‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 41 sur 96 · Sarcoramphus papa L · texte numérisé non relu

Sarcoramphus papa L

dont la tête et le cou resplendissent, au temps des amours, des plus admirables couleurs. Il nous vit sans manifester de frayeur,* et nous ne troublâmes point sa quiétude. A l'aspect de ces prodigieuses futaies, domaine des animaux sauvages, de ces plantes sarmenteuses enroulées comme des câbles ou tordues en spirales comme de gigantesques boas, de ces eaux mornes et sinistres dont l'immobilité n'était rompue que par la chute d'un caïman, de ces troncs décrépits, blanchâtres , menaçants , qui se dressaient dans la vase comme pour nous entourer d'écueils, j'éprouvais une sorte d'excitation nerveuse qui tenait mon imagination constamment en éveil ; toutes mes facultés étaient dirigées vers l'attente d'un incident nouveau ou d'un spectacle plus extraordinaire encore. A mesure que nous avancions, la forêt perdait son animation par degrés; tout devenait silencieux ; point de vent , point de courant : le soleil , à son zénith , étincelait sur les eaux mortes comme sur un miroir d'airain et dégageait une vapeur chaude de leur limon ; nos rameurs semblaient anéantis; Morin et moi gisions sans mouvement, baignés de sueur, au fond du Caynco. Cependant , de loin en loin , le jolocin , arbre de première grandeur, égayait la tristesse du bois avec ses grandes masses de fleurs roses qui s'épanouissent avant l'apparition des feuilles. Nous débouchâmes vers les trois heures du soir dans la lagune de Catasaja, vaste nappe d'eau environnée de forêts. A l'horizon, la montagne de Palenque dessinait un trapèze d'une régularité irréprochable ; une heure plus tard, nous débarquions dans la province de Chiapa , après une navigation de vingt-six lieues depuis le bourg de la Palizada.

Le village de las Playas, que nous venions d'atteindre, est bâti sur un pli du sol formé par la dernière ondulation des montagnes. Dans la saison des pluies, cette côte cernée par les eaux ne se rattache aux terres voisines que par son extrémité méridionale; correspondant à la route de Palenque ; le rayon s'agrandit au retour de la sécheresse, et la lagune, qui n'est plus alimentée par la petite rivière de Catamja, abandonne peu à peu le terrain et cesse d'emprisonner les habitants» On nous logea dans la maison corn-

mune (cabildo), espèce de caravansérail établi dans chaque village par la prévoyance de l'ancien gouvernement, pour la commodité des voyageurs. Une vingtaine de lazzaroni indigènes en obstruaient Fentrée, couchés pêle-mêle sur le sol, où ils jouissaient de l'existence dans un état voisin de celui de nature. Nous dûmes leur passer sur le corps pour prendre possession de notre domicile. Ces sauvages, originaires des montagnes de Tumbala, descendent de temps en temps dans la plaine, afin d'y échanger leurs produits contre les denrées qui leur manquent. Leurs traits n'étaient nullement attrayants : ils avaient la tête pointue vers l'occiput ? le front étroit, les membres gros, l'épiderme d'une nuance assez claire ; ivres du soir au matin , ils parlaient un idiome que peu de personnes entendaient. Je donnai dans cette localité ma première consultation médicale : mon client était un Espagnol d'une cornplexion lymphatique, qui se plaignait d'obésité ; il entrait dans sa quarante- cinquième année, et s'étonnait de ne pas conserver les formes de l'adolescence; je lui conseillai la diète et l'exercice, et il se retira peu satisfait, avec une opinion probablement fort mince de mon mérite. J'eusse montré plus d'habileté sans doute en lui administrant d'innocentes pilules. Mais on ne devient pas charlatan tout d'un coup; je m'en suis mieux tiré plus tard, sans alarmer sérieusement ma conscience. Au surplus il serait imprudent , dans des pays d'ignorance et de préjugés, de décliner la qualité de médecin dont l'opinion publique revêt infailliblement l'étranger; un voyageur doit être toujours prêt à jouer ce rôle, qui du reste n'est pas difficile.

Tout étant disposé pour notre excursion aux ruines, nous mîmes en sûreté nos bagages, et nous nous procurâmes un guide et des montures. Le chemin de Païêlicjue est tracé sur un sol d'alluvion qui s'élève en pente douce vers les montagnes. On traverse pendant les deux premières lieues une forêt vierge entrecoupée de fondrières, où les chevaux s'engagent avec beaucoup de répugnance et d'où ils ne se tirent pas sans efforts. A l'issue du bois, on découvre la Sierra de las Naranjas , éloignée de huit lieues. Le pays

prend l'aspect d'une savane montueuse et solitaire. Lorsque nous y passâmes, la chaleur était accablante; on n'y entendait aucun bruit, pas même un bourdonnement d'insecte, les plantes fermaient tristement leur calice et reployaient leurs feuilles. Mais en approchant du bourg de Santo-Domingo, nous vîmes la contrée s'embellir; le terrain devint très- accidenté, la verdure reparut avec tout son éclat ; bientôt la routç s'enfonça à travers un massif de collines boisées; nous franchîmes le Chimichibol, ruisseau d'une limpidité remarquable; les chevaux hennirent en redressant la tête; nous touchions au terme de notre voyage.

Tout ce que j'avais lu sur ce coin retiré du monde m'avait laissé sans opinion sur son véritable caractère. Les érudits qui m'y ont précédé , préoccupés d'une énigme historique dont le mot a échappé jusqu'à présent à leur sagacité, ont traité comme un accessoire sans valeur le cadre qui entourait l'objet de leurs spéculations ; je fus donc aussi surpris qu'émerveillé de l'aspect pittoresque et de la beauté du pays; les maisons, dispersées au gré de leurs habitants, avec de magnifiques ombrages et des eaux vives, occupaient un plateau verdoyant à la base des montagnes. Encore tout pénétré de l'impression sinistre que m'avaient laissée les plaines et les lagunes, j'étais charmé de contempler des lignes plus accentuées , une population nouvelle, des scènes enfin d'un genre entièrement différent. Il est vrai que plus tard, en visitant ces chaumières qui empruntaient à l'éloignement le vernis qui m'avait séduit , ces jardins négligés et dépeuplés de végétaux utiles, en voyant percer la misère à travers les clôtures délabrées , je revins sur mon premier sentiment , et je pensai que le bonheur ne résidait pas encore en ces lieux. J'ai connu cependant un véritable philosophe que l'amour du repos y avait enchaîné , et qui semblait , par la sérénité de son existence , protester contre un pareil jugement. Les troubles politiques l'avaient chassé de son pays; un caprice du hasard le conduisit à Santo- Domingo, et, lorsqu'il aperçut la riante perspective du village, à demi caché par un repli de la montagne, il s'écria : Si la paix règne au monde, assurément ce doit être ici ! Il s'y fixa , s'y trouva

bien, finit par s'y marier, et n'en est plus sorti. C'était an homme déjà d'un certain âge, lorsque je devins son hôte; il ne manquait nullement d' intelligence, ni même d'une certaine élévation de caractère. Les discordes civiles qui agitent fréquemment les États voisins n'ont jamais eu un grand retentissement dans ces montagnes; le sol y est productif, le climat agréable et salubre, au moins relativement à la plaine, la paix y règne enfin, et c'est déjà beaucoup pour le bonheur.

Sous l'administration de don Antonio Calderon (1752), Santo Domingo del Palenque, qui compte aujourd'hui 600 âmes, en renfermait le triple et passait pour une petite ville florissante ; mais 'émancipation de l'Amérique espagnole a tari la source de cette prospérité en fractionnant l'unité coloniale , et en modifiant les anciennes traditions commerciales qui n'étaient plus d'accord avec les intérêts nouveaux. L'abandon d'une route d'où Santo Domingo tirait le mouvement et la vie, quand les marchandises du Guatemala et du Cbiapa se dirigeaient sur la Lagune et s'entreposaient à Campêche , a frappé mortellement cette bourgade , et rien ne fait présumer que le génie de ses habitants fasse revivre de longtemps l'heureuse situation du passé.

Cependant la Providence, en dotant libéralement ce territoire, n'a pas voulu le condamner à un stérile isolement ; au contraire, elle l'a rattaché aux pays circonvoisins par des voies de communication faciles: l'une conduit presque sans obstacle jusqu'au centre du Yucatan; une autre traverse les Sierras de las Naranjm et de Tumbala, pour aboutir à San Christobal, chef- lieu de la province; on peut se rendre au Petén par le Rio Usumasinta en s' embarquant soit à Chablés, soit à Balancan; enfin, on gagne le Tabasco par le chemin de las Playas, que nous avons suivi. Le Michol et le Chaeamas, qui naissent des menas voisines et coulent dans une direction opposée , deviennent navigables à quatre lieues de Santo Domingo, et fournissent de nouvelles ressources à la circulation : le premier de ces cours d'eau communique avec le Grijalva par la rivière Tulija, mais il ne reçoit aucun affluent, et ne porte que des

tayucos; le second, plus profond, se rend directement à l'Usumasinta.

Malgré la fertilité d'un terroir qui le cède à peine aux alluvions de la plaine , ce sont les troupeaux qui constituent toute la richesse delà population. Le sol, mêlé de sable et de détritus végétaui, amendé, rafraîchi par de nombreux petits cours d'eau, est éminemment propre à la culture du tabac; celui qu'on y récolte a de la qualité, et je ne doute pas qu'il ne soit susceptible d'être encore bonifié par des soins et par une préparation mieux entendue. Malheureusement l'esprit d'initiative manque complètement aux habitants; ils sont incapables de sortir de leur apathie et de leurs routines traditionnelles, à moins d'être stimulés par une impulsion étrangère. Cette circonstance s'est produite quelquefois; mais je dois ajouter que l'ingratitude et l'envie se sont presque toujours liguées pour décourager des efforts qui méritaient une autre récompense.

La première chose que je fis en arrivant à Santo Domingo, fut de boire un verre d'eau qui me parut d'une fraîcheur délicieuse. Les habitants préfèrent à l'eau limpide de leurs ruisseaux celle qu'ils recueillent dans des cavités pratiquées à la base des collines. L'humidité des bois entretient ces réservoirs situés à proximité de la bourgade. On voit aussi, dans les lieux retirés, des excavations plus profondes, où les femmes prennent le plaisir du bain pendant l'ardeur du jour; c'est à l'ombre des hautes futaies et au murmure des sources vives, qu'elles aiment à se réunir et qu'elles passent agréablement leur temps à blanchir leur linge, h peigner leurs longs cheveux noirs, à vaquer enfin aux soins de leur toilette, avec tout l'abandon que permet la solitude. Quand le soleil s'abaisse derrière la frange mobile des bois, elles rattachent leur pagne bleu, se hâtent de laver leur maïs, remplissent leurs cruches, et reprennent en babillant le sentier qui mène au plateau. Ces femmes sont vraiment belles, mais d'un genre de beauté moins propre à toucher le cœur qu'à émouvoir les sens.

Je rendis dans la même journée ma visite à l'alcade, afin d'en

obtenir l'autorisation de visiter les ruines. Ce magistrat m'avait été dépeint comme un cerbère inexorable : il goûtait peu les explorations scientifiques , et appréciait médiocrement les étrangers ; c'était lui qui avait été l'instigateur d'une mesure disciplinaire en vertu de laquelle l'accès du sanctuaire ne leur est permis que sous l'égide d'un notable de la localité. Plus tard, lorsque j'eus constaté de mes yeux la mutilation de ces précieux débris , je ne pus m'empêcher d'approuver la sévérité de l'alcade. Que l'on arrache au sol de la Grèce ou de l'Italie les chefs-d'œuvre de l'antiquité, je le comprends encore : ils portent en eux leur valeur; mais dévaster par un sot amour-propre les grossières sculptures américaines, qui n'ont d'autre mérite que leur origine mystérieuse, c'est profaner sans l'ombre d'une excuse la religion des ruines et contribuer en outre à obscurcir le voile qui nous en dérobe la signification. J'admire les bas-reliefs de Palenque sur la façade de ses vieux palais ; ils m'intéressent, m'émeuvent, et occupent mon imagination; qu'on les transporte au Louvre, je ne vois plus que d'informes ébauches qui me laissent froid et indifférent. De pareils actes de vandalisme ont fait un tort irréparable aux voyageurs , en provoquant à leur égard les sévérités de l'administration, et en indisposant les habitants qui , par forme de représailles, se sont rendus coupables d'injustice. C'est ainsi qu'ont été brisés des plâtres moulés sur place par un archéologue américain, quoique les types n'en eussent nullement souffert, et que la science a été frustrée d'une collection d'empreintes dont l'intérêt était considérable1.

L'alcade auquel j'étais recommandé, ayant bien auguré de mes dispositions, m'accorda toutes les licences que je souhaitais. Nous partîmes donc, Morin et moi, dans la matinée du lendemain, en

1. La cupidité n'est pas toujours le mobile de ces actes de spoliation ; il faut y ajouter la manie qu'ont certaines gens de rapporter des souvenirs matériels de leurs* voyages. Nos voisins, sous ce dernier rapport, ont acquis une célébrité redoutable; on cite des monuments qu'ils ont emportés par morceaux; rien néanmoins n'est comparable à l'excentricité de cet Anglais qui, mutilant dans la vallée du Nil toutes les statues qui tombaient sous sa main, fut arrêté par ordre du vice-roi, au moment où il s'apprêtait à briser le nez du grand Sésostris lui-même. V. V Egypte, par M. Gisquet, t. II, p. 160.

compagnie d'un vieil hidalgo, qui depuis trente années s'était constitué le cicérone des ruines et qui avait conservé , au milieu de la génération nouvelle , les formes dignes et les vertus hospitalières du temps passé, Nous fîmes une lieue à cheval sur un sol inégal, montueux et généralement couvert ; le reste de la route s'effectua à pied dans la forêt. Chemin faisant, Morin tua un second trigonocéphale et Don Gonzalès , notre guide , nous confirma tout ce qui nous avait été rapporté précédemment sur la morsure de ce serpent. Il ajouta que la Providence avait placé le remède à côté du danger, et il nous fit cueillir, à dix pas du reptile expirant, le guaco, antidote célèbre dans toute l'Amérique équinoxiale. Cette plante croît en grande abondance sur les terrains ombragés aux environs de Palenque; les connaisseurs en distinguent trois espèces : le blanc, le vert et le violet, particulièrement estimé; en réalité, ce sont de simples variétés qui diffèrent uniquement par la nuance de leurs feuilles. Le guaco s'administre à l'intérieur en infusion, en esprit ou en teinture; je suis peu convaincu de l'efficacité de ce médicament, quoique j'en aie ouï conter des merveilles. Nous rencontrâmes, un peu plus loin, un arum colossal qui m'arracha un cri d'admiration. Don Gonzalès attribuait à cette plante une vertu singulière : celle de faire tomber, par le simple attouchement, les crochets des serpents venimeux. Sans discuter avec lui le mérite de cette opinion , je m'approchai respectueusement du végétal et je le mesurai : chaque feuille, longue de deux mètres sur un mètre et/demi de largeur, pouvait abriter trois personnes; les fleurs étaient flétries sur leur spadice.

Déjà des signes irrécusables annonçaient la proximité des ruines, mais l'épaisseur # du bois nous les cachait encore ; nous gravîmes un escarpement où les débris étaient accumulés, et nous nous trouvâmes sur le seuil d'un vaste édifice que nous n'avions pas même aperçu : c'était la façade principale du palais. Une double galerie de 80 mètres de longueur, soutenue par des piliers massifs, se déroulait devant nous; les murs, par une disposition singulière, s'inclinant à partir de l'architrave, formaient un angle aigu dont le

sommet, à sept mètres du sol, était tronqué par une dernière assise horizontale* Cette construction vraiment originale, où le principe de la voûte se laissait entrevoir , ne manquait ni de grandeur ni de hardiesse , quoique les architectes eussent méconnu l'emploi des surfaces courbes et se fussent arrêtés, pour ainsi dire, à la dernière limite du problème. Solidement assise sur une base pyramidale de 20 mètres d'élévation, elle était dominée par une tour quadrangulaire , dont il subsistait trois étages, séparés l'un de l'autre par autant de corniches. Un sentiment de surprise mêlé d'admiration nous retint immobiles; aucune tradition ne se rattachait à ce monument et n'en expliquait l'origine : il était là , debout, au sein de la solitude, dans toute la majesté des choses qui ont longtemps vécu* Depuis le seuil où nous étions arrêtés, nos regards plongeaient sur une cour intérieure, peuplée de simulacres gigantesques à demi voilés par la végétation sauvage; le reste de l'édifice disparaissait dans les profondeurs de la forêt et il n'était possible d'en saisir ni le développement ni l'ensemble. Au nord de ce palais, à une faible distance, sont groupés sur des éminences isolées, d'autres monuments également remarquables par la solidité de leur construction, la simplicité grave de leur architecture et le mystère qui enveloppe leur destination primitive. Des broussailles et des plantes grimpantes les revêtent d'un manteau de verdure, et des arbres énormes se sont développés sur leur faîte, sans que l'on puisse comprendre comment ils en supportent la pression. Le plateau offre en outre, sur un rayon d'une étendue considérable, des vestiges qui n'ont été qu'imparfaitement explorés. Nous consacrâmes toute la première journée à l'examen de ces antiquités, et Don Gonzalès nous ayant quittés le lendemain matin , nous demeurâmes , Morin et moi, en possession de la solitude. J'avoue que je vis partir cet homme obligeant avec une satisfaction secrète; j'avais besoin de recueillement et d'indépendance pour jouir pleinement de tout ce qui m'environnait.

â peine fûmes- nous seuls, que nous nous , mîmes à déblayer la place avec une ardeur incroyable* Nous choisîmes pour résidence

la galerie orientale, et nous nous installâmes dans la région moyenne, qui ouvre directement sur la forêt. Avec les matériaux ^dispersés aux alentours , nous construisîmes un âtre et toutes les dépendances d'une cuisine; une pierre large et polie nous fournit une table; le bois nous procura de grandes feuilles coriaces, des écorces, des lianes qui trouvèrent leur emploi; nous disposâmes nos lits dans les pièces souterraines qui furent, dit-on, des lieux de sépulture ; puis , l'escalier rendu praticable , nous ouvrîmes une tranchée pour obtenir de l'air et du soleil, nous allumâmes du feu afin de dissiper l'humidité , et, retranchés dans cette en^ceinte comme dans une forteresse, nous résolûmes d'y séjourner aussi longtemps que nous nous y plairions. Ces travaux remplirent toute la seconde journée ; lorsque les ombres commencèrent à descendre, de nombreuses chauves-souris sortirent de ces débris et voltigèrent autour de nous. Dans la suite, je reconnus deux espèces distinctes, d'inégale grosseur, l'une et l'autre du genre vespertilio.

Il serait superflu de donner une description des monuments de Palenque et surtout du palais, vaste parallélogramme extrêmement compliqué dans sa distribution, qui couvre une superficie de 3,840 mètres carrés. Je ne répéterai donc pas ce que le lecteur peut trouver avec des détails circonstanciés dans les ouvrages spécialement consacrés à l'étude des antiquités américaines -1: tout a été dit, ou à peu près, sur le présent ; mais le passé est un champ inépuisable où il est permis à chacun de glaner, et j'userai de ce privilège pour hasarder à mon tour quelques conjectures que l'aspect des lieux et certains rapprochements historiques m'ont suggérées.

Que ce soit une rencontre fortuite ou plutôt une révélation des Indiens qui ait amené, comme on l'assure dans le pays,, la découverte de ces ruines célèbres , il est certain que nul n'en avait ouï parler avant Tannée 1750 , époque où Don Antonio Calderon

1. Voyez notamment les trois mémoires de Dupaix dans le Recueil dtes antiquités mexicaines, le voyage de Stephens avec les vues de Catherwood, et le grand ouvrage d'Augustino Aglio, publié aux frais de lord Kingsborongh , livre splendide, mais un peu cher (3000 fr. ).

administrait l'intendance de Chiapa. Comme la tradition était muette sur le nom qu'elles avaient porté , on leur donna celui du village le plus proche, Santo Domingo del Palenque. Il y a donc* un peu plus d'un siècle que leur existence est un fait constaté.

La nouvelle de cette découverte excita un certain intérêt en Espagne, comme le prouvent les deux explorations effectuées par ordre du gouvernement en 1784 et 1785 4. On reconnut dès lors que la ville antique occupait un espace considérable , sur le versant septentrional d'une cordillère qui sépare le Guatemala des provinces de Tabasco et de Chiapa. Ce ne fut néanmoins que dix - huit ans plus tard que le roi Charles IV fit procéder à une reconnaissance sérieuse, dont les résultats demeurèrent longtemps ignorés. Oubliés dans les archives de Mexico pendant la période révolutionnaire, les trois Mémoires du capitaine Dupaix et les dessins de son collaborateur Castaiieda, devinrent par un échange la propriété d'un Français, M. Baradere, qui les publia en 1834 dans l'ouvrage intitulé : Recueil des antiquités mexicaines. Ce document est encore aujourd'hui le plus curieux et le plus intéressant que nous possédions sur les ruines de Palenque. Après un laps de vingtsix années, deux voyageurs entreprenants, MM. Waldeck (1834) et Stephens (1843) complétèrent l'œuvre de Dupaix en y ajoutant de précieux détails, et en reproduisant notamment les tables hiéroglyphiques que leur prédécesseur avait négligées.

11 existe sur plusieurs points du Yucatan des vestiges matériels de la civilisation indigène aussi remarquables que ceux de Palenque; par quel privilège ces derniers ont -ils fixé l'attention exclusive des Espagnols et celle du monde savant? C'est que l'origine des monuments Yucatèques n'était pas un mystère ; tandis qu'à Palenque, rien ne parlait aux souvenirs, et tout à l'imagination. La grandeur imposante des ruines , la majesté des bois , le silence des Indiens et celui de la tradition, concouraient à faire naître l'idée d'une antiquité reculée ; on savait que ces parages étaient

1. Celles de Bernascom et de del Rio. La seconde seule produisit quelques résultats, consignés par l'auteur dans un mémoire sommaire et superficiel.

déjà déserts lorsque Cortès les traversa dans sa marche sur le. Honduras. «Aucun chemin ne s'ouvrant devant nous, dit Bernai Diaz , qui nous en a laissé la description , nous dûmes en frayer un avec nos mains et avec nos épées ; le bois était si haut et si prodigieusement fourni qu'à peine pouvions- nous apercevoir le ciel; vainement essaya- t-on de monter sur les arbres pour reconnaître le pays; l'épaisseur du feuillage interceptait partout la vue1». Cortès venait de franchir le Grijalva à Istapa ; par conséquent il se trouvait à une courte distance de Palenque, qui déjà ne subsistait plus, car le mouvement d'un pareil centre de population n'aurait pas échappé à une armée pressée par la disette , cherchant des vivres avec l'activité du désespoir et guidée par des indigènes. Ce fut après une marche aussi longue que pénible , que le corps expéditionnaire sortit enfin de ces effrayantes solitudes.

Mais si dès l'an 1524 il existait déjà des ruines dans les forêts du Chiapa , ce n'est pas un motif pour assigner à ces débris une origine et une antiquité fabuleuses : j'essaierai de le démontrer avec autant de brièveté que le comporte l'obscurité du sujet.

Le Yucatan , lorsqu'il fut découvert, était un pays florissant, populeux, orné d'une profusion d'édifices publics construits en pierre de taille et en mortier, dont l'aspect frappa vivement les Espagnols ; outre le témoignage des historiens contemporains , nous avons celui des soldats de Grijalva, qui, dans l'élan de leur admiration, donnèrent à la contrée le nom de leur patrie, dont ils crurent retrouver l'image.

Ces monuments ne subsistent plus : la guerre, le fanatisme et la politique se sont ligués pour les détruire 2 ; mais on rencontre des ruines éparses sur toute l'étendue de la péninsule , depuis l'île de Cozumel jusqu'aux frontières du Petén et du ïabasco. Évidemment, ces restes sont ceux des édifices qui fixèrent l'attention des

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