La ville indienne s'appelait Tayasal
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le découragement que les rêves de mon imagination, le charme de mes souvenirs, et l'observation attentive des symptômes de ma maladie.
Le corrégidor du district était un homme d'humeur joyeuse, doué d'un certain embonpoint qui ne nuisait nullement à la dignité de sa charge. Actif, généreux, beau parleur, un peu cérémonieux comme les Espagnols du bon temps, il me montra dès nos premiers rapports une sympathie qui ne se démentit point. Son amour-propre national était flatté de mon voyage; il se plaisait à croire que j'allais illustrer son pays; aussi ma position critique le touchait-elle sincèrement, d'abord par humanité, ensuite par patriotisme. Quel malheur, en effet, si ma pauvre nature venait à défaillir! le Petén, prêt à briller sur l'horizon , retombait dans son obscurité. Élevé au Yucatan, où il avait passé sa jeunesse et possédant une certaine instruction relative, le bon corrégidor était animé d'une vive curiosité à l'endroit du vieux monde; comme, à mon tour, je brûlais de m'instruire, il s'établit entre nous un commerce d'échange, qui me procura les moments les plus agréables que j'aie goûtés sur cette terre d'amertume. Un jour où j'étais plus abattu que d'ordinaire, il entra chez moi, le visage épanoui, et dès le seuil de la porte : « Eh bien, sefior, demanda-t-il , en se frottant les mains, comment va cette santé si précieuse? » — « De mal en pis, seigneur corrégidor, répondis-je d'un ton lamentable; je crains bien, à moins d'un miracle, de ne jamais sortir de votre île. » — « Eh mais! s'écriat-il, comme frappé d'un trait de lumière, ce serait un honneur insigne pour le pays ; cependant, ajôuta-t-il après une pause grave, en conscience , je ne le désire pas. »
Outre ce fonctionnaire, je recevais régulièrement la visite de F alcade, vieillard d'une grande simplicité, aussi sec et aussi maigre que son supérieur était gros; il portait, selon la mode du pays, où l'âge n'introduit pas de modifications dans le costume, une petite veste de toile blanche, qui s'arrêtait vers le milieu du dos, et un pantalon très juste de même étoffe. La réunion des deux autorités de la ville, lorsqu'elles se produisaient dans ce simple appareil,
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formait un contraste assez égayant, même aux yeux d'un malade. L'alcade ne manquait pas de me recommander la tisane de plantain comme un remède souverain , dont il garantissait l'efficacité. Un jour je lui montrai ma pharmacie, en lui expliquant la nature et la propriété de chaque médicament. « Ah, senor! s'écria-t-il , confondu de ma science et de la vertu de mes drogues, vous portez avec vous la santé, se peut-il faire que vous soyez malade ! »
La découverte d'un pareil trésor devint bientôt la nouvelle de l'île, et je vis affluer à mon domicile toutes les infirmités qu'elle renfermait. Ceux mêmes qui étaient bien portants se sentirent tout à coup malades ; chacun enfin se crut obligé , en conscience , de mettre à profit l'occasion. La tâche était au-dessus de mes forces; après avoir médicamenté les plus pressés (un peu , je le confesse , à l'aventure), je fis fermer ma porte aux autres, jusqu'au rétablissement de ma propre santé. Il me survint bientôt une nouvelle distraction qui faillit tout gâter, en entretenant chez moi une excitation continuelle. J'avais noué quelques relations avec le maître d'école, homme d'assez mince ressource et d'un savoir borné, mais dont je tirai subitement un parti aussi précieux qu'inattendu. Quand nos rapports furent bien consolidés , je lui communiquai mon idée : il s'agissait de mettre en campagne, aux heures de la récréation, la petite troupe qu'il dirigeait, et de la faire contribuer le plus largement possible à l'accroissement de mes collections. Le magister se laissa persuader et parut même touché des intérêts de l'histoire naturelle, quand je lui eus promis de lui tenir compte de son zèle. Rien de plus propre que la gent écolière à l'objet que je me proposais ; à dater de ce jour, je n'eus plus de relâche : les oiseaux dénichés, les lézards pris au piège, les serpents, les insectes, en un mot tout ce qui donnait signe d'existence aux alentours , vint s'entasser chez moi. A peine échappée de la classe, la troupe vagabonde se répandait dans le pays, faisant main-basse sur tout ce qui s'offrait à sa rencontre ; l'île se trouva bientôt débarrassée de bon nombre d'animaux nuisibles ou incommodes qui l'avaient infestée jusqu'alors. Il arriva que les parents, charmés du petit bénéfice que
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ce genre d'occupation procurait à leurs enfants, les envoyèrent battre les bois, au lieu de les conduire à l'école; le magister m'en fit des plaintes, mais il était trop tard; lui-même avait donné l'impulsion, comment arrêter le mouvement? Bientôt les hommes,1 appréciant l'avantage de ce nouveau commerce, se prirent entre eux d'une belle émulation ; les femmes, de leur côté, m'apportèrent leur basse-cour et encombrèrent ma demeure de tout ce qu'elles purent imaginer; on vit ainsi fleurir, pendant la durée de mon séjour, une branche d'industrie lucrative, la seule qui eût germé jusqu'alors à Flores. L'occupation ne me manquait plus, et l'ennui était banni pour longtemps; mais la fatigue que me firent éprouver l'étude et la préparation de tant d'objets divers , influa sur le rétablissement de ma santé et compromit ma convalescence.
Un matin , on m'amena un crocodile vivant, de trois mètres environ de longueur, qui avait été pris dans le lac; les pêcheurs s'étaient servis d'un crochet en forme de hameçon, et pour appât, d'un cœur de bœuf. Je le fis amarrer par la ligne qui le tenait captif, à une distance raisonnable de nos hamacs ; il donna, tant que dura le jour, des signes d'irritation manifestes, s'élançant comme un trait de toute la longueur de la corde et retombant, la gueule ouverte, dans une effrayante immobilité. Quand vint le soir, je lui administrai une forte dose de savon arsenical ; j'espérais le trouver mort à mon réveil et je comptais le préparer assez habilement pour prévenir la décomposition , qui marche avec rapidité sous les tropiques. Les épreintes occasionnées par le poison redoublèrent sa fureur; il courait dans toutes les directions et laissait échapper une sorte de râle formidable qui troublait péniblement notre repos. Cependant Morin s'était endormi, et moi-même je sommeillais depuis une heure, lorsque je crus entendre un bruit sourd et inexplicable tout près de mon oreille ; en même temps une odeur nauséabonde saisit mon odorat. Je me dégageai du sommeil, et, me dressant sur mon séant, je parvins à me procurer de la lumière. Qu'on juge de mon effroi, quand j'entrevis l'affreux reptile gisant sous mon hamac qu'il effleurait de sa crête dorsale ! A cet aspect, je
rassemblai mes forces, et par un effort prodigieux, dans l'état de faiblesse où je languissais alors, je me cramponnai aux cordes qui suspendaient ce frêle rempart et gagnai la solive d'où j'appelai Morin. Celui-ci dormait profondément selon son heureuse habitude; un peu surpris en entendant ma voix, qui partait des régions supérieures, il se frotta les yeux pour s'assurer qu'il ne faisait point un rêve. Précisément, la veille je l'avais entretenu des éventualités de notre situation, en lui traçant les devoirs qu'il aurait à remplir, si mon voyage s'arrêtait à Flores; il s'était endormi, préoccupé d'idées funèbres qui agissaient sur son cerveau. Quand je l'eus convaincu que j'étais plein de vie et mis au fait de l'incident, il sauta à bas de son hamac en s'armant d'une hache habituellement placée sous sa main. Nous nous trouvions dans une obscurité profonde et le précieux phosphore était resté sous la garde du monstre : Morin , traversant résolument la pièce, ouvrit la fenêtre qui donnait sur le lac ; un faible crépuscule pénétra par cette ouverture avec la fraîcheur nocturne et nous pûmes reconnaître la position de l'ennemi : il était toujours immobile ; sa gueule de bronze se dilatait par intervalles et laissait échapper, en vomissant, comme un cri de douleur inarticulé; c'était évidemment à la suite d'un spasme de l'estomac que le crochet, mal assuré, s'était détaché du palais. Il fallait prendre un parti immédiat, car ma situation devenait intolérable. Voici ce que nous imaginâmes, après nous être concertés : Morin dut me lancer une corde terminée par un nœud coulant , et moi , je me chargeai de la glisser au cou de l'animal. J'y parvins en effet , après quelques tâtonnements, et nous hissâmes cet hôte incommode à la solive, où il demeura suspendu. La mort avait déjà dompté son énergie, car il se débattit faiblement, et au bout d'une heure il expira. Ce crocodile figure aujourd'hui au Muséum de Paris, et comme l'espèce s'est trouvée nouvelle, les savants professeurs de cet établissement m'ont fait l'honneur de lui donner mon nom i. Telle a été la récompense d'une entreprise dans laquelle j'avais dépensé large-