‹ Voyage dans l'Amérique Centrale, l'île de Cuba et le YucatanChapitre 67 sur 96 · Né d'un Espagnol et d'une Indienne · texte numérisé non relu

Né d'un Espagnol et d'une Indienne

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tînmes pour suspects et prîmes nos mesures en conséquence : les objets mobiliers furent réintégrés dans notre intérieur; les caisses servirent à fortifier la place, nous mîmes les armes à portée, et nous nous endormîmes avec la confiance que ces précautions nous inspiraient, comptant sur la vigilance de Fida et ne soupçonnant guère ce qui nous attendait au réveil.

Lorsque nos yeux s'ouvrirent, le soleil dorait la cime des bois et pénétrait déjà dans la clairière. Étonnés de n'entendre aucun bruit, nous sortîmes de nos retranchements; les cendres fumaient encore, mais le bivouac était désert ; un silence solennel régnait dans la foret. On accepte rarement les malheurs imprévus sans s'attacher d'abord à quelques illusions; nous nous persuadâmes donc que nos gens s'étaient écartés pour un motif ou pour un autre; mais comme leurs effets avaient également disparu, qu'ils n'avaient rien laissé, pas même leurs bâtons de voyage, le doute devint impossible et la triste réalité se fit jour : nous étions décidément abandonnés. On peut juger de l'impression que produisit sur nous cette découverte et des mille conjectures auxquelles nous nous livrâmes pour expliquer une trahison aussi odieuse qu'inattendue.

Cependant comme nous n'avions rien à gagner à la solution de cette énigme , nous cessâmes de nous en occuper pour réfléchir à notre situation. Morin proposait de marcher en avant ; ce ne fut pas mon opinion : je ne pouvais renoncer si promptement à l'espérance de revoir nos guides, ni me décider à l'abandon de nos bagages. Qui sait si les Indiens n'attendaient pas cette occasion pour nous en dépouiller? d'ailleurs nous nous trouvions dans un lieu de passage où le hasard amènerait, peut-être, d'autres voyageurs. Ces raisons convainquirent mon compagnon d'infortune ; nous fîmes l'inventaire de nos provisions : il nous restait pour quatre jours de vivres ; les coquillages et les bourgeons de palmiers que l'on récolterait aux alentours, nous fourniraient un supplément pour deux autres journées ; enfin la chasse y ajouterait sans doute de nouvelles ressources que nous ne portâmes point en compte. Il fut donc décidé que nous attendrions pendant trois jours, et que s'il ne survenait rien de

nouveau , nous chercherions à nous orienter du côté de Cahabon.

Ce parti étant arrêté, chacun alla vaquer à ses occupations; je laissai Morin préparer des engins pour la chasse et je me disposai à explorer la route que nous aurions à suivre ultérieurement. J'eus soin, pour ne pas m' égarer, de casser les branches des buissons et de marquer les arbres échelonnés sur mon passage. Au bout d'un quart de lieue, les obstacles s'accumulèrent et la trace du sentier s'effaça si complètement au milieu des ravins qui déchiraient le sol, que je fus obligé de retourner sur mes pas, après de longs et inutiles efforts pour assurer ma direction.

La journée s'écoula sans incident ; nous dinâmes sobrement en attendant le gibier que promettaient les dispositions de Morin, et nous nous couchâmes avec le soleil. Vers le milieu de la nuit, un rugissement lointain me réveilla en sursaut; la chienne, bête courageuse, se mit à aboyer avec fureur; je secouai mon compagnon qui dormait : un second rugissement plus distinct et plus rapproché me dispensa de toute explication. Nous sortîmes du rancho afin d'éviter une surprise ; mais le silence ne fut plus troublé de la nuit. C'était un jaguar, chassant dans le voisinage, qui sans doute nous avait éventés. Nous jetâmes quelques branches sur le feu et nous veillâmes jusqu'au matin.

Aux premières lueurs de l'aube , Morin courut visiter les pièges dont il avait garni les alentours ; mais il revint un peu désappointé avec un rat qu'il tenait par la queue ; c'était le seul gibier qu'il eût trouvé dans sa tournée. Ce rongeur était doué d'une physionomie spéciale, qu'il empruntait surtout à la grandeur de ses oreilles, et je le jugeai digne de figurer dans ma collection.

Sur le midi , ayant pris mon fusil dans l'espoir d'être plus heureux , je me dirigeai vert le pont du Chimuchuch. Au moment où j'allais traverser la rivière, j'aperçus un Indien sur le bord opposé, et je reconnus notre interprète. Cet homme faisait mine d'avancer; mais découvrant apparemment sur mon visage des symptômes de mauvais augure, il changea d'avis et se jeta dans les taillis. Irrité de ce coatre- temps, je lâchai la détente de mon fusil , par un mou-

vement tout à fait spontané , en évitant néanmoins de l'atteindre. Le fugitif poussa un cri ; je courus et le trouvant par terre à demi mort de peur, je le fis relever rudement et le ramenai au camp.

Grande fut la surprise de Morin; il avait entendu l'explosion, mais il ne comptait pas sur un gibier de cette espèce. Nous nous réunîmes aussitôt en conseil de guerre , afin de procéder à l'interrogatoire du prisonnier. Mon ressentiment s'était calmé depuis qu'il était entre nos mains, et la prudence d'ailleurs nous conseillait des ménagements. Je m'appliquai donc à le rassurer, tâche qui n'était pas très facile.

Lorsqu'il fut un peu remis de sa frayeur, je lui demandai d'où il venait : il répondit qu'il venait de la sierra.

— Et tes camarades, poursuivis -je , que sont- ils devenus?

— Ils sont dans la sierra , senor.

— Par quel motif nous ont - ils quittés? »

L'Indien garda le silence; je réitérai ma question sans en obtenir de réponse; alors Morin, qui connaissait son faible, lui versa un petit verre de rhum.

«Les Indiens de San-Luis, repris-je, ont-ils quelque plainte à former contre nous?

— Non , senor.

— Les avons- nous surchargés de bagage?

— Non, senor.

— Maltraités?

— Non , senor.

— Leur ai-je payé d'avance en quittant le village le prix dont nous étions convenus?

— Oui , senor.

— Ne les ai-je pas récompensés en outre chaque fois qu'ils m'apportaient quelque production de la forêt?

— Oui , senor.

— Ai-je partagé avec eux, sans y être obligé, mon sucre, mon eau*-de-vie , mon tabac et ma chasse?

— Oui , senor,

AVENTURE DANS LES BOIS m

— Alors de quoi se plaignent -ils donc?

• — Ils ne se plaignent pas , senor; ils disent seulement : le prix est court , et le chemin est long.

— Et pourquoi n'ont-ils pas fait cette observation à San-Luis?

— Senor, ils n'y ont point pensé ; ce sont les hommes de Cahabon qui leur ont dit : les blancs se moquent de vous ; allez dans la sierra et restez -y cachés; ils auront peur et ils vous donneront davantage.

— Voilà, dis- je, un mauvais conseil et une méchante action. » Il était évident que nos voisins de la nuit précédente avaient conçu

l'idée de nous dévaliser et qu'ils avaient incité nos porteurs à la désertion , dans l'espoir de faire naître une occasion propice. Ils rôdaient sans doute aux alentours , en attendant le résultat de leurs manœuvres ; mais les Indiens avaient perdu patience et provoquaient déjà une négociation. Nous profitâmes de ces dispositions; rien ne fut épargné pour convaincre le prisonnier que nous ne conservions aucun ressentiment, et qu'au retour de ses camarades, tout serait franchement oublié. Nous convînmes qu'il leur en transmettrait l'assurance formelle ; mais comme la mobilité de leur caractère m'inspirait une juste méfiance, je décidai Morin à accompagner l'interprète, tandis que je veillerais sur le camp. Ils se mirent donc immédiatement en route pour la sierra de Sakikib.

Cinq heures s'étaient écoulées depuis le départ des deux messagers, lorsque les dernières clartés du jour s'effacèrent. Les occupations qui avaient rempli cet intervalle m'avaient fait oublier ma solitude ; le temps s'était passé à rédiger des notes ou à recueillir, sans m' écarter, des plantes et des insectes; à peine avais- je eu le loisir de jeter un coup d'œil sur moi-même. Mais quand l'ombre tomba, et que toute relation vint à cesser entre mes yeux et les objets voisins, je m'aperçus de mon isolement ; alors, certaines idées que je m'avouais à peine, commencèrent à se glisser dans mon esprit. Quelque brave que l'on soit au grand jour, je ne crains pas d'affirmer qu'on l'est toujours un peu moins dans les ténèbres. Je jetai du bois sur le feu , et je m'assis, armé de mon fusil , écoutant

avec une vague émotion les bruits qui m'arrivaient des différents points de la forêt. Je cherchais à distinguer, parmi ces rumeurs inconnues, celles qui pouvaient révéler un danger; il me semblait parfois que les feuilles sèches étaient froissées, comme si l'on eût marché avec circonspection ; ma chienne soulevait paresseusement la tête, dressait l'oreille, ouvrait à demi les yeux et reprenait son attitude nonchalante : ce n'était pas un ennemi. D'autres fois, je m'imaginais que les échos du bois allaient être éveillés par un rugissement formidable, et ma main se rapprochait instinctivement de mon fusil. Peu à peu, cependant, mes impressions se modifièrent et mon sang circula plus paisiblement; les harmonies de la nuit caressèrent mon oreille sans l'inquiéter ; ma rêverie devint toute passive , mes idées prirent une teinte confuse, je m'assoupis, ou plutôt je tombai dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil.

J'ignore depuis combiep de temps cette situation se prolongeait, lorsque le bruit d'une arme à feu retentit du côté de Cahabon. Je tressaillis, me levai précipitamment et prêtai l'oreille avec attention; tout était calme et silencieux; pas une feuille ne remuait sur la cime des arbres, la nature était ensevelie dans un recueillement profond. Je ranimai le feu, qui jetait une clarté mourante, et j'écoutai de nouveau : cette fois je crus entendre une rumeur sourde et éloignée. Etait-ce quelque bête fauve échappée au plomb d'un chasseur ou mes Indiens, qui revenaient au camp? Comment arrivaient-ils par une route opposée? Fida , l'oreille droite, l'œil fixe et le poil hérissé, aspirait le vent, mais n'aboyait pas ; je me cachai dans le taillis et j'attendis l'événement.

Tout à coup une lueur rougeâtre perça l'obscurité, et la forêt s'illumina comme par l'effet d'un incendie; un'e troupe d'hommes débouchait avec des torches et faisait irruption dans la clairière. Si j'eusse conservé quelques doutes , les démonstrations de ma chienne, qui s'élança joyeusement à la rencontre de Morin , les auraient immédiatement dissipés. Tout s'expliqua , jusqu'au détour que nos guides avaient pris, afin d'éviter un passage que les ténèbres rendaient périlleux. J'ajoute que la réconciliation fut

sincère , et qu'elle fut cimentée avec le reste de mon rhum. Nous étions trop heureux de sortir de ce mauvais pas, pour conserver un long ressentiment de notre mésaventure.

Dans la matinée, nous franchîmes le cerro de Ghimuchuch, dont la base, labourée par les eaux, avait arrêté mon exploration de la veille : cette montagne, revêtue comme la précédente d'une argile rouge, fine et tenace, est excessivement pénible à gravir, surtout par un temps pluvieux. On suit le ravin principal en côtoyant des escarpements à pic minés par les torrents. 11 ne faut point s'oublier ici dans la contemplation du paysage, car la moindre distraction pourrait devenir fatale. Nos guides eux-mêmes, malgré leur expérience , concentraient toute leur attention sur le petit espace que leurs pieds nus occupaient dans la progression.

Nous traversâmes sans nous arrêter le cerro de Leagua , point culminant de la chaîne. Du haut des roches calcaires qui en couronnent le faîte, on jouirait d'un immense panorama, si le rayon visuel n'était intercepté par l'éternel obstacle de la végétation. A peine aperçoit- on , en grimpant sur les arbres, quelques déchirures bleuâtres au sombre manteau des forêts. La journée fut très dure, et pour la première fois je surpris de légers signes d'aigreur et d'impatience parmi nos compagnons.

Le treizième jour, dans la matinée, nous atteignîmes le dernier contre-fort de la chaîne, après avoir franchi un escarpement dangereux où , pendant plusieurs minutes, le voyageur suspendu sur le vide, ne sait s'il doit avancer ou reculer. Tout à coup, à travers une éclaircie des arbres, échelonnés de précipice en précipice, nos yeux plongèrent sur des espaces azurés, et l'Indien qui marchait en avant, s'écria savanna! ses camarades lui répondirent par un grand cri. Ainsi ces hommes élevés à l'ombre des forêts et endurcis à la fatigue, ne voyaient pas avec indifférence les splendeurs du soleil et le terme de leur voyage! Dix minutes après, le rideau se déchira : une trouée pratiquée dans l'épaisseur du bois par la chute d'un arbre séculaire nous permit d'entrevoir un monde nouveau que nous contemplâmes avidement. On découvrait une

masse confuse de vallées, de montagnes et d'horizons lointains qui nageaient, pour ainsi dire , dans un océan de lumière. Le bourg de Cahabon , assis sur un groupe de collines , occupait le centre du tableau; au dernier plan, une chaîne bleuâtre, uniforme, semblable à une muraille prodigieuse, la Cordillère enfin, montait insensiblement jusqu'à la région des nuages. A la vue de cet imposant spectacle , nous nous arrêtâmes tous spontanément : les Indiens déposèrent leur charge et se livrèrent à une joie immodérée ; Morin, moins expansif, s'assit et alluma sa pipe, tandis que je jouissais moi-même dans une muette extase de ce premier aspect des hauts plateaux , qui me souriait comme une vision de la terre promise.

Lorsque notre enthousiasme se fut un peu calmé et que la halte eut ranimé nos forces, nous commençâmes joyeusement à descendre. Bientôt nous nous fîmes jour à travers un épais fourré d'aroïdées et de bambous qui obstruait le pied de la montagne, et nous nous engageâmes dans la vallée. La chaleur concentrée dans le creux des ravins nous paraissait intolérable , et nos yeux habitués au crépuscule des bois étaient douloureusement affectés par l'éclat des rayons solaires. A l'issue de ces défilés, je m'arrêtai pour considérer la sombre perspective des sierras accumulées sur la route du Petén, et je ressentis un léger mouvement d'orgueil en pensant que j'emportais avec moi le secret de ces solitudes.

Une heure plus tard, nous gravissions les pentes de Cahabon ; on voyait apparaître de temps en temps sur une éminence, sur un rocher, derrière un mur ou un buisson, des groupes de curieux qui jetaient sur nous un regard furtif et s'évanouissaient comme des ombres. Je conviens que notre costume, nos armes, nos figures, notre extérieur enfin dans son ensemble pouvait justifier les plus fâcheuses suppositions : deux femmes qui se baignaient dans un ruisseau montrèrent toutefois plus de résolution ; elles se bornèrent à cacher leur visage. Nous poursuivîmes ainsi notre ascension jusqu'au sommet de la colline où s'élevait la maison commune, hôtellerie banale des voyageurs. Mon séjour ne fut pas long dans cet asile; instruit de mon arrivée, le curé m'envoya chercher en récla-

mant comme une de ses prérogatives le droit de m'offrir l'hospitalité. Je trouvai au couvent une chambre propre , bien aérée , avec un point de vue charmant sur la campagne, un souper qui me parut délicieux, et enfin, un véritable lit avec un matelas et des draps. Pour sentir tout le prix de ces éléments de bien-être, dont une longue possession nous a fait oublier la valeur, il suffit, cher lecteur, d'en avoir été privé seulement pendant six mois ; et cependant , telle est la tyrannie de l'habitude qu'après avoir changé vingt fois de posilion, sans pouvoir goûter le sommeil, je me levai doucement et repris possession de mon hamac, à la grande mortification de mon hôte qui, le lendemain matin, m'y trouva profondément endormi.

Eu nrrivnnt à Cahabon, après la traversée! dos bois, le voyageur

est pour ainsi. dire ébloui; ses regards se promènent curieusement sur l'espace, il mesure l'étendue1 de l'horizon, et il éprouve ce mélange' de plaisir cl d'élonnement qui naît d'un contraste agréable et fortement tranché. Les forcis n'abaissent plus autour de lui leur manteau séculaire, le soleil brille de tout son éclat; la voûte du ciel paraît immense, l'univers enfin se déploie; tout change de l'ace, tout s'anime, tout rayonne, et le mouvement de la vie participe à ' cette transformation en recevant une impulsion nouvelle. Telles furent du moins les sensations qui m'accueillirent h mon réveil.

Le paysage que j'avais sons les yeux était d'une admirable; ri-

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chesse ; on eût dit un site de l'Apennin ; non pas de la région sévère qu'assombrissent les sapins, mais des pentes chaudes et riantes de la Sabine. J'étais placé sur une éminence centrale , dominant un vaste bassin, qu'accidentaient les ramifications des sierras; l'église et le couvent en couronnaient le faîte ; un peu plus bas, se déroulait la ceinture irrégulière du bourg; les maisons, dans un désordre pittoresque, apparaissaient entremêlées de jardins, tantôt sur le penchant d'une colline, tantôt sur un point culminant, quelquefois au fond d'une gorge obscure, lorsqu'elles n'étaient pas ombragées par des massifs impénétrables. On peut évaluer à une grande demilieue la circonférence qu'elles décrivent, et il faut près d'une heure pour en faire le tour, à cause des difficultés du terrain. Un ravin profond, où coule une petite rivière que l'on nomme Actel-ha (eau froide) divise le tout en deux parties ; le lit de ce ruisseau , formé d'un calcaire de transition, se termine par un escarpement à pic produisant une chute de deux mètres , d'un effet assez gracieux. Tous ces détails, que l'œil saisit depuis l'esplanade du couvent, sont encadrés, ainsi que les forêts et les collines lointaines, par une chaîne de montagnes dentelées, aux flancs profondément déchirés, mais parées néanmoins de verdure. On remarque vers le sud-est une solution dans leur continuité : c'est par là que soufflent les vents froids delà côte; ils arrivent imprégnés de miasmes et d'humidité, semant sur leur passage les fièvres , les rhumatismes et les affections catarrhales. Cinq jours suffisent pour gagner par cette direction le lac et le port d' Yzabal ; le chemin est analogue à celui du Petén , c'est-àdire totalement négligé.

Je ne pouvais me lasser de contempler ce bassin extraordinaire % où mon œil plongeait et découvrait tour à tour des vallons, des ruisseaux, des jardins, des masses compactes de verdure et d'innombrables maisonnettes condensées, pour ainsi dire, à mes pieds, comme au fond d'un cratère. Le chant du coq et les rumeurs de la vie sociale se propageaient de coteau en coteau, et je distinguais, comme autant de points blancs, des créatures humaines qui se mouvaient sur de rapides sentiers. C4es gorges retirées, ces ombrages touffus,

ces eaux vives, exercent d'abord une attraction irrésistible; on voudrait parcourir les vallées, explorer les ravins, suivre le cours de la rivière ; mais dès les premiers pas la transpiration vous inonde , une langueur paresseuse s'insinue dans vos veines, vos muscles ont perdu leur élasticité: vaincu par le climat, vous n'aspirez plus qu'au repos.

J'étais arrivé à Cahabon, avec de graves préventions contre les habitants, qu'on m'avait dépeints au Petén comme des barbares ingouvernables, inaccessibles aux éléments les plus simples de la civilisation ; le corrégidor, dans ses instructions paternelles, n'avait pas négligé de me mettre en garde contre leurs mauvaises dispositions. Mais je reconnus une fois de plus qu'il fallait accueillir avec une excessive réserve les informations puisées dans des régions qui, bien que limitrophes, n'entretiennent que des relations éloignées. La mauvaise renommée du pays est certainement le châtiment d'un crime que les indigènes commirent il y a quelques années, en massacrant leur curé, dans un délire furieux provoqué par l'ivresse. Plus grossiers sans doute et moins industrieux que leurs voisins, ils ne sont pas plus méchants, quoique leur ignorance et leur passion effrénée pour les liqueurs alcooliques les rendent moins faciles à discipliner ; du reste , ce n'est jamais par une résistance ouverte qu'ils entreprennent de se soustraire aux lois, mais par une force d'inertie contre laquelle incitations, encouragements, rigueurs, tout s'amortit, tout vient échouer.

Ces Indiens appartiennent à une race distincte de celle des Mayas, sans.que l'on sache exactement à quel rameau les rattacher, et sans qu'ils puissent eux-mêmes fournir les moindres lumières sur leur origine. On présume qu'ils descendent des Quiches, fixés jadis dans les provinces septentrionales du Guatemala, d'où ils émigrèrent au temps de la conquête. Leur langue est le quec-chi, qui paraît être une corruption du quiche 1 ; elle manque encore de grammaire et de dictionnaire, quoique les Dominicains l'aient possédée et qu'ils aient

1 Le Quec-chi se parle à Cahabon, Lanquin, San-Pedro-Carcha, Çoban et San-Juan dans la Vera-Paz, ainsi qu'à Chinauta et Mixco, dans le département de Guatemala.

même laissé, comme témoignage de leur érudition, une traduction de la Genèse en cet idiome. Les habitants de Cahabon m'ont paru d'une couleur plus foncée que les Mayas, avec des formes plus trapues et des traits plus irréguliers; l'enfance, parmi eux, a un aspect sauvage; la vieillesse est sans dignité: chez les hommes, elle porte l'empreinte d'une dégradation vulgaire et repoussante ; chez les femmes, elle est vraiment hideuse. Tous ont le front étroit, les pommettes saillantes, et le sommet de la tête sensiblement conique. Leur costume, sans être remarquable, l'emporte cependant, au point de vue pittoresque , sur la chemise flottante du Petén et du Yucatan : un mouchoir de coton roulé comme un turban, un caleçon large et court, une chemise ample, serrée autour des reins, et rejetée habituellement sur l'épaule, leur donnent, à une certaine distance, l'apparence de paysans arabes : le rapprochement -est encore plus frappant lorsqu'ils sont groupés à l'ombre d'un vieux mur, dans une attitude paresseuse. L'habillement des femmes, tout à fait primitif, consiste en un simple pagne bleu qu'elles nouent au-dessus des hanches, et qui atteint strictement le genou ; l'usage de la chemise, introduit par les missionnaires, est tombé parmi elles en désuétude: lorsqu'elles s'en revêtent le dimanche, c'est en en modifiant l'emploi et en la transformant en une espèce de mantelet. Quant aux enfants, l'incommodité des vêtements ne gêne pas la liberté de leurs allures. Il existe un usage à Cahabon que j'ai retrouvé chez tous les Indiens parlant la langue quec-chi. À peine les garçons ont -ils atteint neuf ou dix ans, que les parents se préoccupent déjà de leur établissement futur; ce sont les femmes qui traitent cette grande affaire , dont l'initiative appartient généralement au beau sexe, chez les sauvages comme chez les peuples policés. Quand les négociations ont abouti, que les derniers obstacles ont été levés par des présents, la petite fille quitte le toit paternel pour habiter celui de son futur époux; mais comme la loi ecclésiastique ne permet aux garçons de contracter mariage qu'après quatorze ans révolus, il s'écoule un intervalle assez long pendant lequel elle grandit, se développe avec ses qualités et ses défauts , de telle sorte qu'à l'échéance du terme,

elle a souvent cessé de plaire à son fiancé ou à sa famille adoptive; alors on la renvoie chez ses parents en réclamant les dons qui ont cimenté le contrat : un refus est inévitable ; la querelle s'engage, on se dispute, on en vient quelquefois aux coups, et le ressentiment provoqué par cette injure se perpétue pendant plusieurs générations. C'est au zèle infatigable des Dominicains que Ton doit non-seulement la fondation de Cahabon, mais celle de la plupart des villes et des villages de la Vera-Paz. Ces intrépides apôtres , pénétrant les premiers dans cette contrée sauvage, arrachèrent les Indiens à l'existence précaire des forêts, les réunirent en société et parvinrent à discipliner des barbares qui mettaient leur indépendance au-dessus de tous les biens. En écoutant les chants religieux qu'ils avaient composés dans la langue du pays, les indigènes surpris et charmés se réunirent autour d'une humble croix * ; les enfants reçurent bientôt les premiers germes de soumission et d'obéissance ; les femmes apprirent à filer le coton et à tisser la toile ; les hommes furent initiés aux pratiques de l'agriculture et à divers métiers ; enfin il se forma de petites communautés d'artisans et de laboureurs, qui devinrent le noyau de populations régulières. Les missionnaires ne se bornèrent pas à rendre les Indiens industrieux; ils s'appliquèrent avec une rare persévérance à développer leurs qualités morales et à les éclairer. Us ne cherchèrent point à les dépouiller par la violence de leurs erreurs et de leurs préjugés , mais ils mirent en œuvre la persuasion et la douceur ; et s'ils ne parvinrent pas à dégager plus complètement leur intelligence des langes dont ils la trouvèrent enveloppée, c'est que la tâche, sans doute, exigeait de plus longs efforts. Les fruits qu'ils recueillirent n'en furent pas moins remarquables. On vit s'élever un jour , sur une éminence centrale, une église d'une architecture imposante ; le maîtreautel fut enrichi d'ornements précieux , dont les habitants se montrent encore aujourd'hui plus jaloux que de leurs propres biens. A la voix des pieux architectes , le couvent et les édifices communaux

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