V. delphinulus Morlt
On y trouve diverses espèces de tortues appartenant aux genres emijs, cinosternon et staurotypus; néanmoins cette famille se montre moins variée et bien moins remarquable ici que sur. le rivage opposé de la Louisiane et des Florides. J'ai ouï parler de boas d'une dimension prodigieuse, mais sans les avoir vus; je doute même que ces ophidiens, à moins de circonstances exceptionnelles, acquièrent une grande taille dans P Amérique Centrale. Les oiseaux m'ont semblé peu nombreux ; il en est de même des insectes, quoique les maisons soient hantées par des blattes monstrueuses et par deux arachnides fort laides que Pon voit constamment en arrêt sur les murs. Un animal beaucoup plus intéressant , que j'ai rencontré pour la pre- ' mière fois dans ces parages, c'est la rhinophryne, grenouille dont les naturalistes, il y a peu d'années, ont fait un genre particulier1. La description qu'ils en ont donnée, d'après un spécimen conservé dans l'alcool, étant nécessairement incomplète, je profiterai de Poccasion pour en faire mieux connaître les caractères extérieurs.
La rhinophryne est d'un brun olivâtre, très -foncé sur le dos, plus clair dans la région cervicale, bleuâtre vers l'anus et la naissance des pattes; ce ton général est varié par une marbrure peu apparente, d'un bleu verdâtre, et par d'autres taches plus* distinctes, d'une couleur de cinabre pâle, qui dessinent une ligne étroite et presque continue sur le milieu du dos. Toute la face inférieure est d'un bleu de lapis-lazuli un peu terne. Cette grenouille est fort extraordinaire par sa petite tête conique, qui se confond avec la masse globule use du corps, et que surmontent deux petits yeux saillants ; par l'orifice à peine visible de la cavité buccale, la brièveté des membres engagés dans le sac qui renferme le tronc ; enfin par la teinte bleue de l'abdomen. Elle se montre rarement au grand jour et vit au fond d'un trou qu'elle creuse dans les localités humides. Lorsqu'elle veut procéder à cette opération , elle se gonfle comme un ballon , puis elle s'appuie sur les pattes antérieures et travaille activement avec celles de derrière qui prennent, par Pécartement
1 . H. dorsalis Dom. et Bit». , Erpét. gèn. , t. VIII , p. 757.
des doigts, la forme de deux palettes. C'est encore ainsi qu'elle se dilate lorsqu'on la saisit et qu'elle veut s'échapper. On ne soupçonnerait jamais, à voir la petite taille de cet animal et le peu de résistance musculaire dont il semble doué , la vigueur dont il fait preuve dans de telles occasions. Je parvins avec beaucoup de peine à m'en procurer deux que j'enfermai dans un bocal de verre, où pendant toute une journée elles cherchèrent à creuser un terrier, sans se laisser déconcerter par le mauvais succès de leurs efforts.
Mon séjour à San-Geronimo fut prolongé par une infortune de voyage que l'on croirait empruntée , dans sa banalité , aux souvenirs de notre hémisphère. Mon passe-port s'était égaré sur la route de las Playas à Santo-Domingo, et je n'avais pu réussir à m'en procurer un autre dans cette dernière bourgade. L'alcade me renvoyait au sous-préfet (tel est le nom de ce fonctionnaire) et le souspréfet à l'alcade ; chacun de ces magistrats se confondait en protestations de service, mais déclinait L'honneur de répondre de ma personne; enfin le sous-préfet, que cette affaire concernait plus directement, comme chef politique de la circonscription, éluda la difficulté en disparaissant un beau jour. Telle est l'autorité dont •jouissent les mandataires du gouvernement dans la république de Ghiapa ; tout acte spontané leur est formellement interdit ; l'impulsion part d'un petit centre despotique qui règle arbitrairement les plus menus détails; hors de là, on ne trouve plus que des instruments passifs, qui tremblent perpétuellement de leur fragilité.
Je me décidai donc à dépêcher Morin à la Palizada, pour qu'il fît régulariser notre situation, me rappelant l'aventure du capitaine Dupaix qui, à son retour de Palenque, fut fouillé dans le Tabasco, arrêté, molesté, emprisonné pour un défaut de forme, au nom du gouvernement qu'il servait K Morin fit à cheval en huit heures le trajet qui nous avait coûté deux jours et demi de navigation et trouva les autorités du Yucatan mieux fixées sur leurs attributions que celles de l'État de Chiapa,
1. Voyez la mésaventure de Dupaix dans son troisième mémoire > p. 36 du Recueil des antiquités mexicaines.
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Les trois derniers jours que nous passâmes à San-Goronimo lurent marqués par des phénomènes atmosphériques qui m'inspirèrent quelque inquiétude : le ciel se ('ouvrait de images dans l'aprèsmidi , peu. à peu tes vapeurs s'étendaient en rasant la terre; on voyait les oiseaux fuir dans la direction des bois en poussant des cris de détresse; puis, tout à coup, le vont soufflait avec violence: les arbres gémissaient, les maisons tremblaient sur leur base; la ploie se précipitait par torrents, on entendait des explosions épouvantables; on un mol, c'était mie scène de trislesse et de désolation indescriptible. An malin, la nature s'éveillait dans toute sa sérénité
habituelle; mais le sol fangeux, et coupé de flaques d'eau, gardait le témoignage des orages du jour précédent. Ces perturbations de l'atmosphère, dont l'équilibre était décidément rompu, semblaient annoncer un changement de saison. Vainement mes hôtes s'etïorçaient-ils de me rassurer, en opposant leur expérience à mes appréhensions; je redoutais la pluie, qui dans les régions basses et marécageuses où j'allais m'*engager, pouvait me susciter de sérieux obstacles. D'ailleurs, s'il faut l'avouer, j'étais las d'un aussi morne séjour. Résistant donc à toute instance, j'arrêtai définitivement mon départ ; on nous donna des chevaux et un guide ; on mit en outre à notre disposition un cayuco qui devait transporter nos bagages jusqu'au village de Balancany tandis que, sans nous presser, nous suivrions la route directe ; enfin nous reçûmes des lettres de recommandation pour les localités où nous nous proposions de séjourner. Ces pratiques hospitalières , je me plais à le dire , sont observées religieusement dans les lieux les plus abandonnés de l'Amérique espagnole; mais j'ai remarqué qu'elles ne résistaient point à l'épreuve de la civilisation, pas plus dans le nouveau que dans l'ancien monde.
Nous perdîmes un temps précieux , le matin du départ, à chercher notre chienne Fida, que les gens de la ferme avaient dérobée et que nous parvînmes assez difficilement à nous faire restituer. Ce contre-temps nous obligea, dans la prévision de l'orage, à borner notre première étape à Chablay, métairie considérable, située à trois lieues dans le sud. Il fallut d'abord franchir le ruisseau bourbeux de San-Geronimo, dont les berges sont très abruptes; le gué était cerné par des alligators qui dormaient, la gueule entr'ouverte, sur les atterrissements voisins; nous en comptâmes sept, tous à peu près de même taille, c'est-à-dire de 10 à 12 pieds de longueur. Ces reptiles surpris dans leur sommeil, s'agitèrent confusément à notre approche et glissèrent dans l'eau trouble où ils disparurent; le passage était libre, mais d'un accès fort hasardeux, car la pluie en avait converti les abords en fondrières. Morin plaça Fida sur l'arçon de sa selle, dans la crainte qu'elle ne fût happée
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par les caïmans, et nous attendîmes que notre guide eût atteint l'autre bord, afin de régler nos mouvements sur les siens. 11 se tira d'affaire en homme qui avait la pratique du terrain, alors nous poussâmes en avant en nous affermissant sur les étriers ; nos chevaux enfoncèrent dans ta vase, hésitèrent, et faillirent perdre l'équilibre ; mais un coup d'éperon les ayant enlevés au moment décisif, nous sortîmes sans accident de ce pas dangereux. J'ai lu que dans certaines contrées, les caïmans sont d'humeur assez débonnaire, pour tolérer les familiarités de l'homme, qui ne craint pas de prendre ses ébats dans leur propre domaine ; il n'en est pas de même au Tabasco , où ces reptiles dévorent notre espèce sans le moindre scrupule, aussi souvent qu'ils en trouvent l'occasion. La hacienda de San-Geronimo en fournit de temps en temps quelques exemples : tout récemment encore , un Indien qui traversait le gué sur un cheval jeune et emporté, tomba dans l'eau et devint la pâture de ces monstres; deux jours après, on trouva le cadavre soigneusement enfoui dans la vase, les jambes, la poitrine et le cou brisés par la dent des redoutables amphibies. Le caïman , comme le renard et le chien , a l'instinct d'enterrer sa proie pour la préserver d'une décomposition trop rapide.
Le chemin que nous suivîmes en nous éloignant de ce ruisseau funeste, n'est connu que des enfants du pays, qui le pratiquent par tradition. C'est la route du pigeon voyageur et de l'hirondelle, que l'instinct seul dirige dans les solitudes de l'air. Nous aperçûmes pour la première fois des chevreuils que leur stature et leur pelage rapprochent beaucoup de ceux de nos contrées. Leur naturel paraît être également sociable, car plus loin, dans une hutte isolée, on nous fit voir une biche qui parcourait en liberté les bois et retournait au logis à de certains intervalles : cette bête venait justement d'arriver pour mettre bas deux faons. Les petits portaient une robe fauve , mouchetée de taches blanches , disposées vers le milieu du dos en deux bandes longitudinales.
La plaine, jusqu'à Balancan , village éloigné de onze lieues, est légèrement onduleuse et coupée de lagunes bordées à leur circonfé-
rence, à cette époque de l'année, d'un limon noir d'un quart de lieue de rayon. Ces eaux dormantes réfléchissent la verdure des forêts, qui alternent avec les savanes. Parmi les nombreux palmiers dont sont ornés les bois, aucun ne produit plus d'effet que le cocoyol (cocos butyracea, L.), lorsque son stipe n'est pas encore développé et que ses feuilles, longues de cinq à six mètres, retombent en panache sur le sol. La semence de cette espèce de cocotier fournit une matière butireuse, employée aux usages domestiques dans quelques endroits de l'Amérique ; il suffît d'écraser le fruit dans des vases remplis d'eau ; la substance grasse surnage et se recueille à la surface. Je reconnus le cassier médicinal à ses gousses énormes et cylindracées , et le calebassier que je n'avais observé jusqu'alors qu'autour des habitations. Les savanes sont également plantées de palmiers isolés ou réunis par groupes, qui ont résisté à l'incendie allumé chaque année par les bergers. Le parcours en est excessivement pénible, car les eaux ont creusé, sur toute leur étendue, des sillons étroits et profonds, qui divisent leur surface en petits compartiments réguliers, à peu près comme ceux d'un gaufrier. Dans ces parages solitaires , on voit errer de loin en loin un troupeau dépendant de quelque hacienda; parfois apparaît un rancho , c'est-à-dire une chaumière chétive, habitée par des pâtres ou des bûcherons; puis à de longues distances, on trouve une ferme ou le siège d'une exploitation forestière. La maison du propriétaire est bâtie sur le point culminant ; les dépendances sont distribuées aux alentours, selon le plan qu'il a lui-même tracé. Depuis l'embouchure de l'Usumasinta jusqu'à Balançai!, sur une ligne tortueuse d'environ soixante lieues, il n'existe que deux villages: la Palizada, dont la création est récente, et Monte-Cristo, qui compte à peine une douzaine de familles. On regrette, en voyant serpenter ce beau fleuve: à travers les plaines les plus fertiles du monde, que le mouvement, l'activité, la vie, ne répandent pas leur charme sur ses bords : à peine, à de rares intervalles, un canot chargé de sel ou de bois de teinture, montre-t-il sa voile paresseuse, et le voyageur doit s'attendre à cheminer longtemps le long du rivage silencieux, à
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laisser derrière lui bien des espaces incultes et déserts, avant de rencontrer une créature humaine, une chaumière ou un champ qui lui réjouisse les yeux 1.
Je souffris infiniment, pendant la route, d'un érésipèle flegmoneux que j'avais contracté dans les marais de San-Geronimo, en péchant par un soleil ardent. D'abord j'en pris peu de souci; cependant à la teinte rouge et animée de la peau, à la tension, à la dureté des téguments, à la douleur pénétrante que je ressentais aux deux bras, je compris que le mal avait une certaine gravité. Toute la région endolorie prit une teinte écarlate ; les mains se tuméfièrent, la fièvre survint, et je perdis complètement le sommeil. Vainement, en arrivant à Balancan, essayai-jede conjurer le mal par des lotions émollientes et par des frictions de beurre de cacao, dont on m'avait recommandé l'emploi ; ce fut seulement le sixième jour que les phénomènes inflammatoires, après avoir atteint leur apogée, commencèrent à diminuer d'intensité. L'épiderme se souleva, la suppuration s'établit comme après une brûlure, et l'érésipèle se termina par résolution. Mes bras conservèrent néanmoins de la rougeur et de la sensibilité pendant un mois.
Balancan est un village composé d'environ quatre-vingts familles, fort agréablement situé sur la rive escarpée de l'Usumasinta, dont le lit est ici formé de sable et de gravier. Déjà le sol commence à s'exhausser et l'atmosphère à se purifier des miasmes de la plaine. Les Espagnols fixés dans cette localité maintiennent leur prééminence sur les indigènes et se procurent des moyens d'existence plus larges, en trafiquant de quelques bagatelles qu'ils vont acheter à la Palizada; les bénéfices qui se réalisent sur le cours inférieur du fleuve préoccupent sans cesse leur imagination, et ils rêvent nuit et jour aux
1. Les Espagnols ont une autre manière de voir : « Dans le Tabasco, dit un écrivain national, le bord des cours d'eau est embelli par de simples cases couvertes en feuilles de palmier, planté d'arbres fruitiers ou d'agrément, et égayé par des pâturages toujours verts. La félicité habite ces chaumières où vivent dans l'innocence une ou deux familles laborieuses, etc. » (Appendice à l'Hist. de Cogolludo, par D. Manuel Zavela).
On ne s'attendrait guère à trouver en ces lieux la matière d'une églogue; il est bon d'aimer son pays et d'en faire à propos l'éloge, mais sans choquer aussi ouvertement le bon sens et la vérité.
moyens d'obtenir de semblables avantages sans risques et sans travail. Quant aux Indiens, redoutant plus encore la fatigue de l'esprit que celle du corps , ils ne prennent aucune part ni aucun intérêt à ces spéculations. L'haematoxylon croît dans les forêts voisines avec le moral (cœsalpim'a?) qui donne une teinture jaune et qui dans le commerce porte le nom de brésillet. Il avait été question de monter un appareil propre à hacher ces bois, afin d'en tirer un parti plus avantageux ; mais les révolutions qui désolent la province ont ruiné cette entreprise à son début.
On nous logea dans la maison commune, masure délabrée, divisée en deux pièces, dont la première servait d'école. L'argile qui revêtait les murs en clayonnage, avait disparu par grandes places, en sorte que, depuis nos hamacs, nous jouissions du spectacle de la campagne, où la végétation sauvage disputait âprement le terrain au laboureur. Je n'ai vu nulle part, auborddel'Usumasinta, de cultures de quelque importance, effectuées dans un but commercial; chacun sème uniquement pour sa consommation et pour celle des ouvriers qu'il emploie. Dans certaines exploitations même, comme celle de San-Geronimo, on préfère acheter du grain et appliquer tous les bras à la coupe, système qui n'est guère favorable à la prospérité du pays.
Le nom de Balancan, comme la plupart de ceux qui appartiennent à la géographie primitive, est emprunté aux objets les plus saillants de la localité : balan, jaguar, et can, serpent, répondent, en langue maya, à une idée de cette nature. Les défrichements partiels et l'exploitation des forêts ont reculé le domaine des jaguars ; mais les reptiles ne vident pas aussi facilement le terrain. Mon hôte, en m' expliquant l'étymologie que je viens de rapporter, m'offrit un jour, à titre de confirmation, de me faire voir, en moins d'une demi-heure, toute espèce de serpent que je lui désignerais; j'acceptai l'offre et fis choix du serpent à sonnettes. Aussitôt, sur l'ordre qu'il donna, un de ses domestiques partit au pas de course, muni d'un lacet et d'un bambou. Vingt minutes n'était pas écoulées que cet homme rapportait une fenlelle vivante du crotalus horridus, qu'il avait liée
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à son bâton. L'occasion s'offrait naturellement d'éprouver la vertu du platanillo, que j'entendais vanter depuis si longtemps. J'ai déjà dit que cette aroïdée jouissait, dans l'opinion des habitants, de la propriété de priver, par le simple attouchement, les reptiles venimeux de leurs crochets. Sur le désir que je manifestai, on alla quérir un vieil Indien qui passait pour un homme habile. Une réunion de curieux s'improvisa ; le succès n'était douteux pour personne. Lorsqu'on eut relâché les liens qui serraient le cou du crotale, il ouvrit une gueule effroyable et mordit furieusement la plante qu'on lui présenta; mais ses dents demeurèrent inébranlables sur leur base; enfin après plusieurs tentatives infructueuses, pendant lesquelles l'opérateur mit en œuvre toute son adresse, les crochets finirent par céder, et le reptile fut désarmé. Le mystère me parut suffisamment éclairci ; ces crochets étant déliés et faibles à leur racine, on comprend qu'une fois engagés entre les fibres rigides et tenaces du végétal, il soit facile de les briser. Les spectateurs n'admirent point cette explication, et malgré l'évidence du fait, ils applaudirent de très-bonne foi aux vertus merveilleuses du platanillo.
Le même jour, je vis dans les bois un trigonocéphale de grande taille. Il traversait une clairière où je marchais négligemment, muni, pour toute arme défensive, d'un parapluie qui me servait d'ombrelle. Distrait par la beauté du site, peu s'en, fallut que je ne l'effleurasse du pied; heureusement je baissai les yeux au frôlement des feuilles sèches, et j'eus le temps de me replier en arrière, évolution que j'exécutai lestement. Le serpent poursuivit sa route en accélérant le mouvement, sans manifester, cependant, une trop vive inquiétude. Lorsqu'il eut disparu dans le taillis, je mesurai l'espace qu'il avait occupé et je comptai sept pieds. Cette espèce inspire une frayeur particulière aux créoles, qui font à ses dépens l'éloge du serpent à sonnettes. «La vivora de cascabel, disent-ils, est généreuse, elle prévient les passants ; mais la nahuyaca est sans pitié. » Quanta moi, je serais embarrassé pour faire un choix, car le venin de ces reptiles me paraît également funeste. Rarement, dans leur fureur, se bornent-ils à une simple morsure ; leurs atteintes se multii. 20
plient, au contraire, avec une effrayante rapidité, et comme leurs crochets sont déliés, les lésions qu'ils produisent demeurent souvent imperceptibles. On assure qu'en frottant la peau avec un zeste de citron, elle rougit sur les points qui ont été intéressés, ce qui permet de reconnaître exactement toutes les blessures.
Il existe aux environs de Balancan des tumulus et d'autres vestiges matériels qui se rattachent à la période indienne; quelques excavations, pratiquées à la base de ces monuments, ont mis au jour des objets analogues à ceux qui ont été découverts dans le Yucatan, consistant en figurines grossières, poterie, fragments d'obsidienne, pierres concaves avec leurs cylindres pour broyer le maïs, etc. Ces derniers ustensiles ne diffèrent nullement de ceux que l'on emploie aujourd'hui; mais ils sont d'un granit vert à grain trèsfin, dont le gisement est inconnu.
Ce ne fut pas sans peine que nous trouvâmes des bateliers pour continuer notre voyage, non pas que les bras manquassent dans la localité, mais le profit que l'on pouvait attendre ne semblait point assez avantageux. Dans ces contrées si différentes des nôtres, je n'ai vu personne vivre paisiblement d'un revenu assuré; tout est aléatoire , tout est mobile et incertain. 11 arrive subitement qu'une spéculation sur les bois produise un bénéfice considérable; ce capital est follement dissipé , sans laisser , pour ainsi dire , de traces. Une valeur de cent piastres, qui chez nous ne serait point à mépriser, est une bagatelle pour des gens qui se nourrisaent de haricots et de maïs, s'abritent sous une pauvre chaumière et marchent pieds nus pendant toute l'année.
Enfin notre hôte parvint à nous procurer des rameurs, et nous nous disposâmes à remonter jusqu'au village <ÏUsitmasi?Ua, éloigné de quinze lieues, et mieux connu sous le nom de Cabecera qu'il prit, il y a peu d'années, lorsqu'il fut érigé momentanément en chef-lieu de circonscription politique. A partir de Balancan la navigation devient excessivement lente ; il faut lutter contre la rapidité du courant, qui s'accroît à mesure que l'on approche des montagnes; le lit du fleuve est toujours profond. Les parois de la rive montrent à
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leur base une argile bleue très fine , surmontée de diverses couches de sable et de gravier : ces derniers éléments s'agrègent et se solidifient à leur étage supérieur, au point de former une roche passablement dure et escarpée. Sur les bancs de sable que les eaux laissaient à découvert, nous remarquâmes une grande quantité de moules fluviatiles et nous apprîmes qu'elles y avaient été accumulées par les femmes du pays, qui, dans la belle saison, les recueillent pour y chercher des perles l. On nous assura même qu'elles en trouvaient parfois d'une notable valeur. Morin , à cette nouvelle , se crut en voie de faire fortune; mais il eut beau pêcher et repêcher, tous ses efforts furent inutiles. Il faut ouvrir et sacrifier des centaines de coquilles avant d'en rencontrer une seule qui renferme cette concrétion précieuse dont l'origine est encore un mystère2.
A quatre lieues de Balancan , nous reconnûmes sur notre gauche l'embouchure du Rio de San-Pedro, un des principaux affluents de l'Usumasinta, qui prend sa source au centre du Petén et s'écoule par une succession de rapides à travers la contrée la plus sauvage et la plus pittoresque du monde. Les eaux de cette rivière sont douées à un haut degré de vertus pétrifiantes , et les écueils dont son cours est obstrué, surtout aux environs de Nojmaetûn, n'ont pas d'autre origine que l'encroûtement et la solidification des troncs d'arbres qui y sont tombés. On cite le petit nombre d'aventuriers qui se sont hasardés sur cette route infréquentée, pour aller chercher dans de lointaines forêts les colosses du règne végétal dont on fait les grands cayucos; j'eus plus tard une excellente occasion de l'explorer moi-même, mais le triste état de ma santé ne me permit pas d'en profiter. Au delà du point où l'Usumasinta reçoit le San-Pedro, on découvre une île plane qui prend le nom du village de Santa-Anna, situé à quelque distance sur la rive gauche. Nous perdîmes un temps précieux à chercher des provisions dans cette