Ort.motmot h {Phasianus
voyait apparaître des sommités élancées, au feuillage rare et extrêmement menu ; ou de vastes parasols , forme qui appartient ici à beaucoup de végétaux arborescents. Le cantémon , dont le bois est incorruptible, domine ces horizons de verdure qui s'abaissent, pour ainsi dire, sous la grandeur majestueuse de ses rameaux. Nous passâmes à l'ombre d'un de ces arbres magnifiques, dont les branches tenaient suspendus à des fils une multitude de nids que le vent berçait comme de légers hamacs. Ces petites cités aériennes, qui doivent leur fondation à un instinct dé société et leur position singulière à la prudence des architectes, appartiennent aux carouges , oiseaux de l'ordre des passereaux, particuliers au Nouveau-Monde. Tandis que nous rasions l'escarpement du fleuve, des ingas, inclinés sur la rive , inondaient le bateau de leurs fleurs argentées qui exhalaient une suave odeur j. Mais déjà le soleil nous dévorait de ses rayons : les chants avaient cessé; nos [ndiens étaient silencieux; on n'entendait que le bruit de leurs rames, le frôlement du feuillage au passage du bateau, et la chute des caïmans, qui plongeaient à notre approche en laissant sur la vase l'empreinte de leur queue massive. Je fus saisi tout à coup d'un sommeil léthargique, et mes yeux se fermèrent invinciblement aux scènes que le rivage déroulaitdevant nous , toujours avec la même libéralité ; le thermomètre marquait trente et un degrés à l'ombre et quarante au soleil.
Nous atteignîmes à la fin du jour un point où l'Usumasinta envoie vers le nord un nouveau bras que l'on nomme le Rio Chico. Ayant pris terre au pied du promontoire formé par la divergence des cours d'eau, nous amarrâmes solidement le cayuco, et nous nous dirigeâmes, guidés par nos bateliers , vers une chaumière cachée derrière un épais massif de feuillage. L'hospitalité nous fut accordée sans difficulté; on alluma du feu, on apporta les provisions du bord, c'est-à-dire la chasse et la pêche de la journée ; nous obtînmes des tortillas en échange de quelques cigarettes, chacun se mit à l'œuvre, et l'espoir du souper devint bientôt une certitude. Les habitants du promon-
1. Espèce remarquable et inédite, nommée bits par les indigènes; le fraitest une silique comestible, comme celle du tamarinier, et qui mûrit au mois d'août.
toire, accroupis en silence, nous regardaient avec la curiosité méfiante qu'éveille chez les hommes de leur race la présence d'un étranger. Déjà nous préludions, avec un appétit que l'heure avancée justifiait, lorsqu'on entendit au dehors le hurlement des chiens : aux approches de la nuit, dans ces parages déserts , de pareils accents ont toujours une signification. Notre hôte se leva brusquement, prêta l'oreille, et prenant son fusil : « C'est un jaguar», dit-il , et il s'élança hors de la case. A ces mots , chacun se fit une arme de jl' objet qui s'offrit à lui et se précipita sur les traces de l'Indien. L'obscurité était profonde , car la lune ne se montrait pas encore ; mais le plus jeune des enfants, ayant allumé une torche de roseaux, se mit courageusement à notre tête et nous guida vers un hallier d'où partaient des gémissements plaintifs. Aussitôt, à grands coups de machete, une trouée fût pratiquée dans le fourré, et l'on découvrit au plus épais un chien qui gisait sur le flanc. A la voix de son maître, le pauvre animal essaya de se dresser sur ses pattes, tourna un œil mourant vers le faîte des arbres, fit un effort pour aboyer, et retomba inanimé sur le sol ; les vertèbres cervicales avaient été brisées par la dent du jaguar, qui s'était dérobé sans doute de branche en branche avec l'agilité des espèces félines. Il était inutile de poursuivre la chasse ; nous revînmes donc fort désappointés sur nos pas , tandis que les Indiens , avec leur insouciance habituelle , mettaient le feu à cç repaire sans s'inquiéter de la chaumière voisine. Les bambous s'enflammèrent en pétillant comme l'herbe sèche , et l'incendie se propageant au loin , nous crûmes voir sortir mille formes effrayantes du chaos qui nous environnait.
J'espérais goûter dans l'habitation de notre hôte un repos dont j'avais grand besoin; profitant donc de ses bonnes dispositions, j'y fis transporter ma natte et m'y installai. Cette demeure se composait d'une pièce unique dont le sol était en terre battue; on y voyait, outre un hamac, plusieurs compartiments soigneusement clos d'une moustiquaire , assez semblables aux cadres d'un navire , et servant de lit aux jeunes membres de la famille. Un fusil , deux machctes , des vases en terre et en bois, et quelques provisions dispersées ou
pendues aux solives, résumaient toute la fortune mobilière des habitants; en revanche, leur domaine était considérable, car il n'avait pour ainsi dire aucune limite. Dans un coin brûlaient des tisons qui répandaient une épaisse fumée destinée à écarter les moustiques; mais en dépit de cette précaution, qui rendait le séjour de la pièce à peu près intolérable, ces insectes pénétraient avec le vent du soir à travers les interstices de la case, et leur nombre allait toujours croissant. Les imprécations de notre hôte , qui s'agitait furieusement dans son hamac et qui frappait le vide de ses deux mains, me prouvèrent que l'épiderme des indigènes n'est pas mieux que la nôtre à l'épreuve de ce genre de supplice.
Enfin la patience m'échappa ; je me levai et sortis de cette abominable tanière. Pedrito, le fils aîné de la maison, jeune homme de quatorze à quinze ans, qui s'était familiarisé avec moi depuis l'alerte de la soirée , me suivit au bord de la rivière , où nous allâmes tous deux respirer. Un cigare dont je le gratifiai le disposa aux confidences; je l'eus bientôt mis à son aise en le questionnant sur ce qu'il savait le mieux, c'est-à-dire sur les productions du pays, les animaux de la forêt, les occupations de la famille; il parlait couramment l'espagnol ; et comme il paraissait intelligent et assez expansif pour un Indien , je prenais un certain plaisir à provoquer ses reparties. Au bout d'une demi -heure, nous étions grands amis ; il m'interrogeait à son tour et il m' écoutait sans méfiance. Nous jouissions ainsi l'un et l'autre de la fraîcheur nocturne , lorsque mon compagnon, interrompant je ne sais quel propos et me montrant du doigt un massif de verdure que nous dominions depuis l'escarpement où nous étions assis : « Chut!... me dit-il, senor; n'avez-vous rien entendu?»
«Je crois avoir entendu, répondis -je, le sifflement d'un serpent ou d'un oiseau. »
«Ce n'est pas un serpent», répliqua-t-il d'un ton mystérieux en allongeant l'index sur ses lèvres. En effet, quelques notes plus clairement accentuées me prouvèrent qu'il avait raison.
« En ce cas, dis-je, c'est donc un oiseau? »
Le jeune homme, penché sur la saillie du promontoire, le cou tendu et l'oreille aux aguets, paraissait absorbé dans une contemplation profonde et ne répondait pas; cependant, comme je renouvelai ma question, il se retourna et me dit à voix basse qu'il distinguait l'oiseau dans la broussaille.
L'intérêt qui semblait le dominer commença à me gagner moimême; convaincu qu'il s'agissait d'une espèce rare et curieuse : « Ne bouge pas, lui dis-je en me levant doucement, je vais aller chercher mon fusil; » mais Pedrito, d'un geste suppliant, me conjura de n'en rien faire.
Au reste, j'aurais pris une peine inutile, car l'oiseau, comme s'il eût soupçonné mon dessein , s'échappa du buisson et vola vers la rive opposée où son cri s'éteignit dans le murmure du courant.
« Bon! m'écriai-je, le voilà parti! Au moins tu m'apprendras son nom.
— C'est un buho, sefior, répondit Pedrito avec animation ; il est impossible que vous n'ayez pas entendu parler du buho1.
— En effet, dis-je, il m'a semblé reconnaître un oiseau de cette espèce; mais celui-ci a-t-il quelque mérite particulier? »
Pedrito leva les yeux timidement et rencontra les miens; je crus voir dans son regard un nuage de doute ou de méfiance que je m'empressai de dissiper par l'offre d'un second cigare.
« Ignorez-vous donc, se^or, reprit-il en serrant précieusement ce présent, que le buho connaît tous les trésors cachés, qu'il peut enrichir son maître, le guérir de la maladie, et lui gagner le cœur de la jeune fille qu'il aime ?
— En vérité, repartis-je, je l'ignorais; voyons, donne-moi quelques explications, afin que je puisse en profiter dans l'occasion. »
Alors le jeune Indien , sans se faire prier davantage, me communiqua libéralement ce qu'il savait. Il eut grand soin de m'avertir qu'une fois en possession du merveilleux oiseau, on devait l'en-