‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 50 sur 96 · Unio explicat us, Morlt · texte numérisé non relu

Unio explicat us, Morlt

2. Les perles , dépourvues de pédicule et de noyau central , ont donné lieu à beaucoup de conjectures sans que le problème de leur formation ait été résolu d'une manière satisfaisante.

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localité; une heure plus tard le jour tombait, et la lune, voilée par des nuages menaçants, nous privait de sa clarté. Comme le pays, couvert d'épaisses forêts, ne présentait aucune sécurité pour la nuit, nous continuâmes à voguer en redoublant de précautions, heurtant dans les ténèbres les obstacles qui embarrassaient la rivière. Nos rameurs levaient de temps en temps les yeux pour observer l'état du ciel; nous écoutions nous-mêmes avec un sentiment vague d'inquiétude les roulements encore éloignés du tonnerre et le bruissement des rapides. Enfin nous aperçûmes une plage où nous nous empressâmes d'aborder, et nous halâmes la barque sur le sable. Tout était morne et silencieux ; ce n'était pas le calme habituel de la nuit, mais la stupeur et l'attente qui précèdent les perturbations de la nature. Les éclairs embrasaient l'horizon et l'on voyait par intervalles la lueur rougeâtre d'une forêt qui brûlait dans la direction de Balancan. Bientôt s'éleva le bruit de la pluie tombant en larges gouttes sur la terre et nous nous réfugiâmes sous une natte où nous attendîmes avec anxiété ; au bout de quelques instants le vent souffla violemment du Sud- Est, un frémissement immense se propagea à travers les bois; on entendit gémir les arbres séculaires, le sable de la plage se souleva en tourbillons, et l'orage fut emporté vers le Nord d'une manière aussi soudaine qu'inattendue. Quand nous sortîmes de notre asile, nous reconnûmes avec une vive satisfaction que les moustiques, ainsi que les nuages, avaient été balayés par l'ouragan.

Nous poursuivîmes notre voyage sans incidents remarquables, et nous atteignîmes au bout de trois jours lë'village de la Gabecera. J'étais fatigué d'un genre de navigation si pénible , dans une embarcation large d'un pied et demi , où toutes les positions étaient insupportables, avec l'obsession des taons, des moustiques, des simulies, et par une chaleur accablante qui rayonnait à la fois des eaux, du ciel et du rivage. Les hameaux clair-semés sur la route , Santa- Ànna, Multé, Estapilla, ne nous avaient offert, pour toute ressource alimentaire, qu'une demi -douzaine d'œufs et un régime de bananes ; je me réjouissais donc de commencer un genre de vie nou-

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veau, de retremper mes forces dans un milieu plus salubre, enfin de développer toute l'énergie physique que j'avais en réserve. Je croyais, en effet, toucher aux climats tempérés qui étaient devenus le but ardent de mes désirs ; mais ma satisfaction ne dura guère , car en arrivant à la Cabecera, j'éprouvai les symptômes précurseurs de la dyssenterie ; en outre , la blessure que je conservais à la jambe depuis ma chute dans la forêt de Palenque, s'était exaspérée et prenait de jour en jour un caractère plus fâcheux. Morin souffrait aussi d'ulcérations qui s'étaient manifestées sur les membres inférieurs et qui résistaient à tous les remèdes. Les voyageurs sont fréquemment exposés à ce genre d'affection sous les tropiques. On voit apparaître, particulièrement aux jambes, des boutons rouges ou de petites tumeurs qui augmentent de volume, deviennent douloureuses et se remplissent de sérosité. L'épiderme se soulève et se déchire ; l'humeur s'évacue, se dessèche, et forme des croûtes qui entretiennent la suppuration. Il s'établit alors des foyers purulents qui fusent à travers les téguments et produisent çà et là des ulcérations érésipélateuses, singulièrement tenaces et sans cesse renaissantes. La diète, le repos, les boissons rafraîchissantes, les topiques émollients, constituent le meilleur mode de traitement en pareil cas. D'un autre côté , les blessures , quelque superficielles qu'elles soient dans le principe , ont une tendance à s'aggraver sous l'influence de la chaleur humide, qui favorise également la putridité ; les tissus se ramollissent et se mortifient ; la sensibilité s'amortit, la gangrène enfin ne tarde pas à survenir. Il est donc important de ne rien négliger dès l'origine , pour prévenir ou pour arrêter des désordres dont l'issue peut devenir fatale.

On m'avait entretenu à Balancan , d'un personnage mystérieux, qui habitait une maisonnette isolée non loin de la Cabecera. 11 était Français d'origine; nul ne savait ce qui l'avait conduit dans ces parages où il menait, depuis sept ans, une existence fort retirée, vivant du travail de ses mains , et évitant , autant qu'il dépendait de lui, tous rapports avec ses voisins. Le public, ami du merveilleux, lui attribuait une illustre naissance, et mettait sa misanthropie

sur le compte d'un amour malheureux ; quant au petit nombre de ceux qui le connaissaient personnellement, ils s'accordaient à faire l'éloge de ses qualités et surtout de sa bienveillance. Je m'étais proposé de visiter ce solitaire et de lui offrir les services qui étaient compatibles avec ma propre situation ; nous prîmes donc , Morin et moi, le chemin de sa demeure en débarquant à la Cabecera. Après une marche assez longue dans les bois, nous rencontrâmes des traces de défrichement qui nous guidèrent vers une avenue de bananiers à l'extrémité de laquelle on apercevait une chaumière* C'était bien l'habitation que nous cherchions; la porte étant ouverte, nous n'hésitâfnes pas à entrer. Le premier objet qui nous frappa, fut un homme couché dans un hamac et fort légèrement costumé, selon la mode des indigènes. 11 tourna nonchalamment la tête , et le regard qu'il dirigea sur nous prit un caractère d'étonnement prononcé : « Nous sommes, dis-je en prévenant sa question, des voyageurs français qui demandent l'hospitalité. » A. ces mots & il se leva avec vivacité et nous tendit la main. C'était un homme d'une constitution frêle en apparence et d'une physionomie méridionale, chez lequel l'énergie nerveuse prédominait sur la force musculaire. 11 avait passé l'âge moyen de la vie ; mais on devinait aisément que le malheur, bien plus que les années, avait blanchi sa tête et flétri les traits de son visage. « Depuis sept ans que j'habite ce désert, dit -il d'une voix émue , c'est la première fois que je presse dans ma main celle d'un compatriote. » Ses yeux étaient humides, et nous-mêmes, sans trop savoir pourquoi, nous nous sentîmes presque attendris; cependant, ce mouvement de faiblesse passa sur son front comme un nuage, et il s'empressa de nous offrir une collation que nous acceptâmes Volontiers. Tout en nous asseyant à sa table plus que frugale, nous l'instruisîmes du but de notre voyage , et nous lui adressâmes quelques questions sur le pays, sans nous écarter de la réserve que nous imposait notre qualité d'étrangers. Le repas tirait à sa fin et l'intimité commençait à s'établir, comme si nos relations eussent eu déjà quelques racines , lorsqu'un bruit léger ayant attiré notre attention , nous vîmes paraître sur le seuil une jeune Indienne qui tenait deux

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enfants par la main. A notre aspect, elle fit un pas en arrière et laissa échapper une exclamation de frayeur : « C'est ma petite famille , dit en souriant le solitaire ; ne vous étonnez pas de la trouver un peu sauvage comme la contrée. » Puis se tournant vers la jeune femme , il s'exprima dans un idiome qui nous était inconnu. A mesure qu'il parlait, la sérénité renaissait sur son front; elle se rapprocha timidement, puis vînt s'asseoir au bord du hamac, et, levant ses yeux noirs avec une expression de curiosité naïve, nous contempla alternativement et laissa percer un sourire. La confiance était rétablie ; ces inconnus d'une apparence suspecte étaient des hôtes et presque des amis.

La vie humaine peut être envisagée comme une comédie par les esprits froids et sceptiques qui se piquent de la contempler de haut ; mais pour ceux * qui y remplissent un rôle avec une âme ardente et passionnée , c'est un drame , souvent mélancolique , et quelquefois terrible. Le solitaire dé l'Usumasinta appartenait à cette dernière catégorie. Favorisé des dons de la fortune, il avait connu toutes les jouissances d'une société civilisée, et cependant, dans la condition précaire et presque misérable à laquelle il s'était réduit volontairement, il s'estimait plus près du bonheur que jamais il ne l'avait été. Cette existence qui, comme un météore, avait brillé d'un éclat passager pour s'éteindre dans l'obscurité d'un désert, pourrait me fournir un chapitre d'un intérêt vif et romanesque ; il suffirait de reproduire presque littéralement le récit dont ma mémoire a gardé le souvenir. Mais une semblable digression m'entraînerait loin de mon sujet, et d'ailleurs iLne m'appartient pas de m'y livrer.

C'était un événement considérable pour les habitants de la chaumière que le séjour de deux étrangers et surtout de deux Français ; comment aurions -noiis résisté aux instances de notre hôte, qui nous suppliait d'en prolonger la durée? Chaque jour il inventait uù divertissement nouveau : nous chassions les boas, qui étaient nombreux dans la forêt ; nous battions les savanes pour tirer dés chevreuils et des alouettes à collier noir (sturnus Ludovicianus L.); nous péchions

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dans le fleuve des poissons étranges et inconnus; puis, quand venait le soir, nous nous réunissions autour d'une table modeste et nous causions, surtout du passé, avec cet abandon qui naît si facilement à deux mille lieues de la patrie. La jeune Indienne, en berçant ses enfants, prêtait attentivement l'oreille à ces accents qu'elle ne pouvait comprendre ; son œil curieux s'attachait à tous nos mouvements, et ses sentiments se trahissaient, avec une vivacité amusante, sur sa physionomie. Elle était belle comme une fille de sa race; la nature ne l'avait pas douée, sans doute, de ces formes pures et harmonieuses dont le type appartient à l'Europe; mais les traits réguliers de son visage, encadré par des cheveux d'ébène, respiraient je ne sais quoi d'affectueux et de doucement triste qui éveillait un sentiment de sympathie.

Cependant, le jour de la séparation arriva : notre hôte nous accompagna silencieusement jusqu'à la rivière; déjà la petite famille nous avait précédés au bord de l'eau. Ce fut un douloureux moment. Nous serrâmes la main du pauvre solitaire, qui détourna les yeux pour nous cacher son émotion; les avirons plongèrent; le bateau s'écarta de la rive; le lien qui nous avait passagèrement unis se brisa! J'emportais un dépôt sacré, mais je laissais une blessure saignante , que j'avais innocemment ravivée.

Tenosique, où nous nous dirigions, est à trois lieues de la Cabecera; on distinguait dans Téloignement la cime bleuâtre des montagnes, vision délicieuse, qui captivait toute mon attention et qui semblait raviver mes forces. Je me persuadais qu'en respirant l'air pur de ces hauteurs, j'allais me retremper aux sources de la vie; mais je reconnus trop prompteinent combien je m'étais abusé: le climat, sur ces chaînes d'une élévation médiocre, conserve encore toute l'ardeur du tropique , et les solitudes qui séparent le Tabasco du Petén sont brûlées des mêmes feux ; il faut au voyageur pour les franchir la vigueur et l'énergie de la santé. Je résolus donc, avant d'aller plus loin, d'attendre le rétablissement de la mienne.

Nous étions dans la période la plus chaude de l'année (8 mai); le thermomètre marquait 36 degrés pendant le jour et 32 pendant

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la nuit ; pas une brise , pas un souffle n'apportait la moindre fraîcheur ; le feuillage des arbres était immobile ; l'ombre même paraissait embrasée, et l'eau tiède du fleuve ne procurait aucun soulagement aux baigneurs. À table, la sueur ruisselait de tous les fronts; le repos du lit ne suspendait pas même l'activité de la transpiration ; quelque épuisés que nous fussions, nous ne goûtions point le sommeil. Les Indiens supportaient stoïquement l'excès de la température; mais les créoles gémissaient et semblaient être anéantis; étendus sans mouvement dans leurs hamacs, ils appelaient de tous leurs vœux la pluie, et buvaient immodérément sans pouvoir apaiser l'ardeur qui les consumait.

Énervé par une diète rigoureuse , je ressentis plus péniblement encore le poids de la chaleur; je voyais passer sous mes yeux des mangues dorées, des melons d'eau et d'autres fruits rafraîchissants dont je m'étais interdit l'usage, me bornant, pour tout aliment, à quelques tasses de lait. Sous l'influence de ce régime et des médicaments opiacés que je m'administrai, les accidents dyssentériques diminuèrent ; le repos d'un autre côté, et l'application de cataplasmes émollients modifièrent favorablement l'état de ma blessure ; je me crus en convalescence, et il est probable que ma santé se serait raffermie tout à fait, si j'avais eu la force de persister dans l'inaction. Je fis usage, dans cette circonstance, d'une tisane préparée avec la feuille d'une sorte de plantain que l'on nomme yantén; fort appréciée dans le pays, elle est adoucissante, comme celle de la guimauve, mais je ne lui crois pas d'autre vertu* Les habitants boivent aussi, par manière de régal, l'infusion d'une plante sarmenteuse appelée pi?nientillo, qui croît naturellement dans les bois. Après avoir enlevé l'écorce, on réduit la partie ligneuse en menus copeaux et l'on infuse en ajoutant du sucre. Ce breuvage est fort agréable ; il a le goût du thé avec un léger parfum de girofle.

Le climat et le séjour de Tenosique , dans les conditions maladives où je languissais, m'étaient devenus insupportables; ce fut donc avec empressement que je profitai d'une légère amélioration dans mon état pour commencer mes préparatifs de départ. En attendant

que tout fût prêt, je résolus de visiter les rapides de l'Usumasinta; ils s'agissait d'une excursion de deux à trois jours Sur la rivière. On met quatre heures , en partant du village , pour remonter jusqu'aux sierras, dont la masse confuse semble opposer un obstacle infranchissable à la navigation ; mais au moment où toute issue paraît fermée , comme il arrive souvent dans les montagnes , les chaînes s'écartent et laissent apercevoir une solution étroite où coulent en frémissant les eaux. Ce passage est connu sous le nom Boca del Cerro.

Lorsque nous fûmes engagés entre les parois de cette gorge , nous eûmes sous les yeux un spectacle singulièrement imposant. Des deux côtés s'élevaient de grandes roches taillées à pic et couronnées de mamelons coniques; la rivière étranglée entre ces prodigieuses murailles , dont les assises étaient violemment tourmentées, gagnait en profondeur ce qu'elle perdait en étendue. Absorbé dans une admiration silencieuse, je ne m'aperçus pas que nos bateliers avaient suspendu le mouvement de leurs avirons; cependant, l'un d'eux ayant fait entendre ce petit sifflement particulier aux indigènes lorsqu'ils veulent provoquer l'attention, je revins de mon extase et je vis que nous étions immobiles.

«Que leur arrive-t-il donc?» demandai-je à Morin, qui, assis près des rameurs, prenait plus d'intérêt à la manœuvre qu'aux points de vue pittoresques dont nous étions environnés.

«C'est un bateau qu'ôft aperçoit là-bas, répondit -il, et dont ils paraissent être fort occupés. »

«Faites-les voguer, repartis-je, ou nous n'arriverons pas avant la nuit. »

Morin ayant causé un instant avec les bateliers, apprit d'eux, après beaucoup de circonlocutions, que la nacelle dont il était question et qui venait de disparaître dans les sinuosités du passage, appartenait à des Indiens indépendants dont la tribu était fixée sur ces hauteurs. Pendant cette explication, l'objet de nos préoccupations se dégagea des anfractuosités de la montagne ; on distinguait visiblement un homme dont les bras se mouvaient avec agilité.

«En vérité, dis-je en l'examinant, je serais curieux de voir de

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près cet enfant de fa natttrè. Qu'en pensez -vôtis, Moiîri? Si nous lui donnions la chasse ! »

Morin, dont l'imagination prit feu à l'idée d'une aventure quasimaritime, ne manqua pas d'appuyer cette ouverture ; s'adressant donc à nos rameurs : « allons, enfants, leur cria-t-il d'un ton qui sentait le marin, ferme sur vos avirons et préparons-nous à l'abordage ! »

« Votre intention, Smores, n'est pas de faire de mal à cet Indien? » demanda José , le plus vieux des deux , en plongeant mollement sa rame dans la rivière.

« Dieu m'en préserve* répondis-je; je veux seulement l'interroger. »

«Ses camarades, Senor, ne sont probablement pas loin....*» murmura l'autre en hésitant.

« Voguez toujours ! repartit Morin , qui se rappelait sans doute l'histoire de la conquête; si les sauvages nous manquent de respect, nous les mettrons à la raison. »

«Et si vous atteignez la barque, ajoutai -je, je vous promets un peso de récompense. »

« Oh ! quant à cela, répondit José, ce 'n'est pas le plus difficile, car les rochers , jusqu'à la chute, sont partout comme vous les voyez. »

Le silence se rétablit et la chasse commença. Nos bateliers, un peu troublés par l'appréhension d'une bataille, montrèrent d'abord fort peu d'ardeur; cependant, comme tout était paisible et silencieux , ils prirent du cœur et entamèrent sérieusement la lutte.

A mesure que nous avancions , le fleuve devenait plus tortueux et plus rapide, les montagnes plus abruptes, le passage plus étroit. Bientôt nous nous trouvâmes emprisonnés entre de hauts rochers grisâtres, dont les arêtes plongeaient verticalement dans l'eau; quelques-uns ressemblaient à des tours crénelées ou à des remparts à demi écroulés. Insensiblement les escarpements se rapprochèrent, l'espace se rétrécit encore , le soleil disparut, et l'ombre des sierras s'étendit sur nous comme un voile. Cependant nous avions gagné du terrain sur l'Indien fugitif; évidemment il ne pouvait nous

échapper; il le comprit sans doute, car il s'assit au fond de sa nacelle et demeura dans l'inaction , en homme résigné à subir son destin. Nous avancions directement sur lui , lorsqu'une flèche lancée des sommités voisines vint plonger en sifflant dans la rivière; stimulés par cet avertissement, nos bateliers chassèrent en toute hâte le cayuco contre les flancs de la montagne où nous nous trouvâmes à l'abri, tandis que j'arrêtais Morin , qui jugeant les hostilités ouvertes, s'apprêtait à riposter , sans calculer la portée de son imprudence.

La victoire nous appartenait : le prisonnier passa sur notre bord, et son embarcation fut amarrée à la nôtre. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, d'une physionomie vulgaire et dénuée d'expression ; il était vêtu d'un caleçon de coton et coiffé d'un mauvais chapeau de paille. Je m'empressai de lui faire expliquer que nous n'avions aucun dessein sinistre ; que nous nous proposions au contraire de l'élever à la dignité de pilote, et qu'il serait récompensé de ses bons offices, k ce discours flatteur , il ne répondit pas une syllabe; son regard était sombre et méfiant; on y lisait clairement le mécontentement que lui inspirait cet attentat contre le droit des gens. Je lui fis donner des bananes qu'il regarda avec indifférence, il n'en fut pas ainsi d'un petit verre de rhum qu'il accepta, après avoir été encouragé par nos rameurs, et qu'il vida avec une satisfaction concentrée. C'était décidément un personnage fort taciturne, du reste doué d'une faible dose d'intelligence.

Cependant le bruit de la chute devenait de plus en plus distinct; la navigation fut bientôt tellement difficile, que nous dûmes réunir nos efforts pour triompher des derniers obstacles. Trois fois le courant s'empara de notre embarcation et l'entraîna sur des écueils où l'eau qui bouillonnait faillit la mettre en pièces; impassible et muet, le prisonnier ne prenait aucune part à la manœuvre, et peut-être souhaitait-il tout bas la submersion de ses vainqueurs. Enfin, après diverses péripéties dont j'abrège le récit, nous parvînmes au milieu des brisants, d'où nous gagnâmes une anse abritée par une saillie de la montagne. Ce fut là que nous établîmes notre bivouac. Tandis

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que les Indiens disposaient tout pour le campement, je gravis de larges roches polies que le fleuve avait amoncelées, afin d'embrasser d'un coup d'œil la scène que j'étais venu contempler; je fus un peu désappointé, à la vue d'un simple rapide, bouillonnant, écumeux si l'on veut, mais d'un volume trop peu considérable pour produire beaucoup d'effet. Je conviens que le spectateur est amplement dédommagé par les singularités de la route et par la magnificence sauvage qui couronne le dernier tableau. A trois lieues au delà, il existe un second rapide, que les grandes eaux ne nivellent pas comme celui-ci, et qui interrompt constamment la navigation. J'aurais voulu m'avancer jusqu'à cette limite; mais nous avions oublié de nous munir d'une corde, auxiliaire indispensable pour franchir le premier obstacle : il fallut donc renoncer à l'entreprise, et, comme Hercule, borner là nos travaux.

Le soleil venait de disparaître derrière les sommités boisées, et la nuit était tombée brusquement; tout revêtait autour de nous le caractère de grandeur solennelle que la retraite du jour imprime aux contrées vierges; la lueur concentrée du foyer, reflétée par la cataracte et par les roches à pic dont la cime se perdait dans la nuit, le grondement des eaux qui roulaient dans ces gorges profondes , le grognement des singes errants sur la montagne, et le cri des oiseaux noctures, composaient un ensemble qu'il est difficile de peindre et d'oublier. Tout en m'abandonnant aux impressions diverses qui se succédaient dans mon esprit, je m'aperçus que notre prisonnier s'était réconcilié avec sa mauvaise fortune , car il prenait philosophiquement sa part des vivres que nous avions apportés. La présence de nos bateliers, comme lui d'origine indienne, l'excitation du rhum et le parfum d'aventure qu'on respirait autour de nous, agissaient à la fois sur ses facultés cérébrales et sur les muscles de sa langue, qui rentrait peu dans l'exercice de ses fonctions. J'en profitai pour l'interroger sur les vestiges de constructions antiques qui ont été signalés, sans doute mal à propos, dans ces parages; il m'assura, et je l'avais déjà ouï dire à Tenosique, qu'on ne connaissait rien de semblable aux alentours. Probablement les

roches accidentées dont j'ai parlé plus haut, auront causé quelque méprise, et l'on a fait honneur à l'industrie humaine d'un simple jeu de la nature1. 11 serait étonnant, en effet, qu'il existât des ruines d'une certaine importance sur le cours supérieur de l'Usumasinta, quand les annales du Nouveau Monde ne nous montrent aucune civilisation, aucune culture dans toute la région montagneuse qui s'étend à l'ouest du Petén. C'est au sein de cette cordillère inexplorée qu'errent sous le nom de Lacandons ou de Caribes les faibles débris de la nationalité indienne, pauvres sauvages inoifensif, et doux qui ne demandent aux Espagnols que de les tolérer dans ce dernier asile. Les plus hardis se hasardent parfois dans l'enceinte des villages limitrophes, afin de s'y procurer, par voie d'échange, les objets nécessaires à leur consommation; mais en général ils fuient le commerce des blancs, observent leurs mouvements du haut de leurs retraites, et se dérobent à leurs regards. Armés d'arcs et de flèches comme aux temps primitifs, la détonation d'une arme à feu les remplit encore d'épouvantet Ils vivent comme vivaient leurs pères, dans la polygamie et le polythéisme; chaque femme, lorsqu'ils en ont plusieurs, jouit d'une habitation distincte et d'un champ qui fournit à ses besoins. Du reste, comme chez tous les peuples barbares, les travaux les plus rudes, dans le partage des soins domestiques, sont l'attribut du sexe le plus faible. Tels furent les renseignements sommaires que je tirai de notre prisonnier.

« Eh bien, José, demandai- je au plus ancien de nos bateliers, que pensez -vous de nos voisins les Caribes? nous inquiéteront- ils cette nuit?»

— Qui peut le savoir, sehor?» répondit laconiquement l'Indien.

— Alors, poursuivis-je, ils auront donc des ailes, car avec les rapides et les murailles qui nous protègent , je ne leur vois guère d'autre route que celle des oiseaux. »

1. Un document publié, p. 68, dans le Recueil $$s antiquités mexicaines, fait mention de ruines extraordinaires et magnifiques situées à deux lieues de Tenosique, au bord de l'Usumasinta. Il est vrai que l'auteur n'en donne pas la description et confesse même ne les avoiy point visitées.

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-— Vous ne connaissez pas les Garibes, senor; ils descendront le cours de la rivière* »

Cette solution aussi simple que naturelle me frappa comme un trait de lumière.

« Au fait, dis-je en me tournant vers Morin, je ne vois pas ce qui les arrêterait. »

Morin , également pris au dépourvu, proposa d'éteindre le feu.

« C'est inutile, fit observer José, les Caribes n'ignorent pas où nous sommes. »

— En ce cas, répliquai -je, il faut nous préparer à toutes les éventualités. »

Nous nous concertâmes donc, Morin et moi , et nous prîmes quelques dispositions stratégiques pour nous mettre à l'abri d'une surprise et iïqhs ménager un moyen de retraite dans l'occasion.

« Quoi qu'il arrive, disr-je en rentrant au bivouac, le prisonnier nous servira d'otage et de parlementaire; il faut veiller sur lui et le faire coucher entre vous et moi. »

Cette mesure ayant reçu son exécution , nous nous enveloppâmes de nos manteaux en rêvant aux incidents de la journée et à ceux que promettait le lendemain : peu à peu les pensées qui occupaient mon invagination devinrent moins nettes, l'agitation de mon esprit se calma , le bruit de la cataracte ne parvint plus à mon oreille que comme un murmure confus, et je tombai , ainsi que mon compagnon, dans un profond sommeil.

Au point du jour, quand nos yeux s' entr' ouvrirent, nous cherchâmes inutilement le prisonnier; il avait disparu, lui et son batelet.

Personne à Tenosique ne connaît le cours de l'Usumasinta au delà des rapides, et ne possède de notions satisfaisantes sur le point où ce fleuve prend sa source. A la suite des grandes crues, on ramasse sur la rive des troncs d'arbres déracinés , d'une espèce inconnue dans le pays, appartenant à la famille des conifères. Ce sont de véritables pins, entraînés par le Rio Machaquilan des hauteurs de Dolorcs et de Poptun , au centre du Petén ; les habitants les recueillent comme des épaves, et les appliquent à leur usage,

sans se préoccuper du lieu qui les produit; je tâcherai de suppléer à leur ignorance, en fournissant quelques renseignements sur un fleuve qui, par son développement, mérite d'être considéré comme le premier cours d'eau de l'Amérique Centrale.

Le Rio Usumasinta naît des montagnes du Petén , non loin du village de San-Luis; il coule d'abord dans la direction du sudouest sous le nom de Sanla-Yzabel , décrit de nombreuses sinuosités en progressant vers l'occident, et se confond avec le Rio Lacantun ou Chisoy, dont l'importance est à peu près la même, après avoir reçu le Machaquilan, le San-Juan, \eCano et le San-Pedro, ses principaux affluents sur la droite. C'est alors que le fleuve, dont le volume a doublé, se dirige vers le nord et prend le nom de Rio de la Pasion , qu'il échange encor une fois à Tenosique contre celui d' Usumasinta. Le vaste territoire qu'il arrose dans la portion supérieure de son cours, est une solitude montagneuse couverte de forêts , dont la possession n'a jamais été disputée sérieusement aux indigènes. Retranchés dans cette contrée d'un difficile accès , les derniers débris de leurs tribus parcourent en liberté tout le Petén occidental et se concentrent particulièrement au confluent du Rio . Lacantun et de l'Usumasinta. Ces Indiens, d'origine Maya, échangent de temps en temps avec les habitants du Petén et de la Vera-Paz leur cacao et leur tabac contre du sel, des mac lie tes et d'autres objets de peu de valeur.

Après avoir franchi à Tenosique la chaîne qui sépare les États mexicains de ceux de l'Amérique Centrale, l'Usumasinta se creuse .un lit profond dans les alluvions de la plaine, et débouche par trois bras dans le golfe; le rameau occidental conserve son nom indigène et va rejoindre \e Rio de Grijalva1 au-dessus de la Froniéra; celui du milieu, le San-Pedrito, se rend directement à la mer où il forme la barre de San-Pedro y Pablo; le troisième, enfin, est le Rio Palizada, qui tombe dans la lagune de Terminos.

1. Ou le Tabasco. Pourquoi ne pas conserver à ce fleuve le nom qu'on luj donna dans l'origine, en l'honneur du courageux aventurier qui le reconnut le premier, et qui paya cette découverte de sa vie? D'ailleurs celui de Tabasco s'applique déjà à la contrée.

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Depuis le rapide de Tenosique jusqu'à la lagune de las Cruces, qui précède celle de Terminos, le cours de l'Usumasinta est d'environ 80 lieues ; mais il décrit tant de sinuosités, que l'intervalle entre les points extrêmes excède à peine 30 lieues en ligne directe. D'Estapilla à Tenosique, par exemple, on compte deux lieues et demie par terre, et huit en suivant la rivière. Les bâtiments qui ne tirent pas au delà de 12 pieds d'eau peuvent remonter jusqu'au premier rapide pendant dix mois de l'année ; en avril et en mai, époque de l'étiage, la navigation n'est plus ouverte qu'aux canoas. Aux premières pluies, la crue monte de trois mètres et les eaux continuent à s'élever pendant toute la période de l'hivernage; le courant devient alors tellement formidable, que les petites embarcations ne l'affrontent pas sans danger.

Au delà des obstacles que j'ai signalés, le fleuve redevient navigable, au moins pour les cayucos. Il serait sans doute facile de débarrasser son lit des roches calcaires dont il est obstrué sur un petit nombre de points; il offrirait alors, avec le concours de ses affluents, un système de navigation intérieure, précieux pour le Guatemala : c'est ainsi que la province de Totonicapan, par le Rio Chisoy, et le district du Petén, par le Cano, pourraient être reliés au golfe du Mexique. « Les Indiens Lacandons, dit l'historien Juarros, ont possédé jusqu'à 424 canoas sur le Rio de la Pasion ; si l'on tirait parti des avantages que présente ce cours d'eau, on arriverait d'abord à soumettre ces sauvages, puis on établirait des relations commerciales avec le Petén, le Tabasco, Campêche et même la Vera-Cruz1. » Ces relations sont encore au même point où les laissa Juarros, et il n'est guère probable qu'elles se développent de longtemps, du moins par la voie qu'il indique.

En résumé, le système de l'Usumasinta, dont l'étendue n'est pas moindre de 150 lieues, acquerrait une importance considérable, si la population riveraine était active et laborieuse ; un gouvernement jaloux de la prospérité nationale, ne négligerait pas alors

1. Juarros, Hist. de Guatemala, t. II, trat. V, c. m, p. 130.

d'améliorer une voie de communication, non-seulement susceptible de rapprocher des points éloignés, mais de relier entre elles des provinces limitrophes, profondément séparées par la configuration du sol. Hâtons-nous d'ajouter que ces vues perdent une partie de leur intérêt, grâce aux conditions actuelles du pays, le fleuve et ses affluents, dans la majeure partie de leur cours, n'arrosant guère que des solitudes.

Je revins de mon excursion avec des déchirements d'entrailles accompagnés de fièvre qui me prouvèrent trop bien que j'avais abusé de mes forces. La dyssenterie se manifesta de nouveau et me réduisit promptement à un état de faiblesse et d'anéantissement que rien ne stimulait, sauf la douleur. Je n'avais que trop de motifs pour redouter une maladie qui déjà sur la côte d'Afrique m'avait conduit aux portes du tombeau : la science et des ménagements infinis me conservèrent alors l'existence; mais Gette fois j'étais seul, livré à mes propres inspirations, et sans autre assistance que celle d'un matelot inexpérimenté. Dans cet état de prostration où tout ce qui reste des facultés est absorbé par le soin de la conservation physique, le malade se ranime encore pour observer le déclin de ses forces. La nuit du troisième jour, je me sentis si mal, que j'appelai Morin, persuadé que j'allais mourir; je le déclare sans vaine ostentation, le sacrifice m'eût peu coûté, si le souvenir d'une tendre mère, qui m'avait fait jurer de revenir et qui comptait les jours de mon absence, n'eût affecté ma sensibilité. Hélas, combien je sentais l'inanité de cette promesse! Au reste, il est moins dur qu'on ne se l'imagine de mourir loin de son pays; quand les objets qui vous entourent, au lieu de vous offrir des images familières , associées à votre existence, vous sont complètement étrangers; quand aucune affection*, aucune sympathie ne vous aident à supporter vos maux; quand l'éloignement, enfin, dont l'influence est trop semblable à celle du temps, a émoussé dans votre propre cœur les plus doux, les plus chers souvenirs, vous finissez par vous considérer comme un être isolé dans la création , le détachement devient moins difficile , et le regard que vous jetez au delà du terme fatal est plus ferme et plus

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résigné. Telles sont, du moins, les im pressions du malade abandonné sur son lit de douleur ; mais la santé n'a qu'à renaître, et la nature reprendra tous ses droits.

Le quatrième jour, la fièvre diminua et la crise parut se calmer. Rappelé presque inopinément à la vie , mon énergie se ranima ; j'envisageai ma situation sous un aspect nouveau ; l'espérance se glissa dans mon âme et m'inspira le désir ardent de guérir. Malheureusement mes connaissances médicales n'étaient pas étendues, et les complications que j'avais à combattre m'embarrassaient beaucoup dans l'application des remèdes ; une méprise pouvait être fatale; je préférai m'abandonner à la nature. J'avais pris en horreur le village de Tenosique , dont la température brûlante exaspérait mes maux; d'ailleurs il me semblait que le mouvement et surtout \e changement, hâteraient ma convalescence en me procurant une excitation salutaire. Pénétré de cette idée , je n'en remis pas l'exécution au lendemain , mais je fis procéder sur l'heure aux préparatifs du départ. On chercha des mulets, des chevaux et des guides; on rassembla des provisions ; Morin se procura trois livres de farine que l'on convertit en biscuits, et un melon dont on fit des confitures; enfin des œufs disposés dans un petit baril avec de la chaux vive, complétèrent les ressources alimentaires qui étaient destinées à mon usage particulier. Deux jours après, on me hissait sur mon cheval, dans un grand état de faiblesse, et nous prenions le chemin du Petén, dont nous étions séparés par 80 lieues de forêts.

Tenosique, dans la direction du sud -est, est le dernier point habité du Tabasco ; composé d'une centaine de chaumières environnées de bois immenses, ce village, sous tous les autres rapports, ressemble à ceux qui le précèdent ; ce sont les mêmes traits généraux, la même population, les mêmes mœurs. Il faut remarquer cependant que la race espagnole s'efface progressivement à mesure que l'on avance dans l'intérieur, tandis que les Indiens croissent en nombre, au point de former bientôt l'élément dominant et même unique de la population. Nulle part , dans le Nouveau Monde , la nature ne se montre plus ardente et plus vigoureuse que dans les

plaines humides que nous venons de parcourir; mais, dans sa fécondité, elle n'est pas moins prodigue de fléaux que de richesses; les arbres de haute futaie, comme les végétaux les plus humbles, distillent sous leur écorce des sucs acres et caustiques ; les lacs et les rivières sont infestés d'alligators ; enfin les insectes venimeux pullulent avec les plus dangereux reptiles; la guêpe, l'araignée, la fourmi, jusqu'aux nèpes inoffensives de nos marais, ici tout est armé de mandibules ou d'aiguillons redoutables. C'est en vain que l'on espère jouir de la fraîcheur des eaux et de l'ombre des bois; l'ennemi est partout: sans trêve et sans repos, l'espèce humaine est constamment forcée de se défendre. Les troupeaux même et les animaux sauvages sont harcelés à une certaine époque de l'année par des hyménoptères qui déposent leurs œufs dans l'épaisseur de leurs tissus; à l'éclosion des larves, ils deviennent furieux ; un prurit douloureux les irrite et les exaspère; ils se déchirent aux arbres, et les plaies enflammées dégénèrent en ulcères que la malignité du climat rend incurables, quelquefois mortels. Enfin lorsque les pluies viennent modérer l'ardeur de la température, des miasmes délétères s'exhalent des lieux humides et suspendent dans l'atmosphère leurs germes destructeurs. Ces fléaux sont difficilement compensés par de brillants avantages : jamais le soleil de l'été, jamais les rigueurs de l'hiverné privent les végétaux de leur parure; la terre, douée d'une vigueur et d'une jeunesse éternelle, produit, sans interruption et presque sans effort, du sucre, du café, du tabac, des épices, en un mot tout ce que le cultivateur réclame de sa fécondité.

Au point de vue social, ce petit coin du globe n'est guère plus attrayant; le Tabasco et le Chiapa sont les deux États de la confédération mexicaine qui marchent le plus péniblement dans la voie du progrès. La jeunesse, même celle des villes, n'y reçoit aucune éducation libérale ; le clergé y est avide et dissolu; par un accord tristement concerté , il ne dispense les sacrements , surtout dans les villages, qu'après avoir perçu d'assez gros honoraires, dont il fixe arbitrairement le chiffre, en le proportionnant aux ressources

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des particuliers. Je dirai, sans insister davantage, que Ton peut s'étonner de rencontrer encore quelques vestiges de foi dans une contrée où les ministres du culte se montrent aussi peu dignes de leur mission. Le régime politique, d'ailleurs, présente dans ces petits états une image assez fidèle du gouvernement fédéral, qui se débat depuis tant d'années dans la plus honteuse anarchie. C'est à qui s'emparera du pouvoir, par fraude ou par violence, pour l'exploiter effrontément au profit de ses intérêts ; les passions rivales sont constamment en lutte, les révolutions se succèdent, le lien social est toujours prêt à se briser, sans que la population, pervertie de longue main , s'indigne et s'étonne même de ces déplorables excès. En un mot, les citoyens honnêtes désespèrent tout bas de leur pays, car l'esprit de désordre et l' improbité publique y sont tellement enracinés , que le mal leur paraît sans remède.

Je ne puis résister au désir d'emprunter à un écrivain qui a puisé aux meilleures sources, le récit de la découverte du Nouveau-Monde.

11 octobre 1492. «La brise s'était soutenue pendant toute la durée du jour; la mer s'était montrée plus grosse qu'à l'ordinaire, et ils avaient franchi une grande distance ; au coucher du soleil, ils avaient de nouveau gouverné à l'ouest, et les vaisseaux fendaient les vagues avec rapidité, la Pinta toujours en avant, par suite de la supériorité de sa marche. La plus grande animation régnait à bord, et pas un œil ne se ferma de la nuit. Lorsque les ombres se furent épaissies, Colomb prit son poste habituel sur le gaillard d'arrière de son vaisseau; malgré l'air de confiance et de sécurité que son visage avait montré pendant le jour, c'était pour lui un moment de la plus pénible anxiété; et maintenant que l'obscurité le dérobait à tous les regards, il plongeait un œil inquiet dans le sombre horizon, cherchant à découvrir le plus vague indice de la terre. Tout à coup, sur les dix heures, il crut voir une lumière briller dans Féloignement : craignant que ses ardents désirs ne l'abusassent , il appela Pedro Gutierrez , gentilhomme de la chambre du roi, et lui demanda s'il voyait une lumière dans cette direction : la réponse fut affirmative. Colomb, doutant encore que ce fût une illusion de l'imagination, appela Rodrigo Sanchez de Ségovie, et lui fit la même demande. Pendant le temps que celui-ci mit à monter sur la dunette, la lumière disparut; on la revit encore une ou deux fois, briller d'une manière soudaine et ^passagère , comme si elle eût été placée dans une barque de pêcheurs qui se serait élevée et abaissée avec les vagues , ou qu'elle fût portée par quelqu'un sur le rivage, jetant plus ou moins de clarté, selon la précipitation ou le ralentissement de la marche. Cette lueur

était si fugitive, si éphémère, que peu de personnes y attachèrent de l'importance; mais Colomb la regarda comme un indice certain de la proximité de la terre, et qui mieux est, d'une terre habitée.

«Us continuèrent à avancer jusqu'à deux heures du matin, moment où un coup de canon, tiré de la Pinta, donna le joyeux signal de la terre. Ce fut un marin, nommé Rodrigo de Triana, qui la découvrit le premier ; mais la récompense fût adjugée par la suite à l'amiral pour avoir aperçu la lumière auparavant. On voyait alors distinctement la terre, à deux lieues environ de distance. Aussitôt les voiles furent ferlées, et les vaisseaux restèrent en panne, attendant impatiemment l'aurore.

«Les pensées et les sensations de Colomb, dans ce court intervalle, durent être aussi profondes que tumultueuses; enfin/ en dépit des obstacles et des dangers, il avait accompli son entreprise , le grand mystère de l'Océan était dévoilé: sa théorie, dont les savants s'étaient moqués, se trouvait victorieusement établie; il venait d'acquérir une gloire qui devait durer autant que le monde lui-même.

« Il est difficile, même à l'imagination, de concevoir les sentiments d'un pareil homme au moment d'une aussi sublime découverte; quelle foule de conjectures éblouissantes durent se presser dans son esprit, au sujet de la terre qui était devant lui, encore enveloppée de ténèbres ! Les végétaux qui flottaient, détachés de la côte, manifestaient sa fertilité; il croyait aussi reconnaître dans l'air embaumé le parfum des plantes aromatiques: la lumière mouvante qu'il avait aperçue, annonçait qu'elle n'était point déserte ; mais quels étaient ses habitants? ressemblaient-ils à ceux des autres parties du monde, ou bien était-ce quelque race étrange et monstrueuse , comme celles dont l'imagination se plaisait alors à peupler toute contrée lointaine et inconnue? était-il arrivé à quelque île barbare, reculée au fond de la mer des Indes, ou bien était-ce le fameux Cipango lui-même, but constant de ses rêves dorés? Ces idées et mille autres semblables durent se presser et l'assaillir, tandis que rempli d'anxiété, il attendait que la nuit repliât ses voiles, cherchant en vain à deviner si l'aurore se lèverait sur un désert sauvage ou sur des bosquets embaumés, sur des temples éblouissants, sur des cités dorées et sur toute la splendeur de la civilisation orientale. » W. Irving, Life and voyages of Christophorus Colombus, toril. I, chap. îv, p. 230, édit. Galignani. Voir aussi Navarette, Coleccion de viages, etc., tom.I, p. 19.

Ce fut à l'une des îles Lucayes, située au sud d'Abaco, que la flottille aborda, dans la matinée du 12 octobre 1492; cette île portait le nom de Guanahani ; Colomb lui donna celui de San -Salvador que l'usage a consacré généralement, quoique les Anglais, on ne sait trop pourquoi, lui aient substitué celui d'Ile du Chat (Cat island).

M. de Humboldt a signalé, il y a déjà plusieurs années, l'existence de véritables conifères dans File de Cuba et dans celle des Pins; seulement il s'est mépris sur leur espèce : « Les pins de Cuba et de l'île de Pinos, dit-il, sont, au rapport de tous les voyageurs, de véritables pins, à cônes imbriqués, semblables au P. occidentalis de Swartz, et non, comme je l'avais soupçonné, des podocarpus. » Et plus haut : « On trouve aussi des pins sur la

pente des Montagnes de Cuivre Les plateaux intérieurs du Mexique sont

couverts de cette même espèce de conifères, du moins les échantillons que nous avons rapportés ne paraissent pas différer spécifiquement du P. occidentalis des Antilles décrit par Swartz *.»

J'ai vu de mes propres yeux les conifères de l'île de Pinos et des landes de Cuba; quant à ceux des Montagnes de Cuivre, je les ai étudiés sur des spécimens qui m'ont été envoyés de Santiago; c'est ainsi que j'ai pu reconnaître parmi ces végétaux trois espèces distinctes : deux m'ont paru nouvelles : la derniçre, celle de la Sierra de Cobre, dont les feuilles très-fines sont réunies par cinq, correspond au P. occidentalis cité par M. de Humboldt, espèce que l'on retrouve dans les îles d'Haïti et de Porto Rico; voici la description des deux autres :

p. TROPICALIS.

P. foliis geminis, subdecem pollicaribus, glabris, multîstriatis, dorso convexis , facie conc.wis, marginibus tenuissimè serrulatis ; vagine membranaceâ, brevi , griseo-àlbescenle ; rami versus apicem capitatim patentes ; ramuli crassi , rigidi , squammosi , valdè resinosi ; gemmce sguammis lanceotatis, rubescentibus , longissimè cilialis; strobi'us pendulus , parvus , ovoideus , badio - lutescens , squammis depresso - pyramidatis.

Crescit in insulâ Pinorum nec non in littore meridionali insulœ Cubensis.

Arbre droit, médiocrement rameux, peu garni de feuilles, très-résineux ; écorce brun-rougeâtre, découpée en polygones irréguliers; atteint 27 mètres de hauteur.

Deux feuilles dans une gaine courte et grisâtre, longue de 26 centimètres, convexes d'un côté, concaves de l'autre , très-nettement denticulées sur les bords; les deux faces, à la loupe, montrent des points blanchâtres qui

!.. Essai politique sur l'île de Cuba, 1. 1, p. 83 et suiv.

paraissent en relief et qui sont disposés par doubles séries longitudinales sur une zone d'un vert plus foncé.

Bourgeons gros et allongés, hérissés d'écaillés minces, acuminées, rotigeâtres, bordées de blanc-grisâtre; rameaux garnis d'écaillés imbriquées très- saillantes, lisses, d'un brun-jaune luisant, comme celles des cônes. La résine presque incolore, se solidifie difficilement à la température de la localité; elle produit, dans la proportion de 33 p. 0/0, une térébenthine limpide comme de l'eau distillée (celle de Venise ne donne que 25 p. 0/0); elle est tellement inflammable, qu'elle prend feu à un mètre et demi de distance sur les troncs récemment incisés, quand on brûle l'herbe des savanes. Le bois est dur, coloré et veiné comme celui du cèdre, trèsdense et difficile à travailler à cause de la quantité de résine dont il est imprégné.

Le cône est ovale, long de 63 millimètres, brun-jaune, luisant; les écailles, spathiformes, ont leur pyramide peu saillante.

Ce pin, qui croît abondamment dans la partie septentrionale de l'île de Pinos et dans les savanes, au sud-ouest de Cuba, est généralement droit et élancé; on peut en obtenir des planches d'un mètre et quart de largeur; il ne conserve habituellement de branches que vers le sommet, et de feuilles qu'à l'extrémité des rameaux. Il ressemble par le tronc au P. tarix et par la cime au P. maritima. Dans le premier âge, il est très-touffu. On le connaît dans l'île de Cuba sous le nom de Pino tea, qui semble dériver du mot latin tœda; je n'ai pas conservé cette dénomination, parce qu'elle a été appliquée par Linné à une autre espèce originaire de l'Amérique septentrionale. Rien de plus singulier que de voir les oréodoxas et les eoryphas lui disputer les terrains sablonneux, mariant ainsi le feuillage des tropiques à la verdure caractéristique du nord.

r. CARIB^A.

P.foliis ternis, suboctopollicaribus, accrosis, triquetrisr sub lente sériatim punctulatis , marginibus tenuissimè serrulatis : vaginâ rufescente, brevi; ramulis cinerascentibus squammœ tenues adnatœ; gemmœ angustœ, elongatœ; strobilus pendulus , parvus , ovoidem , sordide cinerescens , squammarum umbone valdè depresso.

Crescît in insulâ Pinorum.

Cet arbre se confond au premier aspect avec le précédent : môme élévation, même physionomie, même nuance de feuillage; néanmoins le tronc est plus grisâtre, Fécoree moins rugueuse, le bois plus tendre, moins pesant, moins résineux.

Les feuilles réunies par trois dans une gaine courte, d'un brun-roussâtre, sont longues de 20 centimètres, convexes d'un côté, triangulaires, effilées

à leur extrémité, finement denticulées sur les bords. On remarque à la loupe, sur chacune des trois faces, des points blanchâtres distribués en séries longitudinales très-rapprochées. Bourgeons grisâtres, amincis, allongés; rameaux couverts d'écaillés minces, acu minées, dont la nuance se confond avec celle du bois.

Cônes ovales, grisâtres, ternes, longs de 60 à 63 millimètres, composés d'écaillés spathiformes, à pyramide très-déprimée, plus larges et plus aplatis à leur base que ceux de l'espèce précédente.

Je n'ai rencontré cet arbre qu'à l'île de Pinos où il porte le nom de Pino blanco.

( Revue horticole de la Cote -d'Or, octobre 4851.)

Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les données les plus exactes et les plus complètes que l'on possède jusqu'à présent sur la météorologie de l'île de Cuba; la plupart de ces renseignements m'ont été fournis par M. Andrés Poey, fils de l'honorable professeur de la Havane, jeune savant d'avenir, qui depuis plusieurs années s'occupe avec une rare persévérance de l'étude des phénomènes atmosphériques de son pays et de la physique du globe.

Il résulte d'abord de la situation de Cuba, à l'extrême limite de la zone torride, que la chaleur, dans cette île, est inégalement répartie entre les saisons , et que le climat s'y rapproche de celui de la zone tempérée. A la Havane, la température moyenne de l'année est de 25° 55 ; celle du mois le plus chaud (août), est de 27° 54; et celle du mois le plus froid (janvier), de 21° 87. La température moyenne, à Santiago de Cuba (230 lieues à l'est de la Havane), est de 27° ; la moyenne du mois le plus chaud, de 23° 4; et celle du mois le plus froid, de 23° 2; la plus grande élévation du thermomètre qui ait été observée dans l'île, est de 34° 4 (1801) ; le plus grand abaissement, de zéro. On a vu quelquefois de la glace, d'une épaisseur trèsfaible , dans la campagne, sur les hauteurs.

Jusqu'à présent on avait cru, d'après l'autorité de M. de Humboldt,que la grêle se produisait rarement dans le rayon de la Havane, par exemple tous les quinze ou vingt ans; mais il résulte des recherches et des observations directes de M. Poey, que ce météore est beaucoup plus fréquent *. Non-seulement, il s'est manifesté chaque année depuis 1844, mais en 1849 il s'est répété neuf fois, et huit fois en 1853. Le maximum des cas de grêle correspond aux mois de mars et d'avril , qui représentent la température moyenne de

1. Annales de chimie et de physique, 3* série, t. XUX, p. 226, 1855.

l'année. Quant à la neige, on ne la connaît point à Cuba; mais les gelées blanches y sont assez communes.

La pression barométrique moyenne et annuelle est de 760 mill. à la Havane; pendant Fouragan du 10 octobre 1846, les maxima et minima furent de 770, 42 et 700. L'humidité de l'atmosphère correspond à 85° 15 de l'hygromètre à cheveu; le maximum qui ait été observé est de 100°; le minimum, de 66°.

La quantité d'eau moyenne , qui tombe annuellement dans l'île est de 1,029 mill.; l'année la moins pluvieuse a donné 0,755; et celle qui l'a été le plus, 1,171 ; la plus grande quantité d'eau tombée dans l'intervalle d'un mois n'a pas excédé 0, 255; et la moindre ,4 miilim.

Le 18 juillet 1854, un observateur compétent, M. Casaseca, dhecteur de l'Institut de recherches chimiques, a recueilli à la Havane, en deux heures et demie seulement, l'énorme quantité d'eau de 71,5 miilim., ce qui donne 28 miilim. par heure * ; M. Poey a également obtenu, au mois de juin 1853, 59, 5 miilim., depuis trois heures et demie de l'après-midi jusqu'à huit heures et demie du soir 2.

Lesvents dominants pendant les orages, sont ceux du sud et du sud-ouest; ce sont également ceux qui soufflent le plus souvent dans l'après-midi des mois d'été. Les brises régnent à peu près en toute saison, depuis neuf ou dix heures du matin jusqu'au coucher du soleil; elles varient entre l'E.- S.-E. et l'E.-N. -E; les vents de l'ouest et du nord -ouest sont rares, et toujours accompagnés de pluie.

Les ouragans , moins fréquents à Cuba que dans les autres Antilles , se produisent depuis le mois d'août jusqu'à la fin d'octobre. Ceux de 1844 et 1846, sont les plus violents qui aient été ressentis depuis le commencement du siècle. Dans un travail consciencieux, qui a nécessité d'immenses recherches, M. Poey donne le tableau suivant des ouragans dont on a gardé mémoire, soit aux Antilles, soit dans le nord de l'Atlantique, depuis la découverte du Nouveau -Monde 3 :

de 1493 à 1500 6 ouragans.

Total 400

Les tremblements de terre sont assez rares dans le rayon de la Havane; notre auteur ne mentionne que sept cas, constatés dans cette partie de

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