B. Diaz, c. clxxix
la nature tropicale dans la production des détails; on dirait que les forces génératrices, dans les régions voisines de l'équateur, ne sont pas asservies à des lois aussi rigoureuses que celles qui les enchaînent dans nos climats ; ici la même espèce revêt parfois des nuances très différentes; le blanco, par exemple, brille tantôt comme une lame d'argent et tantôt se colore d'une belle teinte orangée ; le buul (chromis sp.) est d'un jaune éclatant, adouci par des bandes transversales brunâtres , ou d'un ton saumoné uniforme ; il porte sur le dos un point d'azur cerclé de blanc, qui reparaît, mais accidentellement, à la naissance de la queue; les phullas (anostoma?) ont la nageoire caudale marquée d'une large tache de rouille, ornement dont la femelle est dépourvue ; presque tous, en un mot, offrent dans leur couleur quelque particularité saillante, tandis que nos poissons d'eau douce ne reflètent que des nuances indécises, dont l'effet est généralement monotone.
Il me reste à parler des animaux invertébrés et notamment des insectes, qui, par leur éclat, leurs proportions, la singularité de leur structure, méritent tout l'intérêt du naturaliste. Je regrette encore aujourd'hui la collection précieuse que j'avais formée dans le trajet de Tenosique à Flores, et que l'humidité détruisit pendant ma maladie. Au nombre des raretés qui survécurent à ce désastre, je mentionnerai Vinca Weberi Latr. et le plusiotis auripes Gr., insecte admirable, d'un vert de malachite, dont l'abdomen a l'éclat métallique de l'argent. Les grands coléoptères de la Guyane et du ïabasco, le prione géant, l'acrocine à longs bras, les titans, les mégalosomes, ainsi que les phyllies et les phasmiens, vivent également dans les forêts de cette région, où je les ai rencontrés avec d'autres espèces, plus sédentaires et moins connues. A côté de ces prodigieux insectes qui produisent une certaine impression sur le voyageur, mais qui ne causent aucun dommage, pullulent les tribus infimes et malfaisantes dont les pays chauds sont toujours infestés. Une punaise, semblable à celle de nos maisons, hante les habitations de Flores et s'introduit jusque dans les hamacs par la corde qui les suspend ; les mailles du filet, que la tension resserre, deviennent
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bientôt, si l'on n'y prend garde, un foyer de propagation d'une incroyable activité. Les vieux murs et les recoins obscurs servent d'asile à un insecte plat, rugueux, coriace, d'un gris livide, d'un aspect repoussant, de la famille des arachnides. Les naturels le nomment kulim et redoutent sa morsure dont ils exagèrent le danger. Il est certain qu'elle détermine, surtout par la répétition, une inflammation douloureuse des téguments , accompagnée de mouvements fébriles ; mais elle n'a pas d'autre gravité. Le kulim se montre rarement au grand jour ; il sort pendant la nuit comme la punaise, guidé par le même instinct et par la même soif inexplicable de sang humain; le jus de citron passe pour le meilleur antidote contre le venin de cet acaride i. On commence à rencontrer ici la puce microscopique, connue dans l'Amérique Centrale sous le nom de nigua, qui s'introduit dans les tissus sous-cutanés, et se fixe particulièrement sur la plante des pieds, dans le voisinage des gros orteils où elle dépose ses œufs. Par un phénomène fort étrange, le sac qui les contient acquiert au bout de peu de jours le volume d'un pois; alors une douleur sourde et inquiétante succède à la démangeaison qui signale dès le début la présence de l'insecte; il faut se hâter d' extirper ce réceptacle avant que l'éclosion des œufs ne survienne, et que les tissus ne soient envahis par plusieurs centaines d'animalcules rongeurs ; on cicatrise ensuite la plaie avec la cendre du tabac. La nigua (pulex penetrans L.) s'est propagée, dit-on, du Guatemala au Petén, d'où elle a gagné récemment la colonie anglaise de Balise.
Je regrette , surtout après avoir été placé dans des conditions aussi favorables , de ne pouvoir rien ajouter au peu de renseignements que l'on possède sur les antiquités de la contrée ; il n'a point dépendu de moi qu'il n'en fût autrement ; je n'ignorais pas l'importance du champ d'exploration qui se trouvait à ma portée, et j'avais même tout disposé, pendant mon inaction forcée, pour l'exploiter fructueusement ; ce ne fut point la difficulté de l'en-
1. C'est Yargas talaje décrit par M. Guérin dans la Revue zoologique de juillet 1849. H. 5
treprise qui fit avorter mon dessein , mais la crainte de perdre en un seul jour les fruits d'une longue convalescence. Lorsque je quittai Flores, j'avais encore besoin de ménagements infinis, et les courses à pied m'étaient particulièrement interdites. 11 faut avoir été comme moi , menacé pendant un mois de la gangrène , sans posséder un remède et sans attendre aucun secours, pour comprendre le sentiment qui me paralysait; je tremblais à l'idée d'une rechute, comme celui qui vient d'échapper au naufrage et qui entend encore les mugissements de l'Océan. D'un autre côté , la marche des saisons ne me permettait guère de prolonger mon séjour sur le lac, sans compromettre les résultats généraux de mon voyage. Il m'en coûta de laisser au Petén les espérances que j'y avais apportées ; mais je sus résister à la tentation. Puisse un voyageur plus heureux, guidé par mes indications, remplir la tâche que je m'étais tracée, et sauver de l'oubli , s'il en est temps encore , les derniers vestiges de la civilisation maya dans ces parages !
A deux journées de marche vers l'orient, en partant de l'extrémité du lac, règne un second bassin, d'une moindre étendue, connu sous le nom de Yaoc-Haà. On y voit, sur une île déserte, des ruines qu'un observateur éclairé , enlevé malheureusement à son pays et à la science par la fureur des discordes civiles, a signalées au monde savant, il y a environ vingt années i. Une tour carrée, haute de quinze mètres et composée de cinq étages , est l'objet le plus considérable qui subsiste encore aujourd'hui. 11 existe en outre, sur la rive méridionale, un édifice assez bien conservé, dont la situation n'est connue que des indigènes; ce fut même accidentellement qu'ils découvrirent cette construction, en travaillant, il y a peu d'années, à la rectification du chemin de Balise.
J'ai appris d'un autre côté, qu'à deux journées de San -José, on rencontrait en pleine forêt, dans la direction du sud -est, trois édifices ornés de sculptures et de grandes figures en relief, analogues à celles qui décoraient les monuments de Palenque. Personne , pas
1. Juan Galindo dans le Recueil des antiquités mexicaines, notes et documents, p. 68.
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même le corrégidôr, n'en avait ouï parler à Flores ; ce fut un peu de hasard et d'adresse qui me mirent en possession de cette intéressante découverte. Les Indiens, on le sait , se montrent très réservés surtout ce qui touche à leur ancienne nationalité : quoique ces ruines fussent connues d'un grand nombre d'entre eux , pas un n'avait trahi le secret de leur existence ; mais leur chef fut moins scrupuleux , il ne sut point résister à l'appât que je lui présentai , et finit par se laisser glisser sur la pente des confidences. Après beaucoup de tergiversations, j'obtins de lui tout ce qu'il m'importait de connaître et nous conclûmes un marché formel dont il reçut solennellement les arrhes : il s'engageait à rendre la voie praticable et à me fournir des guides ainsi que des manœuvres; je me chargeais des vivres, des outils, et de la solde de tout son monde. Le bruit de mes préparatifs s'étant répandu par la ville, je vis avec regret une partie des habitants, animés d'une passion subite pour l'archéologie, se disposera m'accompagner; mais l'entreprise ayant avorté, comme je l'ai dit précédemment, ce contre -temps fit évanouir les rêves dorés de mon escorte qui, comptant sur la découverte d'un trésor, se préparait à me le disputer.
Les ruines que je viens de signaler semblent se rattacher, comme les anneaux d'une chaîne brisée, à d'autres vestiges épars dans la direction du Rio Hondo et de Bacalar; leur étude jetterait quelque lumière sur la migration des Itzas et compléterait les recherches que MM. Waldeck et Stephens ont effectuées dans la péninsule Yucatèque. Quant à l'île de Flores, un coup d'œil suffit pour juger qu'une circonscription aussi restreinte ne comportait qu'une faible population, et n'a jamais été le siège d'un établissement considérable. Aucun fragment d'architecture ou de sculpture, aucun débris digne d'attention, parmi ceux dont le sol est couvert, ne témoignent en faveur des anciens édifices, et il est permis de douter que les vingt et un adoratorios mentionnés par les historiens, fussent des monuments aussi importants qu'ils nous l'ont donné à entendre. J'ajouterai que les figurines d'argile que l'on exhume de temps en temps, sont extrêmemnnt grossières et incorrectes ; je n'ai
ouï citer qu'un seul objet de prix qui ait été trouvé en remuant cette poussière ; c'était un vase d'une matière dure et transparente et d'une exécution soignée, dont l'ornementation semblait être empruntée aux formes originales du tatou ; vendu pour une bagatelle à un muletier de Tenosique , qui à son tour l'échangea contre un cheval , ce vase dont la valeur s'accrut progressivement, avait fini par arriver au Tabasco, et par s'y arrêter entre les mains d'un marchand de Jonuta.
Quant à l'existence d'une cité mystérieuse, habitée par des indigènes , qui vivraient au centre du Petén dans les mêmes conditions qu'autrefois, c'est une croyance qu'il faut reléguer parmi les fantaisies de l'imagination. Ce conte a pris naissance au Yucatan, et les voyageurs en le recueillant, lui ont donné trop d'importance1. Les Indiens du district ne possèdent plus que d'humbles villages; ils obéissent à la loi du pays, et s'il en est un petit nombre que la domination espagnole n'ait pas atteints, ce n'est qu'au prix de la dispersion et de la pauvreté qu'ils persistent à jouir de leur indépendance.
Enfin je me crus assez fort pour m'occuper de mon départ; mes collections, soigneusement emballées , n'attendaient plus qu'une occasion pour prendre la route de Balise ; il m'en coûtait de m'en séparer et d'exposer à tant de hasards les résultats les plus certains de mon voyage; mais comme, depuis le Tabasco, leur somme s'était considérablement accrue, il fallut bien me décider à en alléger notre bagage. Morin employa plusieurs jours à faire laver et raccommoder nos bardes, ainsi qu'à réparer toute espèce d'avaries; quand ces préparatifs furent terminés et que j'eus constaté l'état de notre matériel , j'allai rendre ma visite d'adieu au bon corrégidor, pris congé de mes connaissances, et la nuit étant survenue, je m'endormis pour la dernière fois à Flores, rêvant aux Alpes mystérieuses où nous allions bientôt nous engager.
ij. Stephens, Incid. oftravels, t. II, c. 2.
L'aube du jour blanchissait, quand je vis entrer chez moi le
corrcgidor, une paire do pistolets à la main ; le visage du digne magistrat était empreint d'une gravité solennelle : « Eh bon Dieu! rn'écriai -je en nie soulevant dans mon hamac, l'île est-elle menacée, seigneur corrcgidor, que nous vous voyons sous les armes à une heure aussi matinale? » — « Non, me répondit-il avec un sourire mélancolique . l'île de Flores ne court aucun danger ; ces pistolets sont pour votre usage, et je vous prie de les accepter. » Je refusai, mais il insista : « Vous n'êtes plus an Yucatan, dit-il; les Indiens .que vous rencontrerez désormais sont à demi sauvages; tenez-
vous sur vos gardes et méfiez -vous surtout de la population mêlée qui vit autour des villes; je vous la dénonce comme très- suspecte. »
Je remerciai cet homme excellent de toutes les recommandations que sa bienveillance lui suggéra, et je finis par accepter les pistolets. Son offre concordait d'ailleurs avec mon désir secret , car depuis Tenosique, où j'avais reçu les mêmes avis, nous avions fait , Morin et moi, d'inutiles démarches pour nous procurer à tout prix ce dont la Providence nous gratifiait à point. Trois mois plus tard , une circonstance favorable me permit de renvoyer au Petén tes armes qui m'avaient été si généreusement confiées.
Les habitants de Flores ont une prétention singulière; ils se persuadent qu'on ne saurait quitter leur île sans avoir la paupière humide et le cœur serré : c|ût- on m'accuser d'ingratitude, je ne cacherai pas que mes yeux étaient secs et mon cœur franchement épanoui, lorsque je m'assis dans la barque qui allait me transporter loin d'eux. Cet instant me parut même tellement délicieux, que j'oubliai de retourner la tête, suivant l'usage des voyageurs, pour saluer une dernière fois la ville que je ne devais plus revoir.
Quand nous eûmes atteint la terre ferme , que le bagage fut chargé sur les mules et que j'eus serré dans mes bras le corrégidor tout attendri, je lançai mon cheval au galop, pressé de jouir de la campagne, de ma santé et de ma liberté. Non, jamais je n'oublierai le premier moment de mon indépendance ; les sensations se multipliaient en moi et semblaient déborder ; c'était l'ivresse du prisonnier quia brisé ses chaînes; je renaissais , pour ainsi dire, par l'effet d'une création nouvelle, et l'existence recommençait pour moi avec ses illusions les plus charmantes. D'importantes modifications étaient survenues pendant mon séjour à Flores ; les pluies avaient communiqué à la végétation une fraîcheur et un éclat nouveau; les fleurs qui m'étaient connues étaient remplacées par des fruits, et d'autres espèces, récemment écloses, frappaient pour la première fois mes yeux. Jamais la nature ne m'avait paru plus belle, et je l'admirais, dans ses moindres détails, avec la même vivacité qu'au premier jour.
Après avoir marché pendant cinq heures dans une épaisse forêt, nous arrivâmes au village de Santa- Anna fort à propos pour nous mettre à l'abri de l'orage. Ici commence ce que l'on appelle la Savane, c'est- à -dire un pays découvert, entrecoupé de petites masses boisées et de collines, bien différent des tristes Llanos de la côte ferme et des Pampas monotones de la Plata i. A la fin de juillet, époque où nous traversions ces parages, le sol était revêtu de graminées d'un beau vert, mais nous n'y vîmes aucun troupeau ; la solitude n'était troublée que par le vol des étourneaux (st. ludovicianusL.) et par une moucherolle à longue queue (m. tyrannus, Gm.) qui voletait de buisson en buisson. Nous apperçûmes aussi de rares chevreuils sur la lisière des bois ; ils épiaient nos mouvements avec la sollicitude instinctive qui fait tressaillir ces animaux aux approches du chasseur. Ces sites, dans leur grâce primitive , semblent si bien créés pour l'homme , que l'on s'attend à chaque instant à voir onduler la fumée d'une chaumière ou à entendre l'aboiement d'un chien; mais les accidents de terrain se succèdent, les collines alternent avec les bois, et les heures s'écoulent sans amener d'incident nouveau.
Je me crus assez fort, quand la pluie eut cessé, pour continuer ma route jusqu'au village de Junteccholol, dont nous étions éloignés de deux lieues ; nous y parvînmes à l'entrée de la nuit. Les collines rocheuses que nous rencontrâmes en approchant , me rappelèrent l'aridité du Yucatan : je retrouvais les yuccas à la hampe élancée, ainsi que des brins maigres et tortueux d'hœmatoxylon ; nous vîmes aussi dans l'éloignementdes arbres aux cimes amples et majestueuses, que nos guides appelèrent des chênes, mais je ne garantis pas leur témoignage, car nous étions en pleine tierra caliente, sous la zone des palmiers et des scitaminées.
On nous donna l'hospitalité avec la simplicité patriarcale qui appartient aux peuplades pauvres et isolées : de l'eau, du feu, du
1. On distingue dans l' Amérique Centrale trois modifications principales du sol, qui correspondent aux dénominations suivantes : serrania, monte et sabana; pays montueux, boisé, et découvert.
fourrage pour nos bêtes, du maïs qu'on s'empressa de moudre, enfin un abri pour la nuit. C'était beaucoup sans doute , mais pas encore assez ; nous avions besoin de repos, et ce fut ce qui nous manqua. Le domicile qui nous avait été assigné, était occupé déjà par d'autres hôtes que nous ; sans parler de monstrueux crapauds qui se traînaient dans les angles obscurs, nous vîmes avec consternation une multitude de blattes s'enfuir à notre approche et disparaître dans les crevasses du mur. A peine la lumière fut-elle éteinte , qu'on entendit frémir le chaume au contact de ces insectes et d'un grand nombre d'autres que les ténèbres enhardissaient; mais ces bruits furent bientôt couverts par le formidable coassement d'une rainette qui habite la savane et se plaît sur le toit des maisons. Ce concert dura jusqu'à la naissance du jour; nous eûmes le temps d'en jouir et de nous demander comment une voix aussi puissante avait pu échoir en partage à un aussi chétif animal. L'obligation de vivre en société avec tant de créatures immondes et malfaisantes, de partager avec elles son toit, son lit, sa nourriture, de leur servir même de pâture accidentellement , jette une ombre fâcheuse sur la poésie des voyages ; cependant après quelques nuits d'anxiété l'imagination finit par se calmer , les nerfs irrités se distendent , la lassitude ramène le sommeil, et l'habitude, qui émousse tout, conduit enfin au stoïcisme.
Je fus dédommagé au lever de l'aurore par un spectacle si nouveau, qu'à peine pus-je en croire mes yeux. Était-ce bien le brouillard qui enveloppait ainsi la campagne? J'entendais le mugissement des vaches perdues dans la vapeur, et j'éprouvais au contact de l'air une sensation de fraîcheur inaccoutumée. Cette scène agreste, en me rappelant l'automne de nos climats, éveilla mille souvenirs endormis dans mon cœur; qui croirait qu'après un laps de plusieurs années, quand je rêve par hasard aux pays que j'ai parcourus, -c'est vers ce point obscur et dénué d'intérêt que j'aime à promener ma pensée? Je revois la chaumière, les arbres, le brouillard; j'entends le mugissement des troupeaux et le cri des bergers; je tressaille encore à la voix de Morin, qui interrompt ma rêverie en m'apportant une tasse
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de lait... On comprendra difficilement que des éléments aussi simples aient laissé dans ma mémoirfe une traça ineffaçable ; mais quelle valeur n'empruntaient-ils pas aux circonstances où nous étions placés! Leur mérite était de colorer avec une vivacité surprenante l'image de la patrie, au moment même où les progrès de ma santé ouvraient mon âme à toutes les epérances.
A deux lieues d'el Julek, ferme où nous déjeunâmes, on quitte la savane pour entrer dans les bois : la nature reprend sa physionomie tropicale, et tout souvenir d'Europe est effacé. Des milliers de cocotiers, dont les palmes ont cinquante pieds de longueur, dessinent, en courbant leurs panaches, de magnifiques arcades prolongées à travers la forêt. Aucune description ne donnerait une idée de cette végétation fastueuse , qui nous arrachait à chaque pas un cri de surprise ou d'admiration. Le cocos butyracea, que nous avions sous les yeux, porte, au Petén, le nom de corosso; on extrait de son fruit, en le faisant bouillir, une substance oléagineuse qui sert à l'éclairage et à la fabrication du savon ; les enfants mangent la pulpe sucrée dont la semence est recouverte, et même l'amande contenue dans le noyau. Si l'oréodoxa de Cuba, par son port élancé et sa grâce majestueuse, a mérité le surnom de reine des palmiers, ce cocotier, par sa vigueur et par son imposante couronne, est certainement le roi de la tribu.
Nous nous arrêtâmes, au coucher du soleil, sous un rancho, construit en pleine forêt et connu sous le nom à'el Chdl, emprunté au ruisseau voisin. Deux caravanes nous y avaient précédés, Tune venant de Balise, l'autre de Dolores. Chacun prenait déjà ses dispositions pour la nuit, contait ses aventures, dépeignait les obstacles qu'il avait surmontés et se félicitait d'avoir atteint le port : « Que tal es el camino, senores? Comment est le chemin, messieurs? » telle est la première question que l'on s'adresse en pareille occurrence. Nous rendîmes compte de ce que nous avions vu , et nous reçûmes à notre tour des renseignements qui parurent satisfaire nos guides ; je leur dois cette justice qu'ils n'étaient pas très difficiles.
Le lendemain, de bonne heure, nous passâmes le San- Juan, joli
ruisseau qui coule sur un lit de graviers et tombe plus bas dans l'Usumasinta ; puis nous quittâmes la ligne directe de San-Toribio pour aller coucher à une hacienda appartenant à notre muletier. La ferme de Yaœ-hé est une étape bien connue sur la route de Balise à Flores; le voyageur se sent le cœur réjoui, lorsqu'il aperçoit ce point blanc , qui brille comme un phare au sommet d'une colline. Déjà Ton reconnaît, à la fraîcheur des nuits, qu'un changement appréciable s'est opéré dans le climat. Quoique l'élévation du sol soit peu considérable, elle suffit néanmoins pour déterminer un partage remarquable des eaux : au pied même de la hacienda , deux ruisseaux prennent leur source, le Yaoc-hé et le San-Domingo ; le premier se rend à l'Usumasinta, le second est tributaire du Mopan; voisins à leur naissance et pour ainsi dire jumeaux, ils parcourent une carrière diamétralement opposée, l'un terminant sa course au golfe du Mexique, l'autre dans la baie de Honduras.
Afin de mieux juger ce phénomène et pour me rendre compte de la configuration du pays, je gravis une éminence peu éloignée de l'habitation. De là j'aperçus d'innombrables collines qui remplissaient l'espace comme les vagues d'une mer courroucée. Vers le nord et vers l'est, leurs groupes disparaissaient dans l'ombre des forêts ; mais on les voyait fuir dans la direction du sud, jusqu'aux limites de l'horizon. A l'aspect de ces grandes solitudes, de ces mornes sans nom, amoncelés confusément sur la route que j'allais parcourir, j'éprouvai une sensation pénible, et je compris le vide d'un pays qui manque de souvenirs. Cette réflexion m'avait attristé déjà pendant ma maladie , à la lecture d'un livre que le curé de Flores m'avait prêté : sous le titre de Tierra Santa, cet ouvrage offrait un extrait des meilleures pages qui aient été écrites sur l'Orient ; en les parcourant, j'avais oublié l'Amérique, pour m' égarer aux bords du Jourdain, sous les bosquets verdoyants de Damas, à travers les débris de Tyr et de Sidon. Là, chaque colline, chaque pierre, le moindre filet d'eau a son histoire écrite dans toutes les langues de l'univers. Ce fut, tant que dura le livre, une délicieuse illusion; puis, quand je l'eus fermé, que je revins à moi, que je
me trouvai seul avec des impressions si vives, au centre d'un monde qui n'a point de passé, je m'aperçus qu'un intérêt puissant manquait à mon voyage, et, pour la première fois, je sentis le découragement. La magie des grands noms que nous avons épelés dans notre enfance, prête un charme infini aux pas du voyageur : il oublie sa fatigue en approchant des lieux célèbres; l'émotion, l'enthousiasme, les mouvements qui l'animent, colorent son récit et se communiquent au lecteur. Mais ici , rien de semblable à espérer : Flores, Tenosique, Palenque même et cent autres lieux que je pourrais citer, n'exercent sur l'imagination aucune influence attractive; les annales de ce monde lointain se rattachent trop accidentellement aux nôtres, et d'ailleurs que nous montrent-elles, à travers le crépuscule des siècles qui en ont précédé la découverte? l'homme sauvage, aux prises avec la nature, sur la majeure partie du territoire, et dépouillant à pejne sa rudesse primitive sur quelques points privilégiés!
La nuit tombait quand je descendis la hauteur; j'eus peine à retrouver ma route, quoique la ferme fût voisine, et que j'eusse pris soin d'en étudier la direction: on s'égare aisément au milieu de ces solitudes où la vue est constamment bornée par des éminences coniques qu'il est très facile de confondre. Nous en eûmes un exemple le même soir: une femme et un enfant, qui- travaillaient aux champs, se perdirent, quoiqu'ils eussent une certaine pratique de la localité ; ce fut grâce aux coups de fusil, que nous ne cessâmes point de tirer, qu'ils parvinrent à regagner fort tard l'habitation.
Nous nous engageâmes le lendemain dans le labyrinthe de collines que j'avais aperçu depuis les sommités de Yax-hé : les unes, entièrement déboisées, n'offraient à l'œil que des cônes de verdure ; d'autres, en petit nombre, étaient hérissées de futaies; tantôt les bois se groupaient sur leurs flancs, comme une broderie irrégulière , tantôt ils dessinaient une ceinture à leur base ou une couronne à leur sommet. Dans les gorges intermédiaires, un cocotier de forme élégante (c. aculeata Plum.) planait sur des massifs d'arbustes,
dont les fleurs ressemblaient au lilas; enfin l'air était imprégné des émanations de la calebasse mûre qui, pourrissant au pied des arbres, exhalait une odeur analogue à celle du coing. Les fruits du calebassier sont recherchés des vaches; elles les dévorent avec avidité, mais il leur arrive quelquefois de payer cher leur gourmandise; effectivement, l'enveloppe ligneuse de la calebasse, dont la texture est élastique, se resserre lorsqu'elle est entamée, et le fruit demeure implanté dans les mâchoires de l'animal, qui fait de vains efforts pour s'en débarrasser. On prépare avec la pulpe de la calebasse un sirop et une conserve préconisés pour les contusions.
En avançant, le paysage prend un aspect plus grave : les collines grandissent et se couvrent d'une végétation touffue; les contours perdent leur mollesse; de profonds déchirements et des escarpements à pic annoncent que le soulèvement du sol ne s'est pas opéré sans efforts. Cette scène pittoresque et sauvage captivait toute notre attention , lorsque nous entrâmes dans une forêt qui se prolonge jusqu'à Dolores. La route, passable jusqu'alors, changea brusquement de nature, et n'offrit plus qu'une succession de fondrières et de terrains fangeux où les bêtes enfonçaient jusqu'au jarret. Les chevaux du Petén, race petite, mais courageuse, se tirent avec bonheur de ces pas dangereux ; les muletiers eux-mêmes ne s'en émeuvent guères;pour moi, qui débutais dans la carrière, j'en fus un peu déconcerté : cheminer dans de telles conditions, me paraissait un tour de force. Cependant, comme il ne fallait point songer à mettre pied à terre , je me recommandai à là Providence , et je laissai toute liberté d'action à ma monture ; avant la fin du jour, j'étais suffisamment aguerri. Mais le pauvre Morin, écuyer plus novice, ne prit pas aussi philosophiquement son parti; la leçon lui paraissait dure, et s'il eût eu la liberté du choix, il eût préféré le roulis de son bâtiment à ce genre d'exercice, et même les hasards d'une tempête au péril qu'il s'imaginait courir. Je me divertissais de ses perplexités, quand mon cheval buttant contre un tronc d'arbre, manqua des deux pieds de devant et me renversa dans la vase. Lorsque je me plaignis, en arrivant à Dolores, du mauvais état de
la route, le gouverneur, pour toute consolation, me répondit qu'aux mois de septembre et d'octobre, les bêtes en avaient jusqu'au ventre et quelquefois jusqu'au poitrail.
L'incommodité de la pluie et la concentration de toutes nos facultés sur un objet unique,, nous permettaient à peine de jouir des merveilles du règne végétal, qui passaient et repassaient sous nos yeux ; nulle part cependant je n'ai vu d'aussi beaux acajous, d'aussi majestueux courbarils, ni une telle profusion de plantes aromatiques. On reconnaissait le myrte à piment à la blancheur de son écorce, qui se roule sur elle-même comme celle du cannellier. Nous remarquâmes aussi un arbre très élevé, qui donne par incision un suc laiteux, jaunâtre, un peu amer, remède souverain, dit-on, pour les blessures; on le nomme au Petén lecce Maria; je crois qu'il appartient à la famille des laurinées.
Cependant les obstacles croissaient : nous gravissions et nous descendions tour à tour des côtes rapides, détrempées par la pluie; mais rien encore ne faisait présager le voisinage des hautes montagnes. Je m'étais persuadé que le bourg de Dolores devait être situé à une grande élévation; on m'avait annoncé des eaux vives, un ciel brumeux et des forêts de pins ; ce n'était plus la zone tropicale, pas même la région tempérée, mais bien un pays froid, tierra fria, selon l'expression des habitants de Flores r en conséquence, je m'attendais à une assez rude ascension. Ne voyant point varier les conditions de la route, j'interpellai nos muletiers : « Voilà bientôt huit heures que nous marchons, leur dis- je, et je n'aperçois pas encore les montagnes!» — « De quelles montagnes, répondit l'un d'eux, veut parler Votre Seigneurie? » — « Eh mais, de celles de Dolores. » — « 0 livrez les yeux, Senor, nous y voilà! » Effectivement, nous quittions la forêt pour déboucher sur une vaste pelouse, inclinée au nord et parsemée de maisonnettes.
Avant d'entretenir le lecteur des particularités relatives au bourg de Dolores, un des plus importants du district, il convient de jeter un coup d'œil sur les incidents qui en ont marqué la découverte, dans l'année 1695. Vers cette époque, une grande partie de la
Vera-Paz était déjà soumise; les indigènes, qui avaient opiniâtrement résisté à la violence, subissaient l'influence d'une politique adroite, dont leur intelligence ne mesurait pas la portée; ils quittaient volontairement les bois où la crainte les avait tenus confinés, pour fonder des villages sous la tutelle des ordres religieux; mais la contrée qui s'étendait au nord de Cahabon, siège provisoire des Dominicains, et qui comprenait le pays de Dolores et celui des Itzas, était encore à peu près inconnue. Là vivaient les Choies, les belliqueux et féroces Mopans, les Lacandons et quelques tribus plus obscures, dont l'histoire a négligé les noms. De hardis missionnaires s'étaient aventurés au péril de leurs jours jusque dans ces régions lointaines; mais toute tentative de conversion avait échoué devant l'obstination des Indiens.
Cependant la junte de Guatemala, stimulée par le conseil royal et vivement sollicitée par l'évêque, se décida enfin à prêter un concours effectif aux ordres religieux; un petit corps d'armée recruté dans la Vera-Paz, fut dirigé sur le pays des Lacandons. Le mobile qui animait cette troupe dut être bien puissant, car les épreuves qu'elle eut à supporter sont vraiment incroyables1 : chaque pas dans ces forêts inextricables coûtait de laborieux efforts, chaque lieue était une victoire achetée au prix de sueurs infinies, et quelquefois plus chèrement encore. J'ai pu apprécier moi-même, en poursuivant le cours de mon voyage, les obstacles que la nature avait accumulés sur cette route, car ils subsistent encore, du moins en partie , aujourd'hui. Les Espagnols marchaient depuis un mois , sans avoir aperçu une créature humaine, quand le vendredi saint, les guides dont ils étaient accompagnés, remarquèrent sur le sol l'empreinte d'un pied nu : on suivit attentivement cette trace, que l'on perdait et que l'on retrouvait tour à tour; plus loin, on vit du bois récemment coupé ; le surlendemain , on découvrait un sentier ; enfin le sixième jour, les éclaireurs signalaient un village composé d'une centaine de chaumières , sans compter trois grands édifices d'une
j. Villag., 1. iv, c'io, p. «54.
apparence rustique, dont l'un était consacré au culte. On sut plus tard que ce village appartenait aux Lacandons; les habitants avaient pris la fuite avec une telle précipitation, que les maisons étaient encore garnies de leur mobilier. On y trouva du maïs, du coton, des métiers à tisser, des sarbacanes, des haches et d'autres outils en silex, enfin des oiseaux et notamment des aras apprivoisés. Les Dominicains prirent possession du temple, dont ils brisèrent les idoles, et ils donnèrent au village le nom de Nuesira Senora de los dolores, en commémoration du jour où les premiers vestiges avaient été rencontrés. On construisit quelques ouvrages de défense dont la garde fut confiée à une trentaine de soldats, et la campagne se trouvant terminée, le chef espagnol reprit la route de la Vera-Paz, laissant aux missionnaires le soin de consolider son œuvre. L'expédition avait été conduite avec une modération assez rare, et la victoire, cette fois, n'avait été souillée par aucun excès.
Encouragé par cet heureux début , le président de Guatemala résolut de poursuivre les avantages qui avaient été obtenus sur les Indiens et de les compléter, s'il était possible, par la réduction du Petén. On forma deux petits corps d'armée qui durent opérer simultanément, en pénétrant sur le territoire ennemi par deux points différents. La première troupe ayant suivi la même direction que Tannée précédente, parvint sans incident à Dolores, où elle trouva la colonie dans un état satisfaisant : les Lacandons, rentrés dans leurs foyers, y vivaient paisiblement comme par le passé; les religieux se louaient de leur docilité, catéchisaient et baptisaient sans obstacle. "Après avoir constaté ces résultats, le chef de l'expédition poursuivit sa route jusqu'aux villages de Mop et de Peta, qui n'existent plus aujourd'hui. Il apprit là que les Itzas formaient une nation très nombreuse, habitant au bord d'un grand lac dont ils peuplaient aussi les îles. « D'après ces renseignements, dit l'historien Juarros, le capitaine Alcayaga fit construire quinze pirogues, et s'embarqua avec sa troupe sur la grande rivière des Lacandons (R. Usumasinta), pour aller en quête du fameux lac d'itza; mais ayant fait bon nombre de lieues en aval et en amont du fleuve pendant un espace
de deux mois, et n'ayant rien découvert, ni même rien ouï dire de nouveau, il abandonna l'entreprise et retourna à Dolores1. »
Cependant le général Amezquita, qui commandait le second corps expéditionnaire, avait suivi une direction plus sûre; après avoir franchi quatre-vingts lieues de forêts en pays ennemi, il atteignait enfin la frontière des Itzas. Ce fut alors que le capitaine Diaz de Velasco, ayant poussé une reconnaissance jusqu'aux rives du lac, fut surpris par les Indiens de Pue et de Chala, qui le massacrèrent avec tous ses soldats. Après un échec aussi grave, le général espagnol, ne se croyant plus assez fort pour tenir la campagne, se replia sur Gahabon, d'où il rendit compte au gouvernement des résultats de son expédition. D'aussi fâcheuses nouvelles refroidirent singulièrement l'audience royale de Guatemala ; on débattit de nouveau dans un un conseil de guerre l'opportunité de la conquête, et l'on en décida l'ajournement. Pendant ces temporisations , Don Martin de Ursua entamait à son tour l'entreprise et la menait à fin par ses propres ressources, comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent.
Il existait encore, il y a quarante ans, d'après le témoignagne de Juarros, sur les confins du Petén et de la Vera-Paz, des agglomérations indépendantes de Lacandons, de Choies, d'Alcalaes et de Mopans2. La plupart de ces Indiens vivent maintenant sous les lois de la république; mais l'État y a peu gagné; leur territoire offre toujours le même aspect d'abandon; leurs routes ne se sont point améliorées; leurs besoins ne se sont pas étendus; leur industrie est demeurée stationnaire, comme le chiffre de leur population; du reste, ils ne se distinguent les uns des autres par aucune particularité saillante, et les noms de leurs tribus seraient même oubliés, si les cours d'eau de la contrée, qui leur ont emprunté les leurs, n'en perpétuaient le souvenir.
La population de Dolores est une de celles qui ont le mieux prospéré; de quatre cents âmes dont elle se composait dans l'origine,
1, Juarros, trart. 5, c. 4, p. 140.