Crocodilus Moreleti, Dum
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ment mon énergie, ma santé et ma fortune; j'aime à croire, sans la dédaigner, qu'elle ne m'attirera pas de jaloux. Un soupçon de notre aventure ayant transpiré dans la ville, les habitants, qui ont l'esprit malin, composèrent à nos dépens une petite comédie où nous jouâmes, Morin et moi, un rôle assez peu glorieux.
Enfin, au bout d'un mois et demi, je quittai mon hamac et je pus contempler des lieux que j'habitais depuis longtemps sans les connaître. D'abord je fus frappé de la ipagnificence du paysage ; partout de l'eau, des îles, des rivages boisés, des anses et des caps hardiment dessinés sur la vive transparence de l'horizon; toutefois, le point de vue dont on jouit, depuis la hauteur, est restreint par un promontoire qui échancre profondément le lac et qui dérobe au spectateur la majeure partie de son étendue. L'île, régulièrement ovale , s'élève en pente douce et se termine en une plate-forme couronnée par des roches calcaires. On peut en faire le tour en un quart d'heure, sans déployer beaucoup d'activité. La sol est recouvert d'une quantité considérable de pierrailles, provenant sans doute de la destruction des anciens édifices. Les Itzas eurent d'excellentes raisons pour fixer leurs pénates sur cette petite éminence rocheuse, d'où ils pouvaient braver les flèches de leurs ennemis; mais on ne comprend guère le mobile qui a poussé les Espagnols à asseoir leurs chaumières sur les ruines des chaumières indiennes et à s'emprisonner, en face d'un admirable rivage, dans un cercle aussi rigoureusement borné. Trop. voisins de la terre ferme pour trouver dans leur isolement un gage de sécurité complet, ils en sont trop éloignés pour en jouir. Il est vrai que chacun sait ici manier l'aviron ; les femmes mêmes s'en acquittent à merveille, de l'aveu de Morin , qui en jugeait en connaisseur; mais est-ce jouir des champs, des bois, de la campagne, que d'exposer sa vie sur un dangereux batelet, chaque fois qu'on veut en prendre possession?
La ville de Flores est bâtie fort irrégulièrement; les maisons, distribuées à l'aventure, forment deux rues principales dont l'une suit le périmètre de l'île, tandis que l'autre, taillée en escalier, en atteint le faîte et la partage en deux. L'église et la municipalité,
construction assez vaste où nous étions logés, s'élèvent sur le point culminant ; la description que je pourrais donner de ces deux édifices ne dédommagerait pas le lecteur de la perte des vingt et un adoratorios dont ils occupent probablement la place et qui ont disparu sans laisser le moindre vestige. Quant aux habitations particulières , ce sont de véritables chaumières et quelquefois des huttes , sans autre ouverture que la porte. Les plus confortables ont un enduit à l'extérieur; les autres sont à jour, comme les cases indiennes ; toutes ont une couverture en feuilles de palmier. La pluie perce de temps en temps ces toits, dont la charpente , assemblée sans clous et sans chevilles, est maintenue par de simples liens. Cette partie du bâtiment m'a paru curieusement irrégulière ; elle n'est assujettie à aucune règle fixe et dépend de l'esprit inventif de l'architecte; on voit ainsi le même problème résolu par vingt combinaisons différentes. L'usage des cheminées est inconnu comme celui des vitres; la même issue sert à la fois à la fumée et à la lumière. Je ne doute pas que la ville indienne , détruite il y a un siècle et demi, ne valût mieux que celle de nos jours , quoique je sois loin de. lui accorder l'importance que lui attribuent certains archéologues. Un petit nombre d'arbres fruitiers, des calebassiers, des corossols, des frangipaniers, disséminés sans ordre autour de ces demeures, jettent çà et là quelques taches d'ombre sur un sol nu , pierreux et resplendissaiit de lumière.
On ne voit dans les rues de Flores ni artisans, ni boutiques; il n'existe pas même dans la ville un marché pour l'approvisionnement commun ; le commerce intérieur est aussi nul que celui du dehors ; chacun vit de sa propre industrie et d'échanges avec ses voisins. À-t-on besoin d'argent, on prépare autour du foyer domestique quelques objets de consommation usuelle , tels que du chocolat, du pain, de la bougie, que les enfants colportent de maison en maison, jusque ce qu'ils aient trouvé un acheteifr. De loin en loin, les plus entreprenants s'aventurent sur la route de Balise, et conduisent dans cette colonie un bœuf ou un cheval, dont ils convertissent la valeur en marchandises anglaises : peu de
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chose suffit à une population qui n'a d'autre souci que de vivre sans effort. L'activité européenne, qui s'applique sans relâche à créer la richesse et qui se plaît encore à l'accroître indéfiniment, ne serait pas comprise au Petén ; mais aussi l'on n'y connaît point les douleurs infinies qu'engendre la fermentation laborieuse du vieux monde. Nul n'imagine ici de spéculer pour devenir plus riche ; il n'y a point d'ambition ni même de vives passions dans les cœurs; la certitude de subsister suffit pour rendre chacun heureux , et cette certitude est acquise, car la terre est fertile et pour ainsi dire sans limite. La possession est le seul titre que les habitants reconnaissent; celui qui défriche un terrain en jouit aussi longtemps qu'il lui plaît; si par hasard une contestation s'élève, l'autorité paternelle du corrégidor suffit pour tout accommoder. L'éloignement des débouchés et la difficulté des transports, justifient dans une certaine mesure l'indolence de cette population et expliquent la nullité de son commerce. Quel intérêt aurait-elle à produire au delà de sa consommation? Il est vrai que sa misère est sans remède quand l'intempérie des saisons vient compromettre la récolte ; les routes sont tellement effroyables, que le haut prix des transports paralyse l'abondance sur les marchés les plus voisins : j'en fus témoin pendant mon séjour ; la charge de maïs qui valut habituellement de 2 à 3 réaux , monta jusqu'à 3 piastres dans la ville, tandis qu'à vingt -cinq lieues plus loin elle en coûtait le quart , et le douzième un peu au delà 4. Il est superflu d'ajouter que le district est un pays fort pauvre ; le plus riche habitant aurait bien de la peine à réaliser 25 mille francs de capitaux ; en revanche , au lieu des bruits discordants du marteau, de la scie et des moulins à sucre, on entend perpétuellement à Flores l'harmonie des instruments de musique. A peine le coucher du soleil a-t-il ramené la fraîcheur, que la ville retentit d'accents joyeux et d'éclats de gaieté qui se prolongent fort avant dans la nuit. Ainsi s'écoule la vie, au sein d'une quiétude et d'une indifférence complète de l'avenir : le besoin de nouveauté ou de perfec-
l . La charge de maïs correspond à une fanega ou 12 almulds; elle se compose d'environ 240 épis.
tionnement, la recherche de l'inconnu, le désir du changeaient, ne préoccupent point les esprits; chacun ayant- reçu la même éducation et jouissant du droit de ne rien faire , il règne dans la société une égalité naturelle , qui n'est jamais troublée par les prétentions de la naissance , du savoir ou de la fortune.
Peu de jours se passent à Flores sans que le son des marimbas provoque les habitants à quelque nouvelle réjouissance. Point n'est besoin d'invitation; la porte est ouverte pour tous; les simples curieux se groupent sur le seuil, jouissent du coup d' œil et font tout haut leurs commentaires. Là vous voyez l'alcade ou le corrégidor alterner dans un même fandango avec le plus mince citoyen du district; la mère succède à la fille; la mulâtresse succède à la blanche; rangs, âges, castes, tout ce qui sépare ailleurs profondément les hommes, est ici confondu; il ne s'agit point de briller, mais de goûter une jouissance physique dont personne n'entend céder sa part. C'est avec la même absence de prétention que les maîtres de la maison font leurs honneurs; une douzaine de bougies, un supplément de sièges empruntés aux voisins, quelques rafraîchissements préparés en famille, un ou deux joueurs de marimba, voilà tous les apprêts de la fête. La délicatesse de nos mœurs s'accommoderait difficilement, j'en conviens, de certains usages qui sentent un peu leur simplicité primitive : le même verre , par exemple, circule jusqu'à ce qu'il soit vide, et la même cuiller passe alternativement de main en main avec la jatte de confitures. Les danseuses n'hésitent pas à puiser des forces nouvelles au fond d'un petit verre de rhum, et elles allument de beaux et bons cigares qui feraient honte à nos fumeurs. Pour dire un mot de leur toilette, j'ajouterai que la mode du corset ne s'est pas encore introduite au Petén ; le costume des femmes y est en harmonie parfaite avec la chaleur du climat : une chemise de toile fine dont le col et les manches sont garnis de dentelle ou de broderies, et une simple jupe de mousseline, sans corsage, forment les principaux éléments de leur ajustement. Leurs cheveux ornés d'un ruban tombent en longues tresses sur leurs épaules; un large peigne qui brille comme un