Voyez ce qu'en dit Juarros, Trat. HT, c. 3, p
132 CHAPITRE XVH.
dans sa physionomie, dans ses gestes et dans sa voix, qu'il n'avait pas obtenu sans combats le calme et la résignation du missionnaire.
Le séjour de Cahabon, pour un homme de ce caractère, me parut plus affreux que celui de la Thébaïde. Dans la solitude , l'âme peut s'élever à Dieu eh liberté, tandis qu'ici, la peux était incessamment troublée par la voix stridente des ivrognes, qui, penchés sur l'escarpement des ravins, s'invectivaient d'une colline à l'autre, à toute heure du jour et de la nuit. Je ne résidai pas longtemps dans cette déplorable bourgade ; trois jours après mon arrivée, le curé fut appelé, par les fonctions de son ministère, dans une succursale voisine, et il me proposa de l'accompagner. Comme le village de Lanquin se trouvait sur ma route, j'acceptai son invitation ; nous partîmes avec une escorte d'Indiens, chargés de transporter les ornements sacerdotaux pendant la première moitié de la route, 1(3 surplus de la tâche concernant les habitants de Lanquin, suivant un usage traditionnel.
La matinée était extrêmement agréable , la température fraîche, le ciel couvert et la vallée baignée dans la vapeur. Nous suivîmes un sentier qui dessinait de rapides sinuosités sur le flanc des collines; depuis leur faîte, on embrasse d'un coup d'œil tout le bassin de Cahabon : cet ensemble nous échappa, nous ne vîmes que la crête des montagnes perçant çà et là le brouillard. Le terrain se montrait toujours argileux ; mais la charpente du sol , formée d'un calcaire grésique de couleur ferrugineuse , à strates contournées et même redressées sur leur tranche , annonçait le voisinage des chaînes primitives. Nous remarquâmes de petites cultures de coton et de maïs, égayées de temps en temps par le point de vue d'une maisonnette ; la plupart de ces champs appartiennent aux Indiens de San-Pedro-Carcha, beaucoup plus industrieux que leurs voisins.
Après une marche de trois heures, nous atteignîmes la rivière de Cahabon, dont les flots écumaient au pied d'une chaîne escarpée avec un effroyable fracas. Elle naît du mont Sulin, dans la chaîne du Palal, arrose Taltiquc, Santa-Cruz, Coban, et tournant brus-
quement au sud, après avoir franchi les montagnes, poursuit sa course vers le lac d'Yzabal. On distinguait dans l'éloignement la gorge où s'engouffre le Cahabon après avoir reçu \eRio de Lanquin, torrent plus impétueux encore. L'éclat éblouissant des eaux, leur rapidité, leur volume, les pins qui du haut des sierras commençaient à se dégager du brouillard, formaient une scène d'un caractère alpestre, qui n'était pas dépourvue de grandeur.
Nous prîmes au bord de la rivière un sentier magnifiquement ombragé, mais étroit, inégal, et miné par le courant. L'abbé Balduini n'était rien moins que rassuré ; sans se piquer de faire le brave, il quittait l'étrier aussitôt que le terrain lui paraissait scabreux. Pour Morin et pour moi, c'était une route royale. Lorsqu'on a voyagé sur le continent américain, il n'est guère de mauvais pas dont on puisse s'effrayer et l'on s'accoutume à exiger de sa monture des services qui, partout ailleurs, seraient jugés exorbitants. A chaque halte, nos porteurs se débarrassaient de leur charge et se précipitaient tout en sueur au milieu des flots; quoiqu'ils fussent bons nageurs, le domestique du curé, mulâtre grand et vigoureux de l'État de Nicaragua, les laissait tous bien en arrière. Cet homme traversait le torrent en ligne directe, avec une vigueur prodigieuse ; il se jouait de l'impétuosité des eaux et ne semblait à l'aise qu'au milieu des rapides. Ses formes athlétiques imposaient singulièrement à notre escorte ; d'ailleurs on s'était aperçu qu'il avait la main lourde, sans parler d'une lame bien affilée qui luisait aux plis de sa ceinture. Cependant nous avions quitté les bords de la rivière et nous approchions de Lanquin ; quelques pins clair-semés projetaient leur ombre maigre sur un terrain montueux et raviné ; la chaleur répercutée par les rochers était intolérable.
Déjà le son des cloches, propagé par l'écho des montagnes, célébrait l'événement important de notre arrivée ; nous ne tardâmes pas à rencontrer un groupe d'Indiens, postés près d'un ruisseau, qui s'apprêtaient à nous haranguer. Ces personnages, tous d'un âge respectable, vêtus à la mode de Cahabon , ressemblaient assez bien avec leur face imberbe, leurs traits flétris, leur teint couleur de
bistre et l'espèce de turban qui recouvrait leur chef, à des eunuques congédiés du sérail ; c'était le corps municipal flanqué de ses alcades; devant ces magistrats, appuyés sur leurs bâtons blancs, se tenait un jeune garçon, dans le costume primitif de l'âge d'or, frappant résolument sur un tambour. Sa tenue fut assez décente jusqu'au moment où il fit volte-face; je ne pus m' empêcher alors de me tourner vers le curé : «Par charité, lui dis-je, faites-lui cadeau d'un second tambour!» Mais le père Balduini avait bien d'autres préoccupations; surpris à l'improviste, il se hâtait d'ajuster son rabat et de cacher sa petite veste blanche sous les plis d'un vaste manteau. Dès que sa dignité lui parut à couvert, il traversa majestueusement le ruisseau, feignit d'écouter la harangue, qui fut'longue , y répondit par sa bénédiction, puis nous piquâmes des deux et trottâmes jusqu'au village, au milieu d'une population aussi remarquable par son aspect sauvage que par la légèreté de son costume.
Nous mîmes pied à terre à la porte du presbytère ; tout avait été disposé pour recevoir le digne pasteur : le sol était jonché de branches de pin, le dîner préparé d'avance. On servit au dessert des ananas fondants, parfumés, délicieux, dont le mérite est bien connu dans la province.
La population de San - Àgostino - Lanquin , purement indigène comme celle de Cahabon, s'élève à 2,500 âmes; ce village, perdu comme une ruche solitaire dans la concavité des montagnes, doit à la route de Coban le peu de mouvement qui l'anime ; il possède d'ailleurs un objet de haute curiosité : c'est une caverne que j'ai trouvée trop remarquable pour me borner à une simple mention, malgré le peu d'intérêt que présentent ordinairement les descriptions de cette nature.1
La Cueva s'ouvre au pied d'une montagne calcaire en forme de mamelon, située à un quart de lieue du village ; le Rio de Lanquin y prend naissance et en jaillit avec une impétuosité et un fracas qui
1 . Juarros met la caverne de Lanquin au premier rang, parmi les curiosités de la Vera- Paz, Trat., v, c. 3, p. 129. Herrera en donne une description; mais elle pèche par l'exactitude. Dec. iv/1. x, c. 13.
saisissent fortement le spectateur ; la masse d'eau n'a pas moins de dix mètres de largeur ; quant à la profondeur, il est difficile d'en juger. De grands arbres enracinés dans les crevasses du roc, s'inxlinent pour chercher la lumière et semblent prêts à s'abîmer dans le torrent, tandis qu'une multitude de lianes, qui ont grandi sous leur égide, les enlacent l'un à l'autre et les maintiennent, par une sorte de réciprocité, dans cette situation périlleuse.
Nous gravîmes un escarpement, qui domine la chute, et nous nous glissâmes par une étroite ouverture dans les flancs de la sierra; quelques rayons brisés du soleil venaient mourir dans ces profondeurs, en colorant d'une teinte bleuâtre les saillies de la voûte, que l'imagination des indigènes transforme volontiers en saints et en madones; mais s'ils croient entrevoir, au lieu d'apparitions gracieuses, quelque objet de mauvais augure, par exemple l'œil redoutable du Dueno de la Cueva, personnage mystérieux qui trône au fond de l'abîme, aucune exhortation, aucune promesse ne les décideront à marcher en avant.
Tout à coup vingt torches s'allumèrent, et l'obscurité qui nous environnait se dissipa ; alors se détachèrent, dans une sorte de crépuscule, les roches bizarrement amoncelées, les précipices, les escarpements, les ruines, chaos vaste et sublime qui me rappela les plus sombres peintures du Dante1. Le vide semblait immense : cependant sur l'invitation du curé, deux de nos guides avaient pris les devants, et leurs torches s'élevaient peu à peu dans l'espace, en diminuant d'éclat et de volume ; ils paraissaient escalader une montagne souterraine ; le flambeau qui les éclairait ne brillait plus que comme une faible étoile, quand ils s'arrêtèrent sur le point culminant.
Alors nous nous préparâmes nous-mêmes à tenter une aventure plus périlleuse : à quelques pas s'ouvrait une cavité béante, taillée perpendiculairement dans le roc, d'où montait le grondement sourd des eaux. Ce ne fut pas sans quelque émotion que nous nous disposâmes à suivre nos Indiens au foçd de cet abîme ; les plus lestes