Voyez le chapitre vm, p
apparaissent sur les bas- reliefs qui leur ont survécu; par des courtisans, par des beautés qui eurent leur influence et leur célébrité; que ces lieux enfin si complètement rendus à la nature n'aient été animés par le mouvement d'une civilisation naissante. Gardonsnous cependant d'un enthousiasme exagéré, et n'allons pas conclure des monuments de Palenque, à un perfectionnement trop élevé chez les architectes; on ne saurait se persuader, sans beaucoup de crédulité, qu'un peuple qui ignorait l'art de décomposer les sons et de les reproduire par l'écriture, qui a méconnu l'emploi du fer, qui ne possédait ni troupeaux ni bêtes de somme, ait jamais pu atteindre un degré de culture comparable à l'état des sociétés modernes. Ajoutons que les ruines de Palenque ont peutêtre été trop vantées : ces restes sont beaux, sans doute, dans leur antique rudesse ; ils respirent, au milieu de la solitude, je ne sais quelle grandeur imposante ; mais on peut affirmer, sans contester leur valeur architectonique, qu'ils ne justifient pas, dans leurs détails, l'enthousiasme des archéologues. Les lignes qui concourent à l'ornement pèchent par la rectitude ; le dessin, par la symétrie ; la sculpture, par le fini: j'excepte cependant les tables symboliques, dont la gravure m'a paru fort correcte. Quant aux figures , elles décèlent, dans leur exécution barbare, les premiers tâtonnements d'un art qui était encore au berceau. Le bas -relief connu sous le nom de pierre de la croix, mérite d'être cité comme l'un des mieux traités : arraché par des mains profanes du sanctuaire qui l'abritait, et délaissé au pied de la colline où s'achève silencieusement sa destruction, ce fragment historique a préoccupé longtemps les savants de de son énigme; leur imagination a cru reconnaître tour à tour, parmi les objets dont il offre l'image, les symboles du culte de Memphis et ceux de la religion chrétienne, mais je crois qu'il est sage, en attendant qu'un autre Champollion nous donne la clef des hiéroglyphes américains, de n'y voir qu'une allégorie indigène, dont les traits ont été puisés dans les productions du climat.
Les ruines de Palenque nous présentent, par le mystère impénétrable dont elles sont enveloppées, un exemple saisissant du néant
de l'humanité. Nous nous trouvons face à face avec ces antiques personnages, dont les simulacres ont survécu, sans pouvoir leur assigner un âge, sans connaître leur origine, sans savoir ce qu'ils étaient, ni ce qu'ils sont devenus. Encore quelques années, et ces témoins muets auront eux-mêmes disparu ; les voyageurs se hâtent de compléter la destruction, comme si les forces dissolvantes de la nature ne suffisaient pas à la tâche. Où sont les bas -reliefs en stuc qui excitèrent l'admiration de Dupaix? et ces gravures allégoriques, source de tant de dissertations savantes? Que sont devenus les médaillons qui décoraient le péristyle du grand palais? Les uns sont anéantis pour toujours, les autres ont été mutilés ou arrachés des murs où ils étaient scellés; s'il en subsiste encore quelques vestiges, c'est grâce aux injures du temps, qui leur a épargné celles des voyageurs : il est vrai que pour nous dédommager, ils ont inscrit leur nom à la place de ces vieux souvenirs.
Nous passâmes dans ce lieu solitaire quinze jours qui s'effaceront difficilement de ma mémoire, que tant d'autres impressions ont traversée ! Nous chassions, nous tendions des pièges aux animaux sauvages, nous récoltions des plantes, des coquillages, des papillons, dont les variétés étaient infinies, sans nous lasser d'admirer cette nature splendide et d'errer à travers ces ruines qui gardent leur secret. Morin, dont l'intelligence, un peu négligée jusqu'alors, commençait à entrevoir des horizons nouveaux, s'était épris de belle passion pour l'histoire naturelle, et il faisait une provision de cocuyos1, qu'il se promettait de rapporter en France, dans la persuasion que les yeux phosphorescents de ces insectes brilleraient éternellement du même éclat. Au lever du soleil, les colibris et les oiseaux mouches bourdonnaient autour des lianes qui tapissaient les murs du vieux palais; des libellules couleur de pourpre ou d'émeraude, passaient d'un vol rapide et capricieux ; des nuées de moucherons montaient en colonnes serrées de la profondeur du taillis ; le pic faisait résonner les troncs d'arbres; tout s'éveillait dans la forêt : c'était un chant
\. Etaler noctilucus Fabr.
LES RUINES DE PALENQUE. ai75
immense et continu. A midi, succédaient le silence et l'immobilité ; pas une feuille ne remuait sur les branches séculaires; pas un son ne troublait le recueillement de la nature ; le mouvement de la vie semblait interrompu par l'ardeur d'es rayons solaires, malgré la voûte impénétrable qui en interceptait l'éclat; on n'entendait que le murmure monotone du ruisseau qui coule au pied des ruines. Mais quand venait le soir, cet édifice antique prenait l'aspect d'un palais enchanté, et je m'explique la frayeur superstitieuse des indigènes qui refusent d'y passer la nuit. Ils se persuadent que ces lieux sont hantés par les esprits de ceux qui y vécurent; que les bas-reliefs s'animent à la clarté de la lune, que les guerriers descendent de leurs cadres de pierre et parcourent les sombres galeries..... Pour moi, sans redouter ces visiteurs nocturnes, je ne pouvais me défendre d'une certaine émotion; d'abord de petites lampes ailées flottaient dans l'atmosphère, tantôt avec l'éclat d'une étincelle, tantôt comme une lueur fugitive qui se perdait en traînées lumineuses; en même temps des voix indéfinissables partaient de tous les points du bois; ces bruits n'étaient pas effrayants comme ceux qui retentissent au bord de l'Usumasinta; ils étaient doux comme des chants d'oiseaux et mystérieux comme une langue inconnue. Partout autour de moi je surprenais la vie ; il semblait que les plantes, les arbres, les vieux murs s'animassent et eussent leur langage; mon oreille suivait avec anxiété cette harmonie étrange, et mes yeux interrogeaient l'obscurité, mais en vain, pour découvrir les êtres qui manifestaient ainsi leur existence : c'était le timbre argentin d'une clochette, ou bien une voix plaintive appelant dans, l'éloignement, un frôlement, un sanglot dans l'intérieur des ruines; mille petits sifflements, mille bruissements confus, célébrant dans un immense concert la fraîcheur et la magnificence de la nuit. Je surpris par hasard, sur les degrés de l'escalier, une grenouille dont le coassement nous avait intrigués par sa ressemblance avec l'aboiement du chien; le nôtre s'y méprit, et pendant la première soirée, il ne cessa de faire chorus avec cette habitante du ruisseau.
Aussitôt que le jour baissait, nous allumions un grand. feu sous le
péristyle ; Morin s'occupait des apprêts du souper, et nous prolongions la veillée jusqu'à ce que le sommeil appesantît nos yeux. Assis sur les degrés ruinés, nous respirions avec délices la fraîcheur et les émanations du bois, devisant sur les incidents delà journée, ou contemplant en silence les évolutions des insectes phosphorescents. Quelquefois un vent brusque passait et faisait frémir les hautes cimes; l'âtre brillait d'une lueur plus vive ; les ombres mobiles tremblaient, le chien soulevait paresseusement la tête ; nous écoutions, avec cette émotion nerveuse que produit l'attente de l'inconnu. A une heure plus avancée de la nuit, lorsque nous quittions la galerie pour nous retirer dans les pièces souterraines, les dernières clartés du foyer jetaient encore un crépuscule rougeâtre sur l'escalier de la forêt et sur la végétation tropicale qui en décorait les abords : au delà de cette auréole, régnait une obscurité profonde, mais en levant les yeux, on distinguait de rares étoiles qui scintillaient à travers le feuillage. Ces lieux étaient vraiment pleins de solennité et de mystère ; j'essaierais en vain de décrire les sensations qui m'y assaillirent pendant les premiers temps de mon séjour; j'en jouissais, sans songer à m'en rendre compte; le trouble inexprimable dont mon âme était agitée, en présence de ces débris sans nom et de cette nature inconnue, s'associaient à une admiration respectueuse pour l'intelligence toute-puissante, qui semblait tirer du néant un monde que j'avais ignoré.
Un jour, j'entendis dans le voisinage un chant qui provoqua mon attention ; les notes en étaient claires, limpides, perlées, telles que les eût produites un instrument harmonieux épelant invariablement la même phrase musicale. Comme les espèces chantantes sont assez rares dans ces parages, je ne doutai pas que ce ne fût l'oiseau merveilleux dont les Indiens m'avaient parlé, qui vit solitairement autour des ruines, sans que jamais, suivant leurs traditions, personne l'ait observé ailleurs. Je pris donc mon fusil avec une vive satisfaction, et je sortis du vieux palais; après quelques minutes d'attente, ayant reconnu que la voix aérienne partait des bords du ruisseau, je me laissai glisser le long de l'escarpement avec toute
la circonspection nécessaire; mais l'oiseau avait changé de site et préludait sur un monticule voisin; je gravis la hauteur sans me décourager: du monticule, je descendis dans la vallée; insensible aux aspects nouveaux que la forêt déroulait à mes yeux , je laissai derrière moi les tumulus et les débris antiques qui nous servaient habituellement de points de reconnaissance, suivant toujours de buisson en buisson, de clairière en clairière, de hallier en hallier, l'objet de mes ardents désirs. Souvent les notes éclataient à mon oreille, distinctes et vibrantes comme un chant de triomphe ; j'éprouvais cette émotion fiévreuse que connaissent les chasseurs et mieux encore les naturalistes; j'interrogeais ardemment toutes les branches; mon doigt pressait déjà la détente du fusil, puis, tout à coup, une mélodie lointaine me laissait confondu, mais toujours obstiné. Cependant les accents s'éloignèrent peu à peu, et bientôt ils ne me parvinrent plus que comme un écho affaibli ; enfin ils cessèrent entièrement et je demeurai seul, égaré dans l'immensité des bois. D'abord le sentiment du danger ne se révéla pas à mon esprit; j'écoutai longtemps, dans l'immobilité, et quand je fus certain qu'il n'y avait plus d'espoir et que l'oiseau moqueur m'avait abandonné , je revins sur mes pas en m'orientant machinalement d'après mes impressions récentes. Je marchai quelque temps sans concevoir d'inquiétude, distrait par les plantes et par les insectes que je récoltais sur ma route; cependant je ne tardai pas à m'apercevoir que les aspects qui se succédaient n'éveillaient aucune réminiscence dans ma mémoire: la forêt, débarrassée de son taillis, était plantée de hautes futaies sur un sol très-accidenté; de grands arbres à base pyramidale projetaient au loin leur végétation séculaire, et du terreau que leurs dépouilles avaient formé, s'élançaient une multitude de palmiers nains, de la hauteur de nos fougères. Un frisson courut dans mes veines: je gravis avec anxiété la côte dont je suivais les pentes, et de ce point, qui semblait être culminant, je promenai mes regards dans toutes les directions; mais je n'aperçus rien que le feuillage condensé des bois; mon cœur battait violemment; je courus à un arbre, et l'étreignant avec toute l'énergie du désespoir, je parvins,
de branche en branche, à m' élever jusqu'au faîte. Hélas! ce fut avec un sentiment d'effroi que mes yeux s'arrêtèrent sur un océan de verdure qui régnait jusqu'à l'horizon et qui paraissait sans limites.
Je descendis : des sons confus bruissaient à mes oreilles ; j'appelai à grands cris mon compagnon; puis je m'assis au pied d'un arbre et je pressai mon front de mes deux mains , comme pour en faire jaillir une idée qui pût me sauver; mais en réalité je ne pensais pas ; j'éprouvais ce vertige qui paralyse les facultés, lorsque nous nous trouvons suspendus sur le vide ; tout mon sang affluait au cerveau ; moralement, j'étais anéanti. La situation d'un homme égaré dans les bois est plus cruellement dramatique qu'on ne saurait l'imaginer; pour s'en former une idée juste, il faudrait en avoir subi toutes les angoisses. J'ignore combien dura la prostration de mon intelligence; enfin je me levai, toujours plein d'anxiété, mais capable de rallier mes idées et de prendre une détermination. Le jour pouvait durer encore quatre heures, c'était assez pour retrouver ma route, et voici comment je m'y pris : je choisis le lieu même où le hasard m'avait placé comme base de mes opérations, et je résolus, en principe, de ne jamais le perdre de vue quoi qu'il pût arriver. Un arbre colossal dont je blanchis l'écorce et quelques pierres que j'entassai le signalaient de loin à travers les vides de la forêt ; mon dessein consistait à rayonner de ce point central dans toutes les directions , jusqu'à ce que je rencontrasse quelques indices qui me permissent de m' orienter.
Persuadé que je m'étais égaré au levant des ruines, je marchai d'abord' dans le sens opposé, en gravant mon itinéraire sur l'écorce des arbres et en rompant les branches autour de moi. J'atteignis, après m' être retourné maintes fois pour assurer ma direction, un terrain marécageux peuplé d'arums et de scitaminées. Les plantes ligneuses avaient disparu ; je me crus sur la limite du bois et m'élançant à travers ces bas-fonds où les tiges brisées gardaient l'empreinte de mon passage, je contemplai avec bonheur la voûte azurée du firmament, qui semblait me sourire en m' inondant d'air pur et de
lumière. Mais j'avançais en vain, aucun changement ne se manifestait; c'était toujours la même végétation mouvante, les mêmes feuilles lustrées, larges comme celles du bananier, remplissant l'espace de leur exubérance sauvage et interceptant l'horizon. Ne retrouvant rien d'analogue dans mes souvenirs, je jugeai qu'il était inutile de poursuivre et revins assez tristement sur mes pas. Au moment où j'atteignais la lisière du bois, une note claire, musicale, sonore, retentit dans le calme de la solitude comme l'accent ironique d'un mauvais génie; la sensation que j'éprouvai, à cet appel inattendu, ne saurait s'oublier, car les mêmes fibres n'ont pas vibré deux fois. Je ne sais quelle idée superstitieuse traversa mon esprit et accéléra dans mes veines le mouvement de la circulation ; je n'eus garde de m' écarter et continuai ma route sans songer même à mon fusil, tandis que l'invisible oiseau semblait essayer son empire, en réveillant sur un point différent des échos que la voix humaine n'a jamais troublés.
Je regagnai, avec un peu d'hésitation, le poste dont je m'étais écarté; bien loin d'être découragé par le succès négatif de ma première tentative, je me sentais plus calme et plus libre d'esprit qu'au début ; la réflexion avait fortifié mon courage en m'inspirant une confiance salutaire dans le plan que je m'étais tracé; les ruines ne pouvaient être à une distance très éloignée , et la journée du lendemain suppléerait à l'insuffisance de celle qui touchait à sa fin. Animé par l'espoir du succès et par cette décision que l'âme puise dans une résolution fermement arrêtée , je me dirigeai vers le nord , sans oublier les précautions qui me garantissaient la certitude du retour. La forêt, de ce côté, courait sur un sol montueux revêtu d'une couché épaisse de feuilles sèches; je traversai successivement plusieurs côtes, séparées par des vallons étroits; un silence effrayant régnait dans ces solitudes, où tout était immobile et muet. Cependant le taillis avait reparu et se montrait de plus en plus serré; je n'avançai bientôt qu'avec des difficultés excessives, à travers une confusion de broussailles et de lianes qui m'enlaçaient de leurs sarments; la sueur baignait mon front; le sang coulait de
mes mains et de mon visage; mais nul obstacle ne pouvait me faire dévier : un sentiment unique absorbait toutes mes facultés, la crainte de laisser échapper le fil qui pouvait me sauver. Enfin je réussis à me dégager de cet inextricable hallier , et je vis devant moi une colline escarpée où la végétation était plus rare. Ce fut en gravissant ces pentes, que je fis une chute dont les conséquences furent si graves, qu'elles faillirent me coûter la vie. Ma jambe gauche rencontra l'aspérité d'une roche qui me blessa légèrement à la face interne du tibia; je reviendrai trop souvent sur cet accident, insignifiant dans l'origine, et dont je ne me préoccupai guère au moment où il m'arriva.
Des hauteurs que je venais d'atteindre, je ne découvris rien qu'un site parfaitement inconnu. Le jour baissait; il fallait songer à la retraite et regagner encore une fois mon poste pour y attendre avec résignation l'aurore du lendemain. Je n'avais plus le même courage. L'ombre croissante, la perspective d'une nuit pleine d'anxiété, la soif qui devenait intolérable, le silence de ces bois où j'avais espéré tout bas entendre un appel de Morin , l'espoir déçu de retrouver ma route, tout contribuait à m' abattre et à m'attrister; je traversai péniblement le massif qui obstruait le vallon, et quand je fus au delà, soit distraction, soit erreur, je m'aperçus avec effroi que j'étais encore une fois égaré ! Alors, un frisson mortel me saisit; la sueur mouilla mon front et ma poitrine se resserra; mais cette impression douloureuse ne ressemblait nullement au sentiment de stupeur qui m'avait accablé quand pour la première fois j'avais eu la conscience de ma terrible position. Mon esprit restait libre et conservait assez d'empire pour me diriger.
Je résolus sans hésiter, après plusieurs tentatives infructueuses pour ressaisir le fil que j'avais si malheureusement perdu, de m'attacher à cette place comme un noyé s'attache au dernier objet que rencontre sa main. Toutefois je dus m'écarter du fourré dans la crainte des reptiles et des bêtes sauvages ; je gravis donc la côte opposée que j'avais franchie précédemment, sans doute sur un autre point. Ce fut alors que j'entrevis, dans l'intervalle des arbres,
une éminence qui , par son isolement et sa forme conique , frappa vivement mon attention. J'approchai : les pierres dispersées aux alentours semblaient garder l'empreinte de l'industrie humaine, quoique leur forme eût été dénaturée par le temps; la nature ne les avait point ainsi taillées sur le même modèle; c'étaient évidemment les éléments d'une construction antique, que les siècles avaient couchée dans la poussière. Je n'entreprendrai pas de dépeindre la surprise, le bonheur et la reconnaissance qui inondèrent mon âme à cette révélation inattendue ; je tombai à genoux , et du plus profond de mon cœur , je remerciai la Providence qui , au moment où je désespérais de sa bonté , me tendait une main secourable et me remettait sur ma route.
Cependant il fallait agir avec prudence; ce tumulus se rattachait vraisemblablement à l'ensemble des ruines, mais néanmoins il m'était inconnu; ma mémoire n'en conservait aucun souvenir, quoique j'eusse exploré toutes les avenues de l'édifice principal. Je pris donc le parti de suivre la même marche que j'avais adoptée précédemment, c'est-à-dire de sonder le terrain en rayonnant du centre à la circonférence. L'indécision ne dura pas longtemps : mes premiers pas donnèrent sur de nouveaux vestiges qui m'encouragèrent à poursuivre ma route ; bientôt je vis surgir un second monticule dont le faîte était couronné de débris; les formes, les aspects me devenaient insensiblement familiers, et sans que je me rendisse compte des détails, que Pobscurité d'ailleurs commençait à voiler, je sentais d'une manière instinctive que ces lieux ne m'étaient pas étrangers. Ce fut ainsi que d'anneau en anneau, je parvins à renouer la chaîne que j'avais si imprudemment rompue. Aux dernières lueurs du jour, j'atteignais la façade septentrionale du palais, harassé de fatigue, meurtri, ensanglanté, mais fort d'une expérience qui m'a rendu depuis extrêmement circonspect. Morin, dans son inquiétude , avait oublié le souper , et pour comble de disgrâce, Fida , dont l'estomac ne s'accommodait pas d'un long jeûne , dévorait à belles dents les collections qui me coûtaient si cher.
J'ai rapporté cette aventure avec détail pour faire mieux corn-
prendre un danger qui plane incessamment sur le voyageur dans les forêts du Nouveau Monde, et que j'avais cependant méconnu; les légendes les plus lamentables m'ont été racontées à ce propos, et j'ai connu un muletier qui, s'étant égaré dans des parages dont il avait cependant la pratique, éprouva toutes les sensations que j'ai essayé de dépeindre, et ne dut comme moi son salut qu'au hasard. Quant à l'oiseau merveilleux, cause de mon infortune, je ne l'ai plus entendu ; j'ai même oublié la tradition que j'avais recueillie à son sujet sur les bords de l'Usumasinta. Au surplus, je me dédommageai le lendemain du mauvais succès de ma chasse en tuant un superbe hocco, le premier gallinacé de grande taille que nous eussions aperçu jusqu'alors1. On sait que les oiseaux de cette tribu remplacent, sous les tropiques, le dindon qui vit plus particulièrement au nord.
Les ruines de Palenque se transforment dans la belle saison en un lieu de plaisance où les oisifs de Santo-Domingo s'établissent en famille, au grand dommage des monuments, qui portent l'empreinte irréparable de leur séjour. Ils suspendent leurs hamacs à l'ombre des majestueuses futaies, se bercent indolemment au murmure des ruisseaux et se régalent d'un coquillage que l'on y trouve en abondance. C'est une sorte de mêlante dont la chair est analogue à celle de nos escargots 2. Les Indiens en sont très friands et ils ne manquent jamais de s'en approvisionner dans l'occasion. J'ai admiré maintes fois leur prestesse à extraire le mollusque de son enveloppe testacée; ils frappent, tout en cheminant, deux de ces coquilles l'une contre l'autre avec tant de force et de précision , que malgré la dureté du test, elles se rompent l'une ou l'autre par leur extrémité ; puis ils hument la substance et passent à une seconde sans perdre leur temps à les compter. Cette mélanie donne une chaux d'excellente qualité , la seule dont on fasse usage aux alentours. Il est probable qu'elle entrait dans la composition du stuc dont étaient revêtus les édifices de l'ancienne cité.