‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 66 sur 96 · Fleur de la fièvre · texte numérisé non relu

Fleur de la fièvre

86 x CHAPITRE XV.

terre de l'oubli et de l'indifférence, je n'ose pas dire celle du bonheur.

J'ai parlé, dans le chapitre précédent, de la disette de grains qui affligea le district à l'époque de mon voyage; cette circonstance hâta notre départ, car les ressources alimentaires se restreignaient de jour en jour autour de nous. Il n'y a pas de bouchers dans les villages indiens, ni par conséquent de débit de viande régulier; les propriétaires de bestiaux abattent et vendent eux-mêmes, quand ils veulent réaliser quelque argent. L'animal dépecé, chacun vient faire sa provision, taille en lanières le morceau qui lui est échu, le sale et l'expose au soleil. A Dolores, où la population excède 1,300 habitants, deux têtes de bétail suffisent à la consommation mensuelle : malheureusement on ne tua pas pendant notre séjour ; la volaille et les œufs étaient rares ; quant aux légumes , il n'en existait point ; différentes variétés de piment, le rocou, le calebassier et une menthe nommée yerba buena , sont les seules plantes que j'aie vu cultiver pour l'usage domestique autour des habitations. Nous fûmes réduits à manger des aras que nous allions tuer sur les pins du voisinage , et des bourgeons de palmier que l'on nous apportait de la forêt. Le pauvre Morin s'évertuait à tirer le meilleur parti de ces éléments culinaires, par la variété de l'assaisonnement; mais il avait beau faire, les végétaux gardaient leur amertume, et la chair des oiseaux n'en était pas moins sèche et moins coriace.

Vers la fin de juillet, nous nous mîmes en marche , sous l'escorte du gouverneur, pour la hacienda de Poptun. Ce trajet me fournit une occasion nouvelle d'admirer la sagacité de la mule et la circonspection de son allure dans les mauvais chemins. La mule n'avance jamais un pied sans avoir jugé le terrain ; elle ne suit pas machinalement la bête qui la précède et ne perd pas la tête, comme le cheval, qui ne songe , en présence du danger, qu'à échapper par la ligne la plus courte : si le passage lui est suspect, elle s'arrête, se consulte, choisit son point et se trompe rarement. Préférant les bords de la route, où elle trouve un appui plus ferme, elle ne prend nul souci de sa charge, qu'elle heurte contre chaque tronc d'arbre

et contre chaque saillie de rocher; c'est un inconvénient qui compense un peu la sûreté de ses jambes et la sécurité qu'elles inspirent au cavalier.

A l'heure où le soleil atteignait son zénith et dardait ses plus brûlants rayons, nous nous reposâmes à l'ombre d'un bois peuplé d'une grande variété de palmiers. Un lycopode à tiges rampantes couvrait la terre d'un tapis fin et velouté ; du sein de cette élégante verdure, s'élançaient par centaines des stipes grêles armés d'aiguillons, d'où pendaient des fruits épineux ; le corypha, au tronc rigide , régnait sur cette population d'arbustes qui s'abaissait, pour ainsi dire, sous la grandeur majestueuse de sa couronne ; partout se développaient de nouvelles tiges dont les feuilles jaillissaient du sol, et se recourbaient sur nos têtes, comme de prodigieux éventails. Le gouverneur de Dolores nous fit remarquer le jalacté dont le feuillage ressemble à celui du roseau et dont la jeune écorce noircit au contact de l'air lorsqu'elle est entamée par un instrument tranchant. On rapporte qu'un chef espagnol tira parti de cette propriété dans une circonstance critique, en traçant sur un fragment du végétal , avec la pointe de son épée, des instructions qui échappèrent à l'ennemi. Tout éveille l'attention sous ces dômes splendides, tout captive à un haut degré l'intérêt du voyageur; des milliers de plantes parasites trouvent sous leur ombrage l'éclat et le parfum que d'autres demandent à la lumière : la plus remarquable est une orchidée dont la fleur, de la taille d'un lis , d'une blancheur éclatante et parsemée de gouttelettes roses, répand lorsqu'elle s'épanouit une odeur de benjoin pénétrante (stanhopea). Ces émanations suaves attirent une multitude de papillons aux formes sveltes, aux ailes diaprées ou transparentes comme du cristal, presque tous de la tribu des héliconides.

En avançant dans la forêt, nous rencontrâmes d'énormes blocs calcaires qui, comme autant de piédestaux, supportaient des sapotilliers, des lauriers et des acajous de la plus imposante grandeur. Ce fut par cette route intéressante et pittoresque que nous arrivâmes

au bord du Machaquilan, ignorant encore si le gué était praticable. Comme toutes les rivières qui coulent dans les montagnes, celle-ci croît d'une manière soudaine et devient un torrent dans l'intervalle de quelques heures. Le passant, pour unique ressource, trouve sur la rive un radeau délabré ; c'est à lui à s'accommoder de ce mode de transport, à se lancer au milieu des brisants avec ses mules et son bagage, ou à camper au pied d'un arbre et à prendre patience jusqu'à ce que la violence du courant se soit calmée. Quelques-uns y ont perdu la vie; nous n'eûmes pas à exposer la nôtre, car la rivière suivait paisiblement son cours dans les limites tracées par la nature. A partir du Machaquilan, toutes les eaux appartiennent au bassin de l'Usumasinta et cessent de se diriger vers le golfe de Honduras.

A peine fûmes-nous sur l'autre bord, que nous vîmes la campagne changer inopinément d'aspect; nous étions dans la région des pins et des savanes : un sol plat, couvert de graminées, accidenté dans l'éloignement par des collines ; des arbres clair-semés au feuillage aérien, au port pyramidal, réunis quelquefois par bouquets ou condensés à l'horizon, formaient un point de vue qui contrastait singulièrement avec la perspective de la rive opposée. Dans cette localité les conifères atteignent 150 pieds de hauteur, et peuvent fournir des solives de 40 à 45 mètres. Ce sont les plus élevés que j'aie vus en Amérique. Les habitants en reconnaissent deux espèces, l'une et l'autre à trois feuilles, distinctes par la couleur et par la densité de leur bois, mais voisines par la similitude de leur port, de leurs fruits et de leur feuillage. Leur écorce est grisâtre, rugueuse, et divisée par plaques symétriques ; leurs cônes, un peu allongés, ressemblent à ceux du pin maritime (p. pinaster, Sol.); leurs feuilles sont rudes et fines, un peu plus longues dans l'une des deux espèces que dans l'autre ; la différence enfin entre leurs caractères extérieurs paraît assez légère. Toutefois, le bois du pino Colorado est rougeàtre, très dense, et tellement résineux qu'il ressemble à de la corne, tandis que celui du pino blanco est jaunâtre, plus léger, plus cassant

et beaucoup moins imprégné de résine. Tous deux diffèrent des espèces de Cuba et paraissent se rapprocher au contraire de celles du plateau mexicain.

Une demi-lieue avant Poptun, la savane grandit, les collines s'aplanissent, les arbres se rapprochent, les derniers plans sont entièrement voilés par la végétation des pins. Rien ne correspond moins à l'idée que Ton se forme généralement d'un paysage tropical ; le voyageur peut se croire transporté dans les plaines du nord-est de l'Europe, bien loin du centre de l'Amérique. Quand nous eûmes percé ce rideau de verdure, les mouvements de terrain reparurent dans toutes les directions, et nous vîmes blanchir sur la droite les maisons de la hacienda. Le soir était venu, les nuages refroidis s'allongeaient audessus des bois ; un vent frais faisait frémir le feuillage des arbres: on eût dit le bruissement de la marée lointaine. J'aimais cette harmonie qui me rappelait d'autres temps, d'autres lieux et d'autres sensations qui se sont effacées, hélas, comme s'effaceront celles-ci.

Poptun n'est nullement un village , mais une métairie isolée sur un des points les plus gracieux que j'aie visités. Pendant le peu de jours que nous y résidâmes, je ne manquai pas de gravir chaque soir, au coucher du soleil, une éminence où l'on respirait la plus délicieuse fraîcheur. Le site exerçait sur moi presque autant d'attraction que la brise : de ces hauteurs, on découvrait l'immensité de la savane, parsemée de bouquets de pins et de mamelons verts d'une régularité irréprochable. A la distance d'un quart de lieue, régnait une grande zone de collines qui s'accumulaient vers le nord ; au sud, la cime des pins ondulait comme une mer d'émeraude jusqu'aux limites de l'horizon. Aucune sommité ne se montrait par là, et ne troublait l'uniformité des bois. On ignore quelle est l'étendue de cette forêt , mais on présume qu'elle descend par une pente insensible jusqu'au golfe de Honduras. J'avais proposé au gouverneur de San-Luis, dont nous étions les hôtes, d'en effectuer l'exploration ; il fut d'abord enthousiasmé de mon idée, puis il fit naître mille difficultés au moment de l'exécution. La question n'est pas sans intérêt pour le Petén, qui trouvera peut-être un jour dans cette

direction la voie de communication et le débouché qui lui manquent.

Poptun et Dolores jouissent à peu près du même climat : pendant le jour, ce sont les feux de la zone torride ; avec la nuit reviennent la fraîcheur et l'humidité des brouillards. Le sol recèle une nappe d'eau considérable que l'on rencontre à la profondeur de deux mètres, et qui donne aux prairies l'éclat d'une jeunesse perpétuelle. Le pin y végète vigoureusement, et dès la première année, la jeune plante atteint un mètre de hauteur; mais le maïs, moins ami de l'humidité, ne mûrit qu'au bout de cinq mois, et la canne en emploie dix au lieu de huit, ce qui explique encore la qualification de tierra fria, dont se servent, en parlant du plateau, les habitants de l'étage inférieur.

Nous quittâmes ce pays agreste par une matinée sombre qui présageait une assez triste journée; notre hôte manifesta l'intention de nous accompagner, et leva toutes nos objections en ajoutant qu'il profiterait de son voyage pour régler quelques intérêts au village de San-Luis; en effet il tira trente piastres d'une vache qui lui en coûtait huit, après l'avoir fait abattre et débiter en arrivant.

11 y avait à peine une heure que nous étions en marche, lorsque l'orage nous enveloppa, sur la lisière d'une épaisse forêt qui couvrait au loin le pays ; le tonnerre, d'abord éloigné, gronda bientôt dans toutes les directions ; la savane sillonnée par la foudre s'embrasa ; les mules épouvantées s'enfuirent en dispersant leur charge; enfin des torrents d'eau s'épanchèrent sur la terre, et au bruit formidable de la tempête succéda le monotone clapotis de la pluie. Les habitants de Dolores conviennent eux-mêmes que le chemin de Poptun à San-Luis n'est pas un des meilleurs. Qu'on imagine un ravin labouré par les eaux, étroit, ardu, hérissé de rochers, entrecoupé de fondrières, et l'on aura une idée assez nette de cette voie de communication primitive. La pluie tombait à verse; l'eau ruisselait des hauteurs dans le lit du ravin, et pour comble de disgrâce, nous étions obligés de faire halte à chaque pas, pour alléger les mules ou pour raffermir leur fardeau.

Tandis que toute notre attention se concentrait sur le désordre des éléments et sur les difficultés de la route, j'entrevis une forme végétale étrange et en même temps gracieuse qui s'offrait pour la première fois à mes regards, et je crus reconnaître le feuillage délicat des fougères arborescentes ; mais cette vision disparut au milieu de l'orage, sans laisser de trace bien nette dans mon esprit. Pendant la seconde moitié du jour, nous voyageâmes sur un sol bas et marécageux, obstrué de bambous, où nous fûmes assaillis par des nuées de moustiques ; enfin, après onze heures de marche et plusieurs aventures fâcheuses, nous atteignîmes le village de San-Luis, un peu avant le coucher du soleil.

« Vous voyez le pays que j'administre, me dit le gouverneur lorsque nous approchâmes ; heureusement je ne suis pas forcé d'y résider. » Sur un terrain montueux, raviné, envahi par les broussailles, s'élevaient çà et là des chaumières de la plus chétive apparence ; quelques créatures humaines accroupies près de ces tristes demeures, dans le costume du premier âge, nous regardaient silencieusement passer ; une forêt prodigieuse se dressait en amphithéâtre autour du village et se prolongeait sur les plans accidentés des sierras qui circonscrivaient l'horizon. Jamais l'aspect des bois ne m'avait paru plus sévère ; on distinguait à plus d'un quart de lieue, sur un escarpement à pic, un ceïba qui projetait ses rameaux dans le vide, semblable à un immense candélabre. Vers l'occident, une ombre vigoureuse, tranchée sur la végétation , indiquait une déchirure dans la montagne; c'était la route de Guatemala, ombragée de palmiers que les rayons du soleil couchant détachaient en lumière. Je compris, à l'isolement profond, au caractère sauvage de cette localité, toute la pensée du gouverneur, qui n'eût pas échangé sans regret contre une telle résidence les savanes aérées, les riantes collines et les pins frémissants de Poptun.

Les Indiens de San-Luis ne partagent pas le même sentiment ; on s'est efforcé vainement de les fixer aux alentours de la ferme où leurs bras pourraient rendre d'utiles services à l'agriculture; après une courte épreuve, ils n'ont jamais manqué de déserter. C'est qu'à

Poptun, ils se trouvent gênés dans leur indépendance, tandis qu'au milieu des forêts de Sân-Luis, personne ne les observe, ne contrarie leurs goûts et ne contrôle leurs actes : ils s'enivrent si cette excitation leur plaît; ils travaillent ou demeurent oisifs; ils jouissent enfin de la disposition absolue de leur être, et sont heureux, du moins on doit le croire, car ils portent un visage enjoué et n'aspirent point au changement. J'ai remarqué chez la race indigène, lorsqu'elle vit dans ces conditions, infiniment plus de gaieté que quand elle est mêlée avec les blancs, auxquels elle ne manque pas d'emprunter des désirs et des besoins nouveaux; cependant ses jouissances morales sont bornées et celles qui se rattachent à son existence matérielle, bien modestes. Ainsi l'Indien de San-Luis est à peine vêtu, à peine abrité, à peine nourri ; il pourrait élever du bétail ; mais ce soin coûterait trop d'efforts ; le maïs et les haricots qu'il suffît de confier à la terre, la banane qui vient sans culture, et les bourgeons de palmiers que fournissent abondamment les bois, résument toutes ses ressources alimentaires. Son commerce avec le district roule sur une petite quantité de tabac qu'il sème dans sa milpa i, et sur le cacao qu'il récolte dans les forêts. Le cacaoyer croît rarement isolé; les graines qui échappent à l'avidité des Indiens et à celle des perroquets 2 germent à l'ombre des vieux pieds et forment de petits massifs appartenant à celui qui les a découverts le premier. Un pareil titre est suffisant ; non-seulement il est respecté, mais il se transmet de père en fils. Le cacao de San- Luis jouit au Petén d'une réputation méritée; quand vient l'époque de la récolte, chacun fait ses préparatifs et dispose tout pour un voyage qui exige quelquefois jusqu'à sept à huit jours de marche. L'Indien, dans de semblables circonstances, déploie beaucoup d'activité et met en jeu des facultés et des ressources inconnues à l'homme civilisé.

1 , Cliamp préparé pour la culture du maïs.

2. Les perroquets sont très friands de la semence du cacaoyer.. On peut voir dans les pièces relatives à la conquête du Mexique , une curieuse requête des chefs d'Àtitlan (Guatemala), exposant au roi, entre autres griefs, que faute d'esclaves pour surveiller les plantations , leur récolte de cacao avait été dévorée par les perroquets. Ternaux Compans , Mém. orig., p. 423.

Chaque année, le curé de Dolores vient à San-Luis célébrer la messe, baptiser les enfants, et consacrer des nœuds qui se sont formés souvent en dehors de son ministère ; le pasteur proportionne son indulgence à la difficulté des conjonctures : quant aux Indiens, ils attachent réellement du prix, non pas au sacrement, mais à la cérémonie du mariage.

Nous ressentîmes vivement dans ces parages l'incommodité des insectes et celle du climat ; la chaleur et l'humidité y sont concentrées à un haut degré ; l'atmosphère y est lourde, stagnante, imprégnée d'émanations morbides auxquelles la constitution d'un étranger ne saurait résister longtemps. On nous avait logés dans la maison commune, baraque délabrée dont nous partagions la jouissance avec une douzaine d'indigènes à demi nus, souvent ivres et constamment bruyants. Nous sûmes d'eux qu'ils étaient de service et qu'ils représentaient la force publique, chargée de faire exécuter la loi pendant le séjour du gouverneur. Comme ce magistrat usait largement du privilège de résider ailleurs, il trouvait, à chacun de ses rares voyages, autant d'occupation que le curé; aussi dès le point du jour siégeait-il à son tribunal. Ce fut ainsi qu'il m' apparut, dans l'exercice de ses fonctions, assis entre ses deux alcades, lorsque j'ouvris les yeux le lendemain de notre arrivée. Son visage était empreint de toute la gravité que comportait la circonstance ; les deux Indiens, ses acolytes, semblaient uniquement occupés de leur grande canne à pomme d'argent, insigne de leur dignité; la force publique, dans un état voisin de l'ivresse , était prosternée sur le sol et dormait jusque sous la table ; enfin un certain nombre de curieux composait l'auditoire et remplissait l'enceinte. L'audience était ouverte : en face de cet aréopage, deux plaideurs débattaient leurs intérêts ; c'était une femme et un vieillard. Rien n'est plus étonnant que la facilité d'élocution dont sont doués les Indiens; ils débitent, avec une assurance imperturbable et sans la moindre hésitation, des harangues à perte d'haleine; ce qui n'est pas moins remarquable, c'est le sang-froid et la patience dont ils font preuve en écoutant jusqu'au bout la réplique de leur contradicteur. J'ai regretté souvent

de ne pouvoir juger par moi-même de leur éloquence et d'être obligé d'admettre, sans examen, qu?ils échangeaient beaucoup de mots et peu d'idées. Ne sachant point leur langue, je dus me contenter de l'interprétation laconique du gouverneur ; il m'apprit que la femme était plaignante, et qu'elle accusait le vieillard d'avoir ensorcelé méchamment son mari.

Tandis que le débat se poursuivait, j'éprouvais un désir immodéré de quitter mon hamac, où la légèreté de mon costume me tenait confiné ; rien n'annonçait d'ailleurs une conclusion prochaine, car la justice avait une longue liquidation à opérer : je pris donc mon parti, et sautant résolument à terre, je me saisis du vêtement indispensable et procurai aux assistants le spectacle de ma toilette. Ce fut un divertissement dont le public put jouir gratis aussi longtemps que j'habitai San-Luis. Le passage d'un étranger, surtout de ma couleur, était un événement trop rare pour ne pas exciter l'intérêt général : doit-on s'en étonner, et n'avons-nous jamais manifesté la même curiosité frivole et importune, sans avoir une excuse aussi légitime que ces enfants de la nature? Cette question que je me suis adressée souvent m'a toujours rendu fort indulgent pour eux.

San-Luis est le paradis du conchyliologiste ; que d'heures n'ai-je point passées dans les forêts voisines, explorant dès l'aurore les crevasses des rochers, soulevant une à une les feuilles mortes qui tapissaient le sol, les pierres moussues, les vieilles écorces, éprouvant tour à tour le désir, la surprise, la joie, et palpitant enfin de plus d'émotions en un jour que la vie, dans son cours habituel , n'en produit pendant des années! Oh ! que je songeais peu aux privations et aux fatigues, au danger du climat, aux reptiles qui pullulent dans ces bois! Il faut être naturaliste pour comprendre ces joies mystérieuses et pour juger qu'elles n'étaient point acquises au prix de trop durs sacrifices. Quel est donc, dira-t-on, le secret d'un intérêt si vif? Si l'objet au moins était d'un ordre plus élevé ! Mais la recherche et la découverte d'êtres infimes, relégués sur les derniers degrés de Téchelle animale, méritent- elles d'exciter de pareils transports? Je

réponds brièvement que rien n'est méprisable dans la nature, rien n'est à dédaigner, parce que rien n'est isolé ; j'ajoute avec Hobbes, que Dieu n'est pas moins grand dans ses œuvres les plus minimes que dans l'immensité de l'univers; que l'étude des êtres organisés les plus simples est un sujet fécond en pensées élevées; qu'enfin l'histoire de ces pacifiques conquêtes et leur tableau varié repose l'esprit fatigué des tristes agitations du mon/de, en lui ouvrant une sphère infinie, plus calme et plus radieuse que celle où se débattent les intérêts humains. J'ai le droit de m' exprimer ainsi , sans être suspect d'un enthousiasme exagéré, moi qui ne suis devenu naturaliste que pour avoir été pénétré de ces vérités.

Les reptiles venimeux ne sont point rares dans la forêt de San- Luis; ils inspirent une grande frayeur aux indigènes, qui ne connaissent aucun remède contre leur morsure. J'ai tué moi-même, dans une de mes promenades, un fort beau trigonocéphale que nous trouvâmes endormi au pied d'un rocher; l'Indien dont j'étais accompagné l'avait aperçu le premier, mais je ne pus jamais le décider à faire usage de son couteau de chasse. Un autre jour, nous nous emparâmes d'un boa constrictor, que nous rapportâmes vivant. Mon guide, dans cette circonstance, montra plus de résolution; ce fut lui qui prit le serpent et qui le mit hors d'état de nous nuire. Il est vrai que cette chasse ne présentait aucun danger. On ne saurait imaginer combien la vitalité est puissante chez ces grands ophidiens; le trigonocéphale dont j'ai fait mention plus haut cherchait encore à mordre après la séparation de la tête et du tronc. Le crotalus horridus m'a fourni un exemple encore plus curieux de cette diffusion de la vie sur les points les plus éloignés du centre. Nous possédions un de ces animaux, qui semblait mort depuis plusieurs heures, et nous l'avions pendu pour l'écorcher ; Morin, chargé de cette opération , commença par séparer la tête des vertèbres cervicales : pendant qu'il détachait la peau, en la tirant de haut en bas, l'extrémité inférieure du reptile se contournait avec une volubilité surprenante et enlaçait son bras ; puis, quand cette portion du corps se trouva emprisonnée comme dans un sac, ce fut la moitié supé-

Heure qui manifesta la même irritabilité; bien plus, ce tronçon misérable, complètement dénudé, parut se ranimer en tombant sur le sol et rampa pendant quelques instants. Ce fait n'étonnera point les naturalistes, qui savent à quel degré l'irritabilité musculaire est développée chez les reptiles.

A côté de la crainte légitime qu'inspirent aux indigènes les serpents venimeux, se montrent des préjugés ridicules qui prouvent la légèreté de leur jugement. Les Espagnols eux-mêmes, en vivant parmi ces peuplades ignorantes, ont fini par partager leur crédulité. Ainsi, ce fut le gouverneur de San -Luis qui nous entretint le premier d'une espèce de lézard nommé scorpion dans le pays, où sa morsure est aussi redoutée que celle du serpent à sonnettes1. La médecine, selon lui, était impuissante; rien ne pouvait sauver le patient, et cette assertion, fortifiée par vingt récits tragiques minutieusement circonstanciés, l'était encore par le témoignage unanime des habitants. Un fait aussi nouveau devait piquer ma curiosité ; je mis donc à prix la tête du dangereux reptile, et jurai de ne pas quitter San -Luis avant de le posséder, mort ou vif. Deux jours après, nous fûmes avertis qu'un scorpion avait été aperçu dans l'église : j'étais absent; ce fut Morin qui se dévoua et qui recueillit l'honneur de l'entreprise. 11 savait, comme moi? que les lézards ne sont point venimeux ; mais les Indiens n'en admirèrent pas moins son assurance, lorsqu'il prit à leur tête la direction du vieil édifice. On entra, et l'un des plus braves s' étant détaché de la troupe, montra du doigt sur la muraille l'objet qui excitait tant de terreur. C'était effectivement un lézard de la section des geckotiens, fort laid sans doute, mais fort inoffensif, comme toutes les espèces de son ordre et de sa tribu. Morin , sans préambule , le saisit par la nuque et le présenta victorieusement aux assistants. La nouvelle de cette expédition avait produit une certaine sensation dans le village, et chacun en commentait le résultat ; mais on fut bientôt d'accord pour attribuer la hardiesse de Morin à l'influence de quelque préservatif

1. Le nom de scorpion est également appliqué, dans la Caroline du sud, à un lézard d'un genre différent, qui paraît être un anolis. Bertram, Voyage, t. I, p. 299.

secret; le gouverneur accueillit nos explications avec un sourire incrédule; bref, nous laissâmes à San -Luis le préjugé que nous y avions trouvé, aussi vivace et aussi bien enraciné qu'il pouvait l'être avant notre arrivée i.

1. Ce saurien a été décrit récemment dans le Catalogue du Muséum, d'après le spécimen que j'ai rapporté, sous le nom de gymnodactylus scapularis , Dum. Le gecko des murailles inspire le même dégoût et des craintes aussi mal fondées dans le midi de l'Europe.

iVSMIOBB DANS LES

K ntre San-Luiset Cahabon, les difficultés de la roule s'accumulent

au point de devenir insurmontables pour les chevaux et les mulets. Cinquante lieues do forets séparent ces deux villages, le dernier du

Petén et, le premier de la Vera-Poz : le trajet dans la belle saison s'accomplit en dix jours, et comme les transports ne s'effectuent plus

qu'a dos d'homme, on a le triste spectacle de créatures humaines transformées littéralement en bêles de somme. Les Indiens, surtout ceux des provinces centrales, sont endurcis à ce métier qu'ils exercent de temps immémorial ; non-seulement ils portent les marchandises et les bagages, mais en outre les voyageurs, au moyen d'un

siège de bois suspendu derrière leurs épaules. Il est permis de douter qu'un tel mode de locomotion soit agréable, sans parler de l'impression pénible qu'il fait naître naturellement dans l'esprit ; je n'hésitai donc pas à refuser les porteurs dont le gouverneur de San-Luis voulait me gratifier, quoique nous fussions tous, à cette époque, dans des conditions assez fâcheuses pour voyager à pied; Morin se plaignait de la fièvre, Fida boitait, et j'avais de bonnes raisons pour me défier moi-même de mes forces.

Don Luis, le gouverneur, s'était chargé de notre escorte et il avait promis de la choisir parmi les plus honnêtes gens du pays; je fus donc étrangement surpris, dans la soirée qui précéda notre départ, en rencontrant deux de ces hommes d'élite que l'on conduisait en prison. Mon étonnement s'accrut lorsque j'en vis passer un troisième qui s'y rendait de son plein gré. Fort troublé de cet incident, je courus aux informations, et j'appris qu'il s'agissait d'une simple mesure de discipline: nos guides qui, selon l'usage, avaient touché d'avance leur salaire, n'auraient pas manqué de s'enivrer et d'oublier leurs engagements, s'ils eussent joui d'une heure de liberté de plus. « Vous voyez , ajouta Don Luis , qu'ils reconnaissent eux-mêmes l'utilité de cette précaution, car ils s'exécutent de bonne grâce ; » et il me montra son propre domestique qui, d'un air contrit, venait se constituer prisonnier. Nous l'avions pris pour interprète, d'après sa recommandation, ce qui n'empêcha pas qu'il ne fût enfermé sous bonne garde jusqu'au lendemain matin.

Nous achevâmes nos préparatifs dans la soirée, avec toute la sécurité que nous inspiraient ces sages dispositions : mais voici qu'au moment du départ deux de nos guides manquaient à l'appel; on avait négligé de s'en assurer la veille, et ils s'étaient cachés si bien, qu'il fut impossible de découvrir leur retraite. Pour accroître notre embarras, le gouverneur reprit le chemin de Poptun et nous laissa débattre nos intérêts avec ses deux alcades, qui n'entendaient pas un mot d'espagnol. A peine ce magistrat se fut-il éloigné, que la population, maintenue depuis cinq jours par sa pré-

sence, dans les limites d'une sobriété rigoureuse, donna pleine carrière à son intempérance: hommes, femmes, enfants, vieillards, gardes et prisonniers, tout était ivre avant la fin du jour, tout balbutiait, chancelait, vociférait dans le village. Le spectacle de cette multitude privée de raison était pénible et inquiétant; comment allions- nous sortir d'une situation si critique? Par un hasard providentiel, le courrier de Guatemala vint à passer dans la soirée , accompagné de trois Indiens de Cahabon ; il vit notre détresse et nous donna un conseil dont nous nous empressâmes de profiter : je mandai le premier alcade, et après l'avoir assez rudement admonesté, en faisant sonner bien haut le nom du corregidor, je lui signifiai ma résolution de prendre à son compte l'escorte du courrier, si la mienne n'était pas prête le lendemain matin. Cette menace et le ton dont je l'assaisonnai produisirent plus d'effet que je n'en attendais; l'alcade, qui par hasard était à jeun, me promit toute satisfaction en me faisant de très humbles excuses, et j'ajoute qu'il me tint parole. Le courrier ne franchit jamais seul l'intervalle qui sépare San-Luis de Cahabon ; les Indiens eux-mêmes n'entreprennent pas isolément ce voyage, ils cheminent par petites caravanes pour se prêter un mutuel secours dans les circonstances difficiles ; mais la route de Flores ne présentant aucun danger, je pouvais m' emparer de l'escorte sans compromettre la sûreté des dépêches.

La nuit nous débarrassa d'une partie des ivrognes qui avaient envahi notre domicile; quant aux plus opiniâtres, nous en fîmes bonne justice : aussitôt que l'un d'eux devenait importun, Morin le saisissait et le jetait dehors sans la moindre cérémonie. Ils n'opposaient aucune résistance et demeuraient immobiles, comme des blocs, à la place où ils étaient tombés. Quand le soleil brilla, ils gisaient encore tous sur le champ de bataille, dans des postures plus variées que gracieuses ; ce fut alors que la prison s'ouvrit et que nos compagnons de voyage parurent successivement au grand jour. Les charges ayant été équilibrées et réparties depuis la veille, chacun n'eut qu'à reconnaître la sienne et à se l'adapter.

Malgré leur apparence chétive, les Indiens de San-Luis sont capa-

blés de transporter de lourds fardeaux, par des chemins affreux, à de longues distances. Il suffit que la charge n'excède pas le poids de quatre arrobas (50 kilogr.). Ils la suspendent derrière leur dos au moyen d'une lanière d'écorce, qui passe sur le front où elle trouve son point d'appui ; ce sont les muscles cervicaux et la colonne vertébrale qui supportent ainsi le principal effort. Les montagnards de l'Amérique Centrale déploient dans l'exercice de ce métier pénible une force et une élasticité surprenantes. Je doute que ces facultés soient un attribut de leur race, car leurs bras, qu'ils exercent moins, demeurent relativement assez faibles; mais je crois qu'elles se sont développées chez eux par l'effet d'une longue pratique, au point d'être devenues héréditaires. »

J'avais engagé sept de ces hommes à mon service: trois pour porter mes collections et mon mobilier de voyage, deux pour les malles qui renfermaient nos hardes, un autre pour les hamacs et les effets de campement; le dernier, comme Ésope, était chargé des provisions : des tortillas, de la viande salée, du sucre brut et une douzaine de bananes vertes, voilà tout ce que nous parvînmes à nous procurer à San-Luis. Nos Indiens, de leur côté, se munirent de farine de maïs, de haricots, de piments et de sel, comptant pour le surplus sur les éventualités de la route. Quelle que soit la passion des indigènes pour les liqueurs fermentées, jamais ils n'en emportent dans de semblables occasions; ils n'ignorent pas qu'un moment d'égarement peut leur coûter la vie. Le salaire qu'on leur donne est très modique; de San-Luis à Cahabon, ils gagnent trois piastres, ce qui fait à peu près trente sous par jour, encore doivent-ils s'approvisionner à leurs frais pour l'aller et le retour.

Enfin le départ arriva et la petite caravane commença à s'ébranler. 3Nus jusqu'à la ceinture, armés de leur couteau de chasse et munis d'un manteau en feuilles de palmier roulé militairement sur leurs épaules, nos porteurs présentèrent un coup d'œil assez pittoresque, lorsqu'ils descendirent le sentier qui mène à la forêt. Leurs amis, leurs parents, groupés sur les hauteurs, leur adressaient des adieux pathétiques; quand nous passions près des chaumières, on nous

offrait des rafraîchissements, en nous comblant de vœux exagérés ; tout le village enfin semblait animé d'un sentiment de bienveillance expansive, dont la démonstration m'aurait beaucoup touché, si je n'en eusse connu la véritable source : un vieillard qui avait trois fois mon âge, m'appelait son père et me baisait les mains ; un autre se traînait à mes pieds et les arrosait de ses larmes. Ces malheureux, quoiqu'il fût de bonne heure, avaient déjà tous perdu la raison.

Le courrier nous avait conseillé de nous tenir prudemment sur nos gardes; non pas que les Indiens de San- Luis fussent méchants, nous n'avions point à craindre de violence ; mais il ne répondait nullement de leur fidélité et il les croyait très capables de nous abandonner en s'appropriant nos effets. Nous nous concertâmes donc, Morin et moi, pour établir dès le premier jour, dans la marche et dans le campement, une discipline régulière : l'un prit la tête de la colonne, l'autre suivit à l'arrière-garde, de sorte qu'aucun mouvement n'échappait à notre surveillance. Pendant la nuit, la chienne exerçait à son tour une police vigilante. Cette bête semblait comprendre nos appréhensions ; elle ne souffrait pas que personne de nos gens quittât son hamac ou s'écartât du camp ; toute infraction était dénoncée par des aboiements réitérés. Vainement essayèrent-ils de caresser son faible en partageant avec elle leur maigre subsistance; elle acceptait sans scrupule, mais aussi sans reconnaissance. Je ne doute pas qu'elle n'eût la conscience de leur condition subalterne. Entre Morin et moi, elle faisait aussi une différence ; mais quoiqu'elle se méprît, son jugement ne laissait pas d'être fondé : elle considérait comme le maître celui qui disposait des provisions.

Il ne nous arriva rien de remarquable pendant la première journée du voyage, si ce n'est qu'en pénétrant dans un fourré pour abréger la route, nous fûmes assaillis par de petites guêpes noires, dont nous heurtâmes apparemment le nid, et qui nous firent payer cher notre inadvertance. Poursuivis avec un singulier acharnement, Morin et moi fûmes piqués aux tempes, dans le voisinage des paupières; il en résulta une inflammation douloureuse qui nous incommoda pendant deux jours. Un peu plus loin, nos Indiens ramassèrent, au pied d'un

arbre creux, trois œufs de hocco d'un bleu d'azur magnifique. Le soleil dominait encore l'horizon lorsque nous atteignîmes une clairière couverte de plantes herbacées, où s'élevait le premier rancho. Grâce à la bonne administration de notre ami le corrégidor, nous devions trouver de distance en distance, sur toute l'étendue du district, de semblables hangars, bien construits, bien couverts, assez vastes pour abriter une quinzaine de personnes, et toujours situés à proximité d'un ruisseau.

La première chose que firent nos compagnons, après avoir déposé leurs fardeaux, fut d'allumer quelques branches sèches et de suspendre leurs hamacs en les croisant autour du foyer. Ce poste appartient de droit aux Indiens, non -seulement à cause de la légèreté de leur costume, mais parce qu'ils sont chargés d'entretenir le feu pendant la nuit. Lorsqu'ils ont vaqué à ces préparatifs, ils se procurent de l'eau, mangent, boivent, roulent une feuille de tabac, et se répandent dans la forêt pour y chercher des fruits, du miel, des bourgeons de palmier et des coquilles du genre melania, qui ne manquent pas dans les ruisseaux. C'est alors qu'ils paraissent jouir pleinement de l'existence, en prenant ainsi possession de la solitude. Chacun demeure à tour de rôle pour préparer les aliments ; ils mettent tout en commun, sans s'occuper de l'inégalité des apports, et partagent avec le même désintéressement les épaves de la route. Leur matériel de cuisine se borne à un pot de terre, rarement deux, et à une calebasse dont chacun est pourvu. Tout en faisant maigre chère, ils mangent et boivent continuellement, comme les animaux, sans consulter d'heure ; à chaque halte, ils tirent du sac commun une tortilla, un fruit, un épi de maïs, et laissent rarement un ruisseau derrière eux sans y avoir mouillé leurs lèvres. S'ils ont du feu, ils font tiédir leur boisson, pratique excellente, parce qu'elle combat plus efficacement la soif qui, dans les pays chauds, est inextinguible. Jamais on ne les voit pressés de partir le matin, comme s'ils jugeaient que l'action des rayons solaires est nécessaire pour purifier l'air stagnant des forêts. Dociles avec leur maître, ils sont prêts à lui rendre, lorsqu'il les traite avec douceur, toute espèce

de service compatible avec leurs aptitudes. C'est ainsi que je les ai trouvés, dans lePetén et dans la Vera-Paz, toujours alertes, toujours de bonne humeur, vivant entre eux dans la même union fraternelle, sans que le moindre nuage vînt troubler ce concert. Quelquefois ils m'interrogeaient sur mon pays, s'enquérant de la valeur du maïs et de l'abondance des cacaoyers dans les bois. Ce qui les confondait c'était la distance : ils cherchaient inutilement à s'en rendre compte d'après leur méthode de supputation habituelle, c'est-à-dire en mesurant l'espace sur la durée du voyage ; en effet, à sept lieues par jour, la longueur de la route devenait incalculable.

Pendant cette première nuit, le tonnerre ne cessa de gronder et la pluie de tomber avec violence; aussi trouvâmes -nous, le lendemain, un chemin qu'il faut renoncer à décrire ; les pentes glissantes, les fondrières et les ravines qui se succédaient lour à tour, rendaient la marche si difficile, qu'à peine osions-nous détacher nos yeux du sentier. Ce ne fut pas sans avoir subi le désagrément de plusieurs chutes que nous arrivâmes au rancho de Tzunkal, couverts de sueur, de sang et de boue. Morin avait perdu une partie de sa chaussure ; Fida se traînait sur trois pattes, et moi-même j'étais exténué. Nous eûmes, au milieu de nos infortunes, le bonheur de tuer un hocco , dont la chair coriace nous procura un excellent bouillon.

En dépit de ces petites misères, je me rappellerai toujours avec un bonheur infini nos marches et nos campements dans les forêts. Quelle jouissance n'éprouvions -nous pas à nous délasser de nos fatigues, à quitter nos vêtements mouillés, à nous rafraîchir dans le ruisseau, à préparer notre repas du soir, en arrivant sous le rancho hospitalier ! Si le soleil était encore élevé , après quelques instants de repos je prenais mon fusil et j'explorais les alentours, animé de la même ardeur que nos guides et rapportant toujours de mes excursions quelque objet intéressant ou nouveau. Le jour avait-il disparu? recueilli voluptueusement dans mon hamac, je goûtais cette douce quiétude, ce contentement secret et profond, qui donnent du charme à tous les bruits et à tous les aspects de la nature ; les incidents de la journée se retraçaient à ma pensée, sans que je

perdisse un détail de la petite scène qui se passait sous mes yeux : c'était Morin apprêtant le souper avec l'insouciance d'un marin; enchaînée à ses côtés par les émanations de la cuisine, Fida suivait ses mouvements avec un intérêt marqué; plus loin, je distinguais dans une auréole de lumière nos Indiens qui devisaient auprès du feu. Insensiblement les mille voix de la nuit s'éveillaient; un frémissement immense remplissait l'espace et se propageait à des distances infinies. A cette heure délicieuse où le soleil s'éteint, les êtres invisibles qui peuplent la forêt manifestent leur existence; chacun a son accent particulier, tous ont un but semblable ; guidées par le sens de l'ouïe , les espèces se cherchent , se poursuivent, et parviennent à se joindre au milieu de la confusion produite par tant de langages différents Mais un cri mieux articulé retentit dans l'éloignement : c'est celui de la perdrix des bois,nous éprouvons un tressaillement involontaire, tant il offre d'analogie avec la voix humaine : on dirait le cri de détresse d'un voyageur égaré. Quand le ciel était pur, les rayons de la lune tombaient par nappes éclatantes à travers l'intervalle des arbres; alors, les lianes rampantes, les grandes feuilles dentelées , les troncs grisâtres aux formes indécises, se détachaient des profondeurs du bois comme de mystérieuses apparitions ; quand les nuages , au contraire , nous enveloppaient de leurs masses électriques, tout s'effaçait autour de nous : les animaux se taisaient au fond de leurs retraites, un silence solennel s'emparait de la solitude, on n'entendait sous le rancho que le balancement monotone des hamacs; puis tout à coup le vent soufflait, les arbres inclinaient leurs cimes; de profonds gémissements partaient du sein de la forêt, l'orage grondait dans toute sa majesté, et nos âmes se sentaient élevées, par un invincible élan, vers l'éternelle sagesse qui préside à ces imposants concerts comme aux plus légères rumeurs de la nuit.

Le troisième jour de notre voyage, le sol devint plus sec et l'aspect du pays parut se modifier. Nous traversâmes une chaîne peu élevée, mais abrupte, dont les flancs étaient hérissés de roches calcaires, semblables à des murailles en ruine. Je me souvins que le

courrier nous avait promis une bonne route jusqu'au sixième jour, et je me demandai, en m'accrochant aux lianes et en m' aidant des mains pendant cette ascension laborieuse , ce que la Providence nous réservait pour le septième. On rencontre dans ces parages bon nombre de cacaoyers, reconnaissables à leurs petites fleurs blanches et à leurs capsules anguleuses, qui naissent parfois directement du tronc. C'était la première fois que j'observais cette plante sur son véritable terrain. Au pied de la sierra, l'humble végétation des malpighies et des aroïdées succède aux arbres de haute futaie ;. bientôt l'humidité du sol , envahi par une profusion d'arundinacées gigantesques, annonce le voisinage du Rio Usumasinta, qui porte ici le nom de Santa- Ysabel. Nous campâmes sur la rive jusqu'au lendemain matin.

Le fleuve en cet endroit mesure environ douze à quinze mètres de largeur; on prétend qu'il nourrit déjà des crocodiles. Nous le passâmes à gué, au lever du soleil, en profitant des bancs de rochers qui brisent çà et là le courant; le rivage opposé appartient à la Vera -Paz. A peine l' eûmes-nous atteint, que nos Indiens surprirent et tuèrent un pécari. Ce succès mit la joie parmi eux; on vida l'animal, on le coupa en sept quartiers, puis chacun prit son lot, l'ajusta sur sa charge, et nous poursuivîmes gaiement notre chemin. Nous arrivâmes ainsi au bord d'une petite rivière que l'on nomme Muchanja, avec un appétit formidable, aiguisé par la perspective d'un bon déjeuner. Nos chasseurs allumèrent du feu, puis apprêtèrent, avec le sang et le foie du pécari, un mets qui me tenta médiocrement. De son côté Morin ne demeurait pas inactif; il découpait de prétendus biftecks, dont il faisait d'avance un éloge exagéré, car le gibier se trouva si coriace que nos dents ne parvinrent pas à l'entamer. Il était trop tard pour chercher une compensation; nous dûmes nous contenter de quelques tortillas, que nous mangeâmes philosophiquement en les ramollissant dans l'eau.

La pluie nous ayant surpris tandis que nous achevions ce repas d'anachorètes, les Indiens s'empressèrent de dérouler leurs manteaux, sorte de paillasson fabriqué avec les pétioles d'un palmier.

J'ai apprécié, en traversant la Vera-Paz, ce vêtement primitif qui coûte un medio (30 centimes) dans le pays; il m'a rendu plus de services que le tissu imperméable dont j'avais fait emplette à Paris. Le caoutchouc ne vaut rien sous ces latitudes, où la chaleur le ramollit jusqu'à la fusion. Pendant le reste du jour nous voyageâmes sur un sol bas, marécageux, coupé de nombreux ruisseaux tributaires de TUsumasinta : un arbre, que Ton abat et qui tombe en travers, forme un pont naturel sur ces cours d'eau généralement encaissés ; quelquefois le bois est pourri, et le passant s'en aperçoit trop tard. La nuit fut employée à boucaner le gibier. Je n'avais pas une haute idée de cette préparation culinaire, qui consistait à l'exposer pendant plusieurs heures consécutives à la fumée du bois vert : mais je revins de mon préjugé; la chair du pécari s'était attendrie, bonifiée, et ressemblait à celle du veau.

Le lendemain, nous eûmes un temps couvert et bientôt une pluie fine, qui parut s'établir pour toute la durée du jour. Je me décidai alors à simplifier mon costume et à le rendre aussi léger que celui des indigènes. Dans ces climats heureux, la pluie, naturellement tiède, n'a pas les mêmes inconvénients qu'en Europe; le moindre rayon de soleil suffit d'ailleurs pour faire évaporer l'humidité. Je me trouvai si bien de ce nouveau système, que je n'hésite pas à le recommander à ceux qui voyageront dans des circonstances analogues. Quelle nécessité , en effet , de conserver sous un ciel brûlant des vêtements humectés par la transpiration ou par la pluie? En arrivant au camp, je passais un gilet de flanelle bien sec, et cette simple précaution suffisait pour maintenir en équilibre les fonctions de la peau.

Vers le milieu du jour, marchant à l'avant -garde, je surpris au bord du sentier, un boa paresseusement replié sur lui-même, dans un état de quiétude parfaite. Nos Indiens se disposaient à le maltraiter, mais je m'y opposai. Comme le terrain était découvert, sans rochers ni broussailles, l'occasion me parut belle de mettre à l'épreuve la prudence tant vantée du serpent, et je voulus voir comment celui-ci se tirerait d'embarras dans une conjoncture si difficile. Il de-

meura d'abord immobile, cherchant peut-être quelque ruse, mais plus vraisemblablement par le résultat de sa frayeur. Bientôt cependant, nous le vîmes se mouvoir et ramper avec circonspection; la queue ouvrait la marche et la tête protégeait la retraite; le cou, pendant cette manœuvre stratégique , était fortement contracté , de manière à se détendre comme un ressort à la première apparence de danger. Ma chienne en fit l'épreuve : s' étant approchée, un peu à l'étourdie, pour flairer cet animal suspect, elle reçut une morsure au museau : ce fut comme un trait d'arbalète. Le boa reprit son attitude défensive en gagnant toujours du terrain ; enfin , au pied d'un arbre, la queue s'engagea dans un trou, le corps s'y glissa par degrés, et la tête, toujours menaçante, finit par disparaître à son tour, la retraite s'étant opérée jusqu'au bout dans le même ordre de bataille.

Sur le soir, la forêt, envahie par une multitude de plantes cryptogames, prit un aspect extraordinaire. Une variété prodigieuse de fougères, les unes rampantes ou parasites et les autres presque arborescentes, se mêla aux palmiers. Nous trouvâmes sur la mousse des œufs d'un rose frais et velouté , un peu moins gros que ceux d'une poule, que Jes Indiens attribuèrent à la perdrix des bois. Je n'ai jamais vu cet oiseau, qui appartient certainement à l'ordre des gallinacés, quoique j'aie souvent entendu son cri mélancolique après le coucher du soleil.

A peine eûmes- nous atteint le rancho de Chichac, qu'un de nos hommes fut pris de vomissements et se plaignit d'une vive douleur de tête ; je lui trouvai de la fièvre et je me disposais à le traiter, quand le docteur de la troupe s'en empara pour le saigner. Aucun d'eux n'ignorait que je possédais des médicaments ; mais rarement les Indiens s'adressent aux blancs pour en être guéris: tout en reconnaissant leur supériorité sur beaucoup d'autres points, ils préfèrent, lorsqu'ils sont malades, recourir aux sortilèges, aux pratiques superstitieuses et aux recettes empiriques qui leur ont été transmises par leurs ancêtres. Leur lancette consiste en une petite masse de verre triangulaire, fixée avec de la cire à l'extrémité d'une hampe ;

un coup léger, frappé sur cet instrument, le fait pénétrer dans la veine et détermine une solution minime par laquelle le sang coule goutte à goutte. L'opération dont j'étais témoin, fut pratiquée avec beaucoup de dextérité sur la veine dorsale de la main , après quoi le chirurgien mit une pincée de sel sur la plaie, et le patient alla dîner.

Cependant la moitié du voyage s'était effectuée sans accident, et nous nous sentions tous animés des meilleures dispositions pour remplir notre tâche jusqu'au bout : la saison nous favorisait sans doute, mais la Providence avait aplani bien des obstacles et je la remerciais particulièrement tous les soirs de la guérison de ma blessure.

Le sixième jour, nous entrâmes dans un canton de la forêt tellement impénétrable aux rayons du soleil que nous n'avions rien vu d'aussi lugubre jusqu'alors. Un faible crépuscule, semblable aux premières lueurs du matin, filtrait à travers l'épaisseur du feuillage et communiquait à nos pensées je ne sais quelle teinte vague de tristesse. Aux difficultés habituelles de la route se joignit bientôt l'obstacle d'une végétation envahissante qui nous étrergnait de toutes parts; depuis trois ans, la voie était abandonnée, et c'est à peine, durant cet intervalle, si la nature avait été gênée dans sa libre expansion par le rare passage de quelques voyageurs. Déjà le bourg de Cahabon justifiait sa mauvaise renommée; nos Indiens en prirent texte pour glorifier le Petén aux dépens de la Vera-Paz.

Au milieu de ces bois coule une petite rivière, dont le lit est accidenté par des rochers noirâtres, à strates fortement inclinées; les révolutions qui ont modifié la configuration du sol, se trahissent en outre par des amoncellements calcaires bizarrement groupés, que l'on observe de distance en distance : partout ailleurs une couche épaisse de détritus, dérobe au regard le travail mystérieux des premiers âges. Un silence effrayant règne dans cette solitude, qui semble exclusivement réservée au développement de la vie végétative. Nous n'y aperçûmes aucun oiseau, aucun reptile; nous n'y entendîmes aucun chant, aucun murmure, pas même celui des eaux dont nous suivions le bassin desséché. Cependant, aussitôt que la marche se

ralentit, le voyageur est enveloppé par des nuées de moustiques' qui existent partout et qu'on ne voit nulle part. Quelquefois la terre était jonchée de feuilles sèches, analogues par leur forme à celles de nos forêts, mais d'une dimension surprenante1; des fruits singuliers, rarement bons à manger, pourrissaient ou germaient au pied des arbres qui les avaient produits. Je fis remarquer à nos guides une trace à peine visible, qui croisait notre direction et se perdait dans les halliers ; ils l'attribuèrent au passage des Indiens Lacandons, qui vivent indépendants dans la région montagneuse du Chicec.

Nous ne trouvâmes point à la fin de la journée de hangar pour nous abriter ; nous dûmes incliner vers le sud et nous rapprocher des rives accidentées du Bo/oncoh, où nous passâmes la nuit dans une caverne. Le chemin s'égare ensuite à travers un marais desséché où gisent des roches noirâtres, criblées de cavités cellulaires d'un aspect très particulier. Le séjour des eaux était rendu manifeste par la trace qu'elles avaient imprimées sur la pierre et par de nombreuses coquilles du genre ampullaire, qu'elles avaient abandonnées dans leur retraite. La plupart de ces masses rocheuses étaient percées de cavernes, qui paraissaient se prolonger, comme d'énormes déchirures, dans les profondeurs du sol. On y voit, lorsque le jour y pénètre, des eaux limpides où nagent des poissons ; nos guides prétendirent même qu'elles renfermaient des crocodiles. Quand surviennent les pluies de septembre, l'eau monte de ces réservoirs souterrains, déborde par mille issues et submerge au loin la forêt. A cette époque les voyageurs doivent user de circonspection et se résoudre à faire de longs- détours, s'ils veulent échapper aux périls de la route*

Nous quittâmes le lit du marais pour prendre celui d'un torrent qui était également à sec, et pendant le reste du jour nous cheminâmes de ravin en ravin, au milieu de terrains bouleversés, de blocs roulants ou suspendus, de troncs d'arbres déracinés, entassés dans

1. Celles du bop, par exemple, découpées comme la feuille du chêne, n'ont pas moins de deux pieds et demi de longueur sur six pouces de large.

un désordre inexprimable. Ce chaos, qui nous offrait l'image des convulsions de la nature aux époques primitives du monde, se prolongea jusqu'à la station de Campamac, que nous atteignîmes heureusement après avoir désespéré de surmonter avant la nuit de si formidables obstacles.

Campamac est noté sur les cartes comme une localité de quelque intérêt; une demi-douzaine de pieux vermoulus, plantés en pleine forêt et supportant une couverture de chaume, quelques arbres coupés et la trace effacée d'un sentier, révèlent seuls le passage accidentel de l'homme dans ce lieu complètement désert. Je m'étais flatté de l'espoir d'un meilleur gîte, lorsque étudiant mon itinéraire en France, j'avais remarqué sur ma route ce nom précieusement enregistré; au surplus, j'éprouvai une satisfaction secrète en pensant que j'avais atteint le point obscur et perdu dans l'espace, qui naguère avait fixé mon attention.

Ce ne fut pas sans efforts ni sans quelques mésaventures que nous parvînmes à nous tirer des boues de Campamac ; une demi-lieue plus loin règne une chaîne extrêmement ardue, courant dans la direction du sud-est, dont les pentes recouvertes d'une argile fine de couleur rouge, sont très pénibles à gravir. Nous franchîmes successivement les cerros de Sakikib, de Chouyteu et de Jierro, en nous aidant de nos pieds et de nos mains, et à la faveur de petites cavités creusées en escalier sur les flancs de la montagne par plusieurs générations de voyageurs : du reste, on ne rencontre aucun escarpement qui mérite le nom de précipice ; les chutes peuvent se multiplier, mais elles sont sans danger. La vue est constamment bornée, même depuis les hauteurs, par la végétation condensée de:s forêts ; vallées, collines, rochers, tout disparaît sous une épaisse draperie de feuillage, que le soleil ne perce jamais. Nous observâmes sur deux points différents de profondes excavations circulaires, semblables à des puits et bordées de rochers; l'une de ces cavités, béante au sommet de la montagne, montrait une couche d'argile de cinq à six mètres de puissance.

Au pied de la sierra coule le ruisseau de Chimuchuch, que nous

AVENTURE DANS LES BOIS. 1 î 3

traversâmes sur un pont singulièrement pittoresque. Il était formé par un gigantesque bop que Forage avait foudroyé et qui n'en persistait pas moins à vivre ; couché de l'une à l'autre rive, cet arbre offrait au passant l'appui de ses rameaux, qui, partant verticalement du tronc, dessinaient une avenue régulière. Je résolus de séjourner dans ce parage ; nous étions tous très fatigués, en sorte que ma détermination fut accueillie avec une satisfaction générale. Un abri fut construit pour nous au centre d'une petite clairière, puis nos gens s'occupèrent ensuite de leur propre campement. La journée se passa fort agréablement ; nous aperçûmes bon nombre de couleuvres de l'espèce que l'on nomme coral, et je recueillis un magnifique insecte à reflets métalliques de la section des longicornes i.

Vers le soir, les aboiements de la chienne qui se précipita avec fureur hors du rancho, vinrent nous tirer de notre sécurité habituelle et nous préparèrent à quelque incident nouveau ; effectivement, nous vîmes sortir du bois, dans la direction de Cahabon, trois personnages dont l'aspect n'était rien moins que rassurant. Le premier était un ladino2, reconnaissable à son costume, aux traits de son visage et à la nuance particulière de son teint : ses lèvres minces, ses pommettes saillantes, son nez légèremnt recourbé, ses yeux petits et vifs, tout respirait dans sa physionomie un mélange de ruse et d'audace ; il portait un fusil et il était coiffé d'une étoffe blanchâtre roulée en manière de turban. Un mulâtre de haute stature et un Indien aux traits abrutis, armés l'un d'une hache, l'autre d'un long couteau de chasse, suivaient cet étranger qui paraissait être leur chef; leur bagage consistait en un paquet volumineux que le dernier portait sur ses épaules. Ils s'approchèrent de nos Indiens, sans manifester de surprise, échangèrent avec eux quelques formules de politesse et firent choix d'un emplacement pour bivouaquer; ensuite ils procédèrent à la construction d'un hangar exactement semblable au nôtre. Ce voisinage déplut à Fida, qui ne cessa de gronder toute la nuit ; quant à nous, sans redouter beaucoup ces inconnus, nous les

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