‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 60 sur 96 · LE PET EN · texte numérisé non relu

LE PET EN

croissant, un collier de perles ou de pièces d'or, complètent la parure de ces brunes filles du lac ; le bon genre ne leur défend point, comme aux fastueuses Havanaises, de porter plusieurs fois la même robe; s'il fallait en changer à chaque fête nouvelle, les entrepôts de Balise seraient insuffisants.

Par intervalles les marimbas se taisent et l'on entend préluder une guitare; puis une ou plusieurs femmes marient leurs voix aux sons de l'instrument; elles chantent sans embarras et sans timidité de petites poésies dont l'expression est parfois un peu vive ; des voix plus mâles se mêlent à leurs accents, et le concert devient bientôt général. C'est alors que le fandango s'anime : les marim bas résonnent avec une vigueur croissante ; danseurs et spectateurs accompagnent l'orchestre et marquent la mesure en frappant dans leurs mains; tout respire la passion, l'enivrement de l'âme et des sens. Le fandango est vraiment la danse des régions tropicales, où l'homme, alangui par le climat, ne trouve plus d'énergie que pour la volupté; l'idée en est simple, mais féconde : c'est un amant qui s'efforce de gagner les bonnes grâces de sa maîtresse; la belle se montre d'abord insensible, puis finit par se laisser toucher. Chacun, selon son goût et son tempérament, peut broder sur ce thème, depuis la réserve d'un amour timide et respectueux jusqu'aux emportements les plus passionnés.

La première fête de ce genre à laquelle j'assistai , fut donnée par la municipalité, à propos d'un succès national, dont la nouvelle parvint au chef- lieu du district plusieurs mois après l'événement. Le beau monde de la ville et des alentours s'y trouvait réuni. Lorsque nous arrivâmes, le corrégidor et moi , un recueillement inaccoutumé régnait dans l'assemblée; tous les yeux étaient fixés sur un jeune homme qui chantait en Raccompagnant d'une guitare : il ne manquait ni de goût, ni surtout d'assurance ; la coupe élégante de ses habits, d'un coutil blanc irréprochable, le vernis de sa chaussure, sa galanterie facile avec les femmes , tout annonçait un étranger. Il termina, aux applaudissements du public, fit un signal aux musiciens, et offrant la main à une de ses voisines, il entama un

fandango, d'une légèreté, d'une correction, d'une variété de pas qui portèrent au comble l'enthousiasme. Des bravos frénétiques accueillirent cette exécution; le danseur remercia d'un sourire, passa négligemment un mouchoir brodé sur son front, et alla s'asseoir au milieu d'un essaim déjeunes femmes qui semblaient enivrées de ses grâces et de sa tournure. « Quel est donc ce merveilleux danseur?» demandai- je en me tournant vers mon voisin. « C'est, me répondit-il, le curé du Honduras. »

Un pareil trait peint un pays. Je dissimulai ma surprise; le ton et le maintien du padrecilo (c'est ainsi qu'on l'appelait) n'étaient pas moins étranges que ses talents; mais nul, excepté moi, n'en fut scandalisé : « Cette leçon ne sera pas perdue pour nos jeunes gens, me dit en sortant le corrégidor, que je considérais cependant comme un homme raisonnable; n'êtes- vous pas enchanté comme moi du padrecilo?» Qu'aurais -je. pu lui répondre? Je gardai le silence, bien certain de ne point le ramener à mon opinion, et jugeant inutile de contrarier la sienne.

Il est temps de faire connaître la marimba, instrument de musique fort simple, qui n'est pas dépourvu d'harmonie, quoique fabriqué exclusivement en bois. Que l'on se représente une série de tubes verticaux, ouverts à leur extrémité supérieure et décroissant graduellement, comme dans la flûte de Pan; Jeur base est arrondie et percée d'une petite ouverture latérale recouverte en baudruche; à chaque tube correspond une planchette horizontale, d'un bois dur et élastique , établie sur deux traverses au bord de l'orifice supérieur. On fait résonner l'instrument en frappant le clavier, d'une petite masse fixée à l'extrémité d'une baleine; la colonne d'air chassée par le jeu brusque des touches fait vibrer la membrane , et celle-ci rend un son musical correspondant à la longueur du tube. 11 n'entre pas un clou dans la confection de cet appareil, dont les pièces sont assujetties par de simples liens. On fait des marimbas de diverses grandeurs; le modèle le plus usité a 50 centim. de hauteur sur lm *25 cent, de développement : il est composé de vingtdeux tubes de même diamètre , croissant progressivement en Ion-

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gueur depuis 10 jusqu'à 40 centimètres et formant trois octaves complètes sans demi -tons. Les touches, larges de 5 centimètres, sont d'un bois que l'on nomme chactecoc, et les tubes en cedrela odorata. La méthode usitée pour accorder la marimba n'est pas moins originale que l'instrument. On comprend que la qualité du son dépend de la clôture plus ou moins exacte des tubes au moment où les touches s'abaissent sur leur orifice; or, comme ces dernières pièces sont exposées aux influences asmosphériques , on les maintient dans un état normal en enduisant de cire leur surface inférieure. C'est donc en ajoutant ou en retranchant une certaine quantité de cette matière, que les dilettanli se mettent préalablement d'accord.

J'ai vu en outre à Flores un instrument à cordes, passablement barbare , qui appartient aux Indiens Lacandons : c'est une espèce de mandoline à double manche, en forme de cône tronqué. La particularité vraiment neuve qu'offre cet instrument peu musical , c'est d'être muni d'une seule corde qui passe quatre fois sur le chevalet.

La marimba est aussi d'origine indienne ; je ne pense pas qu'on doive en faire honneur au Yucatan où elle est inconnue de nos jours, mais plutôt aux indigènes de la Vera-Paz, qui l'auraient introduite, il y a environ 80 ans, au Petén. Cet instrument se touche des deux mains comme l'orgue et le piano ; je le crois susceptible de perfectionnement, et je ne doute pas que nos facteurs n'en sussent tirer un bon parti. Sans marimba, point de plaisirs à Flores; c'est l'élément essentiel des sérénades; c'est la compagne du voyageur ; c'est l'orgue dans l'église , et au bal l'orchestre , bien supérieur, par la sonorité et par la vigueur de la touche, aux maigres accents de nos pianos. La marimba a développé chez les habitants du Petén le sentiment de la musique à un degré fort remarquable ; non -seulement ils exécutent leurs airs nationaux avec beaucoup de tact et de justesse , mais ils y adaptent parfois des bases harmoniques. Ils sont capables de répéter un thème et de le varier sur-le-champ; ils savent aussi jouer à quatre mains sur le même instrument et marier les sons de deux marimbas dont l'une

chante et l'autre accompagne. Je n'ai entendu qu'à Flores, pendant le cours de mon voyage, des chœurs exécutés avec justesse. Combien de fois, dans mes heures d'insomnie, n'ai-je pas prêté l'oreille à ces joyeux concerts, dont l'harmonie montait des bords du lac jusqu'au faîte de l'île où était ma demeure! Je notais les airs dont l'expression me frappait davantage ; le lecteur en les parcourant, pourra se former une idée du génie musical de cette petite société isolée, et des inspirations qu'elle a puisées dans un milieu si différent du nôtre (G). Un voyageur aurait tort, selon moi, de négliger de semblables détails; ils appartiennent à l'histoire de l'humanité, et nous fournissent un renseignement de plus sur ses tendances morales, ses aptitudes et ses progrès dans les diverses contrées du globe. On remarquera que les chants .du Petén ont une allure vive et brillante qui se rapproche plutôt de la mysique française que de la mélodie plaintive des Espagnols. Plusieurs même sont dans le mode majeur. Les Indiens ont aussi quelques chants nationaux; mais il est rare de les entendre. J'en ai recueilli un, d'un caractère très remarquable, dans les montagnes de la Vera-Paz; il remonte, suivant la tradition locale, au temps du roi Montézuma : les indigènes l'appellent la Malincha , sans attacher à ce nom de signification ni de souvenir ; c'était celui de la fameuse Indienne qui guida l'armée de Cortèz à la conquête de Mexico1. Les Lacandons se montrent très sensibles aux accents de cette mélodie, dont l'expression simple et touchante renferme un sens qu'ils ne comprennent plus ; ils l'exécutent sur la chirimiya, instrument à vent ayant quelque rapport avec la clarinette. Je n'ai pu découvrir aucune poésie nationale qui se rattachât à cet antique document 2.

A peine depuis Don Martin de Ursua, le bruit des armes a-t-il retenti passagèrement dans le district paisible du Petén3. Les orages politiques qui grondent sur le Guatemala n'y produisent qu'un écho

1. B. Diaz, c. lxxiv Malinehe; Herrera, Dec. h, 1. v, c. 2, Molinche.

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