Orth. Ricordi, Gerv. et orth. colubris. L
désert et négligé ; il faut pénétrer plus avant dans l'intérieur pour rencontrer les établissements agricoles qui fournissent un aliment sérieux au commerce de Matanzas. Au retour nous croisâmes plusieurs barques chargées, qui profitaient de la marée pour remonter le fleuve; les rameurs étaient nus et ruisselants de sueur; tandis que leurs muscles d'ébène se raidissaient contre les avirons, un blanc au teint jaunâtre, accoudé sur le gouvernail, le chapeau rabattu, l'œil à demi fermé, jetait nonchalamment au vent la fumée de sa cigarette.
Le temps s'écoulait fort agréablement pour nous à Matanzas; explorant le pays dans toutes les directions , nous revenions chaque jour avec des impressions et des conquêtes nouvelles. Un seul nuage troublait la sérénité de notre horizon; c'était l'obligation d'assister aux repas communs. Tout délai était irréparable : quand les miettes de la table avaient été recueillies par les nègres, il ne restait rien, mais rien absolument à la maison. Vainement essayâmes-nous de réclamer contre cette discipline rigoureuse et insistâmes -nous pour obtenir à tout prix d'autres conditions; notre hôte fut inflexible ; il déclara que le régime de sa maison ne comportait aucune modification, nous exhorta poliment à l'exactitude, et finit par tirer sa montre pour régler la marche des nôtres et nous mettre en état de profiter de ses conseils.
Ce fut cependant à cette table inhospitalière que nous goûtâmes le premier ananas, le meilleur fruit que produise l'Amérique et en même temps le seul, avec l'orange et la goyave, qui soit doué de quelque parfum. L'ananas est cultivé sur une large échelle dans le rayon de la Havane, d'où on l'exporte par masses considérables aux États-Unis. Cueilli avant l'époque de la maturité, afin que la conservation en soit moins difficile ? il perd la moitié de sa valeur ; c'est un fruit qui profite des rayons du soleil jusqu'au dernier moment. L'amateur attend, pour le séparer de sa tige, que le principe sucré s'échappe en gouttelettes par quelques déchirures de la surface. Il y a plus de trente ans que les Anglais et les Allemands ont appris à cultiver l'ananas , par des procédés économiques qui leur permettent
do livrer ce fruit sur la place à des prix très -modiques. Nos jardiniers ne se sont point piques d'émulation, car ils n'ont fait aucun progrès dans cette branche de l'horticulture. Je n'ai jamais rencontré l'ananas à l'état sauvage parmi les nombreuses espèces de broméliacées qui végètent dans la partie de l'Amérique que j'ai visitée; l'opinion générale attribue à cette plante une origine asiatique et l'on croit qu'elle s'est propagée de l'Inde au Nouveau- Monde en suivant la zone tropicale i. Cependant le témoignage des historiens espagnols contredit formellement cette présomption : les compagnons de Gortès remarquèrent l'ananas en débarquant sur le territoire mexicain 2 ; Herrera mentionne ce fruit parmi ceux dont se nourrissaient les indigènes de la Nouvelle -Espagne et du Chili 3 ; enfin un voyageur illustre, dont l'assertion n'est pas suspecte, l'a cueilli au bord de l'Orénoque, bien loin de tous les lieux habités 4.
Les environs de Matanzas sont extrêmement agréables par la variété des aspects. Le coup d'œil de la rade est fort beau ; les eaux m'ont paru riches en productions marines; il suffit du mouvement de la marée , sans qu'il soit besoin d'un coup de vent, pour accumuler sur la plage une infinité de coquillages, de radiaires et d'échinodermes. Au milieu des débris organiques abandonnés ainsi par le reflux, nous remarquâmes un jour une physalie aux couleurs irisées qui se détachait sur la verdure des algues. Curieux d'examiner un être dont l'organisation obscure échappe encore aux classifications, mon compagnon s'empressa de s'en emparer; il avait oublié, dans sa précipitation, une particularité bien connue; à peine eut-il saisi le corps vésiculeux qu'une douleur cuisante, comme celle de la brûlure; lui arracha une vive exclamation; la sensation se propagea h l'avant-bras, qui demeura même engourdi jusqu'au lendemain ma-
1. Le contraire serait la vérité, si Ton en croit M. de Humboldt. Le savant voyageur affirme que cent ans après la découverte de l'Amérique, l'ananas se cultivait en Chine, où il avait été transporté du Pérou. Humb. Essai polit., liv. iv, c. 9, p. 478, en note.
2. Tuvieron unas pinas rojas de la tierra muy olorosas y las dieron a Cortéz. Bern. Diaz, Hist. verdad, c. xxxiv. Cette description ne peut s'appliquer qu'à l'ananas.
3. Herrera, Hist. gén., dec. vin, 1. 4, c. 10 et 1. 5, c. 10. — Lorenzana, Hist. de Nueva Espana, p. 122 en note.