‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 65 sur 96 · Juarros, trat. ï, c. 3, p · texte numérisé non relu

Juarros, trat. ï, c. 3, p

elle s'est élevée progressivement à treize cents habitants. Mon séjour dans cette bourgade compte au nombre des souvenirs les plus agréables de mon voyage : il est vrai que je renaissais à la santé , et que le simple exercice de mes facultés physiques constituait une jouissance ; cependant je trouve encore, en dehors de cette influence, des motifs pour expliquer ma prédilection. J'ai visité peu de localités aussi riches en produits variés, et je crois qu'avec San-Luis, Dolores est la meilleure station du Petén pour le naturaliste. On pourrait comparer le site à celui de Palenque, si l'horizon était plus étendu; mais les bois, en interceptant la vue, rendent l'analogie moins frappante. Ici d'ailleurs le règne végétal s'enrichit d'éléments nouveaux qui donnent un caractère spécial au paysage. L'œil habitué aux formes tropicales, ne s'arrête pas sans étonnement sur les grands bois de pins qui ombragent les hauteurs. Ce ne sont point encore, que l'on ne s'y méprenne pas, les indices d'un climat tempéré, car les palmiers, les mélastomes, les graminées ligneuses, croissent avec une vigueur égale dans les mêmes conditions; ces conifères, comme ceux de l'île des Pins, sont des espèces réellement tropicales ; ils peuplent les plus chaudes vallées, en suivant le cours du Mopan et descendent, vers le sud, jusqu'aux rives du lac d'Yzabal1. Dolores néanmoins, peut être considéré comme un point transitoire entre la plaine brûlante et la région tempérée des montagnes; l'ombre des bois y entretient une humidité perpétuelle qui se condense chaque soir à la chute du jour, et ce phénomène trompe agréablement l'étranger : en voyant la silhouette effacée des collines et la cime des pins à demi plongés dans le brouillard , il se croit transporté dans une région fraîche et salubre. Après une journée de chaleur, la densité de ces vapeurs est telle, qu'à vingt-cinq pas on ne distingue aucun objet. Une humidité aussi permanente n'est pas sans inconvénient pour la santé ; la première période de la vie se

1. Ce sont probablement les mêmes espèces que l'on retrouve aille de Guanaja, nommée par Colomb isla de Pinos, lorsqu'il y relâcha à son quatrième voyage. On ne doit pas confondre cette île située vis-à-vis Truxillo, à douze lieues du cap de Honduras, avec l'ancienne Evangelista, Vile des Pins de nos jours.

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montre difficile chez les habitants et la dernière se prolonge rarement : ce sont les organes de la respiration qui sont affectés principalement par le climat. Il n'y a donc pas un point, sur toute l'étendue de la tierra caliente, où l'homme puisse vivre avec sécurité, surtout lorsqu'il est né sous un climat plus doux : le littoral est pestilentiel , particulièrement dans le voisinage des cours d'eau ; les plaines boisées, fertiles, qui renferment beaucoup d'humus, sont un foyer de fièvres bilieuses et pernicieuses ; les lieux secs sont ravagés par la dyssenterie; enfin les terres médiocrement élevées, exposées à de brusques variations de température , ont les pneumonies en partage. J'ai vu le thermomètre, à la fin de juillet, monter à Dolores de 14 à 23 degrés : à six heures du matin , le froid me pénétrait dans mon hamac , à midi j'étais accablé par la chaleur. Cependant, avec l'aide du temps, l'homme peut modifier, dans une certaine mesure , ces conditions défavorables ; malheureusement il a hâte de jouir, et voilà pourquoi les essais de colonisation qui ont été tentés de nos jours dans l'Amérique tropicale, n'ont abouti qu'à une ruine désastreuse.

Les collines de Dolores donnent naissance à différentes sources, qui serpentant de pelouse en pelouse, se réunissent à l'extrémité du bourg pour prendre la direction du Mopan. Ces eaux sont fraîches, relativement à celles de la savane inférieure ; elles roulent sur un lit de gravier et leur murmure flatte agréablement l'oreille. Je m'explique la sensation qu'éprouve l'habitant de Flores, lorsqu'il quitte la rive brûlante du lac pour gravir ces modestes hauteurs ; le nom de tierra fria, qu'il leur donne, l'exprime avec plus d'énergie que de vérité. On parviendrait sans doute à corriger le climat de Dolores , et notamment à diminuer l'intensité des brouillards, en attaquant vigoureusement les forêts et en reculant leur limite ; mais la transformation du territoire entraînerait peut-être d'autres inconvénients. D'ailleurs le mystère de cette enceinte plaît singulièrement à l'Indien ; il n'aime pas à cultiver au grand jour, sous les yeux du public ; jaloux de son indépendance et toujours inquiet sur ce qu'il possède, il s'éloigne des lieux fréquentés et va bien loin au fond des bois,

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cacher son peu d'industrie et de travail. Autour de son village, on n'aperçoit que la nature sauvage et l'on cherche vainement le champ qui le nourrit ; ce champ est enseveli dans la profondeur des forêts ; souvent il est éloigné de plusieurs jours de marche, et demain il sera ailleurs si la terre ne produit plus avec la même fécondité ou si le cultivateur a conçu quelque alarme. Ces mœurs antisociales s'offriront désormais à notre observation, car nous entrons dans le domaine des indigènes; la race espagnole commence à s'effacer, et le sang américain à dominer presque sans mélange, du point où nous sommes parvenus, jusqu'au centre de la Vera-Paz.

Parmi les productions intéressantes de Dolores, je mets au premier rang un petit poisson de la famille des cyprinoïdes qui peuple les eaux vives de la localité. Il est du plus beau bleu d'azur ; la nageoire dorsale élégamment dentelée est mince, transparente et ponctuée d'orangé; le lobe inférieur de la queue, d'un jaune vif avec un liseré noir, se prolonge en un filet de la longueur du corps; en un mot, il n'est pas moins remarquable par la singularité de la forme que par la vivacité des couleurs. Villagutierre, dans sa chronique, fait mention d'un autre poisson appelé chillan dans la langue choie1 ; l'espèce porte encore le même nom à Dolores, au moins parmi les indigènes, car les Espagnols, peu scrupuleux dans leur nomenclature, lui donnent celui de sardina. Elle appartient à la tribu des salmonoïdes. Si du bord des ruisseaux nous nous transportons dans les jardins humides et ombragés , nous y rencontrerons un animal non moins curieux : c'est un triton, qui déjà avant mon voyage, était considéré comme type d'un genre particulier ; mais on doutait encore de la réalité des caractères organiques qui lui ont été attribués. Les spécimens que j'ai rapportés, en confirmant l'exactitude des observations antérieures, consacrent définitivement le genre œdipus de Tschudi. Comme les salamandres, ce batracien a les allures excessivement lentes ; il procède en avançant alternativement une patte de devant, puis le membre postérieur correspondant; il s'accroche en

J, Village 1. m, c. 1, p. 255.

outre aux objets voisins par l'extrémité de sa queue , pour mieux assurer ses mouvements1.

Il m'a paru que la contrée produisait une assez grande quantité d'arbres fruitiers. Outre le sapotillier, le goyavier, le mamméa, le cacaoyer et quelques autres moins intéressants, on y trouve une sorte d'anonacée nommée pochté par les indigènes, dont le fruit mûrit en mai et surpasse, par son goût exquis, tous ceux connus aux alentours. Nous vîmes aussi de beaux avocatiers dans l'intérieur des bois. L'avocat est un drupe charnu à peau mince, lisse, coriace, parsemée sur un fond vert de petites taches roussâtres , semblable enfin à une poire d'un certain volume. Le centre est occupé par un gros noyau de forme sphérique ; quand ce noyau se détache de lui-même et résonne dans l'intérieur du fruit, l'avocat a atteint sa maturité. La pulpe alors est couleur de café au lait, onctueuse, fondante , sans odeur, semblable à du beurre frais ; on la mange avec une cuiller. Ce fruit, sans analogue parmi les nôtres, plaît rarement au début; comme il n'a point de saveur prononcée, on le trouve insipide; néanmoins un palais exercé ne tarde pas à lui reconnaître un goût fin, agréable, spécial, qui le fait rechercher. C'est un de ceux dont j'ai conservé le meilleur souvenir. Les chiens dévorent le drupe de l'avocatier, et les caïmans en sont eux-mêmes très-friands, ce qui explique le nom d'alligator* s pear que les Anglais lui ont donné. Les feuilles sont employées comme révulsif, dans la médication du pays.

Dans une excursion que nous fîmes aux sources du Mopan, en compagnie du gouverneur de Dolores, nous rencontrâmes une autre espèce d'avocatier ; le fruit se distinguait du précédent par l'étranglement du sommet, par la forme conique et acuminée de la base, par une peau rugueuse, épaisse, d'un vert très clair, et par les fila-

1. Vœdipus platydactylus varie parfois dans sa couleur, mais d'après une loi qui m'a paru constante. Tantôt l'animal est orné, sur un fond chocolat, de trois bandes rose-pâle plus ou moins interrompues, qui se confondent à la naissance de la queue; tantôt le rose domine, par une disposition inverse, et la nuance chocolat devient à son tour secondaire. La peau est douce et satinée.

ments tenaces qui adhéraient à la pulpe. Les Indiens nomment cet avocat ômtchon.

Une troisième espèce enfin croît dans les forêts du haut Petén, où nous pûmes l'observer en allant de Dolores à Poptim. Le fruit de cette dernière est le moins apprécié ; il est doué d'une saveur particulière qui lui a valu le nom d'anison.

Le gouverneur, pendant cette promenade, nous entretint d'une fleur qui se rattache vraisemblablement à la famille des aroïdées, et qu'on appelle ftor de la calentura11, parce qu'elle dégage, à certaines heures du jour, une quantité sensible de calorique. Il y a trente ans environ que cette propriété remarquable fut observée au moment de la fécondation , chez certains végétaux et notamment chez le caladiumpinnatifidum; mais ce ne fut pas sans emprunter à la physique ses instruments les plus délicats. Les Indiens ont constaté le même fait sans le secours du thermomètre, ce qui donne une haute idée du phénomène qu'ils ont été à même d'observer. La mort, par une compensation assez triste, succède rapidement, chez la fleur de la calentura, à cette accélération de la vie ; aussi la cherchâmes-nous en vain sur les troncs d'arbres greffés de mille autres plantes parasites.

Nous quittâmes Dolores avant d'être lassés de ses sites agrestes, de ses pins, de son brouillard, et de la paix immense qui est le caractère dominant de la contrée. Pour la majeure partie des habitants, qui n'a jamais connu d'autre horizon que la cime verte et mouvante des forêts, tout l'univers est là, dans ce petit espace: ils ignorent qu'il existe des terres où le bananier ne croît plus, où l'homme travaille sans y être contraint, où ses besoins sont innombrables, où ses jouissances sont infinies, où l'étude ouvre une sphère sans bornes à son intelligence qu'elle féconde, mais aussi où il a perdu, pour compenser tant d'avantages, la paix de l'âme et celle du cœur. Le manque absolu d'énergie, d'activité, de prévoyance, que j'ai signalé à Flores, se retrouve ici comme dans tout le Petén ; c'est la

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