BUE BONAPARTE
VOYAGE
Je m* étais persuadé, en débarquant à la, Havane, que j'allais recueillir dans celle ville, des lumières suffisantes pour nie diriger sur le continent. voisin: j'espérais notamment m'y procurer quelques
informa lions sur le Petén, que je considérais comme l'objet principal de mon voyage; mais les plus savants ignoraient jusqu'au nom
de ce pays et prétendaient plaisamment que j'en effectuerais la découverte. À Campêche, où je parvins ensuite, la situation du Petén était un peu mieux connue, quoique personne ne pût m'en indiquer la route ; ce fut seulement à la Palizada que j'obtins des renseignements précis qui me conduisirent jusqu'au village de Tenosique ; au delà régnait une nouvelle obscurité. Je ne pouvais trop m'étonner, moi qu'une ardente curiosité stimulait, de l'indifférence des populations voisines, sur un point de géographie qui les touchait aussi directement; au reste, cette ignorance me ménagea d'agréables surprises, car je vis s'évanouir, jour par jour, avec les mystères de la route, les obstacles et les dangers dont on avait cherché à m'effrayer.
On voit, d'après ce qui précède, que les relations sont peu suivies entre le Petén et le Tabasco : de loin en loin une petite caravane descend de l'intérieur vers l'Usumasinta avec du tabac, des fromages et quelques articles provenant de Balise qu'elle échange contre du sel et du cacao ; il est rare qu'elle s'aventure au delà de Tenosique. Ces rapports éventuels ne sont fortifiés d'ailleurs par aucune réciprocité, les habitants de la côte jugeant avec raison que les bénéfices du voyage en compenseraient difficilement les frais et la fatigue. Nous eûmes donc beaucoup de peine à louer, au prix de huit piastres par bête, trois mules et deux chevaux qui nous étaient indispensables; chaque muletier ou arriero reçut, en outre, une somme égale, indépendamment de ses vivres pendant la durée du voyage. La dépense totale monta à 550 francs.
Je fus frappé, pendant cette petite campagne, de la vigueur et de l'élasticité que peuvent déployer, sous un climat brûlant, des hommes accoutumés, dès leur enfance, à un exercice continuel. Ces muletiers, d'une constitution chétive, en apparence, et dont l'un n'était même plus jeune, s'acquittèrent pendant douze jours consécutifs d'une tâche infiniment pénible, sans se montrer plus abattus que nous. Chaque matin, au lever de l'aurore, ils accommodaient le bagage sur les mules et sellaient les chevaux; chargés, eux-mêmes, des objets les plus fragiles, ils dirigeaient la marche du convoi, stimulaient
incessamment les bêtes, couraient à leurs côtés, les excitaient de la voix, réparaient les avaries et débarrassaient le sentier des obstacles qui l'encombraient. Arrivés au lieu du campement, ils procédaient à l'installation générale, faisaient du feu, allaient en quête de l'eau, et après avoir rempli ces premiers soins, montaient encore sur les arbres pour se procurer la ramée qui, dans les bois, supplée à l'absence de fourrage. Telles sont les obligations principales que remplissent ces arrieros pendant de longs voyages , avec un médiocre salaire, une nourriture chétive, sans se plaindre ni solliciter d'augmentation au prix convenu. J'en avais deux à mon service, l'un Indien, et l'autre créole; notre caravane s'était accrue, en outre, d'un personnage dont je parlerai plus tard amplement. Il était Espagnol, et comme nous, étranger; la veille de notre départ il m'avait fait demander la permission de se joindre à nous, faveur que je lui avais octroyée.
Mais voici la forêt qui déroule à perte de vue son immensité solitaire; tantôt plane et tantôt montagneuse, accidentée par des rochers ou baignée par des marécages, elle règne pendant 80 lieues, depuis les dernières chaumières de Tenosique, jusqu'aux savanes incultes du Petén.
11 y avait une heure que nous étions en marche, lorsque nous arrivâmes au bord d'un ravin étroit et profond, où croupissaient les eaux d'un ruisseau, le Polva, réduit à son plus bas étiage. 11 fallut alléger les mules et les chasser sur l'autre rive, opération d'autant plus difficile que ces animaux ne s'y prêtèrent pas volontiers, enfin y transporter nous-mêmes nos bagages en traversant le vide sur un tronc d'arbre vermoulu. Le sentier que nous prîmes au delà du Polva nous mit immédiatement au fait du genre de difficultés contre lequel nous aurions à lutter. Dans cette partie de l'Amérique, où la population est clair-semée, le soin d'entretenir les voies de communication est abandonné aux passants, qui rarement perdent leur temps à les améliorer. Il s'écoulera peut-être plusieurs mois avant qu'une troupe de voyageurs fraie sa route à travers l'épaisseur du bois, en élaguant le strict nécessaire. On ne saurait croire combien
d'obstacles se sont accumulées dans l'intervalle, sous l'empire d'une nature indomptable comme celle de ces régions. Celui qui va modestement à pied, peut encore se tirer d'affaire; mais il faut plaindre le cavalier, qui, limité dans la liberté de ses mouvements, est exposé aux plus fâcheuses mésaventures. Malheur à lui si son regard distrait a mal apprécié la hauteur ou la résistance des lianes, tendues comme des lacets en travers du chemin ; son cheval, qui n'a jamais connu le mors et qui n'est dirigé que par un simple licou, obéira trop tard à l'impulsion qu'il lui imprime ; impatient de rejoindre les mules dont il entend résonner la clochette, il donnera tête baissée dans le piège et y laissera son cavalier désarçonné. Quand les lianes sont épineuses, quand leur piqûre, surtout, est irritante, comme celle de certaines malpighies, le voyageur doit, sans hésitation, se renverser sur le cou de sa monture, s'amoindrir, s'effacer autant qu'il est possible, pour éviter leurs douloureuses atteintes. On compterait difficilement les variétés d'épines qui hérissent les végétaux de ces bois; droites ou crochues, planes, anguleuses, elles offrent un spécimen de toutes les formes pénétrantes, depuis celle d'un gros clou* jusqu'à l'aiguille la plus longue et la plus déliée. Cependant le sentier, ou plutôt la trace que l'on poursuit se perd tout à coup dans un inextricable chaos; c'est un arbre colossal qui a cessé de vivre et qui s'est écroulé en entraînant un pan de la forêt. Le soleil plonge avidement ses rayons dans le vide, assemblage confus de rameaux et de troncs mutilés , qui interceptent pour longtemps la circulation. En attendant que ces débris retournent en poussière, chacun s'ouvre un passage à travers le fourré et cherche en tâtonnant sa direction.
Après huit heures d'une marche excessivement pénible, qu'il fallut interrompre plusieurs fois pour .ménager mes forces , nous atteignîmes une clairière, où étaient disséminés quelques arbres de haute futaie. En apprenant que la tâche du jour était remplie , je me sentis soulagé d'un insupportable fardeau. Morin m'aida à mettre pied à terre , on étendit une natte sur le gazon , et je demeurai quelque temps plongé dans l'anéantissement. L'énergie
physique était épuisée, mais je sentais une force toute -puissante en moi ; les yeux tournés vers la cime majestueuse des ceïbas et vers l'azur du ciel que des nuées blanches commençaient à ternir, je rendais grâces au Tout-Puissant de m' avoir fortifié dans cette première épreuve. J'ai rarement joui, dans le cours de ma vie, de l'ombre, du repos, de la verdure des arbres, du ramage des oiseaux, enfin de la nature entière, avec une satisfaction si calme et si intime ; il y avait dans le moindre rayon de soleil qui dorait le brin d'herbe, et jusque dans la voix grêle des cigales, un attrait qui m'attachait si puissamment à l'existence, qu'à force de le désirer, je finis par me persuader que je ne pouvais pas mourir.
Nous avions payé, Morin et moi, de quelques avaries, l'avantage de voyager à cheval et de ménager nos jambes : nos vêtements étaient en lambeaux , nos membres plus ou moins contusionnés, nos mains et nos visages déchirés par les épines ; en outre , mon pot de confitures (que le lecteur bien portant me pardonne ce regret) avait été perdu dans l'épaisseur du bois. Celui qui -s'en tira le mieux fut le compagnon que le hasard nous avait donné : il était leste, actif, léger de bagage et surtout de provisions, car il avait compté sur les nôtres; c'était un homme jeune encore, quoique ses traits laissassent subsister quelque doute sur son âge; maigre, effilé comme une belette, doué d'excellents jarrets, il était vêtu à la légère et chaussé d'espadrilles selon la mode de son pays ; son équipage , de mince valeur, se bornait à un simple paquet qu'il portait au bout d'un bâton et qu'il accommoda plus tard sur le dos de nos mules, ne gardant qu'une vieille mandoline suspendue derrière ses épaules- Morin m'apprit qu'il se nommait Diego et qu'il possédait une infinité de talents.
Cependant, les nuées blanches que j'observais depuis notre arrivée, s'étaient étendues par degrés; la cime des arbres commençait à frémir et de grandes feuilles coriaces, détachées de leurs rameaux, tombaient avec un bruit sec et mélancolique. Le tonnerre grondait dans l'éloignement. Nous étions au 17 mai, et le changement de saison s'accomplissait avec l'admirable régularité qui caractérise ce
phénomène sous les tropiques. Les Indiens du village de Tenosique avaient promené la veille en grande pompe l'image de saint Isidore, patron des laboureurs ; mon oreille a gardé longtemps le souvenir de cette solennité bruyante, qui coïncida miraculeusement avec le retour des pluies. Pendant trois jours et trois nuits consécutives, le son des cloches, du fifre et du tambour avait retenti sans trêve et sans relâche. Les Espagnols, qui ont enseigné ces pratiques aux indigènes en sont devenus les victimes; c'est en vain qu'ils s'efforcent chaque année de modérer leur zèle et de leur persuader d'abréger ce pieux exercice; tout a échoué devant l'inflexible routine, la leçon du passé reste opiniâtrement gravée dans leurs cerveaux. Les réjouissances furent accompagnées, cette fois, de libations tellement copieuses que les débits de spiritueux se trouvèrent bientôt à sec ; nos musiciens furent donc réduits à quêter des subsides à domicile , ce qui me procura leur visite; mais n'ayant à leur offrir qu'une décoction de rhubarbe, je fus promptement débarrassé de leur importunité. J'admirai avec quelle philosophie ils surent se passer du curé, qui trouva un prétexte pour s'enfuir aussi loin qu'il le put : un vieil Indien prit tout bonnement sa place, et s'il n'officia pas, il ne s'en fallut guère. La tenue des assistants était du reste peu édifiante; mais le coup d'œil qu'offrit la procession lorsqu'elle parcourut les rues du village, jonchées de branches de palmiers, me parut en revanche fort pittoresque. Je remarquai deux petites filles parées, pour la solennité, de cette coiffure plissée dans le goût égyptien, dont la mode exista jadis au Yucatan, comme le témoignent certaines figurines que j'ai vues dans une collection de Campêche.
L'orage éclata vers le soir : heureusement la station était pourvue d'un rancho, hangar élevé sur des pieux, que les municipalités ou les voyageurs, à leur défaut, construisent de distance en distance sur les routes isolées : recouverts en chaume de palmier, ces abris sont suffisants pour garantir de la pluie; mais il arrive souvent qu'ils se sont écroulés sur leurs poteaux vermoulus, ou qu'ils ont besoin de réparations. Les Indiens, en pareil cas, sont d'une excellente ressource ; c'est un genre de travail qu'ils exécutent fort habilement.
Pendant la nuit, j'eus une fièvre ardente et je me trouvai si débile, si souffrant, si découragé, que je mis en question le retour à Tenosique. Mais quand vint le matin, avec sa fraîcheur balsamique, je me sentis renaître et donnai l'ordre de marcher en avant. Nous suivîmes un chemin qu'il serait superflu de décrire après l'esquisse que j'ai tracée précédemment. La caravane avait fort mal dîné la veille, car nos muletiers, dans la précipitation du départ, avaient oublié la provision de viande à Tenosique; pour comble de disgrâce , les légumes secs qui devaient y suppléer, s'étaient montrés rebelles à la cuisson. Toutefois ce contre-temps n'avait découragé personne; chacun se disposait à prendre une revanche éclatante sur le gibier qui abonde dans ces bois , et dont les voyageurs (on le disait du moins) se régalent à discrétion lorsqu'ils vont au Petén. Morin, entre autres, ne dissimulait pas sa joie de vivre de faisan 1 et de dindonneau pendant une partie de la route ; cependant, pour cette fois, il fallut se contenter d'un rôti moins appétissant : un malheureux singe que sa mauvaise fortune conduisit sur notre passage, ayant attiré l'attention des muletiers par les cris aigus que la frayeur lui arrachait , ceux-ci en avertirent Morin, qui mit pied à terre et l'ajusta. L'animal, mortellement frappé, tomba de branche en branche et vint rouler au bord du sentier; c'était une femelle qui, malgré la grièveté de sa blessure, cherchait à protéger un petit qu'elle tenait dans ses bras ; la sollicitude maternelle était plus forte que la douleur. En voyant son œil mourant tristement attaché sur nous, en entendant son râle douloureux qui s'échappait avec des flots de sang, je fus saisi d'une pitié sincère et j'ordonnai aux muletiers d'achever promptement leur victime; mais ce soin était superflu : le regard de la misérable bête devint terne et fixe ; un dernier frisson passa sur ses membres, et la vie s'éteignit, sans que les bras, qui servaient d'asile au jeune singe, se relâchassent de leur étreinte. Nos arrieros, qui ne se piquaient pas d'une sensibilité exagérée, témoignèrent franchement leur satisfaction. Aussitôt que