‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 6 sur 96 · Bern. Diaz. Hist. verd., c. vin · texte numérisé non relu

Bern. Diaz. Hist. verd., c. vin

Havane, les habitations , sont construites dans le même goût et d'après les mômes principes; un grand nombre de barraques élevées par la population flottante qu'attire le mouvement maritime, nuisent à l'harmonie générale et donnent aux quartiers qu'elles envahissent une apparence précaire et misérable. Matanzas est la seconde place commerciale de Cuba; peuplée principalement d'étrangers, car les nationaux la délaissent, lorsqu'ils y ont fait fortune, pour aller jouer un rôle à la Havane, il y règne une certaine activité relative, et l'on y compte environ vingt mille âmes. De vastes magasins, approvisionnés par les deux hémisphères, servent d'entrepôt aux denrées coloniales , ainsi qu'aux produits du dehors destinés à la consommation de l'île. Le commerce réside principalement ici entre les mains des Américains ; ils importent des farines, du riz, des bois de construction, etc., et reçoivent en échange le café, le sucre, le tabac qui leur manquent, en sorte que ces relations d'échange sont fondées sur les meilleures bases *.

Le lendemain de notre arrivée , nous résolûmes , mon compagnon et moi, d'explorer le San Juan, dont le cours est un peu plus considérable que celui du Yumuri. Nous nous entendîmes donc avec un batelier qui nous prit à son bord munis de nos fusils, de nos instruments de pêche, de tout l'attirail enfin d'un voyage de découverte. Les rives du fleuve, jusqu'à une certaine distance de l'embouchure , sont planes et envahies par la mer ; un bois épais de mangliers, qui croît au bord de ces lagunes, intercepte partout la vue. On connaît le mode de propagation de ces végétaux , dont les branches donnent naissance à des racines aériennes qui s'abaissent vers la surface de l'eau, s'enracinent dans la vase, poussent à leur tour des tiges qui accomplissent les mêmes évolutions, en sorte qu'un seul arbre a bientôt produit une forêt 2. Lorsque nous eûmes dépassé la partie marécageuse du fleuve, les mangliers

1 . Le commerce que l'île de Cuba entretient avec les États-Unis, figure dans la balance des dernières années pour plus d'un million de piastres, malgré les droits différentiels exorbitants qui frappent les pavillons étrangers , et qui semblent une réminiscence de l'ancien système colonial.

2. On confond généralement sous le nom de mangliers ou palétuviers des arbres de

firent place à de gigantesques roseaux dont les panicules argentées s'inclinaient comme autant d'aigrettes; on voyait des arbres déracinés former en travers du courant des barrages et des ponts pittoresques, sans que la vie parût se ralentir en eux. INous remarquâmes aussi des crabes aux pattes écarlates , tapis et comme en sentinelle au bord de certaines cavités qu'ils avaient creusées sur les berges de la rivière. Parmi ces crustacés il en est une espèce qui abandonne le voisinage des eaux, quand arrive le printemps, pour se répandre dans la campagne ; leurs troupes s'enfoncent dans l'intérieur et traversent même l'île, du moins l'assure- 1- on , sans se laisser déconcerter par l'obstacle des montagnes. II n'est pas rare alors de rencontrer ces animaux , qui poursuivent invariablement leur route , poussés par je ne sais quel instinct , sans fuir et sans dévier à l'approche des passants. Pendant leur migration, les crabes manifestent une grande voracité; ils s'introduisent dans les basses-cours, dévorent les œufs et même les jeunes poulets, assiègent les toits, pénètrent par toutes les issues, se logent dans les maisons, où ils creusent des terriers, et se rendent enfin extrêmement incommodes; mais dès que l'hiver approche, ils regagnent le bord des fleuves ou des marais et se blottissent dans de profondes cavités dont ils bouchent soigneusement l'ouverture. Ces terriers invisibles ne sont pas sans danger pour les bêtes et pour les cavaliers.

A mesure que le bateau s'éloignait de la ville, l'odeur nauséabonde des marécages s'affaiblissait sous le parfum des fleurs; les clochettes des convolvulus se mariaient aux corymbes dorés des banisteries , aux grappes pendantes des fuchsias et aux larges corolles d'un beau rouge violacé de la ginore d'Amérique, la rose du fleuve, comme on la nomme dans son pays natal; des hérons blancs comme la neige s'élevaient du milieu des roseaux; des commandeurs tachés de feu, des ictérus au ventre jaune et noir

genre très-différents, tels que Yavicennia, le conocarpus, etc., qui croissent dans les mêmes circonstances et qui jouissent d'un mode de propagation analogue.' Celui dont il est ici question est le manglier proprement dit, rhizophora mangle. L.

sautillaient de branche en branche, et des anis au cri plaintif suivaient le bord de l'eau pour saisir quelque vermisseau dans la vase. Nous vîmes aussi des poissons fort étranges, au museau grêle et allongé, au corps délié comme celui d'un serpent 1. Chaque objet nouveau [était une découverte; chaque découverte nous enchantait, et les dispositions heureuses dans lesquelles nous nous trouvions répandaient une magie singulière sur toute la nature. De temps en temps un oréodoxa solitaire déployait son panache sur nos têtes, ou bien un groupe de cocotiers projetait une ombre passagère sur le bateau; puis tout à coup la rive s'aplanissait et nos yeux erraient sur la campagne à travers la verdure ondoyante des cannes à sucre. Le San Juan, dont la pente est trèsfaible, coule ainsi pendant plusieurs lieues dans une vallée que le soleil embrasait alors de ses feux , sans que la végétation parût en souffrir ni dans sa fraîcheur ni dans son éclat.

A deux milles environ de l'embouchure, nous atteignîmes un point où la rivière se divise en deux bras et forme une île plane couverte de palmiers. Ce fut le terme de notre navigation , car le batelier, qui ne partageait pas notre enthousiasme, nous annonça que ses forces étaient à bout. En cet endroit nous vîmes pour la première fois l'oiseau-mouche, cette charmante miniature de la création tropicale, bourdonnant comme un sphinx autour d'un hibiscus en fleurs. L'île de Cuba n'en compte que deux espèces : l'une, modeste dans son plumage et vraiment indigène, ne quitte pas la région circonscrite où elle est née; l'autre émigré pendant l'été, traverse le détroit de la Floride, s'avance jusqu'au Canada, où elle arrive en mai, et repart en septembre pour hiverner au Mexique et dans les grandes Antilles. C'est le rubis , qui doit son nom à la tache de feu dont resplendit sa gorge 2.

Nous virâmes de bord avec un regret sensible , mais en nous promettant de poursuivre notre excursion le lendemain. Le bassin du San Juan, jusqu'au point où nous l'avions suivi, nous avait paru

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