Cyl. decollata Nyst
culaires. Le sol est recouvert d'une couche épaisse de détritus de végétaux et d'une telle profusion de plantes et d'arbustes qu'il est fort difficile d'en reconnaître la nature; le géologue n'a pas d'autre ressource que de suivre le cours des rivières : ce fut ainsi que je découvris par hasard, à une lieue et demie au sud -ouest du village, presque dans le lit dw Rio Chacamas, un banc d'huîtres et d'oursins pétrifiés. Le site était fort pittoresque : que l'on imagine un torrent des Alpes encadré par la végétation des tropiques. Le fracas des eaux entraînées sur une pente rapide, l'écume éblouissante contrastant avec la verdure sombre et lustrée des deux rives , la solitude , l'ardeur de la température , tout concourt en ces lieux à frapper l'imagination. Un peu plus haut que la chute, la rivière resserrée entre des rochers perpendiculaires d'un calcaire très -compacte, mesure à peine quatre mètres de largeur ; mais la profondeur est extrême. Les Indiens assurent qu'on voit reluire au fond du gouffre, quand le soleil passe au zénith, les écailles d'un crocodile d'or ; nous ne jouîmes point de ce spectacle.
Plus bas, les bords du Chacamas, ombragés de pipéracées, dominent de trois mètres environ le niveau habituel des eaux. Les parois, à la base, sont formées d'une brèche coquillière qui constitue un dépôt distinct ; puis on voit apparaître un banc de très -grosses huîtres mêlées à des oursins de forme déprimée et à quelques coquilles la plupart bivalves; les oursins gisent horizontalement, comme ils ont été déposés. Ces restes organisés sont liés entre eux par une marne calcaire et reposent sous une couche de terre végétale d'un mètre de puissance ; ils semblent appartenir à l'époque jurassique et témoignent du séjour des eaux, pendant cette période, sur toute l'étendue du Tabasco. Effectivement, j'ai retrouvé le même banc et les mêmes fossiles, à quinze lieues vers le sud, au pied de la même chaîne, dans le village de Tenosique, le plus méridional de l'État.
Je termine par une anecdote qui se rattache fort indirectement à mon voyage, mais qui m'a paru bonne à conserver, à une époque où notre égoïsme sceptique relègue volontiers dans le domaine de
la fiction l'héroïsme des temps passés. En 1834, un jeune Polonais, exilé de son pays et pour ainsi dire égaré sur le globe, s'arrêta au bourg de Santo Domingo. Il était doué de qualités aimables et paraissait bien né. Les habitants, dont il se concilia les sympathies, entreprirent de le marier pour le fixer définitivement parmi eux. D'abord il repoussa cette idée; on le pressa; bref, il finit par consentir; la fiancée était une belle jeune fille appartenant à une famille des plus honorables de la localité. Dans l'intervalle , arriva du Tabasco, par je ne sais quel funeste hasard, une vieille gazette qui, circulant de main en main, tomba dans celles de l'étranger, et l'instruisit du sort de la révolution polonaise. Que se passa -t- il dans son âme? nul ne le sut alors, car il en déroba soigneusement le secret; mais dans la nuit, il mit fin à son existence. Quelques lignes tristement poétiques, que l'on trouva près de son lit de mort, résumaient toute sa destinée; après avoir remercié les habitants des marques d'intérêt qu'il en avait reçues, il faisait une allusion mélancolique à l'asservissement de son pays, puis il ajoutait que son cœur étant mort à toute affection, et sa vie désormais sans objet, il pouvait retourner sans crime au sein de l'éternité.
Sans approuver un acte que la religion et la morale condamnent, on ne peut se défendre ici d'un sentiment d'admiration ; quelle devait être la religion de la patrie, dans cette âme héroïque qui ne respirait que pour elle, sans que le temps, la distance, le spectacle d'un monde nouveau , l'insouciante quiétude de ces montagnes, aient pu refroidir un seul jour le feu sacré qui l'embrasait! Cet infortuné se nommait Alexandre Lukinsky ; les habitants de Santo Domingo aiment à parler de lui et honorent sa mémoire ; il est probable que sa famille n'a jamais connu son destin.
fiHÀPiîRE xi;
Le voyageur qui depuis Santo Domingo se dirige sur lo district
du Pefén, peut gagner l'Usumasinta cri marchant diroetemenl à l'est, (lotte route, coupée de nombreux ruisseaux, s'offrait, naturellement, à nous comme la plus courte et la plus agréable; nous préférâmes toutefois retourner sur nos pas. afin de visiter les grandes exploitations de bois de teinture que nous avions laissées en arrière, car ce genre d'industrie appartient à la plaine et cesse, faute d'aliment , dans les montagnes. La hacienda de San-Geronrnw , propriété célèbre par son étendue, sa fertilité et les ressources inépuisables de ses forets, paraissait heureusement située pour l'objet que nous nous proposions ; j'avais reçu d'ailleurs des maîtres de
ce domaine , pendant mon séjour à la Palizada, une invitation pressante dont il convenait de profiter.
Nous reprîmes donc le chemin de las Playas et le canal fangeux du Rio Chiquito ; nous doublâmes sans nous arrêter le promontoire où nous avions passé une nuit si orageuse, et remontant , à partir de ce point, le bras principal de l'Usumasinta, qui coule dans la direction du nord- ouest, nous arrivâmes un peu avant la nuit à Boca de San-Geronimo. Les eaux avaient baissé pendant notre excursion aux ruines, et elles laissaient à découvert des bancs de sable qui bordaient les deux rives ; néanmoins le milieu du fleuve conservait toujours une grande profondeur. Je recueillis dans cette conjoncture favorable deux espèces de bivalves du genre unio, dont la nacre était teinte d'une belle nuance cramoisie avec des reflets cuivrés. Il est plus difficile qu'on ne se l'imagine de se procurer des coquillages dans ces rivières encaissées, limoneuses et infestées de caïmans ; à moins d'être muni d'une drague , on ne peut guère y parvenir qu'à l'époque du plus bas étiage, depuis la mi-avril jusqu'au milieu de mai.
Boca de San-Geronimo est une espèce de port formé par TUsumasinta à l'embouchure d'une petite rivière qu'alimentent les lagunes voisines; les canots d'un certain tonnage attendent là leur chargement, quand les basses eaux ne leur permettent plus de naviguer sur les affluents du fleuve. Quelques cases de chétive apparence, habitées par une population suspecte, sont groupées sur le point culminant de la rive : la hacienda est située à deux lieues dans les terres, non loin de la rivière qui, coulant au milieu des bois, fournit de grandes facilités à la traite. Nous congédiâmes en cet endroit nos bateliers, et le lendemain matin, après une détestable nuit, nous profitâmes , pour continuer la route, d'un cayuco qui remontait vers l'intérieur. A midi, nous atteignîmes l'embarcadère, et dix minutes après nous étions reçus à la hacienda , où je me proposais de passer une semaine, malgré l'aspect sinistre de la contrée, afin de m'instruire à fond de toutes les particularités de l'exploitation-.
Le bois de campêche, que les Espagnols appellent palo de tinta et les savants du nom doublement barbare iï hœmatoœylon Campecliianum, est un arbre de moyenne grandeur, d'un port assez particulier, qui peut atteindre douze à treize mètres , lorsqu'il a crû dans des conditions favorables. Rien de plus tourmenté que le tronc de ce végétal, toujours criblé de cavités irrégulières; les feuilles sont pinnées ; les folioles persistantes, lisses et en forme de cœur ; les fleurs petites , jaunâtres, pendant par grappes de l'extrémité des rameaux; le fruit est une gousse lancéolée , très- comprimée, dont la volaille recherche les semences, comme généralement celles de toutes les légumineuses. L'haematoxylon est extrêmement chargé de bois; son feuillage est d'un vert sombre; dans la première période de sa croissance , il forme des buissons assez semblables à ceux de l'aubépine; à mesure qu'il se développe, on le voit s'arrondir et se condenser en- masses impénétrables. Dans les forêts, il s'empare exclusivement du sol, qui reste nu sous son ombrage;* on le rencontre sur les montagnes pierreuses comme dans les alluvions de la plaine, mais il aime surtout un terrain humide et profond , inondé périodiquement par le débordement des eaux. Singulièrement vivace, cet arbre résiste à l'exploitation la plus meurtrière, aussi les bûcherons ont-ils coutume de dire qu'il brave tout, à l'exception du feu. Sa croissance est rapide, et néanmoins son bois est dur, compacte, susceptible de se conserver en terre très-longtemps. On le coupe à dix ans; débarrassé de son ombrage, le sol ne tarde pas à se couvrir d'une pépinière de jeunes plants , qui n'attendaient pour se produire que le concours de l'air et de la lumière. L'industrie ne saurait imiter ici les procédés de la nature ; et c'est en vain que les Anglais ont essayé de propager aux îles Lucayes et dans plusieurs autres de leurs possessions transatlantiques, ce précieux végétal qui , à l'état sauvage , se montre peu délicat sur le choix du terrain.
L'écorce de l'hsematoxylon est sombre; l'aubier, mince et jaunâtre, contraste par sa couleur avec la nuance rouge du bois, qui noircit rapidement à l'air, et surtout au contact de l'humidité;
mais' 1? altération n'est que superficielle : lorsque les billes ont été ternies par un séjour prolongé dans les magasins, le vendeur ne manque pas de les rafraîchir à la hache au moment de la livraison. J'ajouterai que le principe colorant n'est point rouge comme dans le bois de Brésil (cœsalpinia) 9 avec lequel on confond quelquefois le campêche, mais d'un noir tirant sur le violet. L'arbre sécrète en outre une substance rougeâtre et transparente, analogue à la gomme arabique, qui jouit, dit-on, de la propriété de fixer l'élément tinctorial.
Les forêts du Tabasco et du Yucatan, où l'hsematoxylon croît en abondance, sont baignées par des lagunes qui , à l'époque des crues, communiquent presque toujours avec quelque cours d'eau ; le transport des bois s'effectue donc à bon marché ; mais rien ne peut donner une idée de l'ignorance et de l'incurie qui président à leur exploitation. D'aménagement, il n'en existe pas; le propriétaire donne carte blanche à ses bûcherons, qui reçoivent un réal par chaque quintal de bois coupé, écorcé, et rendu au lieu d'embarquement. Ces hommes se répandent dans la forêt, choisissent, abattent à l'aventure, sans autre impulsion que leur caprice, ni d'autre règle que leur commodité. Un agent, que l'on nomme mayoral et qui est préposé à la surveillance des travaux , vérifie chaque soir les résultats de la journée : il a soin, en recevant les pièces, d'écarter celles qui sont marquées de taches orangées, indice d'un commencement de pourriture, puis il fait peser le bois sous ses yeux et porte au compte de chaque bûcheron la quantité qu'il a fournie. La police de la coupe appartient à ce personnage, qui ne vise point à la popularité; il lui suffit d'inspirer à ses subordonnés une frayeur qu'il juge salutaire. Les ouvriers réunis sous ses ordres, presque tous débiteurs de son patron, et travaillant pour amortir leurs dettes, sont rarement animés d'une ardeur généreuse; enclins à l'ivrognerie et disposés, dans l'occasion, à se dérober par la fuite aux misères de leur condition, ils ont besoin, dans l'intérêt du maître, d'être rigoureusement surveillés : le mayoral ne leur épargne pas les châtiments corporels, quoique la législation
du pays réprouve de telles violences et les punisse par la déchéance du créancier. Mais la loi, dans ces parages lointains et isolés, n'oblige guère que la faiblesse. C'est ainsi que le Code des Indes, rédigé dans un esprit vraiment philanthropique, n'était jadis qu'une lettre morte, qu'aucune application sérieuse ne vivifiait. Les honoraires du mayoral sont proportionnés à la quantité de bois débitée dans l'année, en sorte que ses intérêts sont liés à ceux de l'exploitation qu'il dirige. A San-Geronimo, cet agent recevait 15 centimes par quintal, produisant sur un total de 250 à 300 mille quintaux un revenu moyen de 8,000 piastres.
Le bois se coupe et s'écorce à la hache. On a vainement tenté de substituer à cet instrument la scie, qui abrège le travail et donne une façon plus égale : l'aversion qu'inspire aux indigènes un procédé nouveau, dont il faudrait acquérir la pratique, leur a fait repousser cette innovation; ils préfèrent d'ailleurs, par esprit d'indépendance, aux avantages de l'association , le labeur solitaire qu'ils sont maîtres d'entreprendre et de diriger à leur gré. Leur méthode a pour inconvénient de donner des produits qui par leur forme irrégulière présentent beaucoup de difficultés à l'arrimage. En outre, au lieu d'attaquer l'arbre au pied, selon les règles ordinaires, ils choisissent à un mètre du sol la partie la moins accidentée du tronc, afin de ménager leur peine et d'éviter les nœuds ou les protubérances qui l'accroîtraient encore au dépouillement. Rien de plus affligeant que l'aspect de ces coupes, hérissées de troncs mutilés; c'est la portion la plus précieuse du végétal que l'on délaisse ainsi par une honteuse négligence; on sait d'ailleurs que les souches élevées ne produisent jamais de rejets vigoureux. Il serait grandement temps qu'un propriétaire éclairé donnât l'exemple de la réforme; une direction intelligente doublerait le revenu de ces bois et les préserverait de la ruine qui menace mcessamment de les atteindre.
On ne s'étonnera pas, d'après ce qui précède, que le bûcheron ne se préoccupe guère des phases de la végétation, lorsqu'il porte la cognée dans les bois. L'abattage commence avec la diminution
des eaux; avec leur crue, la traite et la vidange : telles sont les règles absolues qui servent de base à l'exploitation. Quand le site est pourvu d'un système de flottaison ou de navigation pérenne, on coupe sans interruption pendant toute Tannée, et les arbres, débités sur place, sont charriés au lieu d'embarquement le plus prochain. Mais de telles conditions sont rares; la vidange s'opère plus habituellement par l'intermédiaire des lagunes, en profitant des variations périodiques de leur niveau. C'est en janvier, quand la décroissance commence, que la hache retentit dans les bois, où les arbres successivement abattus marquent sur le terrain la progression de l'étiage; ils attendent là les pluies de l'équinoxe qui permettront de les conduire par eau jusqu'au chantier, puis en définitive au port d'embarquement, où ils demeurent entreposés jusqu'à la vente. Ce système, fondé sur l'hydrographie du pays, est en vigueur dans toute l'Amérique méridionale, où l'absence de routes, la faiblesse de la population, le haut prix des salaires, rendent infiniment dispendieux tout mode de transport qui n'est pas gratuitement fourni par la nature. Les prospectus de colonisation lointaine se gardent bien d'aborder ce genre de considérations; on fait sonner trèshaut, dans ces programmes intéressés, la richesse incontestable des forêts vierges, sans dire un mot des obstacles, qui en rendent la jouissance si difficile et si coûteuse, qu'elle peut être considérée, dans la plupart des cas, comme illusoire.
Les plus belles exploitations d'haematoxylon sont situées dans les plaines marécageuses du Yucatan çt du Tabasco, et s'étendent depuis le littoral du golfe jusqu'à la base des montagnes. Les produits s'écoulent par l'île de Carmen et par la Frontéra, où les navires d'Europe viennent opérer leur chargement. La valeur du bois, rendu à bord, varie de trois à dix réaux le quintal; à dix rëaux, le vendeur réalise d'énormes bénéfices, mais c'est un prix qu'il trouve rarement Lorsqu'un propriétaire manque de capitaux pour exploiter lui-même, il vend sa coupe moyennant un tiers du produit en nature. Les conditions de ce contrat diffèrent encore de
nos usages : ce n'est point une superficie limitée qui en est l'objet, mais le droit d'établir pendant un temps déterminé un certain nombre de bûcherons sur la propriété.
J'ai fait connaître ailleurs un genre de spéculation qui, dans toute exploitation forestière, se greffe pour ainsi dire sur l'opération principale, et dont on ne saurait trop flétrir l'abus. Il serait impossible de tirer parti des bois sans le concours des indigènes ; or, pour obtenir ce concours à vil prix, il est utile de les lier par une obligation pécuniaire. C'est un principe que le spéculateur ne perd jamais de vue et qu'il s'efforce préalablement d'appliquer. Les ouvriers dont il emploie les bras sont donc presque tous dans sa dépendance ; ils viennent s'établir au siège de l'exploitation, avec leurs femmes et leurs enfants, lorsqu'ils sont mariés; on leur donne une mauvaise hutte et une hache , puis on leur vend tout ce dont ils ont besoin pour subsister, car la hacienda est ordinairement située à une distance considérable des marchés. Croirait-on que la vente au détail de ces fournitures , achetées en gros et au rabais ? produise souvent le plus clair bénéfice de la coupe? La balance de ce honteux trafic s'élève parfois à 150 et jusqu'à 300 pour 100 en faveur du vendeur, selon sa rapacité ou celle de ses agents. Un pauvre bûcheron , lié par une dette de cinquante piastres, en devra cent à la fin de la première année , et perdra au bout de la seconde l'espoir de se libérer un jour. Personne dans ce pays, que l'on peut justement appeler une terre d'iniquité, ne se fait scrupule de s'enrichir par cette méthode, c'est-à-dire en volant à de malheureux ouvriers une partie de leur subsistance journalière.
La terre de San-Geronimo fut concédée par la couronne d'Espagne, qui ne marchandait pas l'étendue, longtemps avant la fondation du bourg de la Palizada, dont elle gêne aujourd'hui le libre développement. Cette propriété, limitée par l'Usumasinta, se compose d'environ cent soixante et quinze lieues carrées; elle renferme de magnifiques forêts peuplées d'haematoxylon , de csesalpinia, d'acajou et d'autres bois précieux, des ruisseaux, des lagunes et des savanes favorables à l'élève du bétail. L'industrie pastorale a
toujours été clans le goût des colons espagnols1; d'ailleurs elle est d'accord avec les conditions d'un pays où la propriété se mesure par lieues carrées; les troupeaux forment donc, à San-Geronimo, une branche de revenu et d'administration distincte. Chaque matin, les pâtres de la ferme montent en selle et parcourent le territoire, pour chercher le génisses qui ont mis bas et qui réclament des soins particuliers : ils vérifient si aucune bête n'est affligée de gusanos (larves d'insectes qui s'introduisent dans les tissus où elles occasionnent une désorganisation mortelle); ils visitent Les porcs qui vivent librement dans la forêt; ils poursuivent au galop les chevaux qui s'échappent, et rapportent un compte exact de l'état et de la situation des troupeaux. Endurcis à toutes les fatigues et à toutes les privations, ces hardis cavaliers traversent incessamment les marécages ? les bois les moins frayés, les solitudes brûlantes, sans se lasser d'un genre de vie assurément pénible, mais dont l'allure indépendante convient à leur inclination.
J'ai vu rarement un paysage aussi profondément mélancolique que celui de San-Geronimo ; rien , dans l'aspect de la contrée, ne récrée l'œil et ne réjouit le cœur; de noires forêts d'haematoxylon entrecoupées de marécages, foyers d'exhalaisons mortelles, bornent circulairement l'horizon ; elles ombragent des lagunes et des étangs verdâtres, dont l'eau se trouble au moindre bruit, par la retraite précipitée des caïmans; les crânes indestructibles de ces reptiles blanchissent comme des rochers sur la plage. Ailleurs une savane inculte déroule sa monotonie à travers l'immensité des bois; la terre est noire comme de la poudre à canon; quelques mauves à tige ligneuse et une sensitive d'un rose pâle, sont les seules productions qui charment passagèrement ta vue. La brise du soir, que l'on attend avec une si vive impatience, est imprégnée d'émanations fétides : c'est la carcasse d'un cheval ou celle d'une génisse que les vers ont dévorée vivante; une volée de vautours au plumage brun et au cou dénudé s'est abattue sur cette proie morte, la déchire à
1. Crianza quita labranza, l'élève du bétail dispense du travail. Tel est l'adage favori et caractéristique du pays.
coups de bec et se dispute les viscères avec une avidité famélique. Ces oiseaux, au surplus, rendent d'éminents services en dévorant les substances animales que la chaleur ne tarderait pas à putréfier et qui ajouteraient encore, par leur décomposition, à la malignité du climat. Quand le soleil couchant éteint ses reflets cuivrés dans le marécage, il y a dans cette nature je ne sais quoi de sombre et d'ardent tout à la fois, qui produit sur l'imagination une impression sinistre. A cette heure où renaît la vie , on rencontre sur le sentier de la hacienda des groupes de femmes au teint bronzé et aux cheveux flottants, qui vont, à demi nues et parées de bijoux, puiser l'eau dormante des lagunes. Elles font entendre un chant mélancolique et somnolent, inspiré sans doute par ces tristes régions, bien que les paroles semblent écloses sur une terre plus heureuse :
jÀh que il mundo Es bonito !
Lastima es Que yo me muera 1 î
L'absence de mesure finale tient l'oreille en suspens et entraîne la répétition indéfinie de la même phrase musicale. Le voyageur qui a traversé le Tabasco ne saurait oublier la poésie plaintive de ces accents, qui flottent continuellement dans l'air autour deslieux habités2. La hacienda est assise avec ses dépendances sur un pli de terrain qui domine faiblement le niveau des grandes eaux ; les habitations sont humides , malsaines, et bâties dans le goût primitif. A peine le possesseur de ce vaste domaine est -il mieux logé que ses esclaves. Il faut aller dans l'Amérique méridionale pour sentir le néant des besoins multipliés qui marquent tous les instants de notre existence ; l'homme ne connaît ici que le strict nécessaire; sa condition se rapproche beaucoup de la forme simple et originale qui faisait l'ad-