trouvai, dans une de mes excursions, un nid de colibri artistement fixé à la branche épineuse d'un citronnier; il contenait trois petits, que je parvins à élever en les nourrissant d'eau sucrée, jusqu'au moment où ils prirent leur essor.
Il serait difficile de donner une idée de la multitude d'oiseaux qui vivent et multiplient dans ces parages, sans doute depuis le premier âge du monde. Une quantité innombrable de palmipèdes et d'échassiers nagent, plongent et traversent incessamment les airs: c'est le tantale au bec osseux et recourbé ; l'aigrette, d'un blanc pur comme la neige; la spatule au plumage rose, dont l'instinct est particulièrement sauvage ; le flamant au long cou et aux ailes de feu ; une variété infinie de sarcelles et de canards ; enfin la grue, qui se promène solitairement ou qui épie dans l'immobilité. Différentes espèces de rapaces jettent des cris aigus et décrivent de grandes courbes au-dessus des bois; on les voit fondre sur le marais, mais au lieu de la proie qu'ils convoitent, ils trouvent souvent la gueule du caïman caché sous la végétation flottante. Le vautour aura, perché sur une branche morte, surveille les évolutions de cette multitude emplumée; partout, jusqu'aux limites de l'horizon, on voit nager, voler, courir; le bruit d'une arme à feu retentissant sur la lagune, y soulève des myriades de points blancs, noirs et gris, qui montent de la surface comme un brouillard, et qui s'abaissent avec la même rapidité. La plupart de ces oiseaux vivent sur le pied d'une rare familiarité avec le bétail qui parcourt leur domaine ; j'ai vu maintes fois le héron blanc, profiter, pour traverser les courants, du passage d'une vache ou d'un taureau; perché sur le dos du quadrupède et faisant de plaisants efforts pour garder l'équilibre, l'oiseau n'abandonnait son poste qu'en abordant à un lieu sûr. Les tortues, également nombreuses, contribuent, malgré la timidité de leurs allures, à l'animation générale ; tantôt elles nagent dans les eaux libres, à peine ridées par le mouvement de leurs pattes, tantôt elles flottent à la surface, tantôt enfin elles débarquent sur la plage, en traînant laborieusement leur carapace.
Au milieu des espèces volatiles qui peuplent ces régions humides, le jacana se distingue par sa grâce et par sa vivacité. Toujours en mouvement, il effleure, suivi de sa femelle, la verdure mobile des lagunes, courant d'une feuille à l'autre avec une dextérité circonspecte, comme s'il craignait de mouiller ses longues jambes. Les querelles naissent à tout propos dans le ménage ; mais ce sont de légers nuages qui ne deviennent orageux que quand la jalousie s'en mêle. La nature a doté cet oiseau d'une arme formidable, en cachant sous son aile un éperon acéré, dont il frappe son ennemi au point de le blesser à mort. Le jacana est peu farouche : lorsqu'il est inquiété, il s'élève en poussant un petit cri, et va s'abattre un peu plus loin, après avoir plané sur la sommité des hautes herbes, comme pour s'assurer du terrain; puis il demeure un instant immobile, les deux ailes étendues, tout prêt en cas d'alarme à prendre de nouveau son essor. Ce charmant échassier est répandu dans toute F Amérique tropicale ; il pond des œufs marbrés de noir sur un fond d'une nuance fauve rembrunie1.
Le tableau de la civilisation naissante est loin d'offrir, à la Palizada, un intérêt aussi touchant que celui de la nature sauvage; la population est composée en grande partie d'hommes de couleur, sans énergie et sans principes, qui mettent à un prix exorbitant le travail que la nécessité leur arrache; ainsi la journée d'un manœuvre ne s'abaisse pas au-dessous d'une piastre ; et cependant, malgré le taux élevé des salaires, le propriétaire n'a pas d'autre ressource pour tirer parti de ses bois, que la servitude personnelle dont la loi frappe le débiteur. J'ai fait connaître ailleurs comment les indigènes se laissent entraîner dans le piège2 ; j'ajoute ici qu'avant de recevoir la moindre rétribution en numéraire, ils doivent rembourser à leur maître le prix de leur entretien, sur lequel ce dernier ne manque pas de réaliser un bénéfice de 60 à 80 pour cent. Il arrive ainsi que le malheureux ouvrier demeure endetté et par suite esclave toute sa
2. Les Espagnols nomment cet oiseau gallerote, et les Indiens chechelnab , oiseau du nâb (nymphaea. ) 1. Chap. vin, p. 207.
LES LAGUNES. 2i1
vie; on n'objectera pas que cette servitude est volontaire, car la volonté perd son caractère essentiel lorsqu'elle est arrachée parla séduction à l'ignorance.
Un autre résultat de ces mœurs, c'est la cherté de la vie et la difficulté de pourvoir aux plus simples besoins de l'existence. Il est très-malaisé de se procurer à la Palizada les produits qui abondent dans le voisinage, comme le poisson, le gibier, etc. J'étais étonné de ne pas rencontrer de marché public au milieu d'une société qui avait de nombreux besoins, et dont l'importance était déjà considérable; mais je reconnus bientôt que les exigences de l'exploitation absorbaient, comme dans les contrées aurifères, tous les bras disponibles. Ainsi, dans un pays doué d'une fécondité prodigieuse, la soif de l'or rend inutiles les plus précieuses faveurs de la nature.
J'ai vu aux environs de la Palizada une grande quantité de manguiers. Cet arbre, originaire de l'Inde, s'y est acclimaté, et si bien propagé de ses propres semis, qu'il se confond aujourd'hui dans les bois avec la végétation indigène. À la maturité des fruits, le sol est jonché de leurs régimes* qui pourrissent sur place, faute d'industrie pour en tirer parti. Rien cependant ne serait plus aisé que d'en extraire de l'alcool par la distillation. La mangue est un fruit bienfaisant, doué de vertus dépuratives, dit- on, et en outre fort agréable. La pulpe, d'un beau jaune, est ferme et pleine de sucs; le noyau est gros et filamenteux; la peau lisse, d'un vert jaunâtre, exhale une légère odeur de térébenthine.
Je fis connaissance, à la table du père Alberti, avec une espèce d'anone, que les Espagnols appellent guanabana, et les Français corossol (A. muricata L.). Reconnaissable à sa couleur verte, à sa forme pyramidale, à sa grosseur, et aux protubérances spiniformes qui hérissent sa surface, ce fruit est doué d'une saveur spéciale, très-agréable, quoique imprégnée de je ne sais quoi d'aigrelet et de sauvage, qui sent la forêt vierge et dénote l'absence de culture. On mange aussi, à la Palizada, l'extrémité de la tige du palmier royal; c'est le chou palmiste des anciens voyageurs, nom bizarre et qui pèche contre toutes les règles de l'analogie. Cette production
n'est point l'apanage d'un palmier spécial; tous les végétaux de la même famille développent un bourgeon terminal assez tendre et assez volumineux chez quelques-uns pour fournir une substance alimentaire. Malheureusement il faut abattre un arbre magnifique pour cueillir ce prétendu chou, dont le goût, après la cuisson, rappelle celui de l'artichaut.
Le Rio Usumasinta et les lagunes voisines nourrissent une grande quantité de poissons, et notamment une espèce singulière, qui atteint un mètre de longueur, et porte dans le pays le nom de pesce lagarto (poisson caïman)1. Sa forme est celle du brochet, avec la tête plus étroite et plus allongée : le corps est revêtu d'écaillés adhérentes, taillées en losanges, distribuées par séries obliques, excessivement coriaces et résistantes. Les pêcheurs font rôtir ce poisson dans sa cuirasse, dont ils le dépouillent ensuite pour l'accommoder. Les tortues d'eau douce offrent également une ressource à la population ; j'en ai compté cinq espèces, parmi lesquelles celle que l'on nomme hicotea (emys ornata, Gray) est la plus grosse et la plus estimée. La chair de ce reptile a beaucoup de rapport avec celle du poulet et l'emporte en délicatesse sur celle des tortues marines. Ces avantages naturels sont compensés par la plaie des moustiques, qui oblige les habitants à clore hermétiquement leurs demeures aux approches de la nuit. Chaque maison est en outre le réceptacle d'une multitude de créatures malfaisantes qui, dans les climats chauds, se rapprochent de l'homme et profitent de l'abri qu'il a disposé pour son usage. Outre les rats, les lézards et les chauves-souris , on y trouve des scorpions , des blattes énormes, des fourmis, et plusieurs espèces de hideuses araignées.
Je fus obligé de reconnaître ici que les recherches auxquelles je me livrais, dans l'intérêt des sciences naturelles, demandaient plus de circonspection que je n'en avais apporté jusqu'alors; j'entendais parler fréquemment, sous le nom de culebras de hueso,
1. Lepidosteus gaviaîis? Lacep J'ai déjà parlé de ce genre remarquable dans le cbap vi , p. 119.
des serpents h sonnettes qui infestent les bois voisins, et je ne tardai pas h m'expliquer, par l'insuffisance des moyens curatifs dont on dispose dans le pays, la terreur que ces reptiles y inspirent. On m'avait signalé, dès l'île de Carmen , une espèce encore plus redoutable, dont le nom frappait de temps en temps mon oreille et qui piquait vivement ma curiosité; comment triompher, pour me procurer ce serpent, de l'indolence des indigènes et surtout de leur antipathie? «Nous avons des remèdes, disaient-ils, contre la morsure de la culebra ; mais le venin de la nahuyaca ne pardonne jamais. » Les renseignements que j'ai recueillis, en effet, partout où ce reptile était connu, s'accordent sur les résultats foudroyants de sa morsure ; en quelques heures l'homme le plus valide, de l'état de santé passe à la mort; l'excitation du système nerveux est suivie d'une prostration totale de l'organisme ; le sang s'échappe par les orifices extérieurs et s'exhale même à la surface de la peau ; enfin le principe de la vie s'éteint avec une effrayante rapidité 2. Les Indiens ajoutent que la nahuyaca ne se borne pas à mordre lorsqu'elle est provoquée, mais qu'elle attaque hardiment les passants et s'élance même sur les embarcations qui côtoient la rivière. Je ne garantis pas ces particularités, qui me paraissent peu conformes aux mœurs des serpents ; le mode de navigation usité sur l'Usumasinta, où les canots, rasant la terre, s'embarrassent fréquemment dans la végétation riveraine, suffit pour expliquer l'apparition à bord de ces hôtes dangereux qui épouvantent les équipages.
1. Les symptômes qui accompagnent la morsure de ce trigonocéphale avaient été remarqués par les Espagnols dès les premiers temps de la conquête. « Il y a à Chiapa, dit Herrera, des grandes vip'res brunâtres comme du bois pourri. L'une d'elles ayant piqué un cheval, l'animal commença à l'instant à suer du sang par toutes les jointures, et il ne vécut pas plus d'un jour. » Herrera, Dec. IV, 1. x, c. 12.
LES EWIME8 DE PÂLENQt) E,
Un matin, après avoir acheté quelques provisions, du biscuit, du riz, de la viando salée, je fis transporter mon bagage sur un vayuco que j'avais frété, et je- m'y installai avec Morin à la garde de Dieu. Nous allions visiter les ruines de Palenque, éloignées d'environ trente-cinq lieues. On peut, au temps de la sécheresse, abréger l'intervalle en coupant directement à travers le pays; mais quand les eaux sont grandes, il est plus sûr de remonter le (louve jusqu'au village de las Playas, où l'on trouve un chemin passable qui conduit au bourg de Sanlo- Domingo. Les ruines giseni à deux lieues et demie plus loin.
Je remarquai, au delà de la Palizada, que l'Usumasinta avait perdu son caractère primitif et qu'il offrait sur l'une et l'autre rive des vestiges de culture accidentés par quelques maisonnettes. Nous profitâmes de l'opportunité pour nous procurer des mangues , des melons d'eau et du pozol : les Indiens ne s'embarquent jamais sans pozol; c'est une pâte de maïs que l'on délaie dans l'eau en ajoutant du sucre si l'on veut, et qui sert à la fois de boisson et de nourriture. Nulle provision de bouche n'est plus économique ni moins embarrassante en voyage.
Nous remontions avec une excessive lenteur, lorsque nos bateliers, qu'aucun encouragement n'avait pu stimuler, avisèrent un cayuco parti de la Palizada une demi-heure avant le nôtre, et que les sinuosités de la rivière nous avaient jusqu'alors dérobé.. C'était précisément ce qu'il fallait pour exciter leur indolence ; ils se mirent en tête de gagner les devants, avec l'obstination qui appartient à leur race ; ceux qui nous précédaient ne voulurent point céder ; il en résulta une lutte désespérée qui se soutint* à notre satisfaction, pendant toute la durée du jour. Dans ces embarcations, on court bien quelques risques quand le rameur d'avant n'est pas très- attentif , et surtout quand les vapeurs de l'alcool ont troublé sa vue ou sa raison : la profondeur des eaux ne permet d'avancer qu'en serrant de fort près l'escarpement du rivage , encombré de racines , de troncs penchés , de débris enfoncés dans la vase , qui forment une succession d'écueils; il faut garder, d'ailleurs, un équilibre exact, car le cayuco n'est qu'un tronc d'arbre creux, étroit, léger, par suite excessivement mobile; la rivière, profonde, encaissée, limoneuse, est infestée de caïmans; une chute y serait déplorable. Pendant la chaleur du jour, un taon aux ailes mouchetées poursuit incessamment le navigateur, de même que les moustiques le harcèlent sans relâche aussitôt que vient la nuit.
A huit lieues de la Palizada, le Rio Usumasinta reprend son véritable nom , après avoir envoyé un bras considérable dans la direction du nord-ouest; au delà de cet embranchement, le pays redevient sauvage , la culture disparaît, et le fleuve , dont le volume a doublé,
s'écoule majestueusement entre une double ceinture de forêts. Nous touchons aux confins du Yucatan ; la rive gauche dépend déjà du ïabasco ; Tune et l'autre offrent des scènes d'une inexprimable grandeur. Ce fut en approchant de ces régions boisées que nous entendîmes pour la première fois les singes araguates qui les remplissent matin et soir de leurs hurlements effrayants. Le soleil touchait à son déclin; nous prîmes terre dans une anse écartée, et gravîmes un escarpement où s'élevait une pauvre chaumière : ce parage porte le nom (TOrtega. Nous y trouvâmes tout ce qu'on peut espérer en pareil lieu, du feu, de l'eau et un abri.
Tandis que Morin s'occupait des préparatifs du souper, je pris mon fusil, et traversant l'espace découvert qui environnait l'habitation, je pénétrai dans la forêt ; mais comment peindre le spectacle qui m'y attendait? Dès les premiers pas, je me crus dans un monde enchanté : c'était une profusion de palmiers , de végétaux étranges et monstrueux, de lianes qui se tordaient dans un désordre inexprimable, de rameaux séculaires chargés de plantes bulbeuses, comme autant de jardins aériens, une splendeur, en un mot , une richesse, une diversité à confondre l'imagination la plus exagérée. Toute cette magnificence m'apparut dans un rayon de lumière qui filtrait à travers le feuillage; au delà régnait un crépuscule que le soleil ne dissipe jamais. A l'aspect de cette scène extraordinaire qui semblait appartenir au premier âge du monde, je m'arrêtai, confondu, ébloui, comme celui qui, dans une nuit obscure, est frappé par l'éclat subit d'un météore. Dans l'extase où j'étais plongé , je ne sentais pas , la piqûre des moustiques qui bourdonnaient autour de moi. Cependant, comme l'ombre s'épaississait, je n'osai pas me hasarder plus avant, dans la crainte des serpents à sonnettes.
J'avais fait quelques pas vers la lisière du bois, lorsqu'un fruit, celui d'une espèce de figuier, vint effleurer le sol à mes pieds. En me baissant pour le ramasser, je ne fus pas médiocrement surpris d'en voir tomber plusieurs autres, dont un me toucha légèrement. Pas le moindre souffle n'agitait la cime des arbres; ces fruits d'ailleurs étaient encore éloignés de leur maturité ; un soupçon traversa
mon esprit : je levai la tête, et, promenant mes yeux sur la voûte étendue de la forêt, je crus apercevoir, après avoir longtemps cherché, un corps noir, immobile, à demi caché par le feuillage. Comment aurais-je pu résister au désir d'éclaircir mes doutes? J'armai mon fusil : le plomb siffla dans les hautes branches; l'objet que je visais tomba, se raccrocha, tomba plus bas, s'accrocha de nouveau et disparut dans le fourré. J'en avais assez vu pour reconnaître un singe à queue prenante de la tribu des araguates. Au bruit de la détonation, une demi-douzaine de visages noirs et grimaçants, dont je n'avais pas soupçonné la présence , se montrèrent subitement à travers la verdure et s'effacèrent avec la même rapidité. J'étais certainement dans mon droit ; toutefois je regrettai la sévérité de la correction et quittai le champ de bataille sans molester davantage ces enfants gâtés de la nature.
En sortant de la forêt, je m'arrêtai pour considérer le spectacle imposant que l'Usumasinta présentait à cette heure tardive. Ma vue plongeait sur un vaste .bassin où les eaux, comme fatiguées de leur course, se reposaient avant de suivre la pente qui les entraîne paresseusement vers le golfe. Le calme du soir n'était troublé que par le cri lointain des araguates ; je voyais l'ombre des grands bois s'allonger rapidement ; tout prenait un aspect grave et mystérieux ; quand ïe bord supérieur du soleil atteignit l'horizon, les dernières clartés s'éteignirent, la nuit tomba précipitamment comme un voile, et la rivière seule garda quelques lueurs fugitives, qui ne tardèrent pas à pâlir et à s'effacer.
Je faillis suffoquer à mon retour dans la chaumière , au milieu d'une épaisse fumée produite par des nids de termites que nos bateliers brûlaient afin d'écarter les moustiques; accroupis près du feu, ils dévoraient un héron que nous avions tué dans la matinée , et qu'ils assaisonnaient de piments verts, tandis que Morin mettait la dernière main à je ne sais quel mets composé. Heureusement l'appétit ne me manquait pas , car ces apprêts l'eussent difficilement éveillé. A l'issue du repas , lorsque chacun eut allumé une cigarette, j'interrogeai notre hôte sur son existence solitaire. Sa famille se corn-
posait d'une femme et de deux enfants en bas âge; son mobilier de deux hamacs, d'une natte, d'un fusil , de quelques ustensiles de ménage et d'un petit nombre de provisions. Il vivait de sa pêche, de sa chasse et du produit d'un champ qu'il avait défriché ; de loin en loin, il échangeait avec les bateliers le superflu de sa récolte contre les objets qui lui étaient indispensables; il préférait son indigence aux douceurs de la civilisation qui , trop souvent dans ces parages , conduit les hommes de sa race à une véritable servitude. J'appris qu'un petit nombre d'existences analogues à la sienne étaient ensevelies dans la profondeur de ces déserts. Il achevait à peine de nous donner ces détails, qu'un son, parti des bords de l'Usumasinta, nous fit tous tressaillir; c'était un cri humain ; un seul, mais lamentable. Nous nous regardâmes avec anxiété et courûmes dans la direction du fleuve ; mais les tiges pressées des bambous nous opposèrent d'invincibles obstacles ; d'ailleurs la nuit était excessivement ojbscure; ce fut inutilement que nous prêtâmes l'oreille ; on n'entendait que le bruit du courant et le bourdonnement des insectes sur les plantes aquatiques ; peut-être un voyageur égaré avait-il glissé sur ces pentes dangereuses, et était-il devenu la proie des caïmans. Après avoir longtemps appelé, sans éveiller un écho dans la solitude , nous reprîmes le chemin de la case , le cœur serré par les plus tristes émotions.
Cet incident nous valut de nouvelles communications de notre hôte, qui nous entretint, sans se faire trop prier, des hasards de sa position. Les jaguars se montraient fréquemment aux alentours de sa demeure ; les caïmans s'y traînaient pour surprendre dans les ténèbres ses chiens et sa volaille; enfin les reptiles venimeux se glissaient jusque sous son toit. Ces détails nous intéressèrent sans nous charmer, car nous devions passer la nuit hors de l'habitation, sous un hangar ouvert à toutes les agressions; je glissai donc deux balles dans mon fusil , et je fis allumer un grand feu du côté de la forêt. Mais l'ennemi qui nous attendait se riait- de ces dispositions ; j'étais particulièrement destiné, comme jadis dans l' Ile des Oiseaux, à lui servir de jouet et de pâture. Vainement avais -je fait réparer ma muistiquaire , dont on avait cousu les bords sur la natte qui me
servait de lit; ces précautions furent inutiles et tournèrent à ma confusion. Ceux de mes lecteurs qui ont partagé le même sort me pardonneront quelques redites ; le magnanime Cortès, en pareille occurrence, s'est plaint fort amèrement lui-même, sans que les luttes héroïques qui remplirent sa carrière lui eussent fait perdre le souvenir d'aussi méprisables ennemis i. Il était environ neuf heures ; j'avais d'amples loisirs pour méditer. La pleine lune donnait sur le fleuve ; rien n'égalait la splendeur de la nuit; on entendait par intervalle la voix des singes hurleurs dont les tribus se répondaient à des distances infinies. L'étranger écoute avec un sentiment de stupeur ces accents effrayants qui dominent tous les bruits de la forêt, et qui couvriraient même le rugissement du lion ; mais à peine en connaît-il l'origine, qu'ils n'excitent plus en lui qu'une sorte d'horreur agréable dont le plaisir finit par s'émousser. Toutefois, ils retentissent longtemps dans la mémoire de ceux qui les ont entendus; il est aussi difficile d'en perdre le souvenir, que de s'en former une idée s'ils n'ont jamais frappé l'oreille. L'aube me trouva debout, accablé de sommeil et de lassitude, parcourant le cercle restreint où la crainte des serpents me tenait enchaîné. Dès que je vis l'horizon s'empourprer, je réveillai mes compagnons et nous nous disposâmes au départ.
Au lever du soleil , ces solitudes retentissent du ramage des oiseaux; c'est un mélange de toutes les langues, une confusion inouïe de sons étranges et discordants. Les pénélopes, connues dans le pays sous le nom imitatif de chachalaca, qui reproduit exactement leur cri, se distinguent surtout par leur bruyant caquetage 2. Il me sembla que les forêts qui passaient sous nos yeux présentaient , même dans l'éloignement, un aspect différent des nôtres; au lieu de s'arrondir par masses uniformes, leurs cimes se découpaient en silhouettes bizarres sur la vive transparence du ciel ; quelquefois on
1. «Los mosquitos que lo picavan de diacomo de noche, que a lo que despues le oa dezir, ténia con ellos tan malas noches , que estava la eabeça sin sentido de no dormir » (B. Diaz, HisL verdad. , c. 181.)